LA ZONE -
Résumé : Voici le portrait d'un homme, d'un père rongé par une colère permanente et par l'alcool. Texte intelligent, bien écrit, la psychologie du mec est bien foutue sans être envahissante. Pas de quoi se plaindre, sauf que ça manque d'action : tous les élements étaient en place pour une situation explosive mais le pas n'est pas franchi. Faute au coté autobiographique prononcé. Mais bon, un bon texte sordide, pathétique et bien réaliste, ça fait pas de mal.

Ce gars-là

Le 03/10/2007
par Ked
[illustration] Ce gars là, c’était un putain de monstre. Le genre de type né dans les années cinquante, élevé à la dure par un père strictement colérique comme on en faisait à l’époque. Ce père, nonobstant son amour extrême pour sa femme et ses enfants, décrivait à lui seul ce qu’on appelle un être « sanguin », capable de rentrer après 10 heures de boulot dans une furie inextinguible au point d’emmener femme et enfants sur la route afin de s’éloigner au plus vite de l’objet de sa rage.
Ce gars là n’a jamais pu avoir d’attaches, d’endroit qui lui appartenait, de point d’ancrage lui ayant permis de se raccrocher à quelque chose lors des jours difficiles. C’est pourquoi il fonda une famille le plus tôt possible, peu lui importa le prix, avec une femme qu’il aimait et qui l’aimait, qui lui donna deux enfants, mais qui ressemblait trop à sa mère pour lui permettre de grandir réellement.
Pourtant, ce gars, il était grand. Près de deux mètres de haut, pour un bon quintal de viande. Une vraie masse. Pas un de ces crétins gélatiné gonflé aux hormones de couilles de taureau, poussant de la fonte à s’en faire péter les veines du cul afin de charmer quelque bouffonnes assez connes pour leur soigner les hémorroïdes contractées au fur et à mesure de leurs excès de stéroïdes, de rameur, ou de vestiaire des hommes. Un bon grand balèze, bossant depuis l’âge de 14 ans sur les chantiers, à porter les sacs de sable, ou plus tard à tirer des kilomètres de câble électrique de 10cm de diamètre à travers d’immenses entrepôts. Le genre de gars qu’on a pas envie de faire chier, mais qui te fera pas chier non plus. Jamais il ne s’était battu d’ailleurs, peut être faisait il peur du fait de son gabarit, ou peut être savait il qu’une bagarre l’aurait très certainement conduit à broyer d’une seule main la tête de sa victime comme d’un rien, sans forcer.
Ce gars, jamais personne ne l’avait vu se mettre en colère. Sauf sa femme, une seule fois. Elle savait. Elle l’avait vu. Elle n’avait pourtant pas eu peur, enfin, c’est ce qu’elle osait en raconter. Mais d’un regard, elle l’avait découvert. Toute cette colère. Cette rage assassine qui lui brulait les tripes et qu’il n’avait pourtant en 30 ans jamais laissé transparaître.
Ce gars, il ne disait rien. Il avait en effet hérité de cette violence sourde que son père faisait éclater dès qu’elle surgissait. Triste héritage que celui-ci. Condamné à reproduire le même schéma, abhorrant pourtant tout le mal que son père avait fait subir à sa mère, il s’efforçait de contenir toute cette bile qui le rongeait insidieusement. Il portait en lui cette vermine abjecte qui à tout instant pouvait surgir, mais n’en laissait rien apparaître, afin de prouver au monde entier qu’il n’était pas celui qu’il ne voulait pas être.
Ce gars là, pourtant, connaissait énormément de monde, et était reconnu en tant que grand costaud sympathique, toujours partant pour aller faire la fête et animer les soirées du son de son accordéon, tant que ses doigts meurtris par le travail le lui permettaient encore. Pourtant, tout ceci n’était qu’une façade. Il n’était qu’un grand costaud profondément introverti, mais que l’alcool rendait sympathique aux yeux de ceux qui l’entouraient. Et c’est bien là le problème.
Ce gars buvait. Pas beaucoup, mais plus que de raison. Aux alentours de 45 ans, l’habitude et sa corpulence aidant, il en arrivait à avaler des quantités phénoménales d’alcool. Une dizaine de bierres dans la journée, une bouteille de vin rouge en mangeant qu’avaient bien entendu précédé cinq ou six ricards, puis le soir une bouteille entière de whisky, afin que s’estompent dans la léthargie les difficultés d’une journée d’artisan électricien se levant aux aurores et travaillant seul jusqu’à 19h.
