Croustiouf mesurait deux mètres dix. Ce n’était pas son plus grand exploit. Non, son obsession à lui, c’était un pet. Pas n’importe lequel : un pet suffisamment long pour graver son nom dans le Guinness World Records. Le record actuel, il l’apprit en consultant fébrilement un forum douteux intitulé Flatulences et Patrimoine, était de 59 secondes.
Cinquante-neuf secondes. « J’ai déjà tenu plus longtemps que ça avec mon souffle en apnée, alors pourquoi pas avec mon cul ? » se dit-il, les yeux plissés comme si une révélation venait de lui traverser l’esprit.
Le soir même, il s’installa sur son canapé, jambes écartées, prêt à tenter l’expérience. Après trois haricots et une canette de bière, il lâcha une première tentative : 12 secondes. Pas mal. Il chronométra avec l’appli « Minuteur » de son téléphone, calée à côté de sa cuisse. Au bout du bruit, il nota scrupuleusement : « 12 secondes, tonalité stable, petit couac final ».
Le lendemain, il s’imposa un entraînement strict. Au petit-déjeuner : choux de Bruxelles. Au déjeuner : omelette aux oignons. Au dîner : soupe de pois cassés. Le voisin de palier, qui passait devant sa porte, crut d’abord qu’il y avait des travaux de perceuse à l’intérieur. Mais non : c’était juste Croustiouf qui répétait.
Au bout d’une semaine, il atteignit les 34 secondes. Pour fêter ça, il s’offrit un coussin anti-transpirant, car la position de « pet d’endurance » exigeait une assise ferme et stable. Un jour, il eut même l’idée d’aller courir en montée pour « booster ses poumons intestinaux” ». Les passants, eux, n’avaient pas vraiment compris pourquoi ce grand gaillard s’arrêtait tous les deux kilomètres pour se pencher légèrement en arrière et prendre des notes.
Mais rien n’y faisait : bloqué à 47 secondes. Toujours ce petit « bloup » disgracieux qui cassait le rythme avant la minute. Frustré, Croustiouf alla jusqu’à consulter un gastro-entérologue :
— Docteur, pensez-vous qu’un entraînement ciblé du sphincter puisse me faire gagner ces 12 secondes manquantes ?
— Monsieur… vous êtes au courant qu’il y a d’autres manières d’occuper sa vie ?
— Oui. Mais pas aujourd’hui.
La quête continua. Il installa un micro professionnel relié à son ordinateur pour analyser la régularité de la vibration. Il traça des graphiques. Il fit des « simulations » en position accroupie. Il commença même à envisager de contacter le Guinness Book, mais n’osait pas encore, de peur qu’on lui demande une vidéo.
Un soir, après un chili particulièrement chargé, il sentit que c’était le moment. Téléphone en main, chronomètre prêt, jambes écartées… Le bruit partit, continu, grave, comme un moteur diesel au ralenti. À 45 secondes, il commença à trembler. À 50, il était rouge comme une tomate. À 58,9, il fit une grimace d’agonie… et s’arrêta.
58,9 secondes. Il avait raté.
Il s’effondra sur le canapé, en sueur. Puis, avec un sérieux absurde, il nota dans son carnet : “Nouvelle tentative demain. Objectif : hydratation accrue.”
Croustiouf savait qu’il n’était plus qu’à un souffle - ou plutôt un pet - de l’éternité.
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Journal d’entraînement - Croustiouf, aspirant recordman du pet long
(Objectif : dépasser 59 secondes)
Jour 1 - Bilan de départ
- Durée max : 12 sec.
- Alimentation : reste de cassoulet.
- Observations : bonne motivation, mais tendance à s’éparpiller dans les aigus.
- Action corrective : augmenter la consistance sonore.
Jour 4 - Progression
- Durée : 27 sec.
- Méthode : position assise sur canapé, tronc légèrement penché.
- Difficultés : le voisin du dessus a frappé au sol avec un balai.
Réponse de Croustiouf : faire semblant de passer l’aspirateur pour brouiller les pistes.
Jour 7 - Stagnation
- Durée : 34 sec.
- Programme alimentaire : choux farcis matin et soir.
- Incident : petit accident de trajectoire (tache indélébile sur le coussin).
- Réflexion : investir dans une housse lavable.
