LA ZONE -
Résumé : Résumé des épisodes précédents de notre grand feuilleton de l'automne : le narrateur, une sorte de bourreau à gage à qui on ne la fait pas, ayant déniché à Liège un exemplaire d'un livre introuvable et quasi légendaire paru en 1930, se rend à Brest pour en faire don à son ami, Xanadu Bob, agoraphobe de son état délabré, que nous savons s'être suicidé d'une balle en plein coeur depuis la scène d'ouverture d'un récit que nous reprenons en plein flashback.

En Plein cœur. PAN! Pas ailleurs. (3)

Le 20/10/2014
par Valstar Karamzin
[illustration] Sous un crachin brumisant à réveiller de leur langueur les fleurs fanées sur marbre noir, je me dirige vers la tour de granit rose. Les rues, tantôt montantes, descendantes, jamais plates, font redécouvrir à mes jambes que la Terre est bien ronde.
Je dépasse une famille au teint frais, tous blonds, vêtus de cirés rouges, pulls d'Aran et bottes en caoutchouc bleu marine, prenant le large avant de se faire rattraper, VERBOTEN, par la brochure de l'office du tourisme de laquelle ils se sont échappés. Je coupe par le jardin du président américain mort, ancien théâtre à coulisses et haut-lieu de notoires enculades vespérales. Ce n'est pas l'heure, plus le moment, pas la saison, mais je regarde vite fait vers les buissons, m'assurer de leurs formes crapuleuses, ou pas. En tout cas Barbara n'est pas là.
Plus je monte, moins je croise de monde.
C'est dimanche, ils sont tous partis faire risette aux poissons en vitrine.
Un sentiment de guerre civile.
Ne reste sur les trottoirs que les poubelles de tri sélectif, rouges, oranges, jaunes, vertes, bleues, indigo, comme une ambiance d'après gay pride. Et Barbara n'est pourtant pas là.
Fier d'être écolo ? Dans un environnement où tout est jetable, où l'on fabrique des écrins en plastique colorés pour déposer les panoplies complètes de nos aliments, des robes de bal qui, sans ça, n'auraient servi qu'une fois ? L'hygiénique Strip-tease du blanc de dinde cellophané chaque fois renouvelé.
Il n'y a pas un chat en ville, juste la marchandise, elle est partout et elle est tout, elle nous environne, ses images sont sur la pierre des murs et l'arbre du papier, sur les écrans qui ne cessent de se propager en métastases spectaculaires, elle est aussi cette poubelle colorée débordante d'abondance. Nous n'avons plus la force de combattre, juste le temps de la contemplation, alors feignons de recycler en attendant.

