Elle tapota sur le micro :
— Un, deux… un, deux…
Un grésillement aigu vrilla l’air. La pièce entière grinça. Un homme, installé en face d’elle, intervint d’une voix pâteuse, vaguement goguenarde :
— Votre machin.
— Quoi ?
— Votre mousse.
— Ah, la bonnette ! Oui, pardon… je débute.
— On avait compris, répondit l’autre, plus sec.
Elle esquissa un sourire forcé, fouilla dans sa sacoche et en sortit la fameuse bonnette qu’elle ajusta sur le micro, avec la précaution d’un geste sacré. Derrière la caméra, une autre voix, presque effacée, déclara :
— C’est bon pour moi.
La journaliste inspira, prit sa posture. Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle, cherchant un point d’ancrage dans ce décor peu reluisant. Le tic-tac d’une horloge invisible rythmait son trouble. Elle se racla la gorge, leva le menton vers l’objectif, et la caméra pivota sur PAUL BRICHET, une quarantaine d’années, rouflaquettes assumées, défiant la lumière fade et l’ennui ambiant de la pièce avec une paire de lunettes de soleil. Un genre d’arrogance à la demande, scellée par un tee-shirt sobre : FUCK LA CHANCE.
— Paul Brichet, bonjour. Vous avez quarante et un ans, un nom ordinaire, une vie qu’on pourrait qualifier, en apparence, de normale… et pourtant, vous seriez l’homme le plus chanceux de France. Peut-être même d’Europe, ajouta-t-elle après un silence. Qui sait… du monde ?
— Pourquoi « seriez » ? Je le suis.
— Justement. Nous vous écoutons : comment tout ça a-t-il commencé ?
— Il y a environ deux ans… Bêtement. Une pièce de deux euros trouvée sur le trottoir. Deux jours de suite. D’abord, j’me suis dit : tiens, coup de bol. Le troisième jour, j’ai commencé à flipper.
Le caméraman s’avança pour resserrer le cadre. Paul eut un mouvement de recul, presque instinctif, puis décocha une tape sèche sur l’objectif.
— Recule Hercule ! J’sais que j’ai une belle peau, mais on n’est pas là pour parler crème de jour.
L’opérateur obtempéra. Le rire gêné de la journaliste vint après, mal placé.
— Donc, le troisième jour ? reprit la jeune femme.
— J’me suis dit : c’est louche. On me fait une blague, on me tend un piège… Mais bon, comme y’avait personne autour de moi, j’ai fini par ramasser la pièce. Ensuite, j’ai été prendre un café et j’ai gratté un de ces jeux débiles.
— Et vous avez gagné ?
— Devine Martine.
— J’imagine que oui.
— Pardi.
Paul Brichet savoura le suspense autant qu’il l’étira.
— Paul, dites-nous en plus. On est impatient d’avoir le récit d’une telle success story.
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise : d’abord dix balles. Puis cinquante, cent, deux cents… Le cycle infernal, tu vois ?
— Infernal… quand même pas.
— Infernal, je te dis ! Toi tu peux pas comprendre. Mais j’ai compris.
— Qu’avez-vous compris ?
— Que ça n’allait pas s’arrêter.
— Et alors, qu’avez vous fait ?
— Au bout d’un moment, j’en ai eu marre. J’ai pris le pognon, j’ai filé sur la pointe des pieds… Toujours vigilant. Pas con, Gaston.
La journaliste esquissa un sourire incertain.
— Mais… vous ne vous appelez pas Gaston ?
Paul leva un sourcil désinvolte, juste assez pour marquer le coup.
— Chez moi, même les conneries riment.
Le caméraman étouffa un rire. Paul asséna aussitôt une nouvelle gifle sur l’objectif.
— Hé t’es là pour te marrer ou pour filmer ?
La caméra se rétracta imperceptiblement, tandis que la journaliste griffonna sur son carnet avant de relever les yeux vers Paul Brichet.
— Je note, vous gagnez trois ou quatre fois de suite, c’est juste ce qu’on appelle une très bonne journée, pas non plus de quoi en faire une malédiction.
