LA ZONE -
Résumé : Contribution d'un nouvel auteur zonard prometteur, Louise Sullivan. On sort enfin de l'absurde ronde des rondels en attendant la Saint-Con avec ce superbe texte obscur psychopathologique ou tout du moins s'inscrivant dans un exercice régressif. La narratrice se remémore son enfance, élevée à la dure par un père autoritaire, pourtant un notable charismatique pour tous ceux qui le côtoient et qui sous sa belle gueule ne laisse pas transparaître sa monstruosité intérieure. La pauvre gosse morfle sévère donc. Espérons qu'il n'y ait rien d'autobiographique dans ce récit quoi qu'en laisse envisager le titre car ceci ne nous regarde pas. Âmes sensibles s'abstenir de lire l'introduction : tout un passage qui va vous écœurer de la purée pour le restant de vos jours.

Louise dans la maison vide

Le 28/03/2016
par Louise Sullivan
[illustration] Une table en formica ça a toujours de la rouille au coin que j'aime bien gratter avec mon ongle. Ça fait sale après. Je fais ça pendant des heures pour pas manger. Comme un rituel, mes yeux regardent tour à tour la gratte-gratte de la table, mon ongle sale, la pendule au-dessus du frigo, mon père. Il me regarde avec cet air de "tu vas la manger ta purée". Dans mon assiette, une masse informe d'écrasé de patates jaunâtres. Le beurre dedans a fondu, ça fait de l'urine huileuse qui coule sur la colline de pré-mâché. J'ai un haut-le-coeur. L'aiguille des secondes peine à avancer, ça m'arrange bien. Son tic-tac imperceptible est le seul bruit de la pièce avec le raclement de ma kératine sur le mélaminé écaillé. Mange. Par la fenêtre, le ciel s'est coloré d'une chape grise à la vanille. Ça a une odeur d'orage qui sent pas bon, comme quand tu souffles sur une allumette. Mange. Dans ma tête, je me suis déjà échappée. Je fixe l'assiette. C'est moi le grain de poivre là, tout petit. Je glisse à fond sur les vallées lisses de pommes de terre. Les sillons visqueux de la graisse animale m'enveloppent, je ricoche contre le bord en porcelaine, ça appuie sur ma nuque. L'amidon dans les narines ça fait des bulles de pâte épaisse. Le goût vérole ma bouche, ça crisse tel du coton sur les dents. Mon père relève mon visage empuré. Je ne sais pas vraiment si ça se dit. Il est prévisible, il enverra la purée pour le dessert. Je vais les manger quand même les patates. Après.
Quand papa eut enfin fini de mouliner, de faire sauter ses p'tites grenailles, j'ai glissé doucement le long du formica. Tiens, y a même de la rouille sur les pieds de la table. Je relève les yeux, je n'avais jamais vu le dessous du plateau. Au marqueur y a écrit: "Charles. H, rue de la Boissière, 76600, Le Havre." Je sens deux mains calleuses se glisser sous mes aisselles et me soulever. Mes fesses atterrissent si violemment sur la chaise que la douleur se propulse de mon coccyx à mon dos, comme une décharge électrique. La chaise râcle au sol, le bord de la table me rentre dans le ventre, la cuillère en inox choque mes dents, papa donne la purée.
Alors j'ai mangé. Des larmes sourdes de colère en dedans des yeux. Cuillère blindée de tubercules farineux après cuillère, j'ai avalé et ma rancoeur avec. Une baffe entre chaque bouchée. C'est bon les patates, ma fille. Ce serait la guerre t'aurais qu'ça à bouffer! Ah elle était bien difficile pour tous ses moyens la gamine. Pour la première fois de ma vie, j'avais un nom. Un nouveau nom. Le nom de la liberté.



Le soir dans mon lit, j'avais recopié sur un bout de papier l'inscription de sous la table. Je caressais les pleins et déliés des lettres formant Charles H. puis je me récitais plusieurs fois l'adresse jusqu'à la connaître par coeur. Je m'en souviens encore aujourd'hui. Je m'en souviendrai tout le temps. Une fois je me rappelle j'avais essayé de partir mais j'étais trop jeune, pas assez organisée. J'avais réussi à choper la clef dans la poche du vieux pendant qu'il dormait mais j'avais fait un bruit pas possible tellement je voulais me dépêcher d'ouvrir et courir, courir, courir jusqu'à m'en déchirer les tendons. Papa avait dû faire genre...quatre grandes enjambées pour claquer sa pince sur mon oreille et me rentrer à coups de pied aux fesses. La rouste que j'avais prise ensuite avait au moins résolue un problème: il n'y aurait plus de clefs. J'avais tellement peur désormais, que je ne risquerais pas de vouloir partir de nouveau. Même des fois papa laissait la porte grande ouverte. Et ben je m'approchais même pas du seuil. Il était beau mon père. Grand et fort. Beaucoup plus fort que moi. Fallait que je dise à Charles H la solidité infaillible de son formica.

