LA ZONE -
Résumé : La troisième et dernière partie de l'excellentissime polar de Valstar Karamzin s'installe en série de l'été sur la Zone à raison d'une publication par semaine. L'épilogue se déroule en 7 actes dont voici le premier. Un troisième narrateur prend le relais sans qu'il soit identifié. On retrouve Hendrix Von Volodoï, là où on l'avait laissé, à la croisée des deux premières parties, dans l'appartement du Poinçonneur, entre les mains d'un mystérieux gang de jeunes femmes suckerpunchoïdes. Le bestiaire de l'histoire va sérieusement s'étoffer. On ne s'en plaindra pas, les personnages de ce roman sont plus intrigants les uns que les autres.

En Plein cœur. PAN! Pas ailleurs. (9)

Le 04/07/2015
par Valstar Karamzin
[illustration] TROIS : Apothéoses

Le Chihuahua tout frétillant dans son habit d'hiver anthracite, arrose d'un ridicule filet jaunâtre, en équilibre sur trois pattes, le tronc d'un réverbère dont la lampe ragaillardie, tout à coup plus intense, illumine en flammèches de douche d'or un bon tronçon de la rue Antonin-Artaud.
L'augmentation du flux lumineux permet ainsi de mieux distinguer un instant une camionnette rose dragée, sur laquelle, à présent, nous pouvons lire distinctement l'inscription suivante :

AU BEAU MASTIF' ET TONDU
Salon de toilettage itinérant pour chiens molossoïdes

Juste en dessous de ce texte tape-à-l'œil, dépassent d'un bain moussant très approximativement dessiné, les piteuses frimousses peinturlurées d'un Saint-Bernard et d'un Dogue allemand. Les complices batifolent joyeusement, éclaboussants de propreté, la babine retroussée et la canine canaille.
Malgré tout, la fourgonnette se veut discrète, garée en face du n° 10, le long du trottoir, de l'autre côté de la chaussée.
À l'autre extrémité de la laisse, se dandine un adipeux sexagénaire encore coquet de la moustache, il imagine là - tandis qu'il découvre ce véhicule tout en le longeant - un éléphant aux teintes similaires, dissimulé dans le confort d'une rutilante jungle urbaine, roupillant, après avoir âprement animé de longues heures durant des rêveries d'alcoolos traditionalistes sans imagination.
Son Chihuahua, quant à lui, redoute tout de go avoir affaire ici à une monstrueuse réincarnation du camion de Barbie, venu se venger de son inconduite passée. Oui, celui là même - mais en beaucoup plus gros et beaucoup plus menaçant - qu'il avait jadis harcelé de sa vilenie, puis abusé sexuellement dans la candeur d'une chambre d'enfant. Oui, de si scabreuses positions au gré d'une turpitude échevelée, sous les regards impuissants de Ken et de Nounours. Et cela au fil de trop longs mois, jusqu'à le déglinguer à jamais. Quel acharnement ! Mais ça avait été si chaud-rodéo et il l'avait vraiment aimé ce petit camion rose, qu'il ne faudrait pas trop s'aviser de lui faire chier le museau avec ça.
Il se mit donc à aboyer en direction de l'ectoplasme vindicatif, ses petits crocs bien visibles afin de simuler la témérité.
Grrrr ! Grrrr ! Grrrr !
Hargneux, le petit polisson, mais cependant sur ses gardes.