— Parce que tu crois que tu serais là, si ça s’était arrêté là ?
— J’avoue…
Paul se passa la main dans les cheveux, dans un geste de lassitude étudié, frôlant le dédain. Puis il remonta lentement ses lunettes de soleil.
— Le problème c’est après, tout ce bordel quoi…
— C’est à dire, qu’est-ce qui s’est passé après le café ?
— Ça a recommencé… Je passe devant un arrêt de bus, et je vois un parapluie posé là, tranquille, comme oublié par le ciel. Parfait état, pas une éraflure. Cinq minutes plus tard, bim, il se met à tomber une pissée de tous les diables.
— Je vois…
— Alors tu vois qui était pépère, bien à l’abri sous son pébroc même pas à lui ? La journaliste acquiesça mollement, l’air de cocher une case de plus dans son carnet des illuminés du jour.
— Quoi t’en veux encore, c’est ça ? Tu veux du lourd, du qui percute, du qui te défrise les poils du cul ?
Le temps d’un bref sursaut d’indignation feinte et ses yeux s’écarquillèrent. Paul, imperturbable, envoya une nouvelle baffe à la caméra.
— Toi aussi Belphégor, t’en veux encore ?
Derrière son objectif, le collègue hocha vigoureusement la tête, entraînant la caméra dans le même mouvement d’assentiment, comme si la chance de Paul risquait de l’éclabousser lui aussi.
— Donc, j’arrive chez moi. Le téléphone sonne… On m’annonce qu’on a retrouvé mon permis de conduire, perdu depuis des mois. Pas dans une poubelle, non : sur une montagne de déchets, au milieu de cinquante tonnes ! Y’avait une chance sur combien qu’un type tombe dessus avant que ça parte à l’incinérateur, hein ?
Un silence suivit, un peu trop poli. Celui d’une journaliste déçue, qui espérait un miracle plus télégénique.
— C’est pas tout… Dix minutes plus tard, nouveau coup de fil. Et là, paf ! J’apprends que j’suis pris pour un job auquel j’avais postulé. Sans les diplômes, hein ! Et après un entretien foiré de chez foiré. Je me dis : OK, les types sont timbrés, mais s’ils me veulent, tant mieux. Me voilà avec un boulot. Reste à le garder…
— Oui, oui, bon…
— Attends, papillon. Je raccroche, et bim, le biniou encore ! C’est ma banquière. Oula… pas elle ! Je me dis : tiens, elle va encore me jouer la symphonie du découvert. Ben non ! Elle me sort toute guillerette que ma demande de crédit vient d’être validée par le siège. Alors là, j’te jure, je me dis que ce monde part vraiment en couille… Si même les banquiers perdent la boule. Non parce que vu l’état de mon dossier autant se tirer une balle dans le pied direct… Bref, me voilà avec un job, un crédit pour acheter la bagnole qui va avec et mon papelard pour être en règle. Tout ça en moins d’une heure. Un genre d’alignement des planètes… mais avec des planètes bourrées.
— Parfois, il faut faire confiance à la vie, tout simplement. Elle sourit et ça penche du bon côté quand on s’y attend le moins… lâcha la journaliste, semant ses mots comme des grains de sel dans la soupe tiède d’un slogan d’après-match.
— Quand t’es au chôm-du, sans thune… crois-moi, c’est plutôt la vie qui te fait pas confiance. Non, je te jure, je me suis senti gobé par un trou de ver, tu sais, le truc d’Einstein avec l’espace-temps. Et paf ! Me voilà dans la pièce d’à côté…
— Dans ce cas, j’y serais aussi, dans la pièce d’à côté…
Mâchoires verrouillées, Paul mastiqua le silence, puis inclina le menton.
— Si tu veux avoir réponse à tout… Vas-y, parle pour deux.
— Pardon, Paul, ce n’est pas ce que je voulais dire… Reprenons. Donc, selon vous, il y aurait eu… comme une réaction en chaîne ?
Paul grimaça, entre le dépit et l’impuissance.
