LA ZONE -
Résumé : En cette saison de presque-Automne, les arbres se préparent déjà à larguer leurs fruits pourris; sur la Zone, on fait de même avec les textes d'auteurs morts. Ici, du théâtre; ne l'ayant qu'à moitié lu, je ne peux du coup que dire que c'est à moitié inintéressant

Der Krokodile ist in my house

Le 18/09/2012
par Nobodiz
[illustration]
Acte 1

Le rideau se lève. Un escalier, éclairé par une lumière rouge-orangée, se situe contre le mur du fond. Sur la droite de la scène, une porte, petite. Au milieu, un canapé. La scène baigne dans une lumière blanche. Un homme traverse la scène, s'apprête à monter l'escalier, puis s'arrête. Il se dirige vers la porte, met son oreille contre. On entend le bruit du vent, couinant sous la porte. L'Homme va s'asseoir sur le canapé. L''Homme est vêtu d'un pantalon noir, chemise blanche légèrement entrouverte, et d'une cravate noire, un peu défaite.
Il sort de sa poche un paquet de cigarette, en prend une et l'allume. Il inhale quelques bouffées, puis la jette et l'écrase du pied. Un bruit assourdissant, venant de la droite, fait sursauter l'acteur. La porte s'ouvre, laissant apparaître un immense flot de fumée. Un homme, entièrement nu et peint en vert se tient dans l'encadrement. Le vent souffle. L'Homme sur le canapé se lève, regarde l'autre homme, et hurle.


L'HOMME
Un crocodile ?

LE CROCODILE
Non.


Le Crocodile avance, va s'asseoir sur le canapé. Il semble las.

L'HOMME
Tu es un crocodile, cela se voit.

LE CROCODILE
Non.


Le Crocodile se lève, lève les bras au ciel


LE CROCODILE
Je ne suis pas un crocodile car je n'ai pas de queue.


L'Homme le dévisage, tourne autour.

                
L'HOMME
Tu ressembles à un crocodile

LE CROCODILE
Je n'en suis pas un, je n'ai pas de queue.

L'HOMME
En effet.

LE CROCODILE
Les crocodiles ont une queue.
    

Silence.

L'HOMME
En effet.



LE CROCODILE se rassoit.


L'HOMME
Tu as faim ? J'ai entendu dire que les crocodile mangeaient souvent. Un peu de jambon ? Du thon ?


L'Homme n'attend pas la réponse et se précipite pour monter l'escalier. Le Crocodile reste seul.


LE CROCODILE
Je ne suis pas un crocodile.


On entend la voix de L'HOMME, criant, provenant du dessus :


L'HOMME
Je n'ai plus de thon !

LE CROCODILE
( pour lui même ) Je n'ai pas faim.


On entend le vent souffler. Puis le silence.
Un bruit effroyable se fait entendre. La porte s'ouvre de nouveau, un homme nu peint intégralement en rouge se tient dans l'encadrement.
L'Homme redescend en trombe de l'escalier, se stoppe à la moitié.
Le Crocodile tourne la tête, regarde l'inconnu, puis regarde de nouveau devant lui, agacé.
Le Repas entre, et va s'asseoir rapidement près du crocodile.
Ce dernier s'éloigne de lui, se rapprochant du bord du canapé. Le Repas se rapproche. Le jeu continue un petit moment, le Crocodile se levant plusieurs fois, changeant de côté, le Repas le suivant sans cesse.


L'HOMME
C'est un crocodile.

Le Repas se tourne vers l'Homme.

LE REPAS
Non. Il n'a pas de queue.

Le Crocodile prend un air d'autant plus agacé. Il se lève.
Le Repas fait de même.

L'HOMME
C'est un crocodile sans queue.

Silence.

L'HOMME
Il n'y a plus de thon, mais il me reste bien du jambon. Tu as faim ? Je peux retourner en cherch...

Le Repas le coupe.

LE REPAS
Il n'a pas faim.

L'Homme reste silencieux, puis descend les quelques marches restantes. Il sort une cigarette, l'allume, et va s'asseoir sur le canapé.

Le Repas se place sur le devant de la scène et commence à s'étirer.
Le Crocodile retourne sur le canapé, prend la cigarette des mains de l'Homme, tire nerveusement dessus. L'Homme le dévisage. Silence. Ils regardent le Repas s'échauffer.

L'HOMME
Tu fais un marathon ?

LE REPAS
Non.

L'HOMME
Tu t'entraînes pour gagner ?

LE REPAS
Non.

L'HOMME
Pour perdre alors ?

LE REPAS
Non.

L'HOMME
Du poids à perdre ?

LE REPAS
Surtout pas.


Silence.

L'HOMME
C'est vrai que tu n'es pas gros.

Durant toute la scène, le Crocodile fume nerveusement, puis venant à bout de la cigarette, fouille dans les poches de l'Homme.

LE REPAS
Je ne suis pas gros, mais je suis tendre. Je dois être tendre. Ceux qui ne le sont pas ne deviennent pas de bon repas et errent sans but dans les marais nuit et jour, jour et nuit, en hurlant à la mort.

L'HOMME
Drôle de marathon.

LE CROCODILE
(excédé :)
Il ne fait pas de marathon, il se rend ferme, appétissant, désirable !

Le Repas s'arrête, regarde le Crocodile.
L'Homme les regarde tout les deux à tour de rôle. Il sort le paquet de cigarette de sa chaussure, le tend au crocodile. Celui-ci en sort deux cigarettes, qu'il porte à sa bouche. L'Homme les lui allume, lentement, l'une après l'autre.

L'HOMME
Tu ne devrais pas fumer.

LE REPAS
Non, tu ne devrais pas.

Le Crocodile se lève, et commence à marcher, tournant autour du canapé.
On entend le vent souffler de nouveau.
Tous les protagonistes se tournent d'un coup vers la porte.
Rien ne vient.
Ils regardent de nouveau le public. Le Crocodile reprend sa ronde, le repas ses étirements. L'Homme les regarde un instant.

L'HOMME
Tu l'as perdue ?

LE CROCODILE
Pardon ?

LE REPAS
Pardon ?

L'HOMME
(s'adressant au crocodile)
Ta queue. Tu l'as perdue ?

Silence embarrassé.

LE CROCODILE
Non.

LE REPAS
Tu l'as mangée ?!

LE CROCODILE
(excédé :)
Non !!!

L'HOMME
Tu l'as perdue au jeu, c'est ça ?

LE CROCODILE
Voilà, c'est ça. L'autre pariait une cadillac, mais il avait une main plus forte.