Buffy, assise à la cool derrière le pare-brise panoramique du mastodonte itinérant pour chiens mastocs, aurait adoré aplatir à grands coups de tapette à rats le détestable Chihuahua. Tout d'abord, parce qu'en matière de canidés elle ne jurait que par les animaux de bonne hauteur au garrot qu'elle pouvait étreindre comme un homme : elle était cynophile militante, et ne se donnait même pas la peine de rester chaste. Et ensuite, parce que l'insignifiant roquet, le misérable bibelot sur pattes, était en train de sonner l'alarme en jappant à tue-tête, alors qu'elle était censée faire le guet discrètement, en fumant des pétards.
Elle tira justement une longue bouffée pour se calmer et oublier la sérénade qui se jouait au ras du trottoir, lorsqu'elle aperçut un homme qui s'apprêtait à pénétrer au n° 10. Il portait un bonnet rouge, un brassard plus clair autour du biceps et un sac à dos caca d'oie sur les épaules. Il déposa sa mallette patinée de cuir noir à bandes verticales roses à ses côtés, pour mieux ouvrir à deux mains la porte d'entrée récalcitrante. Pendant qu'il s'affairait, elle jeta son bédo en catastrophe sur le tableau de bord, elle y ôta aussi ses pieds tout en se redressant, et tâtonna dans la pénombre à la recherche de son portable. Elle s'empressa d'appeler les deux autres filles qui se trouvaient en faction à l'intérieur de l'immeuble pour les prévenir de la venue d'un intrus ; à moins que ce ne soit justement celui qu'elles attendaient.
Deux sonneries déjà, et elles ne répondent toujours pas.
Merde, merde, merde !
Et l'homme commence à entrebâiller la porte.
Encore une sonnerie. Allez, répondez, non d'un clebs à moumoute !
- Oui ?
- Planquez-vous ! Papa chocolat rentre à la casbah ! Je répète : papa chocolat rentre à la casbah ! Et elle raccrocha aussitôt.
Sans s'en rendre compte, et dans la précipitation du moment, elle s'embrouilla dans le choix du code de communication qu'elles avaient minutieusement préparé afin de pallier chaque éventualité. Elle utilisa par mégarde celui qui signalait que leur cible venait d'arriver, au lieu d'employer la phrase codée qui signifiait qu'un visiteur non identifié pénétrait la zone de surveillance. Il eût donc été préférable qu'elle s'exprimât en ces termes :
« Papa gâteau rentre du boulot. Je répète : papa gâteau rentre du boulot »
Une grave méprise aurait pu ainsi être évitée.

