LA ZONE -

Héraklès Navet au pensionnat des ombres

Le 04/04/2026
par Jean-Mitch
[illustration] Londres. Héraklès Navet, détective alcoolique au fond du trou, enquête sur le meurtre d'un professeur dans un pensionnat huppé. Derrière la respectabilité britannique se cache un réseau néo-nazi infiltrant l'élite. Pour résoudre l'affaire, Navet devra affronter les démons du passé... et les siens.

HÉRAKLÈS NAVET : LE PENSIONNAT DES OMBRES
L’homme se retourne et n’a pas le temps de voir son agresseur qu’il prend un premier coup dans l’abdomen. La lame s’enfonce de quinze centimètres, traversant les différentes couches de chairs, de muscles et de tendons, perforant même les cartilages présents dans cette zone, pour s’arrêter net dans le rein gauche, comme si un bouclier s’y était trouvé pour stopper le fer.
De douleur, le pauvre homme manque s’étouffer. Ses yeux se voilent. Il regarde sa blessure mais déjà le long couteau ressort pour s’enfoncer un peu plus haut, près de son cœur.
L’homme divague.
Avant de tomber dans la rue sous les coups de couteau, l’homme était assez grand, long et épais. Il marchait dans cette ruelle sombre sans aucune peur. C’était un homme sûr de lui et presque hautain. Port altier comme on dit, d’un prince. Il a quitté sa voiture, un van Volkswagen 1969 blanc crème garé le long du trottoir, et s’engageait dans la ruelle d’un pas alerte.
Il n’est pas plus nécessaire de lui faire croire qu’il survivra à l’attaque en règle qu’il est en train de subir.
Il ne comprend pas pourquoi on lui en veut ainsi, a-t-il le temps de penser. On en veut à son argent. Il porte machinalement sa main à sa poche pour en sortir son portefeuille mais il est trop tard, bien trop tard.
Ses agresseurs, au nombre de deux, sont deux ombres dans la nuit. Ils lui parlent. Ils lui expliquent pourquoi ils font ce qu’ils font. Mais l’homme n’entend rien. Il n’entend plus rien car il s’est évanoui, le pauvre homme.
Il s’éteint doucement, dans le creux de cette ruelle. L’un des deux tueurs prend sa tête, la tire en arrière et glisse la lame effilée le long du cou de l’infortuné pour en libérer un geyser de sang qui s’étale devant eux.

Le célèbre détective Héraklès Navet n’est plus que l’ombre de lui-même. Il a eu tant de succès, tant dans ses enquêtes plus rocambolesques les unes que les autres qu’auprès de ses pairs et surtout, surtout, de la gent féminine, il a dû licencier la première et la plus importante de ces femmes, sa jolie et jeune secrétaire et assistante Miss Domitille Fishgarden, la seule de sa connaissance à ne pas avoir été dans son lit. Lit qu’il a lui-même quitté car il dort maintenant directement à l’agence, non pas par intérêt pour des heures supplémentaires, mais par commodité après avoir dû délaisser son propre appartement, vendu à un banquier sans aucun scrupule.
Héraklès Navet se lève justement de son sofa ce matin, un peu bancal. Il a entendu la sonnette de la porte et la pièce tourne autour de lui. La lumière traverse les bow-windows poussiéreux de son agence-appartement, éclairant cruellement le désastre : bouteilles vides, cendriers débordants, dossiers éparpillés. Ses cheveux épars, son caleçon à cœurs qui n’en fait plus chavirer beaucoup, son maillot de corps salis par la vie et les abus, il fait quelques pas incertains en direction du bureau et se penche au-dessus d’une bouteille de whisky single malt. Il se verse un grand verre qu’il porte ensuite à ses lèvres, se délectant de ce nectar doucereux. Au coin de sa bouche, les traces séchées de la nuit. Sur le parquet en marqueterie de chêne, une tache sombre que le narrateur préfère ne pas identifier.
Deuxième coup de sonnette furieux.
Il sort rapidement et dévisage le potentiel client à travers le judas, déverrouille la porte, court à son bureau, cherche des vêtements décents à se mettre, les trouve, s’en vêt, un pantalon noir et un tee-shirt de même couleur, une paire de bottes de cowboy ramenées d’une enquête au Texas des années auparavant, aussi désabusées que leur utilisateur mais, comme lui, toujours vaillantes. Il enfonce sur son crâne, touche finale, un chapeau de feutre noir à larges bords et respire un grand coup.
Il débarrasse son bureau d’un coup de main, cendriers, bouteilles vides, livres, dossiers compromettants ; le tout finit sans coup férir mêlé dans le même sac poubelle noir à lien coulissant, qu’il referme d’un geste fatidique. Grande respiration.
Puis notre Navet ouvre enfin la porte de la salle d’attente dans le hall d’entrée de l’appartement qui lui sert d’agence pour y trouver, assise serrée sur une chaise, la femme fatale, 45 ans, toute vêtue de noir et portant voilette pour signifier son deuil.
La dame en pleurs lui tend une main gantée en lui signifiant son identité : Comtesse Elisabeth Bennett von Saint des Saints, « appelez-moi Lizzie ». A quoi lui répond le déjà dévoué serviteur quoique vile car pensant évidemment à ce qu’il va pouvoir tirer d’une telle vache à lait à double particule consanguine : « enchanté Madame la Comtesse Lizzie, je suis votre humble et dévoué Héraklès Navet, appelez-moi Raki » avant de lui déposer un baiser sur la menue main baguée de brillants. « Enchantée de même, Monsieur Raki. »