L'HOMME
J'en étais sûr. Les fumeurs sont tous des joueurs.

LE REPAS
Je ne te crois pas. Tu l'as mangée.

Le Crocodile reste silencieux. il continue de fumer, mais tousse en chemin, et crache les cigarettes sur le sol, les écrasant rageusement.

L'HOMME
Mon tapis !

Il se précipite pour ramasser les mégots, et va doucement les poser sur un coin du canapé.

LE REPAS
(très calmement, semblant répéter)
Son tapis.

LE CROCODILE
Quel tapis ? Le sol est à nu !

L'HOMME
Évidemment ! Seulement si le sol est sale, je ne peux pas mettre de tapis ! C'est pour plus tard, le tapis.

LE REPAS
C'est pour plus tard, le tapis.

L'Homme et le Crocodile regardent le repas, agacés.

L'HOMME :
Qu'il est agaçant.

LE CROCODILE
Oui, qu'il est agaçant.

Silence.

LE CROCODILE
Il essaye de m'énerver pour que je le mange.

Le Repas sourit.

LE REPAS
Pour que je le mange.

L'Homme reprend une cigarette, l'allume.

L'HOMME
Tu es bête. Il n'a pas faim.

LE CROCODILE
(répondant fermement)
Je n'ai pas faim.

LE REPAS
Ça va venir.

LE CROCODILE
Non, ça ne viendra pas.

L'HOMME
Ça va venir ?

LE REPAS
(confiant)
Ça ne devrait plus tarder.

LE CROCODILE
Non.

Un bruit sourd vers la droite. Tout le monde se retourne. La porte reste fermée. Silence, puis un bruit de sonnette.

LE CROCODILE et LE REPAS
(en choeur)
Qui est-ce ?

L'HOMME
C'est le voisin.

Les autres le dévisage.

L'HOMME
Le voisin d'à côté.


Il se lève et va ouvrir. Une femme, la vingtaine, les cheveux longs et noirs se tient tout sourire dans l'encadrement.

L'HOMME
C'est bien le voisin.

LA VOISINE
(récitant)
Bonjour excusez moi de vous déranger à cette heure si tardive mais je n'ai pas eu le temps de faire les courses ce soir et je me demandais si ...

LE CROCODILE
C'est une femme.

La Voisine, remarquant le Crocodile et le Repas, prend soudainement peur.

LA VOISINE
Oh mon dieu ! C'est un crocodile ?

L'Homme acquiesce d'un mouvement de tête.

LA VOISINE
Et là, c'est une charogne ?

L'Homme se retourne, regarde le repas, puis refait le même mouvement de tête.

LA VOISINE
Oh mon dieu oh mon dieu oh mon dieu oh mon dieu !


Elle s'enfuit.

L'Homme la regarde partir, attend un peu, puis referme la porte.


L'HOMME
C'était le voisin.

LE CROCODILE
C'est une femme.

LE REPAS
(enthousiaste)
C'est une femme !

L'HOMME
Je ne vois pas ce que ça change.

LE CROCODILE
(confus)
Vous avez raison, ça ne change rien.

Le Repas trépigne, puis reprend ses exercices de plus belle.

L'HOMME
Que fait-il ?

LE CROCODILE
Il se rend appétissant.

L'HOMME
Encore ?!
(au Crocodile)
Vous avez faim ?

LE CROCODILE
Il ne fait pas ça pour moi.

L'HOMME
(indigné et honteux)
Je n'ai pas faim ! Et quand bien même, il me reste du jambon, même si la question n'est pas là.
(il se lance dans une justification, parlant vite, devenant de plus en plus rouge)
Et je ne vois pas pourquoi je mangerais une charogne qui a trainé partout dans l'appartement, et que même un crocodile refuserait !

LE CROCODILE
Je ne suis pas un crocodile.

L'HOMME
En effet, la queue, j'avais oublié.


Silence.

L'Homme et le Crocodile, embarrassés, regardent quelques instants le repas qui semble s'échauffer de plus en plus vite, souriant.
Ils échangent des cigarettes, les allument à tour de rôle, se les passent entre eux, fumant une bouffée de temps en temps, se les échangeant surtout. Le Repas s'échauffe à n'en plus pouvoir.


LE CROCODILE
Il fait ça pour la voisine.

L'HOMME
La voisine ?

LE CROCODILE
Le voisin.

L'HOMME
Ah.
(réagissant)
Ah ?


Le Crocodile acquiesce en silence d'un mouvement de tête, tandis qu'il tire une longue bouffée sur sa cigarette.

L'HOMME
Elle a faim vous croyez ?

LE CROCODILE
Les femmes ont toujours faim.

L'Homme regarde devant lui, hébété, ne comprenant pas.
Silence.
Le Crocodile et l'Homme fument, faisant de temps à autre des ronds de fumée.


Rideau.


Même pièce, même mise en scène. Le Crocodile et le Repas dorment tout les deux, étendus sur le canapé. L'Homme, qu'on ne voit pas, fait de même à l'étage. Un autre homme entre par la porte, s'avance sur le devant de la scène. Les lumières s'éteignent brusquement, sauf une, directe, blanche, éclairant l'homme. Il est habillé de blanc, avec un chapeau jaune.

L'homme (qui s'avère être le Chœur), parle d'une voix monotone, comme ennuyé par son rôle dans la pièce, bâclant la diction.


LE CHOEUR
La nuit est tombée, le marais et la maison sont dans l'obscurité, un voile noir recouvre toute chose. Une chose en amenant une autre, ils sont tous allé dormir, et je fais de même.


Le Chœur tourne les talons, ressort par la porte. Le spot continue d'éclairer un instant l'espace vide, puis s'éteint. Les lumières du début se rallument lentement.

On entend le vent souffler. Le Crocodile se relève brusquement, en sursaut. Il se redresse et s'assoit sur le canapé, regardant le Repas dormir. Il s'approche un peu de lui, le renifle, puis s'écarte avec un soupir.
Un grand bruit se fait entendre, provenant de la porte. Le Crocodile se tourne vers elle, le Repas se lève brusquement, et l'Homme dévale les escaliers, manquant de tomber.

L'HOMME
C'est le voisin !

LE CROCODILE
(soupirant)
C'est la femme ...

LE REPAS
(excité)
Elle a faim, elle a faim, enfin elle a faim !


La sonnette retentit, l'Homme se précipite pour ouvrir.
La Voisine se tient dans l'encadrement, tout sourire.


