LA ZONE -

Rasoir d’âmes

Le 20/01/2026
par Cédric Blondelot
[illustration] Le salon de coiffure n’était pas bien grand. La rue non plus. Une de ces rues étroites, faites pour les gens qui aiment se perdre et s’énerver.
Le soleil y passait l’été, quand il daignait s’aligner comme il faut, bien droit dans le ciel.
Le reste du temps, surtout l’hiver, c’était rideau.Le mur d’en face, grosse paroi de béton sans imagination, posait sa chape et verrouillait la lumière.Un hiver nucléaire à l’échelle locale.
Ce matin-là, justement, on était en plein dedans.Un de ces jours où tout s’écrit à l’encre délavée, où chaque nuance se négocie entre le blanc sale et le gris rancunier. Le genre de journée où même les pigeons se rêvent en marmottes.
Irène préparait son thé aux agrumes, rituel sacré pour coloriser son Hiroshima Day, comme elle le soulignait sans aucune forme d'humour. Irène n’avait pas d’humour. Évidemment, le seul fait de le mentionner déclenchait autour d’elle une vague de rires suicidaires qu’elle éteignait comme on frotte un clope contre une pierre. Quant aux blagues des autres, elle saluait l’intention. Ça s’arrêtait là.
À 55 ans passés, elle assumait ses humeurs et le fait de laisser infuser ses décoctions beaucoup trop longtemps, au grand dam de ceux qui avaient encore des papilles sensibles.
Elle pourrait disserter des heures sur les détails de préparation : le degré précis de l’eau, le choix des zestes, la qualité des feuilles, l’importance de ne pas presser le sachet comme un barbare. Mais surtout, la patience. Laisser le breuvage cheminer jusqu’à cette lisière d’amertume où seuls les initiés s’aventurent. Les autres, ceux qui grimacent à la première gorgée, Irène les classait dans la catégorie des sucreurs précoces. Incurables.
Mais la vraie particularité du salon n’était pas là.
Non, ici, il y avait une combine. Plus qu’une rumeur, une vérité, qui s’était propagée bouche-à-oreille. Dans ce salon, on pouvait se faire couper les cheveux gratuitement à une seule condition : changer quelque chose dans sa vie.
Gratis, ça attire toujours. Mais pour Irène ce qui importait, c’était le geste. Le symbole. Un acte simple pour basculer d’un avant vers un après. On l’appelait parfois la dépollueuse. La coupe devenait un exorcisme silencieux. Trancher ce qui poussait de travers. Ou ce qu’on avait trop longtemps retenu.
L’idée avait germé dix ans plus tôt. Depuis, à raison de deux ou trois coupes spéciales par semaine, Irène avait vu défiler des centaines de têtes, de cassures, des échoués, des tentatives de nouveau départ. Elle parlait rarement d’elle. Parfois, quelqu’un
l’interrogeait au sujet de la cicatrice sur sa main droite. Alors elle répondait. Pas toute l’histoire. Juste assez pour briser le silence.
Sans doute lui arrivait-il de se faire berner. De couper gratos des petits malins, des curieux qui profitaient de l’aubaine. Mais ça ne l’offusquait pas plus que ça. Elle se disait qu’à force de répéter qu’on veut changer, même pour de faux, on finit par y croire.L’inconscient, ce gros farceur, se charge du reste.Et puis les planètes qu’on invoque sur un air de pipo, elles aussi, elles écoutent.
Les mensonges réorganisent les choses à leur manière. Quant à savoir où ils mènent… ce n’était pas son problème.
Ce jour-là, quand la jeune femme poussa la porte, Irène sut tout de suite qu’elle n’allait pas s’installer au bac pour une formule shampoing-coupe-brushing à 38 euros.
Trentaine. Visage inconnu. Lèvres blêmes. Gestes incertains.
- C’est pour un nouveau départ ? glissa Irène.
La jeune femme hocha la tête.
- D’accord, asseyez-vous.
La maison d’arrêt se situait de l’autre côté du mur… Cette femme en sortait peut-être : pour une visite ou un séjour de dix ans ? La présomption aurait fait craquer plus d’un bavard, mais Irène n’insistait jamais sur les raisons d’une dépollution de tête. Elle avait son propre rituel : elle demandait juste le prénom. Rien de plus. Un prénom suffisait à se fabriquer une image. Pour le reste, les événements passés, les vrais, ses ciseaux finissaient toujours par lui souffler l’essentiel.
La cliente dit qu’elle s’appelait Marie. D’un air flou, comme si elle-même n’y croyait pas.Un prénom refuge, dressé comme une pancarte : circulez, y a rien à voir. Elle aurait pu dire Nathalie ou Stéphanie, mais non, Marie, c’était le Graal, la Rolls des emprunts.
Marie, quoi ! Sainte Marie, Mère de Dieu, bordel de merde ! Celui qui doute de son identité n’a qu’à aller se faire rôtir en enfer. Irène, elle, n’en doutait pas un peu. Elle en doutait beaucoup.Et l’enfer, elle s’en faisait des bigoudis. Enfin, à deux ou trois détails près.
La cape se posa sur ses épaules et Marie passa au bac. Ici, pas de petites mains pour déléguer. Irène s’occupait de tout.C’est pendant le shampoing que la vraie rencontre avait lieu. Tout commençait là, sous l’eau tiède. La cartographie intime du crâne. La pulpe des doigts qui en explorait les reliefs, les bosses, les creux, les cicatrices devinées sous la mousse.