Il la mène de la salle d’attente à son bureau en passant par la kitchenette, qu’elle observe d’un regard hautain et déjà grossièrement déçu. Ce n’est rien comparé à son entrée dans le bureau -chambre d’Héraklès Navet. Ses yeux suivent une à une chaque pièce du désordre et de la saleté. Elle place rapidement une de ses mains devant le bas de son visage, tandis que l’autre fouille un mini sac à main assorti à la tenue pour en sortir un mouchoir brodé. Elle a une espèce de Aaah ! qui n’est pas de plaisir mais de terreur. Elle fait trois pas en arrière, se prend la porte déjà fermée par le dévoué vile serviteur qu’il s’empresse de rouvrir, constatant l’amère défaite de cette affaire avant même qu’elle ne soit énoncée.

« Je ne peux pas, désolée. Rendez-vous à mon domicile, c’est mieux, demain à 9 heures, n’est-ce pas ? »
Elle lance une carte de visite qui tombe sur le parquet puis fait volte-face avant de prendre ses jambes à son cou en manquant se tordre la cheville sur ses talons aiguille.

Le pauvre Héraklès Navet s’assoit sur son canapé et se prend la tête à deux mains. Il se rendort dans cette position avant de tomber, encore ensommeillé, à moitié sur le sol à moitié sur le sofa.

À son réveil, en milieu d’après-midi, il fouille dans une armoire, en sort une boîte de paracétamol 1000 milligrammes et avale une gélule qu’il accompagne d’une rasade de whisky. Il se rend ensuite dans la petite salle de bains attenante à son bureau, qui tient surtout du placard à balais, se déshabille et se nettoie sommairement au petit lavabo avec une savonnette et un gant de toilette luisant de crasse. Il enfile une tenue de sport composée d’un jogging violet et d’une paire de runnings assorties et, armé d’un aspirateur -traîneau puis d’une serpillière et d’un seau, entreprend le grand nettoyage de son agence de détective privé.

Lorsqu’il tombe sur le papier bristol devant la porte d’entrée du bureau, il se baisse, le ramasse et éteint l’aspirateur. Il lit la carte de visite de Madame la Comtesse Elisabeth Bennett von Saint des Saints, « appelez-moi Lizzie », l’étreint et la range dans sa poche. Puis rallume l’aspirateur.

Ce n’était pas un rêve, mon vieux Raki ! Tu as bien reçu cette visite ce midi et cette jolie dame t’a bien convié à un rendez-vous chez elle.

Il ressort la carte et la relit. Château de High Burry. Londres SEO1NE62X23.