LA VOISINE
Bonjour excusez-moi de vous déranger à cette heure si tardive mais je n'ai pas eu le temps de faire les courses ce soir et je me demandais si ...

LE REPAS
... si vous pouviez manger le repas qui se tient au milieu de votre salon !


Le Crocodile, l'Homme et la Voisine le regarde, puis regardent leurs pieds, gênés.


LA VOISINE
... si vous aviez un petit quelque chose que je pourrais emporter à manger.

L'HOMME
(gêné)
J'ai bien un peu de jambon, mais ...
(montrant le crocodile)
Je risque d'en avoir besoin.

LE CROCODILE
(exaspéré)
Je n'ai pas faim.

L'HOMME
(ignorant la réplique du crocodile)
Mais vous pouvez vous joindre à nous, on mangerait ensemble !

LA VOISINE
(a l'air un peu gênée, et commence à bafouiller)
Vous savez, ce n'est pas la peine, je ...

L'HOMME
Entrez, entrez !


La Voisine entre, toujours gêné, et avance dans le salon. Elle reste à distance du Crocodile (toujours assis sur le canapé) et du Repas (trépignant d'impatience près du canapé), méfiante.
L'Homme referme la porte, et va rejoindre la Voisine.


LA VOISINE
(l'air dégoûté)
Vous avez le droit de garder un crocodile dans l'appartement, comme ça, avec sa viande traînant sur le sol ?


L'HOMME
Ce n'est pas exactement un crocodile, voyez vous, il n'a pas de queue ...

LE REPAS
(à la suite)
C'est un crocodile, même sans queue.

LE CROCODILE
Je ne suis pas un crocodile, je n'ai pas de queue.

Silence.

LA VOISINE
Mais il a mangé, n'est-ce pas, il ne va pas dévoré l'un d'entre nous, ou ...

LE REPAS
(dédaigneux)
Pfff, il ne fera rien, croyez-moi ...

L'HOMME
(enjoué)
Mangeons !

L'HOMME remonte à l'étage. On entend des bruits de farfouillage divers.

L'HOMME
J'ai le jambon !

Il redescend, tenant un gros jambon.

Le Crocodile cherche sous le canapé, y trouve un paquet de cigarette et un briquet, en sort une, l'allume et commence à fumer.
Le Repas fait des mouvements de body-builder, prenant des poses avec un grand sourire colgate, devant la Voisine.

LE CROCODILE
Ne faites pas attention, il cherche à vous rendre affamée.


La Voisine ne semble pas comprendre ce que dit le Crocodile, et regarde le Repas, l'air intrigué.
L'Homme, s'approchant du groupe, tenant toujours le jambon à la main. Le Crocodile suit des yeux le jambon.

L'HOMME
(à la voisine)
Alors, vous avez fait bonne route, de votre porte à celle-ci ?

La Voisine détourne les yeux du repas et concentre son attention sur l'Homme.

LA VOISINE
Oh oui très bonne ! D'abord l'escalier, puis le couloir ... avez-vous vu, ils ont changé la couleur du couloir !

L'HOMME
Vraiment ?

Il se rapproche de la porte, l'ouvre, passe la tête pour regarder. La Voisine l'accompagne, tendant le bras pour lui montrer.

LA VOISINE
Là et là, voyez ...

L'HOMME
Oui, oui, c'est très clair. On voit la démarcation. Ah oui.



Le Repas s'arrête, et va sur le canapé, à côté du Crocodile. Il lui arrache le paquet des mains, et s'allume une cigarette, pestant en silence. Le Crocodile le regarde, ricane en fumant. Le Repas le regarde, soupire. Ils en viennent à se regarder dans les yeux, presque amoureusement. Ils détournent les yeux après un long moment, ensemble, confus. Il se rallument des cigarettes.

L'HOMME
Vous aimez la couleur ?

LA VOISINE
Oui, oui, beaucoup. L'ancienne faisait vieille, là c'est mieux.

L'HOMME
Oui, vieille, c'est ça.

Visiblement, l'Homme préférait l'ancienne couleur. Il referme la porte.
L'Homme et la Voisine restent un peu là, à se regarder, puis reviennent près du Crocodile et du Repas.

LE CROCODILE
Je n'ai pas vu de couloir en arrivant.

LE REPAS
(sortant de ses pensées)
Moi non plus.

L'HOMME
Vraiment ? Il est juste dehors, avant la porte. Vous avez dû le louper, c'est possible.

La Voisine se tient un tout petit peu à l'écart, méfiante.
Pendant les dernières répliques, la porte s'ouvre doucement, le Chœur entrant discrètement, sur la pointe des pieds, et referme la porte sans un bruit.

LE CROCODILE
On a dû le louper.

Le Repas semble de nouveau parti dans ses pensées. Il ne fume plus.
Le Crocodile reprend une cigarette.

Le Chœur s'approche tout doucement derrière le groupe. Il s'arrête, prend son chapeau entre ses mains, comme on le ferait dans une église. Il tousse, s'éclaircit la voix. Personne ne semble le remarquer.

LE CHOEUR
Mesdames et Messieurs ...

Personne ne l'entend.

LE CHOEUR
(haussant la voix)
Je me permets de vous demander un peu d'attention, car ...

Personne ne réagit.

LE CHOEUR
(hurlant soudainement)
Car voyez-vous, nous sommes ici en pleine nuit !

Tout le monde, sauf le Chœur évidemment, sursaute, et se retourne.

LE CHOEUR
(furieux)
Oui, en pleine nuit messieurs dames il fait noir, il fait nuit, il fait sombre ! Du moins il devrait. Et loin de moi l'idée de perturber votre ...
(cherchant les mots, en choisissant un par dépit)
... petite sauterie, mais il est l'heure de dormir, c'est ce que font les oiseaux, c'est ce que font les hommes et ...
(se tournant vers le Crocodile, haussant la voix)
... et c'est ce que font aussi les crocodiles.

LE CROCODILE
(fatigué)
Je ne suis pas un crocodile.

L'HOMME
Comment êtes vous entré ?!

Le Chœur l'ignore.

LE CHOEUR
Ainsi il serait temps que vous vous redirigiez vers vos lits respectifs, on ferme, la pièce recommencera demain, quand il fera jour.

LA VOISINE
La pièce ?

L'HOMME
Qui êtes vous, bon sang ?


LE REPAS
Qu'il est ennuyant.

LE CROCODILE
Oui, qu'il est ennuyant.

Le Chœur les ignore.