Les cheveux de Marie étaient fins, châtain terne, d’un marronnasse égaré au milieu du dos, gorgés d’un shampoing de bas étage. Irène le sentait à la fibre rêche, ce frottement cheap sous l’ongle. Les longueurs manquaient de densité, de ressort et les pointes, fourchues à l’agonie, imploraient la délivrance. Mais l’implantation était belle, vivace à la racine, comme si malgré tout, ça voulait repousser droit.
Marie s’installa ensuite dans le fauteuil face au grand miroir mural. Avant toute chose, Irène lui servit une tasse de thé. Pour réchauffer les nerfs. Puis elle guetta. Une, deux, trois gorgées. Pas une grimace. Au contraire, un tressaillement de plaisir vint jouer au coin des lèvres. Ça commençait plutôt bien. N’ayant donné aucune consigne pour la coupe. Irène lui lança :- Vous me faites confiance ?Marie leva les yeux. Un regard droit, presque brutal, qui suffisait.Une amitié scellée sur le vif. Un pacte de frangines.
Irène sentait ce crâne qui pesait dans sa main. Elle savait déjà qu’il y avait quelque chose à révéler, qu’une fois débarrassée de ce qui pendouillait lamentablement, Marie en ressortirait épurée.
Elle prit ses ciseaux, mais pas n’importe lesquels. Ceux qu’elle n’utilisait que pour les "recommencements". Ils étaient d’un acier autre, forgé dans un alliage dont elle ignorait tout, sauf qu’ils coupaient comme un katana. Elle les fit jouer dans sa main. Mais ce n’était pas leur tranchant qui comptait. Ces deux fines lames devinaient ce que les mots taisaient. Elles sentaient dans la matière capillaire les angoisses enkystées, les fautes qu’on traîne comme des boulets, les douleurs bien cachées sous les racines.
À force d’usage, Irène en connaissait leur langage. Elle avait appris à lire dans la résistance d’une mèche jusqu’à établir une graduation secrète.
Juste les pointes : petites disputes ordinaires, conflit au travail, charge mentale, besoin d’air frais. Cinq centimètres : rupture amoureuse, envie de se remettre à zéro.
Encore dessous : un deuil.
Plus le carré était franc, plus les plaies étaient propres.
Dans le cas contraire, il fallait continuer. Et tailler encore. Sous la nuque : violences tues, coups reçus.Jusqu’aux tempes : l’effondrement, tentatives d’effacement.
Et puis il y avait les coupes qui n’en finissaient pas, où le cheveu ne voulait jamais céder. C’était plus rare, mais il arrivait qu’aucune racine ne soit saine. Là, c’était plus noir. Ça menait irrémédiablement à la peau nue : homicides volontaires, préméditations, meurtres.
Irène priait toujours pour ne pas en arriver là.
Au début, elle coupa doucement, les longueurs mortes, les évidences. Marie ne dit rien.
Puis les ciseaux freinèrent. Ils crissèrent presque. Irène sentit la tension. Les mèches étaient plus raides, récalcitrantes. La kératine refusait de céder. Comme une mémoire accrochée au niveau du cou. Elle tenta un angle différent, ça bloqua encore.
Irène se voulut rassurante et posa une main sur l’épaule de Marie.
Celle-ci resta droite. Muette. Mais sous la cape noire, ses poings se serraient.
Un cran de plus.
Les peurs, les rancunes emmêlées, accrochées jusque dans la fibre.
Irène n'accéléra pas. Elle coupa. Lentement. Méthodiquement. Chaque centimètre tombé ressemblait à un petit adieu. Elle cherchait la zone saine, celle où l’âme pouvait respirer. Elle suppliait intérieurement pour que le visage de cette fille garde ses contours, pour qu’il reste quelque chose sur quoi s’appuyer.
Et puis, elle le trouva.Un carré net, au milieu de l’oreille. Là, les cheveux cédaient facilement.Pas de frange pour retenir l’ancien monde. Ici, c’était propre.
Irène relâcha un souffle, léger, mais suffisant pour desserrer sa poitrine, tout en peaufinant ses gestes au son du froissement des mèches glissant sur la blouse.Et quand la dernière tomba, la cliente éclata en sanglots sans s’y attendre elle-même.
Irène souffla ensuite les petits cheveux. Ni facture ni sermon. Juste le miroir et la possibilité d’y croire.
Le regard de Marie cessa de trembler. Sur le pas de la porte, elle s’arrêta, essuya ses joues d’un revers de main et souffla d’une voix cassée :
- Merci.
Irène lui rendit son sourire naissant. Ça, elle savait faire. Et à la différence de son thé, plus il infusait, plus il se faisait léger, plus il apaisait. Puis Marie sortit. Libre ou vidée, elle ne savait pas encore.
Irène la regarda s’éloigner un instant à travers la vitre et la routine reprit.
Les ciseaux reposaient sur la table, essoufflés.
Elle rangea son petit miroir, celui qu’elle avait tendu pour vérifier la nuque. Celui qu’une femme lui avait offert, dans une autre pièce, le jour où, à sa propre sortie, elle avait eu besoin d’une coupe.
Le balai se mit à rassembler les cheveux au sol.Le geste obéissait à un code ancien, à mi-chemin entre soin et sortilège.
Dans le grand miroir du mur, Irène s’observa sous la lumière grise du matin.
Elle ne portait pas de cheveux. Son crâne était lisse, intégralement.
Depuis longtemps. Mais ce n’était pas triste.
Irène coupait pour que les autres gardent encore quelque chose.