Je pensais arriver bien vite à destination lorsque je me suis heurté à un barrage de police.
On ne peut pas passer, Monsieur. Au delà de cette limite votre sécurité ne saurait être assurée.
Rien que ça.
Ils bloquaient ainsi l'accès à tout un quartier. Installés derrière des barrières anti-émeutes, ils écoutaient de la musique provenant de la camionnette de la brigade de CRS garée juste derrière. Deux d'entre eux baragouinaient poker en sautillant d'un pied sur l'autre.
Tout le périmètre a été évacué pour la journée Monsieur, me lance alors le plus gradé qui a pris le relais verbal, c'est à cause de la bombe trouvée sur le chantier, la population est prévenue depuis un bon mois déjà, vous débarquez d'où comme ça ?
Je voudrais pouvoir passer rejoindre un ami, c'est son anniversaire aujourd'hui… Je me suis trimballé ces deux sacs depuis la gare, j'aimerais me poser un peu, souffler, et mon ami est… il est…
Écoutez, les démineurs sont en plein travail, tout peut sauter d'un moment à l'autre, il faut rester hors du périmètre de sécurité, de toute manière vous ne pourrez pas passer avant la tombée de la nuit, ce sont les ordres, d'ici là tout le secteur est interdit d'accès… vous ne passerez, ni ici, ni ailleurs. Votre ami a dû lui aussi être évacué à sept heures ce matin, comme tout le monde, vingt milles personnes au total, il doit être chez des amis, ou la famille… pas de quoi s'inquiéter. Ici, vous ne passerez pas…
Ça va ! J'ai compris qu'on ne passe pas ! Mais il n'a pas plus d'amis que de famille chez qui se réfugier… Les seuls amis qu'il possède sont virtuels et portent des surnoms bien craignos, et de toute façon il est agoraphobe, il ne peut pas sortir de chez lui… vraiment pas, il craint que la force de Coriolis ne le transforme en spirale… vous voyez le topo ?
Il aboya, et je crus déceler un soupçon d'inquiétude mal dissimulée dans son regard… Allez à la mairie ! On y accueille pour la journée tous les gens dans le même cas que celui de votre ami.
Quoi, tous les agoraphobes ?
Non, pas précisément, tous les… les solitaires… les… Allez à la mairie ils pourront vous renseigner !
Comme il est aisé de déléguer. Pas la peine d'insister, ne les asticotons pas davantage, ici on ne passe pas. Pour le coup c'est eux qui risqueraient d'exploser.
Avant de rejoindre la mairie, j'ai voulu rapidement vérifier la parfaite étanchéité de leur cordon sécuritaire. Je n'ai pas trouvé de faille, mais deux autres check-points tout aussi incorruptibles. A l'un d'eux, une gendarmette et un grand CRS, en binôme, liaient visiblement connaissance avec la langue, lorsque je les surpris. Ma dernière tentative de corruption de fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions amoureuses se solda par un échec. Je laissai alors aux gardiens leur frontière silencieuse tout en m'éloignant du lambeau de ville fantôme.