— Au début, c’est marrant. Tu te sens spécial. Protégé. Et puis ça s’accumule, les petites conneries qui font sourire, comme si la vie me chuchotait : allez, fais-toi plaiz’. Café offert. Bus qui arrive en même temps que moi. La queue au supermarché : seule ma file se met à avancer, pendant que les autres poireautent. Et je te parle même pas de la biscotte : dix fois de suite, je la fais tomber, pas une seule fois côté beurre.
— Je crois que beaucoup de téléspectateurs qui nous regardent aimeraient être à votre place, Paul…
— Non, tu piges pas. C’est comme les yaourts… C’est l’overdose lactée.
— Les yaourts ?
— J’achète des yaourts. Nature, les plus tristes du rayon. Et là : Félicitations, vous êtes le millionième client !
Paul expédia une baffe à l’objectif :
— Tiens, viens voir.
La caméra le suivit jusqu’au frigidaire. Lorsqu’il l’ouvrit, ça débordait de petits pots empilés jusqu’au sommet. Paul secoua la tête, incrédule.
— Tu vois la blague ? Dix ans de yaourts gratis ! On me livre vingt paquets par semaine ! C’est la torture sans guillotine.
— Des yaourts, des yaourts… c’est bien, mais c’est pas non plus du champagne ! ironisa la journaliste.
— Elle est marrante la savante ! Toi, t’as gagné quoi dans ta vie ? Un porte-clés ? Un épluche-bananes ?
— Certes… Et avez-vous une astuce pour savoir si la chance est encore là ?
— J’ai la boule...
— La boule ?
— De cristal, trou de balle.
La journaliste, la tête tordue, cligna des yeux.
— Mais non je déconne, j’ai mes dés… Chaque matin, trois dés. Si ça tombe comme je veux, coco : journée cul-bordée-de-nouilles.
— Dans ce cas, accepteriez-vous de vous livrer à l’exercice devant notre caméra, pour nos téléspectateurs ?
— Allez, va pour toi…
Pendant que Paul Brichet préparait sa piste de dés, la journaliste, face caméra, jouait les grandes voix du suspense comme si elle allait le voir passer à travers des anneaux de feu avec une tunique trempée d’essence :
— Mesdames, messieurs, observez bien : Paul Brichet s’apprête à défier la chance.
— Vas-y, donne une combinaison à trois chiffres.
Après un silence concentré, les sourcils froncés, pour déjouer Paul, elle finit par déclarer :
— 4-4-3.
La caméra se rapprocha, braquée sur la piste. Il attrapa les dés, se chauffa la main et lança : 4-4-3.
Paul s’excusa d’un haussement d’épaules, dégoulinant de nonchalance.
— Mesdames, messieurs, en direct, Paul Brichet vient littéralement d’exploser la chance ! Paul, puis-je me permettre… une autre ?
D’un geste las, il acquiesça :
— Allez, plus difficile : 5 - 2 - 6.
Paul relança : 5 - 2 - 6 !
Le caméraman intervint, taquin : 4 - 2 - 1 ?
— Ah, 4 - 2 -1… Monsieur est connaisseur ! Tiens, c’est cadeau.
Paul lança les dés : 4 - 2 - 1.
— Bon, allez, maintenant à toi ! déclara Paul à la journaliste. Vas-y : 1- 4 - 5. Elle s’exécuta. Le résultat tomba : 2 - 3 - 6.
— Bah voilà… Toi, par contre, pas un brin de bol !
La journaliste s’apprêtait à retenter sa chance lorsqu’on sonna à la porte. Paul leva un doigt :
— Attends… c’est les yaourts.
Un fondu noir aurait pu suivre, mais ici le temps se replia simplement. La caméra, posée sur la table, continuait de tourner. On retrouva nos trois protagonistes, chacun une cuillère dans une main, un pot de yaourt dans l’autre.
— Pas mauvais, hein ? dit Paul. Probiotiques, tout ça. Mon intestin, c’est de la green economy. La start-up du bien-être.