*

D'un coup de tatane magique dans les roustons, la fée chloroforme aux dreadlocks lui notifia que l'heure du réveil venait de sonner. Ses deux cloches pendulaires propulsées comme deux boules de flipper un peu partout dans son intérieur le réveillèrent en sursaut dans un tilt assourdissant qui s'échappa de sa gueule grande ouverte déformée par la douleur.
Hendrix Von Volodoï ouvrit les yeux brusquement.
Hormis ses testicules endoloris, il reprit surtout conscience, tiraillé par un affreux mal de tête, comme si on lui avait fendu le crâne en deux, et que les circonvolutions de ses pensées étaient offertes, obscènes, aux yeux trifouilleurs du tout-venant. Quand il essaya de se palper le crâne pour apprécier l'ampleur des dégâts, il ne put amorcer le moindre mouvement du bras : il était solidement attaché à une chaise, pieds et poings liés, et cette chaise était, elle, arrimée à un imposant radiateur en fonte, dans la cuisine de l'appartement où on l'avait lâchement agressé par derrière, il ne savait plus trop quand.
Avant qu'il ne reprenne tout à fait ses esprits, la furie, bien campée sur ses jambes dans son treillis camouflage de l'armée au rabais, lui asséna une énorme gifle à éclipser la terre entière. De la main droite, car c'était la plus puissante - elle claquait chouette sur ce genre de petite tête ! - tandis que la gauche serrait fermement une bouteille en plastique contenant du Skognac, le nom de baptême de son breuvage vespéral favori - en fait du Schweppes mélangé à du Cognac.
Ce n'était pas un excès d'éthylisme qui la rendait si violente, non, l'alcool avait même tendance à l'adoucir, la détendre. Si elle suintait l'adrénaline à tout vouloir cabosser, c'était que sa copine Buffy venait de se faire bouffer deux doigts par la mallette patinée de cuir noir à bandes verticales roses, qui ne voulait pas les rendre.
Alors qu'elle essayait de la fracturer au pied de biche, après un crochetage infructueux de la serrure, la mallette s'était sèchement refermée, aussi sensiblement qu'un piège à loups sur la main de la profanatrice. Elle y avait laissé deux phalanges du majeur et une de l'index, tranchées nettes sans politesse dans un hoquet de guillotine, et les bouts de doigts étaient maintenant emprisonnés à l'intérieur. Il n'y avait plus moyen d'ouvrir la mallette qui semblait blindée, et il devenait urgent de les récupérer. En attendant, Buffy morflait, assise dans le salon, la main bandée, habillée pour sortir, prête à filer aux urgences sur-le-champ.
- Où sont les clefs de la mallette ?! lui gueulait la grande fille athlétique aux dreadlocks qui puait à plein nez le cabot au cognac. File moi les clefs ! Now ! Rends nous ses doigts !
- ¿? Ø ?¿, semblait exprimer le visage d'Hendrix.
Elle s'envoya une rasade de Skognac, fit claquer sa langue sur son palais, et poursuivit, toujours aussi véhémente :
- J'ai besoin des clefs pour libérer les doigts de fée de mon amie, enfermés dans ta mallette de médecin infernale. Tu as une minute sinon je te promets que c'est moi qui vais t'opérer au tesson de goulot !