LE CHOEUR
Vous savez, le sommeil, c'est important, c'est pour cela que la nuit est faite. Depuis la création du monde, gens et animaux vont dormir quand le soleil se décide à le faire. C'est comme ça. Allez vous coucher.

Le Crocodile se lève, s'approche du Chœur.

LE CHOEUR
Ne m'approchez pas.
Vous êtes une bête féroce, vous devriez dormir, comme les autres bêtes féroces.

LA VOISINE
Je le savais, il est féroce.

LE REPAS
(du ton du doute)
Féroce, féroce ...

L'HOMME
(au Chœur)
Sortez de chez moi !


Le Chœur se tourne vers l'Homme, énervé.


LE CHOEUR
Mais c'est chez moi ! Vous êtes tous sur ma scène, je suis le Grand Décideur des Événements.


Le Crocodile et le Repas, comprenant.


LE CROCODILE
Ah, c'est le chœur.

LE REPAS
(s'esclaffant)
Ah oui, c'est le chœur, tout s'explique.


Ils rient ensemble pendant une petite minute.

Le Chœur les entend, devient tout rouge, fait semblant de les ignorer.

LE CHOEUR
Je suis très important vous savez. Sans moi, le soleil ne se couche pas. Sans moi, personne ne va dormir.



L'HOMME
(énervé, ne comprenant pas)
On doit dormir ou pas, à la fin ?!

LA VOISINE
Je ne sais pas, dormons debout à tout hasard, il me semble fou.

L'HOMME
(se calmant)
Vous avez raison, cher voisin.

La Voisine ne relève pas.

LE CHOEUR
(hésitant)
Vous devez ... vous devez dormir. J'ai demandé au soleil de se coucher, il ne manque plus que vous.

LE CROCODILE
Pourquoi ? Je ne me sens pas fatigué.

LE REPAS
(reprenant une cigarette)
Moi non plus, tout au plus appétissant.

LE CROCODILE
(énervé que le sujet revienne)
Je n'ai pas faim, vous vous fatiguez en vain.


Le Repas ne répond rien et regarde devant lui en allumant la cigarette, un sourire ironique aux lèvres.
L'Homme et la Voisine les regardent, sans un mot.


LE CHOEUR
La fatigue n'a rien à voir avec le sujet, vous devez dormir, c'est comme ça, il fait nuit.

LE CROCODILE
Mais c'est vous qui faites mal les choses ici, il fallait faire tomber la nuit quand on montrait des signes de fatigue ! Vous êtes un incapable.

LE REPAS
Je suis d'accord, c'est un incapable.

L'Homme et la Voisine, se tiennent maintenant la main.


L'HOMME et LA VOISINE
(en chœur)
Vous êtes un incapable ?

Le Chœur reste silencieux, honteux.
Silence, on entend encore le vent.


LE CHOEUR
(honteux, bafouillant)
Non, non, je suis le Grand Dicteur des Evènements, et je ...

LE CROCODILE
(le coupant)
Tout à l'heure vous étiez le Grand Décideur. Vous chutez en grade.

LE CHOEUR
(se reprenant)
Le Décideur, oui, je décide. Grandement. Allez grandement vous coucher. Il est l'heure.

LE REPAS
Vous la savez, vous, l'heure ?

LE CHOEUR
(cherchant)
Bien sûr, bien sûr, attendez.
(il sort sa montre à gousset)
Il est 5h45.

LE CROCODILE
Du matin ?

LE CHOEUR
Non, du soir.

LE REPAS
Et le soleil se couche à cette heure là ? Bon sang, tout se dérègle.

LE CHOEUR
(bafouillant, confus et énervé)
Il se couche parce que je lui ai demandé !

LE CROCODILE
Il avait sommeil ?

LE CHOEUR
(indigné)
Non !

LE CROCODILE
(parlant au repas, à propos du Chœur)
C'est un incapable

LE REPAS
Oui, c'est un incapable.

L'HOMME
(à la voisine)
Ils sont fatigants.

LA VOISINE
Oui, ils sont fatigants.


Ils se regardent dans les yeux.


LE CROCODILE
(fatigué de la discutions, s'adressant au Chœur :)
Allez donc traîner vos pieds ailleurs, on vous préviendra quand on sera fatigué.


Il pousse le Chœur vers la porte.


LE CHOEUR
Mais attendez, je décide ici, vous ne pouvez pas me ..

LE CROCODILE
Mais oui, mais oui, vous décidez.

LE REPAS
Il décide, pas de doute.

L'HOMME
Il décide.

LA VOISINE
Il décide.


Le Crocodile ouvre la porte, pousse le Chœur dans le couloir, referme la porte.
Il retourne s'asseoir près du Repas.
Le Repas s'écarte pour lui laisser de la place.
La Voisine lâche la main de l'Homme, se remet un peu à l'écart.
L'Homme, dérouté, regarde les personnages, puis le jambon. Il se dirige vers le canapé, prend une cigarette. Le Repas la lui allume.

Le vent souffle.


Le Crocodile tend l'oreille.



LE CROCODILE
Vous entendez ?


Les autres le regardent, incrédules.


LE CROCODILE
Le vent.

Tous tendent l'oreille.


LE CROCODILE
Il n'est pas non plus allé se coucher.

LE REPAS
Tout se dérègle.


Le Crocodile et le Repas rient doucement.
L'Homme ne comprend pas, et se retourne vers la Voisine.


L'HOMME
Vous avez froid, voisin ?

LA VOISINE
Non non.

L'HOMME
Vous tremblez.

LA VOISINE
J'ai peur.

L'HOMME
(se rapprochant :)
Vous avez peur ? Mais pourquoi ?

LA VOISINE
D'abord le crocodile, ensuite cet excité qui dit tout décider.

LE CROCODILE
(redevenant très sérieux)
Oh, mais il décide.



LE REPAS
(stoppant soudainement de rire)
Oh oui, nul ne décide plus que lui.


L'HOMME
Pourtant personne n'est allé se coucher.

LE CROCODILE
C'est parce qu'il n'a pas décidé de se décider lui-même. C'est maladroit de sa part.

LE REPAS
Oui, c'est un incapable.


LE CROCODILE
L'erreur du débutant.

Silence.

L'HOMME
Tout se dérègle. Même notre Grand Décideur.


LE CROCODILE
C'est justement de sa faute. Il se dérègle, tout se dérègle. C'est mathématique.

LE REPAS
Oui, c'est mathématique.

LA VOISINE
(d'une voix fatiguée)
C'est stupide.

LE CROCODILE
C'est mathématique.