— Mais plus sérieusement, Paul, comment vous sentez-vous ?
— Infecté. Le hasard est mon larbin. C’est un virus : il me bouffe la gorge, puis me laisse crever de satiété.
— Paul… êtes-vous en train de dire que vous avez gagné bien plus que des yaourts ? Paul se figea. Une raideur passa sur son visage avant de fondre, lentement, dans un soupir.
— Bon… je sais ce que tu veux. Que je te parle de la déferlante. De la vraie. Hein ?
— Oui, s’il vous plaît, parlez-nous du...
La journaliste s’humecta les lèvres. Le caméraman, soudain en alerte, bondit pour reprendre le cadre. Un silence s’installa, le genre de silence qu’on réserve aux miracles ou aux morts. Puis, à voix basse, elle prononça :
— Du Loto.
— Puisque vous y tenez...
En face, deux tronches mi-fascinées mi-cuites. Paul savoura leur stupeur. Enfin, d’un ton de prophète fatigué, il déclara :
— Franchement au début, je ne voulais pas m’y coller. Me suis dit : ça c’est un nid à emmerdes. Et puis bon, la tentation, tu connais… J’ai fait un flash. Automatique. C’est tombé sur des numéros qui me plaisaient même pas. Et bam. Vingt plaques.
La journaliste, la mâchoire en vadrouille, réussit tant bien que mal à la rattraper avant qu’elle ne touche le sol.
— Vingt plaques... vous voulez dire...
Le caméraman renchérit d’une voix blanche :
— Vingt millions ?
Paul resta impassible, avant que le désarroi ne fasse surface.
— Je te confirme, un truc assez immonde, avec une ribambelle de zéro, oh ce bordel, y’en avait partout… Ma banquière elle a saigné du nez.
— Et ensuite ? hasarda la journaliste.
— Ensuite, j’ai refait la même connerie trois jours après. Parce que je suis faible. Parce que l’homme aime vérifier qu’il n’est pas fou. J’ai pris dix plaques de plus. J’te jure, j’ai essayé d’arrêter, mais c’était plus fort que moi. J’voulais me refaire… retrouver le goût de la loose, tu vois ? Maintenant, j’ai la honte du riche. La hchouma du veinard.
Paul se leva, lentement, lesté par son propre malheur doré. Il ouvrit un tiroir : des dizaines de tickets de Loto y dormaient, alignés dans leur robe métallique, tels des lingots en papier.
— Tu vois celui-là ? Trois cent mille balles, il y a deux jours. J’encaisse même plus. Tiens, vas-y, pioche...
La journaliste tendit la main, Paul referma sèchement le tiroir.
— Non, je déconne, t’as cru au buffet gratos ? Crois-moi, ce serait pas te rendre service…
Elle eut un léger sursaut avant de se fendre d’un rire nerveux.
— Mais tout cet argent, Paul Brichet… qu’en faites-vous ?
— Bah, comme tu vois, je vis dans le luxe, répondit-il en embrassant la pièce d’un geste faussement triomphal.
— Sérieusement, vous avez des appartements, des maisons ? Des voitures ? Vous investissez ?
Paul tourna la tête vers un coin que la caméra ne filmait pas. Une ombre lui passa sur le visage, comme si la question venait d’éteindre quelque chose.
— Vous gâtez vos proches ? Faites des dons aux bonnes œuvres ?
Paul resta figé, emmuré dans sa propre nuit.
— Dites-nous, Paul, on veut savoir. La France entière veut savoir.
— Vas-y, lâche-moi.
— Paul… s’il vous plaît.
Paul se renfonça un peu dans sa chaise. Avec l’air d’un type qu’on aurait réveillé pour rien il finit par dire :
— Regarde mon jean. Il a dix ans. Il tient encore mieux que ma dignité. Pourquoi j’achèterais un appart, quand je peux en acheter dix ? Dans ce tiroir, y a de quoi se payer une rue entière. Et après ? Encore plus d’emmerdes. J’ai pas signé pour ça.