Jour 10 - Découverte technique
- Durée : 41 sec.
- Nouvelle approche : fractionner l’effort en micro-contractions du sphincter, type « interval training ».
- Résultat : vibration plus régulière, son comparable à une tondeuse à gazon.
- Récompense : une bière tiède.
Jour 13 - Consultation médicale
- Durée : 47 sec.
- Observations du médecin : « arrêtez immédiatement ».
Réaction de Croustiouf : acheter un stéthoscope pour s’auto-diagnostiquer.
- Note perso : le gastro ne croit pas en moi, mais moi si.
Jour 18 - Première tentative sérieuse
- Durée : 53 sec.
- Environnement : silence total, chronomètre posé sur table basse.
- Incident : sonnerie du téléphone à 51 sec, perte de concentration.
- État émotionnel : colère, insultes au service téléphonique de démarchage.
Jour 21 - Méthode scientifique
- Durée : 56 sec.
- Matériel : micro branché à Audacity, courbe spectrogramme.
- Analyse : variation d’intensité entre 40 et 45 sec → corriger alimentation.
- Menu du jour : soupe de pois chiches.
Jour 25 - Tentative quasi-record
- Durée : 58,9 sec.
- Sensations : sueur abondante, jambes qui tremblent, lèvres pincées d’effort.
- Résultat : explosion brutale suivie d’un silence de mort.
- Conclusion : presque, mais pas encore.
Jour 30 - Motivation extrême
Citation inspirante notée par Croustiouf dans son carnet :
« Ce n’est pas la longueur du pet qui compte, mais la persévérance entre deux pets. »
- Objectif : tenir la minute.
- Dernière note avant d’éteindre la lumière : « Demain, je fais l’Histoire. »
Jour 31 - La tentative du siècle
- Réveil 6h00. Petit-déjeuner stratégique : smoothie aux lentilles, deux œufs durs et un bol de choux de Bruxelles réchauffés.
- Hydratation maximale : 1,5 litre d’eau gazeuse.
- Échauffement : 20 minutes de respiration ventrale, assis en tailleur.
Préparation du terrain :
- Canapé recouvert d’une serviette propre.
- Téléphone sur trépied, caméra activée.
- Chronomètre lancé en main gauche.
- Fenêtres fermées, rideaux tirés : aucun témoin.
Déroulé : Il s’assoit, ferme les yeux. Silence. Puis un premier souffle grave résonne, bas et constant. Le chrono s’affiche : 5 sec… 15 sec… 30 sec…
À 45 sec, une goutte de sueur lui coule dans le cou. Il serre les dents, pousse doucement, la vibration continue, régulière comme un moteur diesel bien huilé.
50 sec. 55 sec.
Son ventre tremble, il retient son souffle comme s’il soulevait une barre de muscu invisible.
58 sec… 58,5… 59… 60.
Il explose de joie sans même arrêter le chrono : 61, 62… puis un dernier « plop » discret met fin à l’exploit.
Résultat officiel de son carnet :
- Durée : 62 sec.
- Statut : Nouveau record personnel et mondial (non homologué).
- État : jambes tétanisées, fierté infinie.
Croustiouf reste immobile un moment, haletant, un sourire idiot accroché au visage.
Il le sait : personne n’a vu, personne ne l’a entendu… mais lui, il a conquis l’éternité.
Épilogue - La quête de reconnaissance
Le lendemain de sa performance héroïque, Croustiouf envoya un mail au Guinness World Records.
Objet : « Nouvelle performance - Flatulence la plus longue : 62 secondes. »
Pièce jointe : une vidéo floue où on le voyait assis, rouge tomate, chronomètre en main, le tout ponctué d’un bourdonnement sonore vaguement douteux.
Deux semaines plus tard, il reçut une réponse :
« Monsieur Croustiouf, merci pour votre soumission. Afin d’homologuer votre tentative, nous exigeons :
- une vidéo filmée en une seule prise, avec deux témoins assermentés,
- un micro certifié par un technicien du son indépendant,
- et la présence d’un huissier lors de la performance. »
Croustiouf relut la liste trois fois, bouche ouverte. Trouver un huissier prêt à chronométrer un pet de plus d’une minute ne faisait pas partie de ses plans.
Il tenta malgré tout. Il appela trois huissiers différents :
Le premier raccrocha immédiatement.
