LA ZONE -
Résumé : Cette ode à l'industrie suisse de coutellerie fut postée en juin, mais nous attendions la bonne saison, car notre jugement est sagace en plus que magnanime et irréfragable. C'est vite lu et d'un esprit très fin. D'ailleurs des lettres de dénonciations nous signalent que l'auteur est belge. Excellent pour accompagner votre apéro hivernal dans un bar de La Louvière pendant qu'au dehors siffle entre les terrils un vent polaire et que la mousse triste retombe le long de votre verre pour venir tracer des arcs de cercles louches et éphémères sur le comptoir indifférent.

(Ne pas oublier) mon couteau Suisse

Le 11/12/2014
par LeLoempe
[illustration]
Tous les jours, lorsque je sors dehors, j’essaie de ne pas oublier mon couteau Suisse. C’est qu’on ne sait jamais. Tant d’utilisations en sont possible. Il est parfaitement possible de défigurer un passant ou un passager dans un train. De même il est parfaitement possible d’égorger un petit enfant : un petit garçon, une petite fille. Je n’en ferai rien bien entendu. Encore faudrait-il que quelqu’un m’entende. M’entend-on bien là-bas au fond. Oui, Monsieur, m’entendez-vous bien ? Je crois bien que je n’en ferai rien. Je suppose. En attendant, tous les jours, lorsque je sors dehors, j’essaie de ne pas oublier mon couteau Suisse. Aussi, lorsque je l’oublie, aïe ! une part de rêve ne peut. C’est peu agréable. Mais je m’y fais petit à petit à me sentir vulnérable. Je me sens ainsi, vulnérable, quand il m’est plus difficile de me sentir un assassin, un tueur, un dangereux, un malotru-dépeceur. Je ne puis tout de même pas étrangler ma victime, enfant ou pas. Cela ne correspond pas à mon fantasme. Rêve ou fantasme ? Roland Barthes, réponds-moi ! Sale pédé de mes deux ! Faut vraiment être pédé pour faire une distinction entre le rêve et le fantasme : l’onirique et le fantasmagorique, dit-il. Quel pédé ce mec ! Moi qui ne suis pas un pédé, hein, eh ben je fais pas la distinction. Je mélange et je hume. Mon odorat n’est pas fort développé. En plus, souvent, j’ai mal au nez, à l’intérieur, à la hauteur des yeux. Lorsque je sors dehors et qu’il fait froid. Sais pas moi, moins dix-moins quinze, j’attrape une ‘crise des muqueuses’ que j’appelle çà, mais je sais pas si ce sont les muqueuses qui me font ce mal de chien, tellement mal de chien que j’en grogne canin. Et mes yeux pleurent. Et je maudis le jour de ma naissance et ma pute de mère qui n’a pas été foutue de me fabriquer un nez potable, sans douleur, sans encombrement des sinus, sans surproduction de morve infectieuse. Sans parler des points blancs et noirs, à l’extérieur, mais qu’heureusement, dans toute chose il y a du bon, je ne sens pas. Non que cela pue, mais soit. Une température aussi extrême n’est même pas nécessaire. Cela arrive à d’autres, ce mal de chien, comme aigu. Seulement par ce froid cela se produit à chaque fois que je sors le nez dehors. Lorsque je bois une boisson chaude aussi. Ça fait mal. Vraiment. Très brièvement. Et je grogne : « Pute de mère ! » ou « Chienne de vie ! ». J’essaie alors de ne pas oublier mon couteau Suisse. On ne sait jamais, une petite fille esseulée, un petit chat isolé, une opportunité d’expurger ma rage de vivre ou ma rage d’être en vie. Une effusion de sang. Une odeur de tripe à l’air. Pouah ! non, je n’en ferai rien, bien entendu. Mais l’on peut bien rêver un peu. Pour cela rien de tel que mon couteau Suisse. Si petit qu’il tient dans une seule main, même fermée, lui-même ouvert. Un tout petit couteau, grand comme mon index. Un index que je passe entre les paupières de mon œil gauche entre deux lignes de cet excellent texte. Il faut me voir ainsi penché sur mon bloc de feuilles, le couteau Suisse à portée de la main. « Imaginez… un message urgent… la parole est d’argent et l’écriture est d’or… » La radio allumée. Car il faut que cela vive dans cette maison. De temps en temps. Pas trop souvent. La programmation est régulièrement mauvaise, ennuyeuse ou énervante, sans goût, robotique, trop de musique pour les puces de ton ordinateur favori. Sont-ce encore des puces ? Des microprocesseurs ? Et ta sœur ? Est-elle baisable ? Mieux, masturbe-t-elle avec délicatesse, légèreté, imagination et abnégation ? A-t-elle de longs cheveux ? Les lâche-t-elle ? Tiens, salope ! mon couteau Suisse dans tes dents de salope. Mais tu craches le sang. Tiens encore ! Regarde-toi dans ce miroir, que penses-tu de ton second sourire, sous le menton, de là à là, d’un lobe à l’autre ? T’as l’air maligne. Enfin, tu meurs maligne. Ha ha ha ha ha !

= commentaires =

Dourak Smerdiakov


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    le 12/12/2014 à 00:19:28
Ce texte m'a permis de découvrir, par le plus grand des hasards, que je suis le propriétaire d'un couteau multifonction britannique de la seconde guerre mondiale, exactement le même que sur la photo, pas trop rouillé, et ce à l'insu de mon plein gré et depuis des années. Ils sont partout.
Lapinchien


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    le 12/12/2014 à 11:01:32
Superbe argumentaire de vente, Pierre Bellemare ! Et sinon quelle est la modique somme de cette article, TVA et frais de port compris ?
Lapinchien


tw
    le 12/12/2014 à 11:03:50
Je ne veux pas qu'on m'accuse d'exercice illégal de la médecine mais si on me demandais mon avis sans me verser d'argent en contre partie, il en va de soit, pour ce qui est du mal dont souffre le narrateur mis en corrélation avec l'image d'illustration, je parierais qu'il s'agit d'une cosinusite aigüe.
LeLoempe


    le 23/12/2014 à 13:14:59
Ah, ben c'est pas trop tard!
Dourak Smerdiakov


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    le 23/12/2014 à 17:50:16
On ne t'a pas remis le formulaire pour l'enquête de satisfaction ?

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