LA ZONE -

De la tentation

Le 15/01/2026
par Laure Durrain
[illustration] Depuis notre éternité de vie harmonieuse et heureuse, ici en notre Temple, au service du culte de la femme absolue, La Déesse ou Celle-qui-n'a-pas-de-nom, il nous arrive cependant de douter de ce que nous sommes vraiment.
Il suffit d’un rien : au sortir d’un sommeil de plomb, à l’occasion d’une langueur passagère ou tout simplement en cet instant fugace, quand une brise inconnue fait imperceptiblement vaciller notre conscience commune.
Qui sommes-nous réellement ? Amants ou fils de la Déesse unique ? Individus ou simples membres indistincts, enserrés dans un réseau de pensées, de phantasmes et de rêves ? Vieux garçons nostalgiques d’une époque où la Cité des Femmes nous désirait nuit et jour car dépendante de notre semence pour conjurer l'évolution de notre race qui ne fait désormais naître presque que des filles ? À moins que nous ne soyons que de simples esprits onanistes suspendus dans l’adoration perpétuelle de la femelle ? Est-ce que nous sommes seulement ?
Nous sommes souvent confrontés à des fervantes qui tentent ouvertement de nous soustraire des faveurs. Par là j’entends, des faveurs charnelles en dehors de celles que nous leur prodiguons lors des temps officiels de fécondation, et en plus des heures que nous consacrons à l’assistance aux miséreuses. Il y a de surcroît, chez certaines de ces femmes, une inclination au sentimentalisme dont nous avons appris à nous méfier dès notre initiation. C’est une question de degré. Il est évident que nous ne pouvons négliger notre devoir, mais si nous constatons de la part des demanderesses un attachement déplacé pour notre personne plus que pour notre fonction, il nous faut y mettre un terme, quitte à les orienter vers un autre membre. Pendant longtemps, j’ai été sensible à ces marques d’intérêt, elles donnaient un peu d’âme à des séances qui doivent principalement se dérouler dans le fameux copulatoire, dont le seul nom à la fois effraye et fascine la jeune vierge. C’est une procédure très encadrée, pour ne pas dire minutée qui, à répétition, les jours où les demandes sont concentrées, et pour peu que vous soyez de garde en petits effectifs, peut vite tourner à l’abattage. D’autant plus que l’intérieur de la cabine n’est pas très grand, pour ne pas s’attarder sans doute, et que son ameublement est tout ce qu’il y a de plus sommaire : un agenouilloir dont le maigre rembourrage est recouvert d’une matière imperméable pour correspondre aux prescriptions hygiéniques établies lors du dernier concile, ainsi que les quelques accessoires autorisés et attachés au culte, serrés dans une niche hermétique dont nous avons tous un double de la clef.

     J’ai malgré tout eu l’occasion d’être confronté à la tentation. C’est une chose que je ne cache pas et dont nous avons débattu en détail dans un de nos conseils. Toute la Confrérie sait ce qui m’est arrivé et la chose a été comprise et acceptée par tous. Cela remonte à l’hiver précédent, un jour où j’étais de faction à la grande porte du temple. Nous nous tenons là alternativement suivant un calendrier établi. À ce poste, nous nous chargeons à la fois de surveiller les entrées, notre présence suffisant à décourager les désirables, et, au contraire, d’accueillir, puis d’orienter les visiteuses éventuelles. Ce que nous appelons la porte s’étend en réalité tout le long d’un grand escalier couvert. Il est encadré par d’imposantes colonnes de soutènement en béton dont les marques de coffrage ont volontairement été laissées visibles par les constructeurs. Les premiers mètres sont encore éclairées par la lumière du jour, mais progressivement, au fil des paliers que ménage la longue série de marches, on croise de part et d’autre des espaces plus ou moins plongés dans l’obscurité. Dans certains d’entre eux, se trouvent des escaliers fermés qui donnent accès soit à la crypte qui occupe tout le sous-sol de l’édifice, soit aux étages de la façade où se trouvent les salles réservées au fonctionnement de la Confrérie, ainsi que les locaux techniques de la trompe et du fanal. D’autres paliers constituent des impasses où subsistent encore parfois les bureaux abandonnés que nous occupions aux époques fastes, quand nous montions la garde en factions et qu’une partie d’entre nous tenait permanence. Il y a aussi quelques guérites poussiéreuses à l’encoignure desquelles s’accumulent des papiers ou des herbes sèches apportées par le vent.