Les personnages se taisent. Le Crocodile reprend une cigarette, en propose une au repas. Ils fument ensemble. L'Homme vient s'asseoir avec eux, et prend aussi une cigarette. La Voisine reste seule.
Il font des concours de ronds de fumée. Le Crocodile gagne, il est heureux. Le Repas fait la gueule, il est arrivé dernier. L'Homme semble être indifférent d'être arrivé second. Toute cette scène doit se faire dans le silence le plus complet. La Voisine s'éloigne de plus en plus, se frotte les bras comme pour se réchauffer, semble abattue et seule.

L'Homme se lève, avance vers elle, et lui tend le paquet de cigarettes, une d'entre elles dépassant. De son autre main, il tient toujours le jambon.


L'HOMME
Vous fumez ?


La Voisine le regarde, puis regarde le jambon.


LA VOISINE
Non, j'ai faim.

LE CROCODILE
(se braque sur le canapé, répondant immédiatement)
Pas moi, pas moi. Quelle horreur.


Il fait une mine dégoûtée, exagérée à l'extrême.

Le Repas, qui déjà auparavant faisait la tronche, passe de la déception colérique à la tristesse. Il ne dit rien, se détourne juste un peu du crocodile.
L'Homme revient vers le canapé, s'y assoit, dépose le paquet de cigarette.

L'HOMME
Nous devrions peut-être manger, vous ne pensez pas ? Le voisin semble avoir vraiment faim.


Le Repas ne répond rien, le crocodile non plus, pas plus que la Voisine. Celle-ci se rapproche un peu du groupe, mais reste en retrait.


LE CROCODILE
(d'une voix nostalgique)
Vous croyez que la nuit est tombée sur le marais ?

Le Repas ne parle pas. Un léger silence avant la réponse de L'Homme.

L'HOMME
Peut-être. Sûrement. Ce n'est pas si loin, et ici le soleil s'est couché, alors ...


Il ne finit pas sa phrase.

LA VOISINE
(criant d'un air désespéré)
Retournez-y !

Les autres personnages, choqué par la tirade de La Voisine, la regarde, hébétés.

LA VOISINE
(d'une voix moins forte, comme étouffée)
Retournez dans votre marais. Les crocodiles ne s'invitent pas dans les maison, ne s'assoient pas dans votre salon, fumant des cigarettes et discutant avec leurs proies, comme si de rien n'était. Vous n'êtes qu'une bête féroce, le Grand Décideur l'a dit !
Rentrez chez vous, ou dévorez-nous, mais ne restez pas là comme si vous étiez une homme ou ... (plus lasse)
... je ne sais quoi.

A la suite de cette tirade, La Voisine prend un air de dégoût, se refermant sur elle-même.
Le Crocodile, après un léger silence, réagit.

LE CROCODILE
Je ne suis pas un crocodile ! Je n'ai pas de queue, je ne dévore personne, et je ne retournerais pas dans le marais. C'est un endroit ...
(il frissonne)
... pour les bêtes féroces.

LE REPAS
(sortant de son silence)
Il a raison, j'y suis passé en venant, c'est pour les bêtes féroces. Un endroit féroce, à leur mesure. Bizarrement, personne ne s'y trouvait, et je n'ai pas pu me faire dévorer, malheureusement. C'est par dépit que je suis venu ici.

LE CROCODILE
(comme ailleurs, répète)
Féroce.

L'Homme, durant cette scène s'est rapproché pour consoler la Voisine.

L'HOMME
Calmez-vous, puisque tout le monde vous dit que ce n'est pas un crocodile ... Le Décideur n'arrivait même pas à se décider de nous envoyer nous coucher ... c'était un incapable.

LE CROCODILE
C'était un incapable.

LE REPAS
(se rallumant une autre cigarette)
C'était un incapable.

LA VOISINE
(se rassurant, sortant de son enfermement)
Vous avez peut-être raison ...

Le Crocodile semble triste, un peu abattu. Il prend une cigarette, le Repas la lui allume, voyant le désespoir du Crocodile. Le Crocodile le regarde. Ils échangent un regard, semblant se comprendre, le Repas compatissant. L'Homme fait s'asseoir la Voisine sur le canapé, à côté du Crocodile. Elle ne semble plus en avoir peur.

LA VOISINE
(semblant avoir repris ses forces)
J'ai faim !

LE CROCODILE
(excédé)
Encore ?!


LA VOISINE
Je n'ai toujours pas mangé !

LE CROCODILE
Je ne vois pas le rapport ! Ça devient une manie chez vous, la faim.

LE REPAS
Il a raison !
La Voisine ne répond pas.
L'Homme, tend le jambon au ciel.

L'HOMME
Mangeons ! Qui veut commencer ?


Il le tend en direction des autres personnages, l'un après l'autre refusent, se perdant en politesses.


LE CROCODILE
(au repas)
Après vous.

LE REPAS
(au crocodile)
Je n'en ferais rien !
(à la voisine)
Après vous voyons, les femmes d'abord !

LA VOISINE
Jamais je n'oserais, je ne suis que l'invitée ... L'hôte d'abord, après tout, c'est son jambon !

L'HOMME
(refusant de la main)
Voyons, si je voulais le manger, je l'aurais fait depuis des mois. Je vous en prie, mangez, mangez, vous me vexez.
(tendant le jambon au crocodile)
Commencez, je vous en prie. Ça fait si longtemps que vous n'avez pas faim que vous devez en être affamé.

LE CROCODILE
Oh non, oh non.

LE REPAS
(toisant le crocodile)
Lui ? Oh non, oh non.

LA VOISINE
(inquiète)
C'est vrai qu'il a l'air, il est si pâle.

LE CROCODILE
Je vais bien.

LE REPAS
Si il le dit, il va bien.

LE CROCODILE
Je vais bien.


L'HOMME
(à la voisine)
Et vous ? Vous n'avez pas eu le temps de faire les courses, je m'en voudrais de vous affamer.

LA VOISINE
(n'entendant pas l'homme, parlant du crocodile)
Il n'a pas l'air bien du tout.

L'Homme, ne s'intéressant pas à la situation du crocodile, tend le jambon au repas.

L'HOMME
Commencez !

LE REPAS
Ce serais ridicule.

LE CROCODILE
(en effet plus pale)
Les repas aussi doivent se nourrir, sinon, il n'y a plus rien à manger.

Durant cette phrase, on remarque de la bave coulant de la bouche du Crocodile. Les personnages aussi le remarquent.

LE REPAS
Il y a du vrai. Cependant, la voisine semble taraudée par la faim.