— Mais il y a tellement de gens dans le besoin, je ne sais pas, vous pourriez…
— Bien sûr que je donne, l’interrompit-il. Je file une pièce de temps en temps, comme tout le monde…
— Une pièce ?
— T’irais filer dix plaques à un mec dans la rue ? T’es folle, il ferait l’infarctus. Je veux pas être responsable.
— Ce que je comprends, Paul, c’est que plus vous êtes riche, et moins vous avez de plaisir à posséder ?
Paul fit rouler sa mâchoire sans un mot.
— Diriez-vous que tout obtenir sans aucun effort vous mine le moral ? À nouveau, il laissa la question dériver.
Le caméraman marmonna dans sa barbe. La journaliste se rapprocha, son regard pesant comme une enclume :
— Paul Brichet, êtes-vous dépressif ?
Paul, affalé sur sa chaise, reprit un yaourt avec indifférence.
— Et ces lunettes noires… depuis quand ne les avez-vous pas retirées ? Depuis quand n’avez-vous pas vu le soleil ? Vos yeux sont-ils rouges ? Prenez-vous des substances pour tenir ? Des anxiolytiques ?
— La ferme, grogna-t-il enfin.
Soudain la caméra se mit à trembler, posée à la va-vite ; le cadre vacilla. L’image accrocha le caméraman, qui bondit et se planta devant Paul.
— C’est toi qui vas la fermer ! Espèce de pourriture d’égoïste ! Avec ton tiroir plein de millions…
Il haletait, la veine du cou battante. Il se tourna vers la journaliste, la voix prête à craquer :
— Aide-moi. On le ligote, on l’enferme. On prend tout, on disparaît.
La journaliste resta médusée. Le caméraman fit un pas en avant, rageux :
— Viens, magne-toi, putain. On fait cinquante-cinquante, c’est la chance de notre vie ! À l’instant où il se rua sur Paul, ce dernier dégaina lentement une arme de derrière son dos. Le mouvement fut si calme qu’il en parut déconnecté. Le caméraman se figea, ses gestes coupés net.
— Tout doux, souffla Paul, un sourire nouveau ourlant ses lèvres.
Il fit un geste sec de la main ; le caméraman recula aussitôt, obéissant sans comprendre. Un temps suspendu, on aurait juré que la seconde d’après attendait la permission d’arriver. La journaliste, la voix étranglée, murmura :
— Qu’est-ce que tu attends ? Filme ! C’est énorme, il nous le faut.
Mais le technicien restait bloqué, comme une marionnette aux fils brutalement sectionnés. La journaliste reprit le contrôle de la scène et saisit l’appareil.
— Paul Brichet… qu’est-ce qui se passe ?
— Maintenant, c’est moi qui pose les questions, répondit-il, puis son regard glissant vers l’homme : Et toi, jusqu’où irais-tu pour un ticket gagnant ?
Il leva l’arme, sans intention réelle, juste pour mesurer la peur qui se lisait dans leurs yeux.
— C’est pas ce que je voulais dire, bégaya le caméraman. Je suis désolé. Oublions tout.
— Ne le sois pas. Tu veux ta part du gâteau, c’est normal. C’est humain. Et moi, je suis d’humeur généreuse.
Il tapota le canon contre sa tempe.
— Alors je te propose un jeu : une balle, un ticket. Deux balles, deux tickets… et ainsi de suite. Ça te va ?
La journaliste, livide, gardait la caméra braquée. Sa voix devint un souffle :
— Mesdames et messieurs, ici Canal 12, la situation est dantesque… ne zappez surtout pas ! Paul, imperturbable, continua :
— Pour te prouver ma bonne foi, je commence. Évidemment, si je perds tu gagnes par forfait de l’adversaire. À toi le tiroir, les millions, la légende.
Paul leur adressa un large sourire tout en ouvrant le barillet. Il retira les six balles et les aligna soigneusement à ses pieds, comme les pions d’un jeu interdit.
Le barillet tourna à vide, dans un cliquetis presque apaisant.
Il choisit ensuite une munition, la glissa à l’intérieur et referma d’un geste sec. Il écrasa enfin le canon contre son crâne.