Elle dit ça de son air le plus théâtralement sadique puis, elle mit la bouteille à la bouche, s'accroupit face à lui, se gargarisa bruyamment du liquide qu'elle n'avala pas, et le lui cracha violemment au visage en une pluie tiède d'ablution pesteuse. Elle lui infligea également en se relevant une bonne calotte sur la vilaine plaie située à l'arrière de son crâne.
Hendrix n'aimait pas trop qu'on le brusque, pas du tout qu'on l'assomme, et encore moins qu'on l'attache à une chaise. Le diagnostic qu'il fit de la situation fut donc passable, voire erroné.
Il jugea judicieux d'intervenir ainsi :
- Eh Oui ! Je kidnappe les empreintes digitales trop curieuses ! Et j'aime pas qu'on touche à ma mallette sans autorisation ! Alors bas les pattes Médusa !
Ce qui le chagrinait vraiment, et il le tut, c'est qu'elle aurait dû recevoir en guise de hors-d'œuvre dissuasif un jet de gaz lacrymogène lors de l'effraction. Apparemment le mécanisme n'avait pas bien fonctionné.
- C'est bon j'ai les clefs ! Annonça une autre fille, tout en rentrant dans la cuisine.
Hendrix n'eut que peu de temps pour apprécier son teint de porcelaine, ses DEUX grands yeux qui donnaient envie de picorer dans sa main des baisers, son corps de Sylvidre longiligne, et ses DEUX énormes seins démesurés qui gonflaient vaillamment son squelette, un phantasme à la Russ rien que pour lui, avant que la fée chloroforme ne lui indique péremptoirement le raccourci pour l'autoroute du sommeil, à l'aide d'un mouchoir imbibé, fermement appliqué au visage, le force à respirer au travers, jusqu'à ce qu'il s'endorme comme un bébé, l'espoir d'un débordement de mamelles palpitant dans le lointain.

*

Quand il se réveilla à nouveau, il était toujours assis.
Seul dans la cuisine.
Les liens, au poignet droit, lui coupaient la circulation.
Alors qu'il essayait de redonner un peu de vie à sa main, il perçut une conversation dans la pièce d'à côté. Il écouta attentivement.
- Buffy a gravement merdé. C'est pas notre homme !
- T'étais pas non plus obligée de te précipiter, et de lui fendre le crâne en deux.
- De dos il lui ressemblait… J'aurais juré…
- De dos peut-être, mais de face il fait vingt ans de moins !
- C'est qui tu crois ?
- Je n'en sais rien. Sûrement un de ses pions. Maintenant qu'il est là, on va le cuisiner. Nous en retirerons peut-être de bonnes informations.
- Et après ?
- Je crois que nous allons devoir contrevenir à notre éthique, le principe de discrétion prime dans ce cas. Il faudra l'éliminer.
- On ne pourrait pas plutôt lui administrer du sérum d'amnésie ? L'éthique et la discrétion seraient ainsi respectées.
- Je préférerais aussi, mais nous devons garder les doses de sérum pour nettoyer les esprits des témoins potentiels en fin d'opération. Et nous en sommes loin. Par contre nous avons un sachet supplémentaire de grézifieur. Un de trop. Donc, dommage pour lui, mais nous devons le faire disparaître. Pas le choix. Et puis, pas de sentimentalisme, sa mallette n'en a pas fait avec les doigts de Buffy.
- Bon, je garderai son sablier autour du cou, à la mémoire des innocents sacrifiés pour la cause…