Oui c’est bien cela Raki ! Quel luxe que ce château et ce quartier de la ville ! Bon, tu n’as jamais rien compris depuis ton arrivée quarante-trois ans plus tôt, au système de code postal britannique, mais tu te doutes que ce n’est pas chez toi. Te reste à trouver une voiture, ce qui ne sera pas une mince affaire…

Navet termine son ménage et sort de l’agence, seulement vêtu de son chapeau noir. Il descend dans la rue, la traverse. C’est une rue de Londres très animée. Il se rend chez un petit Russe, s’installe à une petite table. Il ne jure pas dans son jogging violet et sous son chapeau. À travers la vitre du restaurant, nous le voyons commander auprès de la serveuse. Nous nous lassons d’attendre et regardons dans la rue. Des chalands traînent, des commerçants hèlent, des vieilles ladies promènent leur caniche, des grands truands marchent vite les yeux sombres. Une petite blonde croque avec appétit dans un samossa de légumes. La feuille de brick grillée craquelle autour de ses lèvres et les carottes hachées dégoulinent sur son menton.

Quand enfin Navet réceptionne sa nourriture, il dévore ses plats quelques instants.
À la sortie, Navet regarde l’heure à sa Rolex, vestige de sa grandeur passée. Il est 19 heures 30. Il presse le pas en direction du sud sur le large trottoir. Il a des aigreurs d’estomac et se tient le ventre. Il a mangé trop vite.
Navet passe de la rue à l’avenue, trottoirs plus larges encore, commerces de grand standing. Il s’engouffre dans une bouche de métro et en ressort quelques kilomètres plus loin, l’air encore plus décidé que jamais.

Il sonne à une porte, on vient lui ouvrir. Une servante écarlate et bien en chair le prie d’entrer. Elle le reconnaît.

- Ah ! Mon ami Raki ! Sois le bienvenu ! lui fait un bonhomme court sur pattes affalé sur un large divan Empire.
- Mon vieux Jamil, bien le bonjour !
Passent quelques phrases courtoises et de bon ton entrecoupées par l’arrivée d’une autre servante qui amène le thé à la menthe que Navet agrémente d’une rasade du contenu ambré de sa flasque.
- Tu te souviens ton arrivée réfugié, tu étais dans le caniveau…
- C’était il y a quarante ans, tu parles si je me souviens… Tu m’as aidé à me refaire. À monter mon agence.
- Tu m’as vite remboursé… Ton agence a très vite eu pignon sur rue. Et puis elle a périclité, comme tout le reste.
- Heureusement, tes affaires continuent de fleurir…
- Qu’est-ce que je peux faire pour toi aujourd’hui, mon cher Raki ?
- Tu te rappelles m’avoir dit un jour, que tu m’aiderais quoi qu’il arrivât ?
- Oui, et ce moment est venu alors, que puis-je pour toi ?
- J’ai besoin d’une voiture, mon ami.

Au volant d’une fringante Jaguar XK150 1960 décapotable, Navet fait le coq sur toute la route qui le mène de retour chez lui. Et si le temps était au beau au départ de chez le dénommé Jamil, les trombes d’eau durant le trajet retour de Navet, caractéristiques du climat londonien, n’ont en rien douché son enthousiasme, quand bien même arrive-t-il chez lui détrempé.
Il vide ses runnings de toute l’eau qui s’y est engouffrée, essore ses vêtements et sèche son crâne en partie seulement dégarni avant de s’allonger sur son canapé fraîchement nettoyé.
Tes pensées tournicotent dans tous les sens au moment de te coucher.
Que te réserve la visite chez la Dame Lizzie de Machin Chose au château de High Burry ?
Tu te rappelles tes premiers châtelains, quand tu œuvrais à la Brigade criminelle au célèbre 36 quai des orfèvres de ta Douce France. Tu avais 20 ans à peine et déjà tu montrais des capacités de déduction hors norme. Tu avais dénoué le drame qui secouait cette noble baronnie de Saint Cloud et révélé que le majordome et la servante avaient dérobé les bijoux de famille.
Et… zzz zzz rom pich zzz zzz...

Il s’est endormi comme une masse. Nous n’en saurons pas plus.




Au réveil Navet est tout frais, en pleine forme. Tout guilleret, il se lève et se fait un café, qu’il arrose obligeamment d’une rasade de boisson forte. Il se rase, se brosse les dents, lisse sa moustache, s’habille de vêtements secs, propres et chics, costume trois-pièces noir et chemise de même couleur, bottes de cowboy et pardessus en cuir. Encore par-dessus, le chapeau de feutre.