= commentaires =

René de Cessandre

Pute : -77
    le 19/01/2026 à 20:54:53
Un texte qu'on pourrait croire tiré par les cheveux, mais il n'en est rien, à moins de couper les cheveux en quatre. Au contraire, sans cheveu sur la langue, on peut dire qu'il est à un cheveu de la perfection.

On peut en effet saluer en l'auteur l'inventeur de la "capillaromancie" qui me semble promise à un bel avenir.

Sinn je le soupçonne d'avoir écrit ce texte en discret hommage à C. M. Punk, catcheur qui voulait "shaver" ("chauver") ses adversaires en leur rasant le crâne.

Un texte et une fin à couper... le souffle !
Lapinchien

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Pute : 278
à mort
    le 19/01/2026 à 21:12:19
lol. René à bouffé du Rowan Atkinson sauce Raymond Devos au dîner. Bonjour, l'indigestion.
Nino St Félix

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Pute : 120
    le 19/01/2026 à 21:12:22
Je pense que ce texte gagnerait en volume s'il était repris en cut-up.
Mais c'est mon avis, sans doute un peu trop tranché.
Nino St Félix

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Pute : 120
    le 19/01/2026 à 21:12:54
Moi j'ai eu de la gelée de Benny Hill (avec sauce Laurent Ruquier)
Nino St Félix