Pressa la détente.
Le vide fit plus de bruit que le coup. En face, personne n’osa respirer. Paul manifesta à peine un frémissement des sourcils, un soupir qui n’alla pas jusqu’au bout. Puis, avec une douceur et une lenteur gracieuse qui n’appartenaient en rien à la situation, il tendit l’arme au caméraman.
— Et là, j’imagine la tempête dans ta tête… Tu te dis : À quoi bon tout ça ? Est-ce que j’ai vraiment besoin de ce fric ?
Il inclina le visage, presque compatissant et ajouta :
— Et en même temps, le fric de toute une vie est là. Il t’attend... Alors, on se décide ? La journaliste, haletante, reprit son micro :
— Mesdames, Messieurs… c’est irrespirable. Un véritable dilemme : l’opulence ou la tombe ?
Le caméraman présenta sa main. Il la fixa un instant, surpris d’y trouver une stabilité presque insolente… en contraste total avec son visage, vidé de toute mélanine, cireux, blême comme un mur de cave. Ce ne fut qu’au moment où ses doigts se refermèrent sur l’arme que la déflagration intérieure le rattrapa : sa main se mit à trembler, infime d’abord, puis comme une feuille tourmentée par une bourrasque. Il aurait pu inspirer profondément. Ou expirer longuement. S’il avait seulement pensé à respirer.
Il contempla le canon, l’avança vers sa tempe dans un geste trop ample, pour qu’il y crût réellement. Et pourtant, il pressa le métal contre sa peau…
… avant de pivoter brusquement l’arme vers Paul.
Un sourire un peu fou lui fendit le visage. Celui d’un homme à bout, piégé par une tension tellement extrême que la psychologie, la vraie, s’était évaporée depuis longtemps. Puis il tira.
Le chien claqua dans le vide, sec, sinistre. Il tira encore.
En face, Paul, drapé dans une tranquillité presque obscène, se contenta de compter comme un vieux magicien laissant un amateur découvrir, avec une humiliation patiente, qu’il n’a jamais compris les règles du tour.
— Une… deux…
L’autre pressa à nouveau la gâchette.
— Trois… Toujours rien, murmura Paul.
Le cadre de la caméra recommença à trembler. La journaliste lâcha son poste, surgit dans le champ, les yeux exorbités, la rage serrée dans la gorge :
— Mais t’es complètement débile ! Tu veux finir en taule ?!
L’air revint enfin dans les poumons du caméraman. Il respira, bruyamment, presque en hoquetant. Une seconde de lucidité, fragile. Juste assez pour que son corps commence à se détendre, pour que l’illusion de contrôle se réinstalle dans ses épaules, dans sa mâchoire. C’est précisément là que tout céda.
La journaliste lui arracha le revolver :
— Si t’as pas les couilles… moi je les ai.
Elle ouvrit le barillet, confirma d’un coup d’œil la présence d’une cartouche.
— Une balle, un coup, un ticket ?
Paul répondit d’un bref mouvement du menton, une lassitude logée dans le regard. Elle fit tourner le barillet d’un geste trop sûr, pour quelqu’un qui n’a jamais touché une arme. Referma. Leva la main, prête à embrasser sa propre roulette sans le moindre frisson. Le caméraman, soudain piqué, intervint :
— Donne ! C’est à moi.
— T’avais ton tour. Tu l’as laissé filer. Et franchement, ce fric… tu le mérites pas, siffla-t elle.
Quelque chose se déchira en lui. Ses yeux prirent la fixité d’un animal qu’on prive de son dû.
— Reste derrière ton micro, grogna-t-il en tentant de lui arracher l’arme. La phrase la fit vriller à son tour. Ils s’agrippèrent, se tirèrent, se heurtèrent, le pistolet coincé entre eux comme un morceau de viande disputé par deux bêtes affamées. Paul savourait. Une lueur incendiaire s’alluma dans ses yeux. Il colla son visage à l’objectif, gros plan :
— Là, chers spectateurs, c’est popcorn. Que le spectacle commence.