Heureusement que l'architecte qui avait conçu les plans de la future mairie avait vu grand, monumental même.
Voyez comme nos salles sont spacieuses afin d'accueillir dignement toutes les personnes qui n'ont malheureusement aujourd'hui pas d'autres solutions, m'expliqua le délégué à la prévention et à la tranquillité urbaine, glissant à mes côtés en d'étranges petits pas chassés, ce qui lui vaudrait un poste haut placé au Ministère des marches stupides s'il existait vraiment. Vous n'êtes pas sans savoir, jeune homme, que notre cité portuaire, de par sa place hautement stratégique a, pendant la seconde guerre mondiale, essuyé de fréquents bombardements alliés, continua-t-il, la colonne vertébrale admirablement droite ; il doit vraiment faire de la danse.
Il joignit les mains, en signe de dévotion à son chorégraphe, avant de poursuivre.
Par conséquent, dès que nous creusons un trou dans cette ville, et c'est assez fâcheux de l'avouer, nous tombons à tous les coups sur les vestiges métalliques d'une époque révolue dont certains, cher monsieur, son encore prêts à faire…
BOUM !
Surpris, nous nous retournons tous vers l'entrée où un énorme panneau de bois annonçant la bienvenue à tous vient de s'étaler sur le sol dans un fracas détonant, manquant de ratatiner dans sa chute une vieille femme au cou de tortue, maintenant recroquevillée, tremblotante dans son manteau bleu marine.
C'est fâcheux, hum, poursuivons. Vous n'êtes donc pas sans savoir que notre cité, dans un élan de modernité, a commencé à entreprendre de grands travaux depuis un an déjà, le tramway, un quartier résidentiel… nous trouvons par conséquent de gros-gros morceaux. Nous avons déjà procédé à plusieurs évacuations de riverains cet été pour permettre, sans mort et sans blessé, la dépollution pyrotechnique de tout un dépôt de munitions...
Puis, se penchant vers moi, il débita très vite, d'un ton de plus en plus aigu... mais là c'est du gros, du très gros qui attend nos artificiers, plusieurs Blockbusters de la Royal Air Force, une tonne chaque ! vous imaginez ? le poids d'un bébé cachalot ! … ce ne sera pas une sinécure, le désamorçage va se faire dans la douleur mon brave monsieur.
Merci pour l'exposé, je sais bien que la guerre a rendu la ville orpheline de son histoire, et on a reconstruit à la va-vite pour faire oublier le passé immédiat, trop sanglant, trop de compromissions, il fallait repartir, alors on a enfoui, mais les cicatrices réapparaissent, régulièrement, dès que vous voulez aller de l'avant. Vous savez, c'est aussi un lien avec l'histoire, lorsque la tâche de gras remonte à la surface. Mais revenons en à mon ami, il n'a apparemment pas voulu bénéficier de votre hospitalité aujourd'hui, je pense qu'il serait judicieux que vous me signiez une dérogation, que je puisse m'assurer qu'il ne court aucun risque chez lui.
Non ! Si nous devons faire une vérification, une brigade mobile évoluant sur la zone s'en chargera. L'immeuble que vous m'avez indiqué et où réside votre ami est classé zone à haut risque, pas moyen que vous y alliez. Vous n'avez vraiment pas possibilité de le joindre ? Il a bien un portable ?
Non m'sieur, pas de téléphone, et il ne s'est visiblement pas connecté sur le net depuis plus de trois jours, en tout cas pas par les chemins que je lui connais. L'idée était de lui rendre une visite surprise donc je n'ai pas annoncé ma venue.
Arrive Gaëlle, la jeune stagiaire népotique du service sanitaire, avec l'information qu'elle était allée rechercher. Elle la transmet à mon hôte, puis repart sans un sourire. Il la regarde s'éloigner paternellement.
Bien ! Bien ! Bien ! Il s'avère que votre ami ne figure sur aucun de nos registres. Il ne semble pas avoir bénéficié d'un accueil en centre médical, ni à l'hôpital…
Effectivement, le dernier psychiatre qui essaya d'ordonner ses méninges manqua se faire scalper, et sa réclusion finalement lui convenait plutôt bien.
…il n'a pas non plus bénéficié d'une mesure de confinement dans son appartement, réservé aux personnes qu'on ne peut déplacer pour diverses raisons. Tonnerre, on dirait bien que votre ami n'est signalé nulle part ! Vous aviez raison, le poisson est passé entre les mailles de notre filet sécuritaire. Précisez moi son adresse je vous prie, j'envoie la brigade vérifier sur-le-champ…
Excusez-moi, un appel, mon portable vibre.
Je m'éloignai à deux mètres de lui et me mis à simuler une conversation téléphonique. Me sentant dans une impasse, mon plan, improvisé sur l'instant, était simple : j'allais lui expliquer que Xanadu Bob venait de me dire qu'il était en lieu sûr à la campagne chez une grande tante aperçue trois fois seulement à travers les hauts feuillages généalogiques. Puis je tire ma révérence et, sur ce, je file au Litovsk, un bar ouvert le dimanche, qui se trouve judicieusement placé à la lisière du périmètre d'évacuation, et bénéficie d'une sortie discrète, un passage souterrain qui va me conduire tout droit à l'air libre, dans la zone interdite.
Aucune frontière ne m'arrêtera, surtout pas la leur, et je fêterai en temps et en heure l'anniversaire de mon cher Bob. Mais d'abord je vais engloutir un énorme sandwich : saumon fumé citronné-gingembre mariné-roquette-cornichon malossol. Me donner de l'énergie pour la suite des opérations. Comme dessert j'avalerai une portion de bon chichon - puisque je ne fume plus mais consomme encore - tout en aspirant à pleins poumons l'air iodé de la rade assis sur un rocher.