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Pute : 120
    le 19/01/2026 à 21:27:37
Sinon c'est un bon petit texte, qui manque d'un zest de zonisme pour être plus choquantmarrant mais déja bien écrit et qui s'écoute pas trop ronronner. Même si j'ai pas compris la fin. Car trop teubé.
ça me fait penser aux "Freudenabteilung" d'une manière un peu tordue (c'est d'avoir parlé de nazis sur mon propre texte je suppose). Bref ça se lit bien, c'est pas le texte du siècle mais c'est efficace et sympa.
Et la présentation faite main ! ouiiiii (smiley coeur)
Nino St Félix

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Pute : 120
    le 19/01/2026 à 21:32:00
bordel et en me relisant je lit "sionisme" à la place de "zonisme". Il est temps de presser le bouton pause.
Lapinchien

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Pute : 278
à mort
    le 19/01/2026 à 21:34:04
C'est la faute au "Mèche alors !" de Cuddle si les commentaires sont partis en cacahuète en mode Grosses Têtes. huhu "Madame Belle paire de Loches !" huhu "Bonne réponse de l'amiral !"
Lapinchien

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Pute : 278
à mort
    le 19/01/2026 à 21:51:11
Ce texte est probablement assez proche des 10 minutes d'interventions télévisuelles de Fabrice Luchini s'il racontait l'anecdote derrière l'expression "Demain, on rase gratis !". C'est très littéraire, trop littéraire, post combustion littéraire, au delà de la barrière de Plank littéraire, supraluminiquement littéraire. Mais au final on ne retient pas grand chose hormis la performance égotique. Cependant j'ai vraiment bien aimé. Sans doute un plaisir coupable.
Nino St Félix

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Pute : 120
    le 19/01/2026 à 22:21:05
On av u plus verbeux / littéraire je trouve. Mais je te rejoins et je suis sur que si le texte était lu par Fabrice Luchini ça serait tout à fait truculent déconcertant. Sans doute d'ailleurs que ça pourrait être fait avec une IA.
Lapinchien

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Pute : 278
à mort
    le 19/01/2026 à 22:27:27
Je faisais surtout référence au fait qu'avant sa carrière d'acteur, il était garçon coiffeur.
1000i

Pute : 13
    le 19/01/2026 à 22:34:19
Joli texte, qui a touché le travailleur social qui sommeille en moi :D
Je ne sais pas bien expliquer pourquoi mais je trouve la première partie (la présentation d'Irène et de son salon) plus réussie que la seconde (la coupe).
Ah si, je sais, j'avais envie de "plus de récit" autour de la coupe de Marie.
Mais n'empêche, j'ai pris plaisir à lire, merci :)
Nino St Félix

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Pute : 120
    le 19/01/2026 à 22:39:14
@LPC ouap j'avais la ref pour une fois :-)
René de Cessandre

Pute : -77
    le 19/01/2026 à 22:52:53
Ce texte est plus profond qu'il n'en a l'air.
Cédric me pardonnera, mais j'aime bien l'esprit déconne de La Zone, et son texte s'y prêtait, même si sous la couche déconne elle-même, comme dans les légendes, il y a un fond de vérité.
Mais plus sérieusement, la caractériologie capillaire m'a impressionnée. J'ai noté le soin de la recherche de concordance entre la psychologie et la "coupe de cheveux" (dans les deux sens du termes) sur lesquels joue subliminalement l'auteur, qui m'a fait penser au texte de Nino où il met en correspondance des épreuves de téléréalité démentielles avec des faits de psychopédagogie.
Le texte de Cédric n'est pas seulement fictionnel, ni farcesque, comme on pourrait le croire et le catégoriser un peu hâtivement, même s'il est traité dans un registre proche.
Il m'a touché, car pour moi aussi les cheveux sont un langage, et je peux y lire beaucoup de choses (comme la frustration, l'ouverture d'esprit, l'image de soi, la sensibilité artistique, etc...).
Je pense deviner que Cédric est dans la réalité également sensible à ces indices.
Donc bravo pour son message passé sous une forme simple, presque ludique.

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