D’un bond, il happa la caméra pour reprendre le contrôle de son propre show, et la braqua plein cadre sur l’empoignade. Devant l’objectif, ils n’étaient plus adultes : deux gamins crasseux dans une cour de récré, se battant pour l’objet du désir comme si le monde en dépendait. Ils roulèrent au sol, c’était sale. Ignoble. Dérisoire. Parfait.
Un coup partit. Étouffé dans un amas de chair.
La journaliste finit par se relever, les mains plaquées sur la bouche, face au corps mollement étalé du caméraman. Le sang colorait son abdomen.
Elle recula, plus vraiment maîtresse de son corps, son pied glissa sur un pot de yaourt renversé. Ses jambes se dérobèrent, elle chancela. Si la caméra avait pu, à cet instant, saisir l’expression de son regard vidé de tout, suppliant Dieu ou l’univers de lui tendre un filet. Sans doute que l’un et l’autre voyaient l’idée… mais n’en avaient rien à foutre. Une fraction de seconde s’écoula. Assez pour que sa nuque heurte l’accoudoir du canapé. Un bruit mat, qui interdisait tout retour. Puis le silence. Un silence qui n’appartenait à personne, sauf à la caméra, infatigable témoin, diffusant le chaos imbécile de ces deux corps étendus tels des jouets brisés.
Paul réinstalla la caméra sur son pied et reprit place sur le canapé, comme au début de l’interview. Il se recoiffa avec une application inhabituelle, puis, d’une voix à la fois fatale et dubitative, il déclara :
— Ici Paul Brichet pour Canal 12. Alors là, mesdames, messieurs, on peut dire qu’ils ont vraiment tué le suspense. Voilà, c’est ça, le vrai hasard : il choisit toujours les perdants.
Un salon vidé de toute âme. Un canapé gris, une chaise orpheline, un buffet sans grâce, une lampe nue qui hésitait à éclairer : tout respirait le provisoire, le négligé ou le manque de goût. Sur une table basse s’alignaient un micro, un carnet et une bouteille d’eau. Et puis ce silence blanc, suspendu, qui semblait attendre qu’on appuie sur Rec. Accroupie devant le matériel, une jeune femme s’affairait. Elle avait des épaules frêles, un peu rentrées, et des yeux noirs, serrés comme deux grains de café. Dans leur reflet vibrait déjà la nervosité du percolateur. Elle avait cette tension des perfectionnistes, prête à servir leur premier expresso au monde entier, quitte à s’y brûler les doigts.
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= commentaires =
J'ai adoré ce texte, mais vraiment quoi.
Moi aussi!
Sympa. Surtout après la purge précédente..j'ai bien aimé le personnage de Paul, très "brut" dans ses gestes et ses paroles, très identifiable et réussi. La nouvelle reste un peu longue et sessoufle sur la fin à mon sens, alors que ça partait plutôt très bien, elle ne tient pas tout a fait la distance.
Pour chipoter j'ai tiqué quand Paul arme le pistolet, il fait d'abord tourner le barillet, puis met une balle, et le referme. A chaque fois que j'ai joué a la roulette russe, y compris celle qui a emporté mon lobe pré-frontal, je mettais la balle d'abord et je faisait tourner le barillet ensuite. Il m'a toujours semble que c'était plus marrant dans cet ordre là.
Il y a quelque chose dans cette excellente histoire qui m'a fait penser au bouquin de Sarkozy en prison. On ne saurait trop recommander "Le jounal d'un prisonnier" à Cuddle qui semble prendre son pied avec les yahourts. Après tout chacun ses Kinks. Sinon, l'histoire pourrait être une sorte d'interprétation théatrale de "C'est arrivé près de chez vous" où on suit une équipe de tournage qui suit un personnage amoral et finit par devenir complice, puis victime de la violence qu’elle filme. Le personnage principal avec son détachement, ses blagues à la con et cynisme me fait beaucoup penser à Benoît Poelvoorde dans ce film. Sinon la chance de Paul n'est pas du tout fantaisiste. Elle colle parfaitement avec la théorie des multivers de Hugh Everett où chaque événement quantique donne naissance à une bifurcation de l'univers. Il existerait donc bien un univers tout-gagnant d'après cette théorie, non seulement pour Paul comme pour chacun d'entre nous. D'après cette même théorie, si on fait un petit recensement dans tous les mondes parallèles, on constaterait que l'ensemble de l'univers est contenu dans le cul de René.