Tous les dimanches, de midi à minuit, au Litovsk, c'est cinéma permanent dans la salle aménagée du Sous-sol. Une institution depuis vingt ans. Le vidéoprojecteur a remplacé le vieux projo Bauer, et bombarde aujourd'hui un cycle Frank Henenlotter, un maître du mauvais goût au cinéma, un témoin, l'un des fantômes de la 42ème rue à Manhattan lorsqu'elle était encore hantée par une population douteuse, bigarrée et peu recommandable. L'assistance est ici aussi hétérogène, sans être aussi louche. Certains entretiennent la cuite de la veille à grands coups de GG Allin, le cocktail maison - vodka-pamplemousse-fraise des bois- éphédrine - ça parle fort, ça fume, ça tousse, un cinéphile gueule de la fermer, les autres se marrent, un costaud au masque d'El Santo fait mine d'étrangler un punk au sombrero, une Pin-up vacillante en résille renverse sa bière sur un très jeune Redskin qui emballait enfin. Il se lève, tente de faire le beau, se fait rasseoir. Un foutu bordel.
Aïgor, le patron d'origine biélorusse, un ami - Igor initialement, rebaptisé ainsi par mes soins après une projection de Frankenstein junior - me fait passer par la porte dérobée située derrière l'écran. Je lui laisse ma mallette patinée de cuir noir à bandes verticales roses contenant mes outils de travail, ne gardant que mon sac à dos.
Alors que j'enfile le couloir obscur, les putes sur l'écran explosent joyeusement après avoir inhalé du crack frelaté. J'avance, la lampe torche à la main, sans trop me soucier du vacarme des applaudissements derrière moi ni des cris d'animaux poussés par l'assemblée.

Une fois dans la rue, il ne me reste que cinq cents mètres à parcourir, autant dire une formalité. En ne prenant que les rues les moins longues je réduirai ainsi les risques de croiser une patrouille. S'ils me voient ils risquent de me prendre pour un cambrioleur au milieu de son rêve le plus cool. C'est vrai que c'est tentant toutes ces maisons vides.
Je progresse à pas lents, en rasant les façades.
A une encablure du Litovsk, c'est le début d'un autre cycle tout aussi cinématographique qui se joue dans ces rues, celui du dernier homme sur terre déambulant dans une ville déserte, sauf que j'en suis l'unique protagoniste, que je suis bien réel, pas une espèce d'émanation provenant d'un scénariste alcoolique et drogué. Si la police, de loin, trouve que ma silhouette ne cadre pas dans le paysage, elle peut m'abattre, comme au stand de tir forain. Le sang qui s'écoulera alors sur le trottoir sera concrètement poisseux, et ce sera le mien.

Finalement je risque de ne pas convenablement jouer mon rôle, mes mains sont moites, je sens monter l'angoisse, je n'arrête pas de me retourner alors qu'il n'y a pas un bruit. C'est sans aucun doute le dessert pris tout à l'heure qui me joue un mauvais tour, la portion devait être trop importante. La gourmandise est un vilain défaut disait la dame du catéchisme après nous avoir distribué à chacun un demi-choco BN pour clôturer la séance, alors que le soir, dans le dortoir de l'orphelinat, mon ventre criait famine.
Quand on fume du cannabis, l'effet est immédiat, pas d'embrouillamini, on voit venir, on peut ralentir en conséquence. Par contre quand on l'avale, l'effet tarde à se manifester, faut digérer, et quand il te chuchote chaudement à l'oreille pour te signaler sa présence ça peut surprendre, surtout si, au départ, tu as surdosé, tu as lâché un petit colis obèse sur le long toboggan, l'arrivée au bac à sable risque de faire de sales dégâts.
L'insidieux mécanisme de la paranoïa s'est imperceptiblement mis en branle, j'ai commencé à sentir la présence de la brigade mobile rôder autour de moi, grondante, prête à me happer le pied de sa grosse main velue. A ce moment j'ai dû hâter le pas, sans vraiment m'en rendre compte, j'ai dû me faire de moins en moins discret.
Il me reste à peine deux cents mètres. Je me dis que le cycle devrait plutôt s'intituler : le dernier homme invisible sur terre.
Oui… être invisible, ça serait bien pratique.
Aussitôt je me ravisai, être invisible supposait que ce chemin je le fasse à poil, mes roubignoles tressautantes livrées en pâture aux dents acérées d'un froid mordant. Être invisible - si l'on se réfère au livre d'H.G.Wells - suppose aussi que je sois aveugle puisque je serais alors privé de la chambre noire qui me permettait de développer instantanément les images de ma propre caméra de surveillance avec deux yeux au bout. Alors, couvrir les cent cinquante derniers mètres qui me séparent de mon but… NU… AVEUGLE… et DÉFONCÉ… très peu pour moi.
Le vrai confort d'un homme invisible qui se respecte serait d'enfiler une combinaison taillée dans un méta-tissu d'invisibilité anti-réflecteur, absorbant la lumière, bien moulante, style Zentaï, et doublée en polaire pour l'hiver. Ça, ça serait vraiment chouette.
Mais pour l'heure il faut me reconcentrer sur mon parcours, ne pas me faire choper ; je n'ai rien à faire dans le secteur, je suis une anomalie.
Yé souis même oune parfait pétite guérillero ourbain, à chaque coin de rue je regarde bien à droite puis, à gauche. Je m'accroupis entre les rares voitures garées là, je jette encore un œil, à droite, à gauche. Longue inspiration. Je traverse la route en trois bonds. Expiration. De l'autre côté du trottoir je longe les murs au plus près, l'oeil aux aguets - tiens le Mc Do pourra pas livrer sa ration de bouffe molle et tiède au bon peuple aujourd'hui - me dépêchant d'atteindre un nouveau coin de rue pour réitérer la manoeuvre. Je monte enfin les escaliers du Square des naufrageurs, plus que cinquante mètres et je n'ai pas rencontré le loup. Bien joué.
J'aperçois là haut, six pieds sur Terre, la large fenêtre de chez Xanadu. Je dois contourner le bâtiment, l'entrée est de l'autre côté.