Il tient à la main sa serviette en cuir, qu’il a remplie d’objets hétéroclites : un appareil photo Rolleiflex, un enregistreur à cassette, une lampe-torche, un carnet, des contrats vierges, des pages dactylographiées, persuadées de leur capacité à lui donner de la contenance, et un tout petit pistolet noir, muni d’un chargeur de six balles, plus apte à la contenance prévue par les lignes au-dessus.

Une rasade de single malt et le voilà parti. Il descend du premier étage, sort dans la rue et va prendre sa Jaguar en bas de l’immeuble. Hélas, la Jag a les quatre pneus crevés. Au lieu de se formaliser et de piquer une colère, résurgence de ses origines françaises, il fait face à l’affront avec un flegme tout britannique et va prendre le métro au coin de la rue et après trois changements, un bus et une marche de vingt-cinq minutes sous une pluie intermittente, il arrive, à destination, heureux d’avoir pensé au parapluie.

High Burry est un château de pierres grises beiges - comme le veut la tradition britannique néo-jacobéenne, ou néo-renaissance, mais que voulez-vous ? - bâti au XVIII ème siècle et situé dans un borough du Grand Londres éloigné de 10 kilomètres 350 du logis d’Héraklès Navet, ce qui lui a fallu deux bonnes heures pour le rejoindre, dont quatorze minutes du portail du domaine jusqu’à sa grande porte, alors quatorze minutes, ce n’est pas grand-chose vis-à-vis de la grandeur de la famille Bennett von Saint des Saints.

Un serviteur lui ouvre, obséquiosité de bon aloi, costume prince-de-galles pincé. Effarement devant celui qui lui agite sa carte de visite sous le nez. Nous y lisons, en anglais et en lettres gothiques : « Professeur Héraklès Navet, docteur ès-crime, investigations et déductions » et de l’autre main Navet désigne la lettre de Sa Majesté à en-tête royal qui jure ses grands Dieux du bien-fondé de l’engagement du détective privé.

Le majordome mène Navet au petit salon, marbre au sol et épais tapis, boiseries aux murs, reflets au plafond, grandes bibliothèques à vernis de cuir craquelé.
Contre toute attente, Navet se sent à l’aise. Il se jette sur un fauteuil en velours, pose une jambe sur l’autre et attrape négligemment un livre bosselé posé sur un guéridon.

La noble dame arrive, portant toujours le noir mais l’absence de la voilette dévoile sa peau claire et ses taches de rousseur et ses yeux vert pétillants malgré leur air sur-gonflé par les larmes.
Navet se redresse, se relève, fait le baise-main.

- Merci d’être venu aussi vite, Professeur !
- Ce n’est rien, Madame1 Lizzie! Au contraire…
- Souhaitez-vous du thé, Professeur ?
- Seulement du café, noir, je vous remercie. »

Lorsqu’il adresse un clin d’œil discret à la servante tout autant discrète et qui se met à rougir, elle accourt vers la porte.
« Qu’est-ce qui vous a menée à moi, Madame* Lizzie ?
- Mon mari, Professeur… Mon pauvre mari… est mort assassiné ! La police a jugé bon de ne rien trouver sur les causes de sa mort encore moins ses ravisseurs…
- SES ravisseurs ?
- Deux, au moins, en effet.
- Que lui est-il arrivé ?
- Il rentrait d’une réunion il y a une semaine, quand en pleine rue, il a été attaqué et assassiné de plusieurs coups de couteau.
- Bien, j’ai tout ce qu’il me faut. Mon formidable esprit de déduction va encore frapper…
Navet se prend la tête entre les mains, coudes sur ses cuisses et fait semblant de réfléchir.

Tes pensées vont à 100 à l’heure mon cher Raki ! Tu ne sais plus comment faire pour séduire cette jolie dame éplorée. Tu n’as qu’à te lever, l’approcher et l’embrasser. Mais non, quelque chose te dit que ce n’est pas le moment…

Il sort les papiers et rédige un contrat et bonne et due forme, n’hésite pas à gonfler ses honoraires, et fait signer la Comtesse qui ne regarde même pas les feuillets.