*

Je veux pas crever dans les graillons.
Être cuisiné dans la cuisine.
Non, pas maintenant.
Une des nombreuses pensées qui agitaient Hendrix à présent.
D'après ce qu'il avait cru comprendre de la conversation, elles étaient aussi intruses que lui ici. Mais ça, il ne savait pas si c'était un bon ou un mauvais point, il n'était rassuré qu'à moitié.
Gagner du temps.
Je dois me
DÉGAGER,
les pieds, les mains…
Clic !
- Lumière ! Hé ! Remue pas comme ça : plus tu te débattras, plus ça te serrera les membres ! avertit la nageuse aux dreadlocks, accompagnée de sa consoeur aux seins mascarades.
- On va causer tous les trois ! 

*

Il raconta deux fois son histoire. Deux fois la même version. Sans dévier d'un iota. Il raconta la vérité. Tout bonnement.
Durant le double interrogatoire, la fille aux dreadlocks qu'il avait surnommé Médusa en raison de sa coiffure, et du Caravage, s'était montrée particulièrement cruelle, à faire claquer un long et large élastique noir, directement sur sa plaie, pour le faire parler. Á chaque fois qu'elle relâchait l'élastique bien tendu, que la douleur lui vrillait le crâne, il se demandait à quoi songeaient ces serpents qui sifflaient sur sa tête.
Les deux filles se regardèrent. Elles n'avaient trouvé ni failles, ni contradictions dans son récit, si bien que Médusa trancha :
- Il dit vrai.
L'autre acquiesça, puis s'approchant d'Hendrix, lui exhiba une photo sous le nez.
- C'est lui ? C'est lui le conducteur de la Saab, celui à qui tu as piqué les clefs pour t'introduire jusqu'ici ?
- Il est plus jeune sur ta photo, mais c'est bien lui. Je le reconnais. Pas de doute.
Il devina, à les observer sitôt se détendre de contentement, que l'information qu'il venait de leur livrer était d'importance.
Médusa s'approcha à son tour, d'un coup moins agressive, presque souriante, pour lui retirer la verve du nez.
- J'aimerais que tu nous dises tout ce que tu sais sur cet homme. Que tu nous détailles toutes les informations que tu as pu glaner pendant votre confrontation. Ce qu'il a pu te dire, ce que tu as pu voir, des détails sur sa voiture, sa destination, ce qu'il a dit exactement au téléphone dans la voiture. Je veux tout savoir, et après je te promets, on te relâche… et surtout on s'oublie. Pour toujours. Marché conclu ?
Hendrix conclut surtout qu'elles cherchaient à retrouver le seigneur de la pinède par tous les moyens. Lui mettre la main dessus, et sûrement pas pour lui faire signer un autographe et lui exprimer combien elles sont fans. Non, il n'avait rien d'un acteur à la mode, préfabriqué pour appâter les minettes. Elles étaient prêtent à suivre la moindre piste tangible. Elles devaient vraiment patauger pour lui demander de l'aide. Elles avaient besoin de lui. Il fallait qu'il en tire avantage.
Par contre il ne crut pas un seul instant à leur intention de le laisser filer une fois sa causerie terminée, malgré la sincérité avec laquelle Médusa lui avait proposé le marché. Il se souvenait de leur conversation : se faire grézifier, même s'il ne savait pas précisément ce que c'était, il pouvait aisément l'imaginer, rien que l'idée lui faisait froid dans les os. Il se souvint aussi du charnier de la salle de bain, les traces de sang, l'oreille coupée, il se demanda qui en était l'auteur. Elles ? Sinon, qui d'autre ?
Il joua donc cartes sur table, sans pour autant leur révéler qu'il avait perçu le conciliabule par lequel elles lui scellaient sourdement son sort.
- Bon, imaginons que je veuille bien vous aider malgré les mauvais moments que vous m'avez fait passer. OK, j'étais pas censé me trouver là, mais je crois savoir que vous non plus. Bref, passons. Imaginons que je déballe ce que je sais, et je vous assure que je détiens de précieuses informations, qu'est-ce qui me garantit que vous allez tenir parole, et que vous n'allez pas me descendre, en toute discrétion ? J'ai l'impression que c'est une autre de vos obsessions, la discrétion. Non ?
- Ma parole devrait te suffire. Je crois que tu n'as pas trop de choix, soit tu es avec nous, soit tu es contre nous, et dans le second cas, tu y passes, on t'éliminera sans remords. Sache qu'on ne quémande pas, et on pourra se passer de tes précieuses informations. Au mieux elles nous feront gagner du temps, mais on ne court pas après, du temps, nous en avons suffisamment, nous ne sommes pas pressées. Á toi de réfléchir. Marché conclu ?
Hendrix basa son discours sur l'instant de conversation qu'il avait surpris auparavant pour dire :
- Vous n'êtes pas de vraies tueuses, et je sais de quoi je parle. Je vois clair en vous. Certes, vous poursuivez un idéal, vous obéissez à une éthique et vous désirez par dessus tout attraper ce type, peut-être pour lui faire très mal, je ne sais, mais au final, si vous tuez, vous le ferez à contrecoeur. Il serait donc préférable que vous m'épargniez. Ne pas gâcher de si beaux rêves.
Intriguée, Médusa regarda fugitivement son acolyte, avant de rétorquer, après avoir ingurgité une bonne dose de Skognac :
- Détrompe-toi, c'est justement parce que nous n'en sommes pas que nous n'hésiterons pas à le faire. On ne suit pas le même code. Alors, nous le ferons, à contre-cœur, mais nous le ferons. Comme tu l'as si curieusement deviné, nous œuvrons pour une cause qui transcendera l'humanité, nous sommes les éclaireuses violentes d'un monde meilleur. On te laisse la vie sauve, en contrepartie tu nous oublies. Alors, marché conclu ?
Hendrix venait d'entendre ce qu'il attendait. Il était rassuré.
- Marché conclu. Puis il se dit : c'est pas banal ça !
Car comme beaucoup il pensait qu'elles n'existaient pas.