Et c'est au moment de passer le coin de l'immeuble, trop certain d'être arrivé sans encombres, que j'ai merdé. Je n'ai pas sondé du regard pour m'assurer que la voie était libre, et je me suis retrouvé face à une fourgonnette de police, d'où deux beaux spécimens s'extirpaient juste. Le trop zélé délégué de la Mairie a dû ordonner une visite de routine. Ils me repérèrent aussitôt. Je suis resté ébahi puis, je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai fait volte face et j'ai couru pour leur échapper.
GROSSE ERREUR, dans un cas comme celui là il ne faut jamais courir, ça déclenche presque systématiquement une réaction en chaîne, un effet domino dont l'issue ne t'en est que rarement favorable.

Je déboule sur le parking, un flic aux trousses, un autre arrive, en face sur moi. SOMMATION. En bifurquant sèchement à droite, je ripe sur le gravier, fauchant au passage le gros condé qui surgit d'en face, il tangue façon bidibule et s'écrase comme une merde. Je me relève plus lestement que lui. Je fonce vers les garages en enfilades. L'autre flic fuse derrière moi, plus jeune, plus endurant. SOMMATION. Je m'élance, mon pied droit rebondit sur le capot d'une voiture, le gauche sur son toit, et les deux ensemble m'aident à sauter sur le toit, relativement bas, des garages. Je file droit, précipices de chaque côté, inoffensifs. Je m'apprête à bondir du côté rue, une échappatoire possible lorsque, SOMMATION, une horde de goélands bâfrant sur les poubelles contiguës aux garages, effrayés par la cavalcade, m'arrive dessus subitement, colonise mon champ de vision. Je leur vole dans les plumes, battements d'ailes désordonnés, ils me raillent aux oreilles, l'un d'eux me file un coup de bec. Désorienté, je perds l'équilibre. J'arrive à sauter du côté parking, j'atterris sur le toit de la fourgonnette de police qui longeait les garages comme s'ils me filmaient en travelling latéral. Je me stabilise, m'aplatis. Elle braque, accélération fulgurante sur vingt mètres, et manque d'écraser le gros condé qui époussette de la main son uniforme, planté là au milieu, un peu hagard. Je m'agrippe, plutôt peu que bien, les bras en éventail, ouverture maximale. Nous prenons de la vitesse. Je vais lâcher quand, brusquement elle pile.
Sec.
Je suis propulsé - fais un voeu petit ; un homme-fusée passe - la gueule la première sur le bitume.
Rêche,
un lourd scratch rêche.
Dernier ultimatum. L'ultime domino est couché. On me menotte, mains dans le dos.
Le gros condé me laboure les côtes de ses godillots, au passage.
Fallait pas le faire suer.
Ils m'arrachent de terre brusquement… Hé attention… non, ça va, rien de cassé, je suis tombé artistiquement malgré tout, juste une légère douleur au coude, et une brûlure au genou gauche. J'ai limité la casse.
Ils m'escortent jusqu'à la fourgonnette, ils sont deux. L'un me tord le bras, à la limite de la clé, pour me faire avancer. Je m'ébroue brutalement, pour le faire lâcher prise, pour lui signifier de faire un peu attention, rien de plus. En réponse, j'y ai finalement droit à ma clé de bras, ainsi qu'à un : avance fils de pute. Élégant.
Gentleman, voyons !
Ils me précipitent dans le panier à salade.
Mâche enchanté, moi c'est roquette.
Je décline mon identité, présentant ma carte homonyme en renfort :
Hendrix Von Volodoï.
Il me le fait répéter. Essaye de lire nom et prénom à haute voix. Je le corrige. Pas de remarque particulière. Il se contente d'envoyer un appel pour vérification. Puis on démarre. Je vais passer la nuit sous la chaude couverture de la maréchaussée. Au cachot là, jaunie.
Je ne saurai jamais vraiment si Xanadu Bob était encore en vie au moment de l'arrestation. Le légiste m'affirmera pourtant qu'il l'était, mais il y a toujours une marge d'erreur. Je ne peux pas y croire. Si le tapage l'a alerté, m'a-t-il aperçu, reconnu ? Et si oui, pourquoi a-t-il appuyé quand même sur la détente ? En plein cœur. PAN ! Pas ailleurs.
Je ne veux pas y croire.