- Pourquoi m’avoir choisi, Madame Lizzie* ? moi, alors que la ville regorge de détectives privés ?
- C’est que mon mari était Français, comme vous, d’origine car naturalisé Britannique lors de notre mariage… et puis…
- Oui ?
- Non, rien…
- Son nom ?
- Jean-Michel Boisseau, Professeur*. Ses amis l’appelaient Jimmy.
- Bien… J’ai tout ce qu’il me faut. Veuillez accepter mes plus gratifiantes salutations.

Un dernier baise-main sur la main gantée et baguée et le voilà dehors, avec dans sa sacoche la dernière photo en date du mort et la fiche qu’il a remplie, sorte d’état-civil de la victime. Ainsi a-t-il appris qu’il avait 54 ans et qu’il enseignait les lettres dans un pensionnat des environs. Il était aussi poète à ses heures, et joueur passionné de football. Ils étaient ensemble, la Comtesse et lui, depuis une dizaine d’années et n’avaient pas eu d’enfant.

Après avoir quitté le parc de High Burry, Navet se dirige nonchalamment à pieds puis en bus et en métro, vers le commissariat central de Londres où officie son ami le sergent Lawrence Belafonte, dit « Larry La Mitraille » pour une raison inconnue de Navet, au C.I.D., la brigade criminelle locale. C’est un bon copain depuis vingt ans. Bien que marié, il a toujours suivi son pote Raki dans ses pérégrinations éthyliques, aussi bien qu’il l’a assisté dans ses enquêtes les plus fameuses. Aujourd’hui, les enfants de Larry ont grandi et ne vivent plus dans la cellule familiale. Ainsi le père a-t-il gagné du temps pour soutenir son buddy dans son travail d’enquêteur.

Ils se retrouvent dans le pub en face du bâtiment de la Metropolitan Police. Devant une pinte de real ale pour le Britannique et un double single malt pour le Français, ils y évoquent l’affaire qui motive le détective privé. Larry en a seulement entendu parler, pour la bonne raison qu’il n’est pas en charge du dossier. Il sait que l’enquête prisée des monarques du service du C.I.D. a été versée à l’emblématique commandant Brown. Inutile de chercher de ce côté car Brown et ses sbires ne diront rien au petit sergent qu’est Belafonte. Mais celui-ci se renseignera toujours pour en savoir plus que ce qu’ont dit les flics à la Comtesse. Si la Comtesse a dit vrai, alors Navet pourra comparer ses propos.

Navet et Belafonte terminent la soirée complètement pintés.


Le lendemain à la première heure, c’est à dire dès midi, Navet décide d’enquêter du côté du club de football de la victime. Depuis son bureau, il appelle les différents clubs les plus sélects, les plus posh de la capitale et des environs.
Il n’y a rien qui le satisfasse. Personne ne connaissait la victime. Lorsqu’il atteint le dernier club de la liste, Navet pense que c’est enfin le bon car le dernier. Pas de chance pour le détective, il n’a pas la réponse escomptée.

« Je n’ai jamais entendu ce nom-là mais je vous transmets au président de notre club qui est actuellement dans nos locaux. Il connaît beaucoup de monde... »

‒ Allo ?
‒ Oui, bonjour monsieur, ici le professeur Héraklès Navet. J’enquête sur la mort d’un sujet de Sa Majesté… Un joueur de football, proche de la noblesse…
‒ Vous m’intéressez, cher Professeur. Quel était son nom ?
‒ Jean-Michel Boisseau. Peut-être l’auriez-vous connu sous le nom de Jimmy Boisseau.
‒ Boisseau, Boisseau… Un Français ? En effet, ce nom ne m’est pas inconnu… Il a dû à une époque faire partie de notre club. Mais plus maintenant… Quelle activité exerçait-il ?
‒ Enseignant en lettres dans un pensionnat.
‒ Ah ! C’est cela. Le professeur Boisseau ! Il a enseigné le foot parmi nous, malheureusement il avait dû nous quitter il y a… dix ans je crois, lorsqu’il avait trouvé cet emploi dans son ancienne école. Un très bon pédagogue, apprécié de tous. Vous dites qu’il est mort ? Comment cela est-il arrivé ?
‒ C’est que... je n’ai pas le droit de vous divulguer l’information, Monsieur, veuillez m’en excuser.

