LA ZONE -
Résumé : Au tour de Mala Espina de se coller à l'exercice du tirage au sort via la magnifique initiative collective de Lapinchien. L'histoire est un pet de lapin rédigé le petit doigt levé au tour des mots aguiller, butane, chiqueuses, eudiométrie, incontournable, insondablement, opuscule, ostéoporose,  pénitentiaux, sophiste. On y rencontre un vieil original à la conversation assommante qui s'entiche d'un père de famille aux arrières-pensées méphistophéliques, un escalier périlleux et des figurants déguisés en ambulanciers. La chute m'a laissé coi.

Ourdir, c'est bien, mais ça dépend quoi #InspirationAmibe

Le 14/05/2016
par Mala Espina
[illustration] Dans le quartier où nous aménageâmes, Fiona, les enfants et moi, je dirais qu'il était une de ces figures incontournables qui donnent à une communauté tout son caractère. D'aucuns le traitaient volontiers comme une sorte de vieil ahuri, perché sur d'autres stratosphères où le commun des mortels n'a rien à glaner, mais il m'avait suffi de quelques conversations avec l'énergumène pour apprendre qu'il avait rédigé l'un ou l'autre opuscule particulièrement prisé des connaisseurs. Des études d'eudiométrie. Je n'y entendais rien, si vous me permettez ce mot d'esprit, mais j'avais googlé les titres de ses travaux et nul besoin de décrocher une licence pour comprendre que l'olibrius jouissait d'un respect mesuré au sein de la communauté scientifique.
Nous devînmes rapidement bons camarades et il ne tarda pas à m'inviter à prendre le thé, de temps à autre, et je l'écoutai alors divaguer paresseusement sur des sujets aussi variés que la composition chimique du butane, l'étymologie du terme « aguiller », terme depuis longtemps tombé en désuétude par conséquent récupéré par les Suisses, ou encore les corrélations désastreuses entre la montée des eaux et le nombre de clics dévolus aux sites d'extrême-droite. J'avoue que sur ce dernier point, j'échouai à le suivre, non pour d'obscures raisons politiques mais bien parce que, derrière son talent de sophiste rompu à toutes les disciplines, je le soupçonnai de prendre un malin plaisir à inventer les plus absurdes théories afin de nourrir la joie secrète de me voir applaudir benoîtement chacun de ses soliloques.
    
Un jour que je lui rendais visite, contre l'avis de Fiona, pourtant de nature intrigante, je faillis lui marcher dessus, allongé qu'il était au bas des escaliers menant à son cabinet de lecture. Je me contentai évidemment de l'enjamber, constatai sa perte de connaissance, m'employai à le ramener en lui tapotant le visage de cette main leste qui excitait les chiqueuses de ma tendre jeunesse sur les docks du Havre.
    
« Eh bien, mon bon ? Que vous arrive-t-il ? »
    
Il clignait des yeux, manifestement ahuri de se découvrir aussi vulnérable, et me murmura qu'il souffrait d'ostéoporose, qu'il avait dû se briser un os, qu'il convenait d'appeler une ambulance et diverses autres fanfreluches. Je le calmai, lui apportai un oreiller, l'abandonnai quelques minutes, le temps de passer un coup de fil, revint vers lui en risquant un jeu de mot sur les escaliers pénitentiaux qui l'avaient précipité un poil trop hâtivement sur le sol, puis nous patientâmes ensemble dans une attente cordiale non dénuée de cet ennui insondablement profond auquel j'avais fini par l'associer.
    
Lorsque l'ambulance débarqua ses infirmiers à civière, il me gratifia d'un sourire bienheureux et me remercia chaudement de l'avoir secouru avant de me confier les clefs de sa villa. Je lui promis une visite rapide, l'enjoins à m'appeler dès qu'il irait mieux, et compris qu'il était enfin à ma merci.
    
Un vieil homme fragile et riche, solitaire et moqué de tous, oublié de ses pairs depuis plus de vingt ans... Je deviendrais sa famille, son héritier, son dauphin. Il me léguerait sa propriété, ses droits d'auteur et son compte en banque, que je savais cossu. Fiona et moi nous achèterions enfin ce yacht dont nous rêvions depuis nos vacances au Club Med. Les enfants intégreraient tous HEC, Polytechnique et l'Ecole des Mines. Je pourrai enfin me payer les services d'un homme politique pour sortir mes poubelles.
    
Je lâchai un long rire sardonique qui résonna longtemps après mon départ dans la grande bâtisse désertée.
    
Le soir même, après le dîner, je détaillai les subtilités de mon plan à Fiona.
    
« Franchement, Jules. Il est pourri, ce plan. »
    
Au temps pour moi.

= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 14/05/2016 à 11:46:27
j'ai eu du mal a reconnaître Mala Espina, d'ordinaire indignée de tout chose. Heureusement elle retombe sur ses pattes avec la fin cynique et désabusée. Féline, la bougresse.
Dourak Smerdiakov


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    le 14/05/2016 à 22:05:49
J'ai trouvé ça vaguement pas ennuyeux mais pas réjouissant non plus, assez bien écrit et sans aucun rapport direct avec l'eurovision, ce qui me suffira pour ce soir.
Mill


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    le 14/05/2016 à 22:43:03
Au moins, l'exercice est respecté mais c'est vrai que j'ai hâte que Mala Espina nous ponde un énième Jet de bile.
Lourdes Phalanges


    le 15/05/2016 à 23:29:52
https://www.youtube.com/watch?v=yZptBSHdmJ0
Lapinchien


tw
    le 15/05/2016 à 23:51:58
j'ai eu la joie d'écouter le morceau ci-dessus alors qu'en arrière plan tourne le téléviseur avec Drive de Nicolas Winding Refn. ça a donné une dimension tout à fait inattendue aux longues scènes en slowmotion du film.
David


au temps en emporte le van    le 21/05/2016 à 17:05:13
C'est super incisif comme une lame de cutter rouillée au travers d'une gomme rose et bleu
Mill


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    le 25/05/2016 à 09:21:28
Ah, les gommes roses et bleues... Ca me rappelle mon enfance. Qu'est-ce que j'en ai mastiqué, en cours.

Le morceau de funk est excellent, le texte moins mais on sent la volonté de bien faire. Mala Espina porterait-il/elle (?) mal son nom ?

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