                                                            *

Extraits du «Petit manuel de survie en société», (partie 2) la jungle urbaine, (chapitre 5) prédateurs urbains, (section 3) la police veille, (paragraphe 8) attitude à adopter face aux fonctionnaires de l'ordre, (sous-paragraphe 2) témoins en présence : …il s'agit alors de ne pas prêter le flanc aux provocations policières, verbales ou physiques. Ne pas répondre à une insulte par une autre, ne pas riposter à un coup asséné, par un autre coup. Si vous perdez votre sang froid, ne serait-ce que légèrement, votre interlocuteur en profitera pour porter plainte, accentuant les faits, les aggravant même, afin de jouir d'une Incapacité Totale de Travail (d'une semaine minimum en général) pendant laquelle il ira jouer aux boules, collectionner des timbres ou regarder des vidéos pornographiques, et pourquoi pas profiter du temps libre qu'il se sera octroyé, avec votre complicité bien indirecte, pour étendre son influence néfaste sur ses propres enfants. Et une nouvelle affaire sera rapidement résolue, bouclée, réglée, les statistiques sembleront parler d'elles-mêmes (…).

Il s'agira donc de ne jamais porter de coups (même s'il n'est pas très appuyé, même si vous comptez faire croire au juge qu'il s'agissait simplement d'une maladroite caresse faite en signe de paix universelle) à l'agent de l'ordre.
Ne jamais faire mine de porter un coup non plus. Ce geste sera interprété comme étant bien un coup porté par l'agent concerné, fidèle à sa logique d'exagération, ou par des témoins mal situés dans l'espace, trompés par l'angle de vision qu'ils auront de la scène et qui risquerait de réellement leur faire croire qu'un coup a été porté (…).
Nous vous conseillerons donc de vous adresser poliment à votre interlocuteur (…). Il s'agira aussi de ne répondre verbalement à une insulte qu'en utilisant l'épithète la plus neutre possible (…). Employer le terme de «Gentleman» a deux avantages : il est distinctement intelligible et ne prête pas aux doubles sens (contrairement aux termes, « mon gros Doudou d'amour », ou « ma guimauve en chocolat »). Juste le temps de le prononcer, « gentleman », que s'arrondissent déjà les angles (…) et il aura de plus un effet apaisant sur votre interlocuteur qui n'a pas l'habitude (…), fera également office de rappel à l'ordre de sa fonction première : se comporter en homme du monde (…). Méfiez vous particulièrement de la police nationale et municipale, vigiles, chauffeurs de bus (assez sournois lorsque l'on perturbe la routine sur leur ligne urbaine), et des employés du pôle Emploi (…), tous se réfugient trop promptement derrière le Délit d'Outrage qui, ces dernières années, a vu son chiffre...