J'aime bien le personnage de Paul, sorte de Gontran Bonheur noir.
C'est suffisamment bien écrit pour que j'ai eu envie de savoir ce qui allait se passer, même si on comprend assez vite.
Il y avait toutefois plusieurs possibilités... c'est du moins ce que l'on peut penser, mais la fin en fait douter.
Je regrette juste que le caméraman ne savait pas faire de zooms (mais c'est peut-être volontaire, pour suggérer que ce n'est pas un vrai caméraman, peut-être un intérimaire ponctuel qui effectivement pense être confronté à "la chance de sa vie".
Après le texte allie une profonde philosophie à un fait banal qui se résume ainsi : "l'argent ne fait pas le bonheur".
Tout le mérite du texte est d'avoir mis en scène, de façon assez originale, cette maxime entendue, et parfois considérée comme hypocrite ou douteuse.
Et accessoirement, on a aussi là une discrète critique de la téléréalité...
A l'arrivée, nous avons là un texte plausible et d'un niveau acceptable.
Ça veut donc dire que quelque part dans le cul de René il y a des tickets gagnants du loto. CQFD
> Nino : confidence pour confidence, le coup du barillet m'a fait tiquer aussi, et j'ai pensé à une faute de montage de séquence... (erreur de l'auteur... ou la caméra n'a pas montrer ce qui s'est vraiment passé (il y a eu une coupure, puis une reprise avec un enchaînement mal fait) ?).
> LpC : tu ne savais pas encore que mon cul est un trou noir ?
Sinon, "Le syndrome du Trèfle aux 4 parfums" aurait pu être un super titre pour un TDM, une sombre histoire de déchirure anale après un banal usage de papier toilette. Je jette l'idée au cas où quelqu'un souhaite creuser le concept et obtenir un prix Goncourt.
Il y a aussi au moins un univers où René, comme dans la blague sur Johnny Hallyday de Gérard Darmon, chie des Bounty.
Et aussi au moins un univers où René chie Johnny Hallyday sodomisant Gérard Darmon avec un pack de Bounty x50 format maxi familial. Mais si je continue à donner des exemples, je vais finir involontairement par spoiler un épisode de Rick et Morty.
Un bon texte du samedi soir. Écriture efficace, sans trop de chichis même si la métaphore filée du café au début n'était pas forcément un bon présage. Finalement, la curiosité est bien piquée, les personnages prennent vite consistance, et ça vrille comme il faut. Peut-être la clôture manque d'un petit je-ne-sais-quoi, mais c'est pour chipoter. Ça fait du bien après tous ces TDM.
Chouette illustration au passage
J'avoue que la succession de TDM était une mauvaise idée et c'était mon idée. Je m'en excuse auprès de notre lectorat chéri. Vous pouvez me lyncher à coups de point de pute. Je le mérite amplement.
Ben vu qu'à l'origine, ça s'appelle "Semaine TDM" et qu'on faisait un tir groupé, ce n'est pas ton idée. En fait, c'est le traitement à peu près à l'identique du thème que j'ai proposé qui donne l'impression d'un concert de Jean-Michel Jarre donc tout est ma faute donc lapidez-moi les couilles avec des tessons de verre et offrez plutôt des yaourts à Cuddle.
Ah mais non ! On va pas s'excuser non plus... C'est qu'un mauvais moment à passer. J'allais dire une p'tite pipe et ça repart mais Cuddle ça marcherais pas. Enfin si mais... Ohlala non mais bon juste pour dire que finalement une semaine texte de merde qui fait chier presque tout le monde, en soi, ça veut dire qu'elle est réussie, non ?