LA ZONE -

JOUR J

Le 10/02/2026
par Patrick Bourret
[illustration] Une journée absolument pas particulière
Jean-Claude dit à Jocelyne :"Jocelyne, je vais chercher le pain".

Jean-Claude est le mari de Jocelyne, il a entre 40 et 70 ans. Jocelyne, elle aussi est du XXème siècle. Il entre dans la boulangerie.

- Bonjour Marie (Marie est la boulangère, elle a le même âge), je voudrais une baguette, s'il vous plaît.
- Bien sûr, Jean-Claude.
J'en voudrais une un peu plus cuite, s'il vous plaît.
Voilà. un euro 10 s'il vous plaît, Jean-Claude.

Jean-Claude lui donne un euro cinquante. Marie lui rend une pièce de vingt centimes, une de dix, et deux de cinq.

- Merci Marie.
- De rien Jean-Claude. Bonne journée.

Jean-Claude décide d'aller boire un café au bar d'à côté, chez Bernard. Bernard et Marie se connaissent puisque leurs magasins sont mitoyens. Bernard a peu près le même âge que Jean-Claude. A dix ans près. Jean-Claude se saisit du journal local sur une des tables du bar. Il choisi dans un premier temps la rubrique nécrologique.

" Nous avons la douleur de vous faire part du décès de Madame Yvonne Martin survenu dans sa 92ème année".

Jean-Claude s'en fout puisqu'il ne connaissait pas Madame Yvonne Martin. Il retourne chez lui. Jocelyne traverse la cuisine pour se rendre dans la buanderie. Elle tient sous le seul bras qui lui reste, un panier à linges. Jocelyne a perdu un bras il y a quinze ou vingt ans dans des conditions qui restent à déterminer. Dans le panier, il y a: un pyjama, deux tricots de peau, une chemise rayée, une chemise à carreaux, un pantalon de travail trois slips, deux paires de chaussettes, l'une noire, l'autre aussi, deux T-Shirts. Tout ça, c'était pour Jean-Claude. Pour elle, une chemise de nuit, deux blouses, l'une pour le ménage, l'autre pour l'occasion, deux robes à manches longues puisque Jocelyne n'aime pas les manches courtes à cause du bras qui lui manque, deux paires de chaussettes aussi puisqu'elle en met lorsqu'elle préfère les pantalons aux jupes. Ou aux robes. Elle remplit la machine à laver avec tout ça et la programme à une certaine température, avec un nombre de tours d'essorage. Le temps n'est pas nécessaire puisqu'il s'adapte à la température.

Jocelyne revient dans la cuisine.

- Jean-Claude, tu pourras faire des pâtes pour midi?
- D'accord, on mange quoi avec?
- Il reste du poulet.
- Très bien.

Jean-Claude choisit des nouilles puisqu'il n(y a plus de spaghettis. Il prévoit d'ouvrir une boîte de sauce bolognaise en se disant que c'est plus rapide. Il veut bien vous dire comment on prépare une sauce bolognaise, mais ce serait trop long ici. Jean-Claude se dirige vers le placard. Il boîte car il a été amputé d'une jambe il y a quelques années. Donc, pour en revenir aux pantalons que Jocelyne a mis dans la machine à laver, il faut savoir qu'il y a toujours un côté plus sale que l'autre. Jean-Claude préfère jeter les pâtes dans l'eau bouillante, il l'a souvent dit à Jocelyne, mais elle s'en fout. Ils mangent en parlant de Madame Yvonne Martin que Jocelyne ne connait pas non plus. Après le repas, ils vont boire le café dans le salon pour écouter les titres à la télé.

- C'est fatiguant, dit Jean-Claude, ils parlent souvent pour ne rien dire.
- C'est vrai répond Jocelyne.
- Cet après midi, je vais aller faire un tour aux boules. Il y a très longtemps que je n'ai pas joué à la pétanque.
- D'accord, vas-y doucement et ne prend pas tes jambes à ton cou dit Jocelyne en riant.
Que tu dises ça, les bras m'en tombent, répond Jean-Claude.

Jean-Claude et Jocelyne ont toujours pris leurs amputations avec du recul.

Avant le repas du soir, Jean-Claude dit à Jocelyne:

- J'ai gagné deux parties et en ai perdu une.
- Ah répond Jocelyne.
- Et toi, qu'est-ce que tu as fait?
- J'ai rendu visite à la famille de Madame Yvonne Martin.
- Mais on ne les connait pas!
- Je sais.

Un peu plus tard, dans le salon.

- Tu veux que je te lise le programme télé?
- Non.

Deux heures après, ils vont se coucher. Il manque à Jean-Claude la jambe droite et à Jocelyne le bras gauche. Ils peuvent donc dormir côte à côte. Jean-Claude lit le journal qu'il a finalement acheté.