                                                                     *

Mon sommeil de garde à vue fut perturbé par un mauvais rêve où des bébés cachalots agonisant sur le sol argileux d'un antique terrain vague explosaient dans la tripaille, la pisse, la merde et le sang.
J'avais appris plus tôt qu'une plainte pour coups et blessures avait été déposée contre moi par le gros condé que j'avais, sans intention, fauché comme une quille et qui s'était étalé, tout flasque, sans rebondir, sur le gravillon qui ne m'avait pas épargné non plus.
Grosse bille oui ! Moi j'ai un boulik et je te nique !
Faut définitivement pas faire suer les gros condés.
Ils préfèrent se faire sucer.
Suivaient d'autres chefs d'accusations : dégradation de bien public, délit de fuite, violation d'un cordon sanitaire, qui contribuèrent à faire dérailler l'onirisme vers un terrain grinçant et malcommode, comme l'inquiétante naissance d'un violon, alors que je pétrissais péniblement le sommeil.
A un moment du rêve j'ai définitivement senti s'éteindre les bougies du gâteau ; alors j'ai su que c'était la dernière fois,
la toute dernière célébration.
J'étais seul dans la nuit, peuplée de l'écho des cris plaintifs des hommes en cage.

= commentaires =

Dourak Smerdiakov


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    le 22/10/2014 à 23:53:08
J'ai dû relire les deux précédents pour rédiger le récapitulatif du résumé. Ça n'est pas très clair au niveau de la progression de l'intrigue. C'est seulement dans celui-ci que j'ai compris que la scène d'ouverture avec la mort tragique de Skrul s'était déroulée à Brest, en fait. J'avoue que le délais entre les publication n'aide pas.

Ça me paraît aussi baisser au niveau écriture par rapport au premier. En fait, on dirait aussi que le ton a changé et se cantonne davantage dans la déconne (le nom du narrateur...), ou alors c'est moi qui ne me suis pas rendu compte que le premier était dans ce même ton.
Lapinchien


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    le 25/10/2014 à 13:11:45
Je me suis moins bidonné que lors des deux premiers volets mais c'est sans nul doute lié au début que j'ai trouvé un peu laborieux à lire jusqu'au départ de la mairie.

Ensuite, comme lors des deux premiers textes, enchantement et volupté des sens. Superbes situations, superbes descriptions, superbes scène d'action. Surréallustre, pianiste et toboggan parfois, mais c'est peut être lié à mes yeux qui louchaient de s'être embourbé au début. (Note pour plus tard : Ce serait bien d'inventer des yeux 4x4 SUV tout terrain)

Ecrivain de folie dont j'attends impatiemment les prochains textes sur la Zone.
Lapinchien


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    le 25/10/2014 à 13:13:55
J'oubliai : superbe introspection et anecdotes au final, aussi. Un texte qui te fait sécréter des endorphines pour sûr.
Dourak Smerdiakov


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    le 26/10/2014 à 00:25:18
Lapinchien en fait souvent des tonnes dans le laudatif, mais c'est parce qu'il tente de coucher avec presque tous les auteurs de la Zone. Hélas pour lui, Valstar Karamzin semble nous venir des brumes du nord plutôt que des rivages méditerranéens.
Lapinchien


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    le 26/10/2014 à 09:55:44
tu te fais des idées, Dourak, la seul horizontalité qui m'intéresse ici est celle de belles phrases contenant de belles idées. Mais j'avoue que quand je lis des textes sur la Zone, je me fous des préservatifs dans les yeux et j'invite tout le monde à en faire de même car il faut un minimum se protéger. Et puis tu sais bien que tu es le seul avec lequel je fantasme de coucher et je réserve le vocatif pour le susurrer à tes oreilles en te mordillant les lobes.
David