*

Hendrix ne leur livra rien de vraiment nouveau, mais il sut leur donner habilement l'impression du contraire, en étoffant chaque détail, en inventant des pistes hasardeuses si besoin était, afin d'épicer le propos et de capter l'intérêt. Il habilla trois fois rien de mystères et le rendit ce qu'il faut d'intriguant pour ses interlocutrices. Elles n'en retinrent de pertinent qu'une heure et un lieu de rendez-vous, jeudi 10:30 à l'Eldorado. Il restait à localiser l'endroit. Elles pourraient ainsi se rendre sur place la veille au soir, se familiariser avec l'emplacement, et attendre tranquillement jusqu'au lendemain. En suivant d'ici le livreur de cartons le résultat aurait été le même, elles gagnaient juste en discrétion et une longueur d'avance. Et peut-être que leur cible se montrerait, c'est en tout cas ce qu'avait laissé entendre Hendrix, leur précieux informateur. En attendant, elles décidèrent de continuer à surveiller l'appartement, voir venir, pister l'espagnol qui viendra récupérer les cartons, un prénom en o, comme il l'avait précisé.

Le laisser en vie fut considéré comme la meilleure option, déjà parce que pour grézifier un corps il fallait bien compter vingt quatre heures et opérer dans un endroit sûr, sans yeux indiscrets ni surprises, c'était donc exclu, et ensuite parce que, tout bien pesé, il ne représentait pas un réel danger, elles l'avaient rangé dans la catégorie des monte-en-l'air, un aventurier, un marginal sans morale qui saurait garder sa langue, et puis il avait une bonne tête, elles espéraient fortement ne pas avoir à le regretter. Les filles s'étaient relayées toute la nuit pour faire le guet dans la camionnette. Buffy était désormais hors-service pour continuer la mission. Hospitalisée. Elle aimait d'un peu trop près les chiens et la fumette, pensa alors fortement l'une de ses comparses. Hendrix finit par s'endormir, puis il rêva qu'il traversait, de délices en délices, un décor de mamelles himalayennes où il aurait été bon de mourir. Dans la matinée il les quitta. Avant de partir il leur fit remarquer qu'ils n'avaient pas été présentés.
- Moi c'est Dallas, lui dit la Sylvidre au grands yeux.
- Et elle ? Demanda Hendrix en indiquant Médusa.
- Elle, elle ne daignera pas parler avant dix-huit heures et son apéro Skognac. Après c'est sûr, elle cause, beaucoup, elle refait le monde jusqu'au tombé, au KO éthylique, mais la journée elle s'efforce d'agir, de rendre nos rêves chaque jour plus concrets, elle ne s'use donc pas de paroles. A part ça on l'appelle Miami… Miami Vice.
- Enchanté, moi c'est Magnum.
Et elle fit glisser la mallette jusqu'à lui.
- Au fait, elles ont quoi de si précieux les petites machines qu'il y a là- dedans pour être protégées ainsi ?
- Ce sont mes machines à tatouer, des pièces sentimentales, d'autres de collection, toutes uniques. Mon dernier petit bijou est une machine de Karl Marc, je ne m'en sépare quasiment jamais. Je suis tatoueur itinérant, je me déplace partout où l'on a besoin de mes services pour faire parler la chair, la meurtrir, la marquer de mon sceau personnel, toujours très artistiquement…
- Tu sais, on a pu lui recoudre les doigts, à Buffy.
- Tant mieux… La mallette, c'est un don, un troc plutôt, contre un tatouage, un truc dément, une imitation tout cuir, sur la verge, c'était pour un maroquinier, par ailleurs amoureux de pièges à ours, avec cette mallette il a réuni ses deux passions…
Sans le laisser finir, Miami Vice, en silence, dégaina son pushka, le visant lui, si la balle part c'est dans la tête - à la John Woo.
Dallas leva une main, sensuelle comme un ralenti de Wong Kar Wai.
- Elle veut par là te mettre en garde. Tu ne nous as jamais rencontrées ! Attention, on ne badine pas ! Alors fini les chinoiseries ! Bonne route !
Avant de les quitter tout à fait, Hendrix, en indiquant du menton les cartons rangés le long du mur dans l'entrée, sollicita une dernière faveur, en guise de dédommagement pour son crâne fendu.
- Je vous demande juste un sachet. Allez ! Juste un. Tiré de l'un de ces cinq cartons. Il n'y verront que du feu. C'est pas cher payé. Allez !
Dallas sans hésiter, ouvrit le carton qu'il avait lui même déjà inspecté, et lui lança directement dans les mains un paquet plastifié, semblable à un pavé de Paul Loup Sulitzer avant régime.
- Goûte ! Elle fait.
Il sortit un couteau de son manteau et entailla ce qui extérieurement ressemblait à un kil de schnouff. Il recueillit sur la lame une poudre bistre qu'il lécha aussitôt. En connaisseur, il proféra le verdict suivant :
- Foi de polytoxicomane, ce truc là ne nous emmènera pas bien loin, c'est pas de la drogue ! Vous avez vérifié, ils sont tous comme ça ?
- Oui. Je crois que jeudi à l'Eldorado quelqu'un va se faire enculer.

Profond.