- Elle était vieille, mais c'est triste pour Madame Yvonne Martin.
- Oui.
- Bonne nuit, Jocelyne.
- Bone nuit, Jean-Claude.


                                     FIN

= commentaires =

Nino St Félix

lien
Pute : 204
    le 09/02/2026 à 13:12:23
D'accord.
Nino St Félix

lien
Pute : 204
    le 09/02/2026 à 13:30:46
On dirait l'émission "Strip Tease" de bienheureuse mémoire.

C'est vain et vide à la fois (performance), médiocre jusque dans l'écriture, bref, ça me convient. Mais comme tout, faudra pas en abuser.

J'imagine qu'on va nous expliquer que ce n'est pas crédible. Si Jocelyne a le bras coupé, les manches longues doivent lui donner l'air d'un pingouin. Mais faudrait demander son analyse a Filou Croizon.

Ou nous expliquer que Yvonne Martin est en fait une allégorie de l'existence. Ou que YM, ses initiales, étant le début de "YMCA" hymne gay des années 70, ce texte est en fait une semi ôde à la libération sexuelle.
René de Cessandre

site
Pute : -265
    le 09/02/2026 à 13:35:09
Humour décalé... j'aime, évidemment.
Ainsi que la précision (chirurgicale) des approximations et des fausses descriptions.
Mais quand on a fini de rire, on se regarde dans la glace qui est au-dessus du lavabo (car il y a toujours une glace au-dessus du lavabo), et au-dessous de l'applique qui l'éclaire pour qu'on se voit mieux, et on se demande, en se rasseyant (après y être revenu, et pas avant) sur sa chaise qui est toujours devant la table (ou dans son fauteuil qui est toujours dans le salon, quand on a un salon), si ce quotidien banal n'est pas un peu le nôtre et si nous ne sommes pas nous également un peu amputés de quelque chose.
L'amputation des personnages devient alors métaphorique, et l'on rit moins.
Finalement ce texte est une satire acerbe.
1000i

Pute : 36
    le 09/02/2026 à 14:04:30
I expect nothing and I'm still let down.
    le 09/02/2026 à 14:06:04
Je trouve ça très drôle. Surtout ce passage :"Après le repas, ils vont boire le café dans le salon pour écouter les titres à la télé.
- C'est fatiguant, dit Jean-Claude, ils parlent souvent pour ne rien dire.
- C'est vrai répond Jocelyne."
Honnêtement, il fallait oser montrer l'absurde par l'absurde. Le texte n'a que le tort d'être trop long pour être réellement percutant.
Mais je le répète, j'adore ce type d'humour. Le début, ça me fait penser à l'ouverture de la série Twin Peaks : un vieux monsieur lesté de son panier, de son seau à poissons, de ses cannes et de tout l'attirail, et qui lance en sortant de chez lui : Je vais à la pêche.
René de Cessandre

site
Pute : -265
    le 09/02/2026 à 14:22:21
Ou un sketch de Magdane...
sylvestre Evrard

Pute : 47
    le 09/02/2026 à 14:45:00
pas glop pas glop
A.B

Pute : 96
    le 09/02/2026 à 19:03:21
L'ordinaire d'un couple pas si ordinaire
A.P

Pute : 153
    le 09/02/2026 à 19:06:36
J'aime bien le côté absurde et à côté de la plaque.

Je n'aime pas le côté absurde et à côté de la plaque.
A.B

Pute : 96
    le 09/02/2026 à 19:30:40
Peut-être bien que l'enfer des notifications, c'est le néant de ce qu'ils s'envoient verbalement
LePouilleux

Pute : 40
    le 09/02/2026 à 22:55:36
La montée en tension, la fin haletante et surtout la complexité métaphysique des dialogues m'ont laissé pantois. On en sort lessivé émotionnellement. Un texte à ne pas mettre entre toutes les mains, c'est sûr.
A.B

Pute : 96
    le 09/02/2026 à 23:07:05
Oui, c'est dangereux
A ne pas reproduire seul chez soi
Lapinchien

lien tw yt
Pute : 382
à mort
    le 10/02/2026 à 02:11:57
Ce texte montre à quel point il est paradoxal de ne se sentir à l'aise que dans la routine alors que nos vies sont de durée finie. Pourtant c'est comme ça qu'on fonctionne tous. Peut-être pour tenter de conjurer le sort ? On croit s'inscrire dans des boucles en circuit fermé éternelles alors qu'en se berçant d'illusions, on réduit le champ de nos potentiels. J'ai soudainement l'envie de faire une Xavier Dupont de Ligonnès, là, tout de suite.
Malcom Fabulous

Pute : 7
    le 10/02/2026 à 22:19:57
Une tsunami de détails inutiles au milieu d'un océan d'approximations. La vie d'adulte en somme. On s'accroche au truc malgré le fait qu'on sait très bien comment ça va se finir. Peut-être même à cause de.

= ajouter un commentaire =

Les commentaires sont réservés aux utilisateurs connectés.