    C’est dans l’une d’entre elles que, profitant de l’éclairage déficient, - nous ne pouvons plus nous permettre de recharger les lanternes qui s’y trouvent autrement que les jours de grands offices - la femme s’était dissimulée. Elle en est brusquement sortie et m’a abordé promptement. J’ai appris plus tard qu’elle avait embrassé une profession rare mais persistante aux abords du temple, une sorte de charge qu’occupent à peine une ou deux de ses semblables par génération. Elles nous sont en fait particulièrement destinées, elles vivent des faiblesses qui assaillent certains d’entre nous, qui n’en a pas. Elles peuvent rester des mois, voire des années sans atteindre leur but mais elles patientent, les anciennes leur ont transmis l’habitude de l’attente. Elles errent, là, très discrètes entre les colonnes ou aux abords des murailles du temple, on ne sait pas exactement où elles vivent, peut-être dans quelque galerie technique abandonnée des sous-sols, ou bien, dans le recoin de quelque comble sous les charpentes. Quoi qu’il en soit, il y a en a toujours une qui survit par ici, dépendante au quotidien de l’aumône que veulent bien lui faire les fervantes. Elles sont un peu comme une maladie ou un parasite qui, ayant infiltré l’organisme hôte, incube, espère l’heure où elle pourra contaminer l’un de ses organes, à la faveur d’une faiblesse passagère. Le jour où elles obtiennent ce qu’elles veulent, et cela a dû arriver plus qu’on ne le croit car sinon elles ne feraient pas montre d’une telle abnégation, elles sont récompensées de leur persévérance. Elles acquièrent un tel empire sur l’âme du membre conquis, que ce dernier ne peut plus rien leur refuser et elles accèdent alors à la connaissance intime de la masculinité, à un univers qui est d’habitude refusé à n’importe quelle autre femme de la cité.

    Ce n’est pas par la séduction physique qu’elles opèrent, de tels moyens n’ont pas réellement de prise auprès d’individus pour qui les charmes féminins ont perdu l’attrait de la nouveauté ou du mystère. La plastique féminine ne nous touche plus depuis longtemps. A tellement la voir, la pratiquer, nous en connaissons l’immuable structure, les perpétuelles limites physiques et nos sens sont blasés de grains de peaux subtils, de lourdeurs de hanches généreuses, de jambes élancées et hâlées à notre intention, d’odeurs intimes douceâtres. Nous connaissons la femme dans sa jeunesse, comme dans son âge un peu mûr, et nous savons lire les signes imperceptibles du second dans le premier. Toutes les fervantes que nous manipulons ne sont en fait que la déclinaison d’une seule et même femme, faite à l’image de la déesse qui les subsume toutes. Nous remarquons, sans le vouloir, les signes récurrents de leur progression dans l’âge intermédiaire, et nous reconnaissons en toutes, élancées comme trapues, flasques comme fermes, le fond invariable de la femelle. Seules les particularités morphologiques de la vieillesse nous sont méconnues. Méconnues jusqu’à un certain point, car il nous arrive lors de l’assistance aux miséreuses de passer outre la sacro-sainte règle de la fécondation et de satisfaire d’anciennes fidèles ménopausées que le désir continue de tarauder. La miséricorde est un de nos principes et nous cédons parfois à la pitié. La chose n’est pas courante, suffisamment rare pour que l’on imagine que se développe en certains d’entre nous un goût un peu déviant pour l’inédit. Mais, soit que ces particularités gérontologiques n’aient pas d’attrait suffisant à cause du fait qu’elles restent indissociables de la dégénérescence de l’organisme, soit que l’occasion ne se soit pas trouvée parmi les membres, je n’ai jamais eu vent d’une telle inclination maladive parmi nous.