LE CROCODILE
(pour lui-même, répétant à voix basse)
Faim.

L'HOMME
(ne comprenant pas)
La voisine ?

LE REPAS
(se reprenant)
Le voisin.

L'HOMME
(comprenant)
Oh.

La Voisine ne relève pas.

L'HOMME
Vous avez raison.


Il met le jambon dans les mains de la Voisine. Celle-ci le refuse. L'Homme tente de la forcer à le prendre. Ils se battent. Le jambon finit par tomber par terre. L'Homme, le ramasse. Sa chemise est ouverte. Il est fatigué.

L'HOMME
(voulant mettre fin au débat)
Je commence, je commence.

Il mord dedans, en arrache une bouchée qu'il commence à mastiquer, puis tend le jambon au Crocodile, qui, presque à contre-cœur, le saisit.

LE CROCODILE
Si c'est nécessaire...

Le Repas lève les yeux au ciel, soufflant, le visage arborant une expression de dédain et de scepticisme.

LE CROCODILE
Mais, et vous, et vous ?! je n'ai pas si faim, je n'ai pas si faim !

LE REPAS
Pas même un peu ?

Silence

Le Repas regarde ses pieds, comme ennuyé. Pire, il semble véritablement déprimé.
Le Crocodile, la mine suppliante, tend le jambon à la voisine. Il est très pâle.
La Voisine refuse.

LA VOISINE
Allez-y, commencez.

LE REPAS
Elle n'a pas faim. Du moins elle ne veut pas manger, c'est qu'elle ne doit pas avoir faim.


Il soupire.

Le Crocodile regarde le jambon. Les autres personnages semblent être figés sur leurs positions ; le Repas, la tête entre les mains, regarde dans le vague, déprimé. L'Homme, debout près du canapé, regarde la scène, une cigarette se consumant lentement à la main. La Voisine regarde le jambon. Plusieurs minutes s'écoulent, dans le silence le plus complet. Le temps semble s'être littéralement figé, seul le Crocodile bouge, observant tour à tour le jambon, puis les autres personnages. Le temps reprend son cour pour ceux-ci, l'Homme remarque que sa cigarette s'est consumée toute seule, il en reprend une autre et l'allume. La Voisine regarde maintenant dans le vide, se caressant les cheveux d'une main, et le Repas soupire, regardant tour à tour le Crocodile et la Voisine.

Le vent souffle.

Puis soudainement, le Crocodile se jette sur le jambon, le mordant partout, tentant de l'engouffrer entier dans sa bouche, puis en arrache des lambeaux entiers, tentant d'avaler, en mettant un peu partout. Entre deux bouchées, baffant bruyamment, on l'entend marmonner : - Je n'avais pas faim, ce n'était pas nécessaire, je vous en prie, prenez-en un morceau. quand la Voisine tend la main pour lui prendre le jambon, le crocodile tente de la mordre. la Voisine recule.

LA VOISINE
(stressée)
Mangez, mangez, comblez votre estomac, remplissez le jusqu'à la gorge !

La Voisine se lève, effrayée, et s'éloigne du canapé vers la droite. Le Repas, surpris, regarde le Crocodile manger entièrement le jambon, rognant l'os. L'Homme fait de même.

La Voisine, apeurée, pleure tout seule. On n'entend qu'elle, sanglotant, et le Crocodile, mâchant, rognant, déglutissant et avalant bruyamment.
Le Repas passe de la surprise au dégoût mêlé de peur. Il s'éloigne du Crocodile sur le canapé, puis se lève et s'éloigne vers la droite. L'Homme s'approche du crocodile, maintenant en train d'essayer de manger l'os. L'Homme approche la main, Le Crocodile tente de le mordre. Finalement, L'Homme réussit à arracher l'os des mains du Crocodile. Il se ré éloigne, laissant le Crocodile seul sur le canapé, au centre. Celui-ci se masse le ventre, s'asseyant plus confortablement, à l'image d'un homme repu.

On entend le vent.

Le Crocodile rote bruyamment.

Silence complet.

Le Crocodile se redresse soudainement, prenant conscience de son acte, et se lève, voulant prendre la parole pour s'excuser.
Le rideau se ferme.
Le temps qu'il se referme, Le Crocodile, sans un mot, se tourne tour à tour vers les différents personnages, leur lançant des regards implorants.




Acte 2


Le rideau s'ouvre.

L'escalier, le canapé et la porte ont disparus. A la place, la scène semble séparée en deux espaces. L'un, totalement vide, le sol peint en jaune : c'est le côté gauche, où resteront plus tard L'Homme, la Voisine et le Repas. A droite, le sol est peint en vert sombre, et il est jonché de pots de fleurs divers, contenant telle ou telle plante, etc ... Le côté gauche remplit environ un tiers de la scène, pour deux tiers du côté droit.

Les personnages rentrent une dizaine de seconde après le lever du rideau. D'abord le Crocodile, qui porte maintenant une veste de costume beige, une valise à la main, et un chapeau marron. Il avance, entre dans la partie droite (Marais) de la scène, suivi d'assez près par les trois autres personnages, qui se tiennent eux dans la partie gauche. Ils forment une ligne, suivant la frontière. La Voisine, au fond, est serrée contre l'Homme, au centre. À sa droite, le Repas. Le Crocodile se retourne, leur faisant face. Ils se tiennent de profil par rapport au public.

Le Crocodile tend le bras vers les personnages, comme allant commencer une phrase, mais s'arrête. Il baisse le bras, puis regarde tour à tour les personnages. Il pose sa valise au sol.


LE CROCODILE
(d'un ton mal assuré, triste)
Bon, ben je vais y aller, merci de m'avoir accompagné ...

Il s'approche de la Voisine, bras ouvert, comme pour lui dire adieu en la serrant dans ses bras. Elle recule légèrement mais brusquement, horrifiée, et éclate en sanglot, se réfugiant dans les bras de l'Homme. Regard désolé de la part du Crocodile, qui abandonne l'idée de serrer dans ses bras la Voisine. Il se tourne vers l'Homme, faisant le même geste. Celui-ci fait un non de la tête, tandis qu'il console la Voisine. Le Crocodile se tourne finalement vers le Repas, seul personnage à ne pas lui lancer un regard lourd de reproche. Le Repas hésite un peu, lançant un regard vers l'Homme, comme pour demander l'autorisation, puis ouvre ses bras. Le Crocodile et lui se serrent mutuellement quelques secondes, puis le Crocodile se dégage. Le Crocodile et le Repas peuvent verser quelques larmes. Le Crocodile se retourne, reprend sa valise, puis fait quelques pas en direction de la droite, adressant aux autres personnages un signe de la main. Il se retourne complètement, et marche vers le Marais.