Il quitta la rue Antonin Artaud sur une envie de sandwich andouillette-pomme-chèvre-miel et cannelle. Il pensa aussi à Dallas comme la combinaison la plus érotisante possible entre Véronica Lake et Tura Satana.
Il s'en lécha les babines.
Il avait faim.
Il avait besoin de soins.
Il se dirigea à l'instinct en direction d'un hôpital.
Pour se faire dorloter
un peu.
Avant de passer à l'action.

Au moment où il longea la vitrine du salon de thé, un petit homme le vit passer, et se leva précipitamment, un éclair au chocolat en main, sa drôle de bouille grimaçante. Il portait un bob noir bien enfoncé jusqu'aux sourcils, un caban bleu marine et un pantalon en velours marron à grosses côtes. Il sortit dans la rue sans perdre Hendrix des yeux - qu'il avait globuleux.

= commentaires =

David


Russ Meyer back    le 05/07/2015 à 09:35:43
Salut,

Délirant cette épisode, j'ai perdu quelque part ce à quoi renvoyer :

"Il se souvint aussi du charnier de la salle de bain, les traces de sang, l'oreille coupée, il se demanda qui en était l'auteur. Elles ? Sinon, qui d'autre ?"

Mais ça doit être dans un épisode où il découvre cet appartement, c'est un peu vague, j'avais relu le premier et je voulais continuer pour savoir où j'avais raté qu'il était tatoueur...

ah, et ça aussi, j'ai pas capté :

"Car comme beaucoup il pensait qu'elles n'existaient pas."

euh... les licornes ?

mais sinon, c'était tout bon pour moi.

Commentaire édité par David le 2015-07-05 09:36:06.
Lapinchien


tw
    le 05/07/2015 à 10:43:19
Et bien, Hendrix Von Volodoï dit ici, il me semble pour la première fois, qu'il est tatoueur itinérant, avant on avait l'impression qu'il était un tueur à gage. (Ouais même pas cap, quoi)

Il se trouve dans la maison du Poinçonneur, l'apprenti serial killer autoproclamé qui en réalité n'a tué qu'une personne, celui qui abusait de lui quand il était gamin (il l'a dépiauté dans sa salle de bain avant d'amener ce qu'il reste du corps au broyeur d'une casse-automobile)

Rappelle-toi, le Poinçonneur est le narrateur de la seconde partie, le gérant mafieux de la "Lastkraftwagen Traviati"
Il choisit ensuite sa seconde cible au hasard et ça tombe sur Hendrix (cf. la fin de la première et la fin de la seconde partie qui raconte leur rencontre autostopesque dans la bagnole du tueur du point de vue de l'un et de l'autre) C'est en échappant à son assasin qu'Hendrix décide d'aller faire un petit tour dans son appartement. A la fin de la première partie on apprend que pendant sa petite effraction il se fait sévèrement exploser sa petite tronche. On découvre dans cet épisode que c'est un gang de Femen ou de roller derby, on ne sait pas trop bien encore, qui s'est occupé de lui.
Lapinchien


tw
    le 05/07/2015 à 10:51:05
Perso j'ai bien du mal à croire à l'existence des gangs suckerpunchoïdes de Femen roller derbystes pussyriotesques catcheuses, enfin j'en ai jamais croisé, sinon ça m'aurait marqué.
David


    le 06/07/2015 à 15:49:46
merci pour la recap'
Valstar Karam re recap    le 10/07/2015 à 11:12:21
"Car comme beaucoup il pensait qu'elles n'existaient pas."

on parle ici des Zarofettes, le gang de filles, mais ça sera expliqué plus tard, donc normal à ce stade du récit de ne pas comprendre cette phrase.

précisons aussi que c'est la troisième fois que le métier d'Hendrix est évoqué et, effectivement, la première où il est clairement spécifié qu'il est tatoueur (avant il y avait un doute entretenu par Hendrix qui se fantasme peut-être un peu en dur,en tueur à gages...) ; ce n'est pas vraiment l'appart du poinçonneur mais la "cache de l'organisation" ; le poinçonneur n'a tué personne puisque son instit vieillissant à préféré, perversement, se pendre avant que son bourreau ne fasse son office.

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