    Non, la force des femmes pareilles à celle qui m’a approché ce jour-là, est de manier avec une habileté consommée toutes les palettes du sentiment et leur stratégie est de tout faire pour le dissimuler d’emblée. Les premières minutes, la mendiante, car c’est ainsi qu’elle s’est présentée, était voilée, enveloppée dans le châle aubergine des abstinentes. Elle ne demande que le secours matériel que notre ordre propose volontiers. C’est une demande urgente, cela reste une détresse matérielle que l’on s’apprête à rassurer, on est habitué à y répondre. Et puis imperceptiblement, l’étoffe s’écarte, le châle s’entrouvre laissant d’abord percer la totalité d’un regard très clair, puis glissant lentement sur les épaules, il révèle l’ovale d’un visage parfait, une icône vivante, une ressemblance travaillée ou naturelle, cela reste à déterminer, sans doute les deux, avec la Déesse. Ces femmes, je ne le sais que maintenant, sont toutes porteuses des proportions parfaites de la face adorée de notre idole. C’est justement cette caractéristique qui les destine à leur métier, un physique si exclusif, si compatible avec nos penchants.

    A partir de ce moment, quand l’intérêt pour des yeux tels que ceux-ci a été allumé, qu’il a remplacé chez le membre la pitié de circonstance du premier abord, la tentatrice sait qu’elle peut passer à la phase suivante. L’idée de la beauté qui ne nous effleure que rarement dans nos invocations ou dans nos méditations offertes à la déesse devient tangible. Elle est d’autant plus troublante que nous y faisons peu attention dans nos échanges avec les fervantes, concentrés que nos sommes sur la tâche à accomplir. J’ai pu expérimenter cet emprisonnement soudain dans les rets d’un face-à-face muet, un vis-à-vis d’une proximité toujours plus réduite - elle s’est rapprochée de mon visage, j’en suis certain -, et d’une durée inhabituelle. Elle reprendra la parole plusieurs minutes plus tard, après un moment, ce qui peut s’apparenter à une faculté hypnotique, mais qui n’est en réalité qu’un don inné pour l’empathie. Beaucoup passe par les yeux, par ces arcades épurées, cette finesse des sourcils qui laissent cependant deviner la pilosité héritée d’une discrète part animale, naturelle. Le fait est que, même âgées, ces femmes ne voient probablement leur capacité d’endoctrinement que légèrement émoussée : l’équilibre des traits, les proportions des masses de chair, le teint d’albâtre, sont faits pour durer au-delà des ridules, en dépit de la décoloration de la rétine, de l’affadissement de la chevelure devenue terne puis grise.

    D’une certaine façon, on peut dire que ce sont les dogmes qui me sauvèrent, plus précisément la connaissance savante et passionnée de leurs différents textes, même les plus périphériques, certainement. A travers les inflexions de sa voix, perçaient les paroles d’une autre. Des concepts familiers, dénoncés comme tels par la règle, passaient et accumulaient au fond de moi des pointes de méfiance. Pourtant, elle me voyait de façon si exclusive, comme si l’âme qui était derrière ce doux visage pouvait ne concevoir que moi, que cela a suffi à me lier, imperceptiblement. Elle glissa, tout en me fixant sans relâche, de la charité, à la bonté, puis à l’attachement, et joignant le geste à la parole, elle me prit la main, pour aller vers la tendresse, l’unicité de l’un pour l’autre. Lorsqu’il fut question d’attachement profond, avec en arrière-plan dans sa bouche, ce mot que nous n’osons encore écrire sans réticence, celui d’amour, un mouvement de recul, comme le râle du mourant, me submergea et dissipa les effets du philtre immatériel qu’elle m’avait subrepticement inoculé. Sans aucune explication, mais sans courir pour autant, je tournai les talons. Sûr de mon fait, je franchissais nerveusement les volées de degrés qui montent aux trois portes de la nef : j’allais chercher le secours des autres membres. Laisser un seul garde à l’entrée était une faute, une folie. Il fallait s’emparer de cette vipère, la maîtriser, la rendre incapable de nuisances. Ce n’était qu’une pose, un élan de sauvegarde car je savais pertinemment que, dans le cas où j’aurais réussi à revenir accompagné, en admettant un délai raisonnable, la femme aurait déjà disparu depuis longtemps et que, si elle se risquait à reparaître un jour lointain, ce ne serait qu’une fois l’incident oublié.