Bien entendu, sa femme délaissée et elle aussi harassée de travail l’avait prévenu de son intention de divorcer s’il n’arrêtait pas de se laisser lentement engluer dans cette vilaine habitude. Il n’avait jamais frappé, ni élevé la voix sur elle, mais le fait de voir son mari refuser de vivre et d’avoir à se coucher à coté d’un homme ronflant comme un sonneur, grinçant des dents toute la nuit de n’avoir jamais « posé ses valises », le tout dans une horrible odeur d’acétone si caractéristique des alcooliques au foie malade ne lui laissait plus d’autre option. Et pourtant elle l’aimait. Et pourtant il l’aimait. Et c’est pour cette raison qu’elle partit, pensant provoquer en lui cet électrochoc salvateur.
Ce gars, il avait essayé de la retenir. Puis, malgré les litres d’antigel antidouleur antipensée, cette colère était revenue. Il décida de ne pas pardonner. Enfin, c’est ce qu’il souhaitait montrer, pour faire bonne figure auprès des autres. Sa colère s’était muée en orgueil, un sombre orgueil, celui dont les chevaux crèvent. Il avait pourtant tenté de garder des liens avec ses enfants. Sa fille surtout était restée proche de lui, mais malade de voir son père dans un tel état, ne le visitait que trop rarement, baissant les bras au fur et à mesure de ses visites car n’ayant pas envie d’avoir à supporter le poids de la colère de son père. Elle venait le voir fréquemment cependant, mais ne cherchait plus à se battre dans un combat qu’elle savait déjà perdu.
Ce gars avait un fils. Ce gamin de 15 ans, coulé dans le même moule, n’en avait absolument rien à foutre. Il faisait sa vie dans son coin, sortant très souvent avec ses potes, se défonçant avec tout ce qui lui faisait envie. Un jeune connard, fan de rien, traînant dans les plans glauques de bizness de shit, de free parties, de soirées à celui qui se tirerait le plus de douilles sur un vieux bang en plastique dont l’eau n’avait pas été changée depuis des semaines. En fait, ce gamin avait hérité de son père cet orgueil démesuré, cette colère noire. C’est ce qui l’avait poussé à ne plus aller voir son père, le considérant comme le dernier des lâches, incapable de se battre pour survivre mieux qu’il ne le faisait actuellement.
Ce gars s’est laissé bercer dans cette vie liquoreuse pendant cinq années supplémentaires, augmenter jour après jour les doses afin de continue à ne pas souffrir de cette colère si longtemps rentrée. Pourtant, à force de maintenir cette pression si énorme, il se doutait bien qu’un jour elle finirait par exploser. Il tenait pourtant par-dessus tout à ne pas mourir, à continuer de vivre. Il avait bien en tête une des dernières phrases de son père qui lui avait dit, alors atteint d’une leucémie qui lui dévorait le sang depuis la mort de sa femme que le plus difficile n’était pas de vivre, mais de mourir. Alors que les deux paquets de gitanes sans filtre fumées chaque jour pendant 40 ans achevaient leur travail de sape, et qu’il ne pouvait plus se lever de son lit, il finit par consulter un médecin qui lui prit rendez vous dès le lendemain pour un examen des veines de ses jambes bouchées par l’abus de tabac et de mauvaise graisse.
Ce gars là est mort ce jour là. Assis dans la salle d’attente de la clinique, en lisant son journal, il fit un AVC dont il ne se réveilla jamais. La pression de cette colère avait terrassé le plus solide des chênes de la forêt.
Mon père est mort à 51 ans. Un 14 février.
Sa colère a disparu, me laissant seul face à la mienne. Comme lui, j’avais laissé mon père dans la sienne. Comme lui, j’étais en colère de n’avoir jamais pu dire à mon père de vider son sac pour qu’il arrête de se faire et de nous faire du mal. Comme lui, je me suis mis un masque d’homme sympathique afin de ne rien montrer aux autres de ma haine renfermée. Comme lui, j’ai passé plusieurs années à m’embrumer le plus possible pour ne pas voir, même en rêve, la vérité. Comme lui, j’ai survécu le moins mal possible, attendant quelque chose, ou rien du tout. Comme lui, je me pensait assez solide pour endurer quoi que ce soit.
Et pourtant… Grâce à cet orgueil, j’ai décidé de ne pas finir comme lui.
Un jour, il m’a dit : « Les parents sont un arc, les enfants en sont les flèches ». Il m’a libéré, et maintenant j’avance.