Le deuxième lui souhaita « bon courage » avant de rire aux éclats.
Le troisième demanda des frais exorbitants, qu’il ne pouvait pas payer.
Ne se décourageant pas, Croustiouf tenta le plan B : convaincre deux amis de servir de témoins. Mais ceux-ci refusèrent poliment (« On t’aime bien, mais pas à ce point-là… »).
Finalement, il posta la vidéo sur YouTube sous le titre :
« 62 SECONDES - RECORD DU MONDE DU PET (NON OFFICIEL) ».
La vidéo récolta :
- 37 vues, dont 15 par lui-même.
- 2 commentaires (« fake » et « respect mon frère »).
- Un signalement pour « contenu inapproprié ».
Assis sur son canapé, Croustiouf soupira. Il avait échoué à entrer dans les livres d’Histoire… mais pas dans le sien.
Sur son carnet, il écrivit en grosses lettres :
« J’ai pété 62 secondes. Personne ne me l’enlèvera jamais. »
Puis il se leva, se servit un verre d’eau pétillante, et sentit déjà… qu’une nouvelle tentative se préparait.
Jour 31 (soir)
Aujourd’hui, j’ai fait ce que peu d’hommes sur Terre peuvent revendiquer : j’ai tenu 62 secondes.
Soixante-deux secondes de vibration pure, continue, sans faille. J’ai traversé la douleur, j’ai bravé le ridicule, et j’ai trouvé au fond de moi une force insoupçonnée : la persévérance du sphincter.
Je repense à tous ces jours d’entraînement. Aux assiettes de choux englouties, aux regards méfiants des voisins, aux moments de solitude où je doutais de moi-même. Tout cela n’était pas vain.
Chaque gaz produit, chaque note prise dans ce carnet, chaque tentative ratée m’a mené à cette victoire.
Je n’ai pas de médaille. Pas de trophée. Pas de reconnaissance officielle. Mais j’ai quelque chose de plus grand : le savoir intime que j’ai battu le record du monde, ici, dans mon salon.
Un record invisible, mais gravé à jamais dans ma mémoire… et dans le canapé.
On me traitera de fou, d’obsédé ou de crétin. Mais qu’importe. Quand je fermerai les yeux ce soir, je saurai que j’ai fait trembler le silence de l’univers pendant une minute entière.
Et au fond… peut-être que c’est ça, la vraie gloire.
Quelques mois plus tard, Croustiouf découvrit que le record du pet le plus long au monde était en réalité de 2 minutes et 42 secondes.
Chronique officielle, exhaustive, authentique, profondément héroïque et sans précédent dans l’histoire des exploits humains, de la manière dont Croustiouf, homme très grand mais surtout très persévérant, géant discret amateur de choux en sauce, amateur de positions assises sur canapé, collectionneur de chronomètres et de notes absurdes, a défié la gravité, la bienséance, la logique, la patience des huissiers, la perplexité des voisins, l’entendement humain, le silence absolu de son salon et les lois non écrites de l’intestin, pour, après des semaines interminables d’entraînement intestinal ponctué de soupes de pois cassés, de smoothies aux lentilles, de haricots en quantités industrielles et de micro-contractions du sphincter dignes d’un athlète olympique, libérer de ses entrailles un souffle continu, ininterrompu et parfaitement chronométré de soixante-deux secondes, dépassant ainsi le record mondial de flatulence continue, accomplissant un exploit destiné à rester secret, invisible pour le monde mais gravé à jamais dans la mémoire de son canapé, dans celle de son carnet intime, et potentiellement dans l’histoire de l’humanité si jamais quelqu’un venait à le découvrir par un concours improbable de circonstances et d’inattendus hasards dignes des plus grands récits épiques. = ajouter un commentaire =
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= commentaires =
Superbe ôde à la persévérance, à l'exploit anonyme, aux besogneux sans soutien ni statut, au mythe prométhéen du dépassement de soi, aux perdants magnifiques.
Un texte inspirant qu'il faudrait absolument poster sur Linkedin pour éveiller nos champions du secteur tertiaire.
[[[[[[[Spoiler Alert]]]]] }}}}})}}}} La fin m'a fait chialer de rire[[[[[[[{{{{{Spoiler Alert]]]]]]]