    S’il est vrai que l’on nous a suffisamment prévenu contre le péché de l’attachement, du sentiment, on n’a pas cru bon, lors des mois d’initiation, de s’attarder sur le danger particulier qu’incarnent ces femmes. D’abord parce qu’elles ne représentent qu’une infime probabilité de nous pousser à la faute, elles font partie des tentations connues, celles qui peuvent nous conduire à la chute, il est presque évident qu’elles sont néfastes, c’est une question de bon sens. C’est aussi parce que leur pouvoir est tellement puissant, sidérant que cela reviendrait à instiller le doute en notre foi et, par là, nous éveiller volontairement à des tentations malsaines, flétrissant au passage l’innocence qui est la nôtre. Après cet épisode j’en arrivai également à penser qu’il y a un tout autre but à cette sorte de tolérance de la femme tentatrice à nos portes. On aurait pu les refouler, les exclure avec beaucoup plus de rigueur. Si on l’avait voulu, depuis bien longtemps, on les aurait traquées pour éradiquer l’enceinte de leur présence. Cela n’a rien d’impossible. Il est donc fort probable qu’elles représentent malheureusement une sorte d’épreuve pour le membre, qu’à leur manière elles jouent un rôle dans la formation de celui qui prétend servir fidèlement la Déesse. Le conseil n’a ainsi jamais jugé bon de mettre cette question à l’ordre du jour, encore moins de prendre la moindre mesure. Nous savons fort bien que même après ma mésaventure, il ne le fera pas plus.

= commentaires =

Lapinchien

lien tw yt
Pute : 268
à mort
    le 14/01/2026 à 13:11:59
Déjà le fait de désigner les hommes par des membres dans ce contexte m'a fait éclater de rire à chaque fois que je lisais le mot.

J'ai trouvé que c'était très bien écrit avec un style un peu cryptique qui instaure une ambiance énigmatique et immersive au texte.

Sinon dans je n'ai pas bien compris le but de ce texte que j'ai classé dans Zone parafoutrale pour l'ambiance mystique qui s'en dégage même s'il n'y a pas vraiment recourt au paranormal.

Dans le monde actuel où les femmes sont exploitées et rabaissées comme jamais qu'apporte au débat cette dystopie matriarcale où l'homme est réduit à la fonction de reproducteur ? Pas grand chose à mon avis car à aucun moment, les relations de pouvoir ne sont abordées. On ne sait pas trop s'ils sont adulés comme des dieux ou bien considérés par les femmes à des fins purement utilitaristes et traités comme de la merde.

Néanmoins j'ai l'impression de me tromper dans mon analyse et cet objet littéraire a le mérite d'être très intrigant et de faire réfléchir.
Lapinchien

lien tw yt
Pute : 268
à mort
    le 14/01/2026 à 13:16:39
D'ailleurs quand je parle de société matriarcale, j'en sais trop rien en fait, justement parce que les relations de pouvoir ne sont pas abordées.

= ajouter un commentaire =

Les commentaires sont réservés aux utilisateurs connectés.