De la droite de la scène entre le Chœur. Il marche d'un pas assuré, droit vers le Crocodile, auquel il tend la main. Le Crocodile, regardant ses pieds en marchant, ne voit pas directement le Choeur, et tombe littéralement sur sa main, qu'il serre, hébété.
Le Choeur a l'air très sûr de lui, rien à voir avec le Chœur du premier acte. Ses gestes sont assurés, sa voix est sûre. Il peut même adopter un changement de posture, se redressant alors qu'il était voûté au premier acte, par exemple.

LE CHOEUR
(comme posant une question dont il connaît déjà la réponse)
Tu pars ?

LE CROCODILE
(d'une petite voix)
Oui, je retourne au marais.

LE CHOEUR
C'est un endroit féroce, tu sais ?

LE CROCODILE
Je suis une bête féroce.


Le Chœur fait un mmmh, et lance un regard aux autres personnages.


LE CHOEUR
Ils ne t'accompagnent pas ?

LE CROCODILE
Non, il ne sont pas féroces. Ils se sentiraient dépaysés.

LE CHOEUR
(à l'Homme, la Voisine et le Repas)
Vous l'accompagnez pas ?

Aucune réponse. Le Chœur marche vers la gauche, laissant le Crocodile, et va au devant des autres personnages. Il s'arrête, face à eux, dans la partie Marais de la scène. Les autres personnages sont toujours de l'autre côté.


LE CHOEUR
Vous le laissez tout seul dans les marais ? Vous ne l'accompagnez pas ?


Le groupe prend des poses un peu honteuses. La Voisine sanglote toujours. Personne ne parle.
Silence. Le Repas, comme explosant, ne supporte plus la situation.


LE REPAS
(d'une voix désespérée et impuissante)
Ils ne veulent pas l'accompagner !

LE CHOEUR, à L'HOMME et LA VOISINE
Vous n'aimez pas les marécages ?

L'HOMME
(se sentant accusé à tord)
C'est une bête féroce !

LE CHOEUR
(le corrigeant)
C'est un crocodile.

LA VOISINE
(sanglotant)
C'est pareil ! Tous les crocodiles sont féroces !
(pour elle même, d'un air traumatisé)
Il était dans la maison, dans notre salon, avec sa charogne, à nous lorgner ...

Le Repas la regarde, hébété.

LE REPAS
(pour lui même)
Sa « charogne » ... sa charogne !

Il détourne le regard, vexé.

L'HOMME
(au repas)
Le voisin voulait dire sa viande. Il a trébuché sur le mot ... l'émotion.

LA VOISINE
(se tournant vers le Repas, hurlant)
Parfaitement, sa charogne !

Silence.

LE CHOEUR
(sur le ton du professeur, synthétisant)
Vous ne l'accompagnez pas dans les marais car c'est un crocodile. Une bête féroce.

L'HOMME et LA VOISINE
(en chœur, faisant des mouvements de tête affirmatifs)
Parfaitement.

Le Repas reste un peu à l'écart. On l'entend à peine murmurer : il n'a pas de queue, c'est pas sûr ...

LE CHOEUR
(prenant l'air de la mère devant l'enfant ayant fait une bêtise)
Mais voyons, vous le saviez cela !

L'HOMME et LA VOISINE
(niant)
Il soutenait que non.

LE CHOEUR
Vous le saviez cela !

L'HOMME et LA VOISINE
Il n'avait pas de queue, comment aurions-nous pu deviner ?!

LE CHOEUR
Vous le saviez, tout cela !

L'HOMME et LA VOISINE
Il n'avait jamais faim. Les crocodiles ont toujours faim. Il nous l'a caché, il nous a menti.

LE CHOEUR
(perdant patience)
Mais vous le saviez tout cela !


L'Homme et la Voisine ne répondent pas, honteux. Il regardent leurs pieds.

Silence.

L'Homme, la Voisine et le repas se regardent à tour de rôle d'un air confus, honteux, ne sachant plus quoi dire, sous le regard autoritaire du Chœur.
Soudain, l'Homme s'écrie, éclatant en sanglot.

L'HOMME
Le jambon ! Il l'a mangé tout entier !

LE CHOEUR
Peut-on en faire un autre usage ?

Silence.
Pendant cette scène, le Crocodile s'est lentement retourné, observant la scène. Il a posé sa valise, et prit son chapeau entre ses mains, se fixant dans une position d'accusé au tribunal.
Les lumières baissent peu à peu, et les personnages sont éclairés chacun par un spot blanc, tandis que le décor sombre dans la semi-obscurité.

Le Chœur fait quelques pas, se mettant à mi parcours entre le Crocodile et le groupe. Il tend les bras, comme le font les arbitres dans un match de boxe, pour présenter les concurrents.

LE CHOEUR
D'un côté, un crocodile, n'agissant pas comme un crocodile.

Petite pause.

LE CHOEUR
Et de l'autre, un repas ne se faisant pas manger. Et un homme, qui accueille un crocodile. Et une voisine, qui a peur des crocodiles.

A cette phrase, l'Homme se retourne, semblant chercher du regard la Voisine que décrit le Chœur.
Le Chœur, baissant les bras, se tenant le visage d'une main, désespéré.

LE CHOEUR
Ça fait déjà un temps que cette pièce a commencé, et vous n'avez pas du tout dépassé le stade des présentations !
(il soupire bruyamment, puis reprend la parole d'un ton explicatif, plus sûr)
Vous en êtes toujours à considérer le crocodile comme un crocodile. Le repas ne s'est toujours pas fait dévorer, et l'homme ne s'est même pas rendu compte que son voisin était une voisine.
(hurlant soudain)
Mais vous restez bloqués ma parole ! Vous n'avez rien compris à la pièce !

LE CROCODILE
(d'une petit voix)
Tout se dérègle.

Le Chœur se tourne vers lui furieux. Le Crocodile baisse le regard, comme un enfant qu'on engueule. Les autres personnages font de même.

Le Chœur, se calmant un peu, rassemble ses esprits.

LE CHOEUR
Bon, bon, je vais arranger ça.

Il sort un petit livre de sa poche. Le livre ressemble à un manuel d'instruction en électronique.

