On ne parle jamais du vide après l’opération.
Pas le vide existentiel, non. Celui-là, il est bruyant. Il pleure, il tweete, il fait des podcasts. Je parle du vide anatomique. Ce creux précis et tangible que laisse un organe une fois évacué. Moi, c’était l’utérus. Parti après une mauvaise chute sur un baffle de concert hardcore, pendant un set trop brutal du groupe « Placenta Bomb ».
Les médecins ont dit : « c’était ça ou la septicémie ».
J’ai dit : « très bien, virez-moi l’usine à déceptions ».
Et ils l’ont fait.
Quelques semaines plus tard, j’ai senti le vide. Pas symbolique. Physique. Une sorte de petit grenier abandonné, entre mon bassin et mes intestins. Un écho en moi. Une pièce vide.
Et moi, j’ai toujours eu horreur des pièces vides.
Alors j’ai décidé d’en faire une étagère.
Je suis allée chez Castorama avec une démarche un peu raide — la cicatrice me tirait encore. Au rayon « rangements modulables », j’ai trouvé l’inspiration : une étagère murale pivotante, charge maximale 8 kg, avec fixation intérieure invisible.
Je suis rentrée, j’ai bu deux verres de sirop à la codéine, et je me suis posée face au miroir.
J’ai mis un podcast d’ASMR pour me concentrer. Puis j’ai inséré les tiges filetées en inox par voie vaginale. J’ai vissé délicatement, jusqu’à ce que je sente le clic contre les os pelviens. C’est là que j’ai compris : ça tiendrait.
Ensuite, j’ai découpé des planchettes sur mesure. Bois flotté, patiné. J’ai collé des petites poignées en os de poulet blanchi. Esthétiquement, c’était discret. En position debout, les étagères se repliaient sur elles-mêmes. Mais assise, jambes ouvertes : elles se déployaient comme une armoire magique sortie d’un utérus de sorcière IKEA.
Premiers objets que j’y ai rangés :
- Un presse-ail rouillé (héritage de grand-mère, trop sentimental pour la cuisine).
- Un petit crâne de corbeau (trouvé sous un abri bus).
- Une figurine de bébé Jésus (souvenir d’un calendrier de l’Avent inversé).
- Une boîte en plastique contenant ma pilule, ma rage et deux dents de sagesse.
Je me sentais mieux. Comblée, presque. Le poids familier d’une existence pleine d’objets.
Parfois, quand j’étais seule, j’accrochais aussi une petite lampe à LED sous le clitoris. Lumière douce. Ambiance salon.
Une fois, j’ai même suspendu une plante verte — mais elle n’a pas tenu : trop d’humidité et pas assez de soleil dans l’entrejambe.
Les regards ont changé.
À la piscine, une petite fille a pointé ma cicatrice et a demandé :
« Maman, pourquoi la dame elle a une étagère dans la culotte ? »
J’ai répondu avec douceur :
« Parce que j’en avais marre de porter le vide. »
Depuis, j’anime des ateliers.
Je fais du conseil en installation intérieure corporelle.
Je travaille avec des anciennes femmes enceintes, des amputés volontaires, des personnes post-bariatriques.
Je revalorise les déchets humains. Je transforme les organes retirés en fonctions nouvelles. Bibliothèques-pulmonaires. Meubles-foie. Porte-manteaux-testiculaires.
Mon utérus est devenu un showroom.
Et quand on me demande :
« Pourquoi t’as fait ça ? »
Je réponds :
Parce que j’avais besoin de remettre des choses en moi. Mais cette fois, c’est moi qui décide quoi.
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= commentaires =
Je crois que Caz est en train de devenir mon auteur préféré de la zone. J'aimerais passer quelques vacances dans sa tête et danser avec elle.
Un super texte comme toujours.
Excellent !
J'aime beaucoup parce que ça concourt sur plusieurs tableaux ; c'est débile à souhaits et irréaliste au possible, tu peux le lire comme une grosse connerie zonarde si t'as envie, et ça te fait la journée ; mais c'est aussi un texte à protocole dans la grande tradition des textes à protocoles zonards (recettes, auto-opérations, procédés de Saint Con), avec toute l'inventivité délirante qu'il faut pour qu'on imagine et qu'on s'amuse à voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, comme si on était un gamin à côté d'un autre gamin qui joue avec lui à son jeu débile ET QUE JE FOUTRAIS UNE 2TAG7RE L0 EN VISSANT LA VIS B&é SUR LA PLANCHETTE f.
Mais par ailleurs, c'est aussi extrêmement sensible, je suis une sale petite chose fragile et c'est peut-être la raison pour laquelle je me fais cette remarque, mais je pense bien plutôt que c'est une particularité de l'écriture de Caz, y a des détails et des commentaires à demi masqués qui te retournent le ventre et te donnent envie de chialer tout à coup. J'aime beaucoup, ça.
Ca délire, ça joue, mais en même temps ça pense et ça te retourne.
ENCORE §
BONCHOUR §
1) Merci Caz. Ton texte est génial comme d'habitude.
2) Encore une fois, tu démontres que la nouvelle génération d'auteurs a su réinventer l'esprit de lazone.org , isolément de son coté, sans même en avoir entendu parler.
3) Cela prouve que les textes zonards sont comme une sorte de constante universelle qui émergent spontanément du néant quand la contemporanéité est trop chiatique et qu'il faut la dénoncer avec panache et une petite élégance "so british" de mes glaouis.
4) Ton idée de faire de ses orifices corporels des espaces de rangement devrait être soumise d'urgence à René, où qu'il se trouve à présent, par lettre recommandée pour qu'il aménage son rectum et y carre toutes ses idées conspirationistes et réactionnaires à la con même si c'est pas sûr que vu leur volume incommensurable, elles puissent rentrer toutes dedans, mais peut-être en les tassant bien avec un pied de biche qu'il pourrait utiliser ensuite pour fracturer la porte de sa connerie pour y pénétrer par effraction et faire le casse du siècle en antiquités oubliées ?
5) Faire de ses orifices internes des cabinets de curiosités devrait être un projet accessible à tous et financé par le ministère de la culture reléguant les fêtes de la musique et autres idées populistes et clientélistes de Jack Lang au néant conceptuel auxquels elles appartiennent.
6) Enfin le dispositif MaPrimeRenov' devrait bien entendu apporter une aide substantielle et un crédit d’impôt à tout à chacun en fonction de ses revenus pour réaliser ses aménagements visionnaires dans une ère où le prix du mètre carré explose dans le cadre d'opération de spéculation capitalistes sauvage où l'humain n'est plus au cœur des préoccupations des régulateurs corrompus.
7) Par ailleurs, on entre avec la chute drastique de la natalité dans une époque ou fatalement, il va falloir accueillir massivement des robots à la maison faisant chuter le coût du travail à 2 Euros de l'heure créant tout un tas de nouvelles opportunités de business qui n'était pas viable économiquement avant et un nouvel âge d'or faisant passer les 30 glorieuses pour une putain de période de famine au Darfour et alors il faudra trouver de l'espace pour accueillir tous ces androïdes dans nos chez nous trop petits et mal adaptés donc ton idée, Caz, est purement visionnaire et géniale pour cela aussi et mériterait qu'on t'offre un prix international de l'UNESCO que tu pourrais choisir à ta convenance.
J'ai rien à dire, c'est juste excellent.
Merci :)
C'est bien.
C'est féminin.
Comme d'hab'