C'est vrai j'aurais pu tomber dans le cliché d'inventer que papa était un gros porc dégueulasse, à la moustache pleine de café, à la bedaine tendue peau de dauphin et au sexe court en knacki ball mais non. Je me doute que ça passait mieux. Un père de cette trempe c'est déjà pas facile à tolérer mais s'il avait été moche, j'sais pas, ça aurait pu lui filer une sorte d'excuse. Les méchants sont souvent moches, monstrueux à outrance. C'est comme ça qu'on les représente. Comme s'il fallait absolument qu'on voit sur leurs gueules que c'était des monstres au cas où on aurait eu un p'tit doute. Seulement mon père il était carrément canon. Pi classe avec ça. Les femmes le regardaient beaucoup, le désiraient, s'imaginaient certainement des romances dégoulinantes de pornographie avec lui. Les hommes enviaient son charisme, son aspect froid de l'homme qui contrôle, qui s'assume, qui assume, qui les assume tous. Et y avait un voile de charme qui cachait sa rétine de violence devant ses yeux. Parfait pour cacher le gros porc dégueulasse, la moustache, la bedaine, la knacki qu'il était à l'intérieur. Oui. Bon. On se dit tiens encore un texte qui vend son anti héros. Classique et cliché depuis le romantisme. L'horrible père à la gueule d'ange. La figure du mal incarné dans une carrosserie coup de coeur du salon de l'auto. On va lire tout ça comme un voyeur, on va vomir sur la croupe souillée de la petite, puis on va finir par se dire que quand même, il accroche bien le papa. C'est plus fort que nous, on se l'est déjà imaginé beau gosse ténébreux, un peu sanguin, ouais minable, dégueulasse, on peut pas cautionner tout ça, mais cette saleté d'imagination est perverse. Elle nous le projette quand même comme un homme intriguant. Est-ce que c'est vraiment un viol quand le mec est beau à tomber par terre? Bref, des textes comme ça, on en avait lu mille. Obscession d'une époque. Plaisir vicieux de salir ce qui est beau parce que décrire l'amour et la plénitude c'est chiant. Syndrôme de Stockholm. Rien de bien original.

= commentaires =

Lunatik-


    le 28/03/2016 à 11:43:23
Ben elle est où la suite ?
Lapinchien


tw
    le 28/03/2016 à 12:01:54
Pourquoi devrait-il y avoir une suite ?
Lunatik-


    le 28/03/2016 à 12:13:01
D'une part parce que l'écriture me plait, donc j'en redemande, même si j'avale pas.

Et aussi parce que ça fait clairement fainéasse de s'arrêter là et de s'en laver les mains, surtout après avoir balancé négligemment "Fallait que je dise à Charles H la solidité infaillible de son formica."
Lapinchien


tw
    le 28/03/2016 à 12:20:35
Puisque t'en redemandes, je ne sais pas s'il y a une suite mais je vais poster un second texte du même auteur de suite avec la présentation qu'elle a envoyée.
Lunatik-


    le 28/03/2016 à 13:40:26
Afin de rester son mon excellente première impression, je vais faire comme si je n'avais jamais lu l'autre texte.
Lapinchien


tw
    le 28/03/2016 à 13:46:11
Ce texte s'inscrit dans la tradition zonarde Glaüxienne de la mouvance tablebassiste
David


    le 28/03/2016 à 13:59:30
C'est délire comme ça parle d'un récit qui n'a pas été écrit en fait, mais qui se devine à travers l'espèce d'épilogue qui fait presque tout le texte.

Avec une mise en abime de la beauté et la bonté, comme le vertige qui est le même quand on regarde très haut ou très bas.

Commentaire édité par David le 2016-03-28 13:59:48.
Lapinchien


tw
    le 28/03/2016 à 14:04:05
A priori il a été écrit , c'est une nouvelle homonyme aux éditions Edilivre. (J'ai jamais fait autant de réclame pour la forme d'auto-édition la plus minable qui existe) Quoi qu'il en soit le livre quel que soit l'editeur semble susciter une forme de curiosité ici.
David


Passé Simple    le 28/03/2016 à 14:13:45
Lunatik, je pense que toutes l'histoire est là, le Charles H c'est un genre d'ami imaginaire - on voit que pour le perso, c'est un sauveur, un alter et moi, qui pourrait faire tout ce que le personnage ne peut pas. Comme Robert de Niro/Harry Tuttle dans Brazil, pareil, ils ont tous les deux un boulot à la con pour un récit, jamais y'a de menuisier du formica ou de plombier chauffagiste dans les vraies histoires de fiction.
Lapinchien


tw
    le 28/03/2016 à 14:16:44
Levons le voile : https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Hernu
David


Super jeu !    le 28/03/2016 à 14:37:45
"Découvrez Erdogan Kebab (34 Rue du Docteur de Boissière, 76620 Le Havre)"

et

"Charles. H, rue de la Boissière, 76600, Le Havre."

Si c'est pas un roman d'espionnage avec Hernu et Erdogan...
Lunatik-


    le 28/03/2016 à 15:15:29
David : certes, mais il n'empêche que ça sent le récit tronqué (et la présentation de l'auteur sur sa chronique de nowhere semble le confirmer).

Par ailleurs, La maison vide est quand même la nouvelle dans laquelle Sherlock Holmes ressuscite, c'est pas rien en matière de mystère et d’esbroufe.
J'espère donc une suite et une fin dignes de ce nom et j'attends de voir si Louisette va la publier ici où gentiment nous rediriger vers Amazon...
Muscadet


site blog fb
    le 28/03/2016 à 20:04:53
C'était fluide à lire, merci.
La transition finale est souple mais finit quand même en queue de poisson. Les deux dernières lignes sont superflues limite nuisibles.

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