LE CHOEUR
(le feuilletant tout en parlant)
Vous avez de la chance. Pendant que vous discutiez durant l'acte précédent, j'ai suivi un cours accéléré par correspondance sur la mise en scène ...
(il regarde tour à tour les personnages, puis continue.)
Vous aviez raison, je n'étais pas au point. Bref, j'ai reçu des fiches, je les ai lu, j'ai passé un examen, et j'ai eu le diplôme
(il lit)
« Vous avez remporté l'examen, et êtes l'heureux bénéficiaire de notre diplôme de metteur en scène agréé, mention pièce difficile. Vous êtes formé et apte à faire face à des situations de crise théâtrale de haut niveau. Nous vous rappelons que ce diplôme n'est pas reconnu par le ministère de l'Education, suite à la loi du 7 janvier, et ne peut en aucun cas ... »
(il stoppe sa lecture, ferme le manuel )
Vous n'avez pas laissé la pièce suivre son cours. Vous avez tout saboté ! Je vous avais pourtant dit de retourner vous coucher.

Il fait un signe désapprobateur.

Silence.

LE CHOEUR
Je vais être obligé de tout reprendre à zéro. Votre rencontre ne colle pas, je vais devoir faire sans. Dites-vous adieu, Je vais préparer la suite.

Le Chœur lance un bref regard à chacun, puis sort vers la gauche.
Les personnages ne savent pas comment réagir, et se regardent un peu surpris. Plus personne ne sanglote, ou n'a l'air honteux.
Finalement, ils viennent se regrouper au centre de la scène, et se font des au revoir chaleureux.
Embrassades, serrages de main, sourires.

LE CROCODILE
Je suis désolé.

TOUS
Ce n'est rien, nous n'aurions pas dû réagir comme cela, c'était bête.

LE REPAS
C'était féroce de notre part.

Ils s'embrassent de nouveau.

LE CROCODILE
Je ne sais pas ce qu'il va passer, mais je vous souhaite bonne chance.

L'HOMME
Oui, bonne chance. Ce fut un plaisir de converser ensemble.

LA VOISINE
Oui, un plaisir.
(en direction de l'homme)
Et le dîner était parfait, encore merci.

LE REPAS
Il faudra se refaire ça à l'occasion.


Il se serrent les mains, puis, ne sachant plus quoi dire, se séparent après quelques brefs adieu.
Ils partent tous dans des directions différentes, le Crocodile à droite, et le groupe vers la gauche, ne se séparant qu'avant les coulisses.

La lumière redevient normale. Quelques instants, puis le Chœur revient. Il fait face au public.


LE CHOEUR
Bon, on va tout recommencer. J'ai tout simplifié, rien ne devrait se dérégler à présent.
Je vais vous laisser, je dois changer les décors. Bonne soirée.


Il sort par la gauche.

Le rideau se baisse.




Acte 3


Le rideau se lève. Un escalier, éclairé par une lumière rouge-orangée, se situe contre le mur du fond. Sur la droite de la scène, une porte, petite. Au milieu, un canapé. La scène baigne dans une lumière blanche. Un Homme traverse la scène, s'apprête à monter l'escalier, puis s'arrête. Il se dirige vers la porte, met son oreille contre. On entend le bruit du vent, couinant sous la porte. L'Homme va s'asseoir sur le canapé. L'Homme est vêtu d'un pantalon noir, chemise blanche légèrement entrouverte, et d'une cravate noire, un peu défaite.

Il sort de sa poche un paquet de cigarette, en prend une et l'allume. Il inhale quelques bouffées, puis la jette et l'écrase du pied.

L'Homme se tourne vers la porte. Rien ne vient. Il reste seul sur la pièce.
L'Homme reprend une cigarette, se l'allume, triste. On sent que quelque chose lui manque. Ses mouvements se font plus lents, plus las. Il va s'asseoir sur le canapé.
Il tire quelques bouffée, fixant le sol, puis redresse la tête vers le public.
Silence.


L'HOMME
J'ai faim.



Rideau.

= commentaires =

Dourak Smerdiakov


lien fb tw
    le 18/09/2012 à 13:50:06
Ça m'a donné envie de lire le Don paisible. Non, il n'y a aucun rapport. C'est un commentaire absurde pour un texte absurde. Ce qui manque peut-être d'absurdité, il va falloir que je n'y réfléchisse pas trop.
Lapinchien


tw
    le 18/09/2012 à 14:53:32
N'étant pas coutumier du genre j'ai bien aimé le découvrir. Si avec le dernier texte de Glaüx et celui-ci, on obtient pas une subvention d'Aurelie Phillippeti et bien autant allouer le budget de la culture à l'armée. Ça m'a bien fait jouer au mikados avec mes neurones dont le standard vient de sauter. Globalement poutre.
Batholomeo X     le 19/09/2012 à 15:15:15
Je crois que ça veut dire que l'Homme est un crocodile et que le Crocodile est humain, que la Femme est un repas et que le Repas est une femme.

Mais j'ai lu en diagonale parce que c'est long et que le texte précédent, long aussi, m'avait ennuyé et que l'auteur nous avait expliqué qu'il s'en foutait des lecteurs.

Sinon, en gros, je crois que mon commentaire du texte précédent doit s'appliquer assez bien à celui-ci.
Lapinchien


tw
    le 19/09/2012 à 15:23:04
Marignan. Respect.
Kolokolchitki     le 28/11/2012 à 23:52:35
J'ai lu en pensant que c'était LC qui avait écrit, et j'étais agréablement surpris. Enfin je le reste dans tous les cas, ca faisait longtemps que j'étais pas venu et que j'étais pas allé au théâtre. Complètement absurde, mais juste assez pour qu'on essaye de comprendre quelque chose qu'on ne peut pas comprendre.
Dourak Smerdiakov


lien fb tw
    le 29/11/2012 à 23:09:39
Ça me rappelle la fois où j'ai lu Aure la Poétesse en pensant que c'était de nihil.
Lapinchien


tw
    le 29/11/2012 à 23:34:37
sinon en fait c'est une belle prémonition du changement capitalistique du groupe Lacoste.
skizo ALTRI    le 05/12/2012 à 03:15:57
Juan Paolo cocodrilo

Sartro

ti vedo

Inferno!!!

cosi

come 3 fanno

inferno sonno tre

Le seul changement que je constate du groupe Lacoste, N*rdm*nn et M**s sont officiellement; le groupe,


il fallait voir voler les vitrines, durant le G?

a g3n3v3 ville de r3ve



il fait quoi un crocodile quand il apercoit une crocodilesse

8 KLaus

ma chère tootsie barbie

psaume 51

= ajouter un commentaire =