= commentaires =

Slashtaunt


    le 03/10/2007 à 17:52:51
Cette année là.
alexis ta mere    le 03/10/2007 à 21:49:59
putain c completement debile
Carque     le 05/10/2007 à 23:40:05
Alexis doit avoir un problème avec les mères des gens. Enfin, je dis ça, je dis rien. J'ai pas encore lu le texte, je m'engage solenellement à le lire demain matin. parce que là, dodo.
Carque     le 06/10/2007 à 11:25:32
Ouais, je suis d'accord avec le résumé. C'est bien écrit, mais on sent un peu le côté autobiographie qui est prononcé jusqu'à bloquer le texte. La même chose avec un petit partage en couille à la fin aurait été sûrement encore mieux. Enfin, c'est toujours bien et divertissant.
Ked


    le 13/10/2007 à 02:40:06
Si il suffit de mettre un "je" dans une phrase pour que ça devienne autobiographique, y'a un de ces paquet de cramés de la vie sur la zone à faire frémir d'horreur une assemblée d'assistantes maternelles défoncées au crack.
Alors pourquoi une fin aussi pourrie me direz vous (ou pas)? Parce que faire partir tout ça en vrille, ça aurait été trop facile. Exposer des tripes et des boyaux, c'est jouissif, mais si ça vient trop vite, ça me plait pas. Enfin si, mais j'avais la flemme totale de continuer dans ce sens, donc faudra attendre la suite, quand j'aurais fini de la mettre en ordre.
Considérez ceci comme un plantage de décor. Le reste viendra d'ici peu.
Lapinchien


tw
    le 13/10/2007 à 12:34:04
pas de chantage svp
Narak


    le 13/10/2007 à 13:00:01
Bah, c'est mignon quoi.
Hag


    le 13/10/2007 à 17:19:40
Très beaucoup aimé.
B52


    le 18/10/2007 à 20:24:09
On dirait l'autobiogaphie d'un voisin. C'est arrivé pres de chez vous, ça arrive trop souvent!

Sans rire, boivez pas et fumé pas. Ne respirez pas non plus vos pets, c'est toxique.
edail     le 08/11/2007 à 20:52:17
J'ai bcp aimé, j'ai 25 ans,je me sens fort, j'ai toujours eu comme objectif d'etre different de mon pere ( fort, dur, sanguin mais symapthique). Je manque d'envie de passion, et meme parfois d'emotion, plus j'avance ds le temps plus je me sens identique a mon pere. Je ne sais pas si je dois dire bravo ou si je suis ridicule mais j'ai pleuré te lisant.
Quelque part cela faisait longtemps que je n'avait pas pleuré,
ca ma fait du bien . Bonne continuation.
Narak


    le 11/11/2007 à 15:59:35
Moi mon objectif c'est de crever de la syphilis avant mes 25 ans pour ne jamais avoir ne serait-ce qu'un point commun avec toi.

Commentaire édité par Narak.
El def     le 22/11/2007 à 12:59:18
C'est pas mal, j'aime bien le genre récit biographique sombre.
Par contre je trouve que ça manque un poil d'exemple ou d'action. Enfin je veux dire par la qu'on ressent pas asser la douleur du père, et encore moin c'elle du fils (enfin pour ma part j'ai aucune ampathie avec les personnages et je trouve que ça rend le texte pas très accrocheur).
Ce texte est sympa mais casse pas des briques

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