Hymnaire de boeufs    le 27/10/2014 à 16:38:03
Salut,

j'ai l'impression que c'est une seconde version de la visite à Xanadu déjà présentée là :

http://www.lazone.org/articles/2506.html

J'irais pas jusqu'à relire, faut pas déconner, mais il me semble que dans l'autre texte, Volodoï constate le suicide dans l'appartement, alors qu'ici, il n'arrive pas à le rejoindre :

"Je ne saurai jamais vraiment si Xanadu Bob était encore en vie au moment de l'arrestation. Le légiste m'affirmera pourtant qu'il l'était, mais il y a toujours une marge d'erreur. Je ne peux pas y croire. Si le tapage l'a alerté, m'a-t-il aperçu, reconnu ? Et si oui, pourquoi a-t-il appuyé quand même sur la détente ? En plein cœur. PAN ! Pas ailleurs."

Ou alors l'un de nous deux n'est pas linéaire.

Sinon, le style est vraiment bien, ça se boit comme une bière trop forte, c'est plein de perles que je caserais bien dans une conversation mondaine si j'avais une vie sociale de pute.

Bravo, encore, même dans le désordre et le chaos.
David


Poste Scrotum    le 27/10/2014 à 18:16:38
Il y a aussi un truc avec ces deux personnages de Volodoï et Xanadu qui marche super bien : Je me dis que le héros, c'est bien Xanadu, c'est lui qu'il faut lire entre ligne, post mortem, c'est lui qui a une âme (ou un vrai trou du cul) alors que Volodoï, il m'a fait penser à Tuttle, l'ami imaginaire du héros de Brazil, le chauffagiste de l'extrème, lui n'existe pas, il est trop cool, trop fort avec ses cabrioles, son sens de la repartie, de la maxime et l'aphorisme, et du meurtre, c'est un personnage onirique à l'intérieur du texte, dont le véritable enjeu est de raconter le délire de xanadu en proie à une espèce de double personnalité. C'est Xanadu qui rêve d'avoir un ami tueur à gage qui vient le voir mais qui le rate parce qu'il vient juste de se suicider, il n'y a aucune explication à l'amitié quasi fusionnelle de Volodoï pour Xanadu, Xanadu a créer Volodoï, il se raconte même pourquoi il ne le voit jamais. C'est un barré complet, et lui aussi comme personnage, il est emblématique de, euh... un truc qui pointe en l'air, quoi.
Valstar Karamzin


    le 03/11/2014 à 16:54:52
J'ai conscience que la narration soit, pour certains, un peu tortueuse au début, pas aidé par un triple flash-back(FB pour les intimes).
Donc je vais essayer de clarifier pour les trois lecteurs:

texte(1): Hendrix découvre son pote mort dans son apart. Il explique où il a trouvé le livre (Liège quelques mois auparavant- 1er FB) puis il explique comment Xanadu à commencé à chercher ce livre (Danemark 5 ans avant - 2ième FB). On revient à l'apart et le 3ième FB est alors annoncé: "Car hier j'étais pas loin, à quelques pas. Pour célébrer ton anniversaire, encore un, le dernier, mais je savais pas. Et ils m'ont entravé, m'ont ceinturé, et ma gueule au ras du bitume, ils ont fait respecter la loi. M'empêcher d'exploser. Juste ça."

texte (2):
ça commence par "C'était donc hier"... Tout se passe dorénavant la veille y compris le texte(3). La phrase annonciatrice du texte(1) est enfin expliquée. On comprends alors que dans le texte(1) Hendrix découvre son ami après être sortie de garde à vue.

Par contre, pour la cohérence narrative, la phrase sur le légiste plus haut dans ce texte(3) peut pour le coup poser problème...

Et dans le texte(4) ça se passera 10 jours plus tard, on sortira enfin des sentiers tortueux, ça filera tout droit.

Commentaire édité par Valstar Karamzin le 2014-11-03 16:59:37.
Lapinchien


tw
    le 03/11/2014 à 17:12:07
heureux qu'il y ait une quatrième récursivité
http://www.journaldugeek.com/files/2010/07/inception-infographic-360x540.jpg

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