Le pensionnat se nomme Hoffen Hall College. Navet téléphone et obtient un rendez-vous après avoir décliné son identité et la raison de sa visite. Son interlocutrice, dénommée Laura Benton et jolie voix légèrement grave de fumeuse, lui dit que le directeur a tout dit aux policiers mais finit par lui trouver un créneau en fin d’après-midi le même jour pour une entrevue.

L’adresse est trop éloignée de la ville et du maillage de ses transports. Alors Navet s’y rend seulement après avoir enfin fait changer les quatre pneus de la Jaguar.

Passé le gigantesque portail, le parc est composé d’une route lisse qui serpente entre les cèdres centenaires tous plus majestueux les uns que les autres et entre des collines basses que Navet ne se lasse de contempler. Une forêt s’étend sur des kilomètres et des kilomètres. La route franchit un petit pont en pierres au-dessus d’une rivière aux eaux indolentes et longe un moment un lac noir sous le ciel de la même couleur. Navet dépasse un ponton en bois et des bâtiments en pierres meulières blanches et briques rouges cachés entre les feuilles des arbres.

À une sorte de carrefour, flanqué au milieu d’une fontaine dans un bassin, il croise un bon nombre d’enfants et de jeunes, en uniforme de l’école et certains à bicyclette ou à trottinette électrique. Navet tique. Il déteste cette génération. Il passe au ralenti entre les élèves. Il observe une jeune femme, l’air triste et renfrogné, mignonne écolière à en croire sa tenue. Il se demande quelques instants si elle a l’âge de retenir son attention. Son esprit divague un certain moment à cette idée et retient l’image : brune aux yeux clairs, petites lunettes, corps formidablement serré dans une jupe courte à carreaux et un chemisier blanc. De longues jambes…

Navet cesse de rêvasser lorsqu’il doit doubler un jardinier sur son tracteur : Noir à grande barbe blanche, tablier de cuir, chapeau de paille et veste sombre portant sur la poitrine le même écusson que sur les uniformes des écoliers. Navet lui rend son salut et continue son chemin jusqu’à l’accueil du pensionnat, en haut d’un perron. Il a toujours été poli et cordial avec les gens de couleur, par peur, peut-être, de se les mettre à dos.

Une femme de trente-cinq ans, blonde, menue et jolie dans un tailleur rose pâle, l’accueille au bas des marches du perron. « Je suis Laura Benton, je seconde le directeur de l’établissement, le Professeur John Lewis Nottingham. »

Dans son bureau tout en boiseries donnant sur la cour où il a laissé sa Jaguar, l’assistante lui explique que le directeur et elle, ainsi que les enseignants et personnels de l’école, ont déjà tout dit aux policiers du commandant Brown. La semaine des interrogatoires a été particulièrement éprouvante pour les élèves comme pour le personnel. Mais elle accepte de répéter ce qu’ils ont dit. Boisseau était un professeur sans histoire, quoique très bon pédagogue auprès de ses élèves, tant au niveau de ses cours de lettres que de ses séances de football deux soirs par semaine ou des sorties nature qu’il animait les dimanches. Il était aimé de ses collègues et des élèves.

« Il est mort après l’entraînement de football de ses élèves de l’école. Habituellement, il passait la semaine au pensionnat où il avait un studio privatif comme tous les enseignants. »

Ce que comprend Navet, c’est qu’elle ne comprend pas pourquoi il était à Londres un soir de semaine.

Navet prend note. Il souligne deux fois le mot « pédagogue », terme utilisé également par le président du club de football londonien pour qualifier Boisseau. Navet n’arrive pas à comprendre ce que faisait ce professeur idéal dans une rue sombre un soir après l’entraînement à deux heures de route de là où il aurait dû se tenir confortablement.
Il voudrait interroger ses collègues mais soupire à l’idée du temps qu’il y passera. Ses amis, plus proches collègues ? Ses élèves ? Pfiouh !…

‒ Avait-il des amis dans le cercle restreint des professeurs de l’école, des personnels ?
‒ Oui, beaucoup ! Mais pas seulement… elle baisse d’un ton, chuchotant presque : il avait également quelques inimitiés… J’en ai parlé aux policiers.
‒ Ah, Mademoiselle* Benton, vous m’intéressez ! Quels sont-ils ? Pour quelles raisons se faisait-il détester de certains de ses collègues ? Pouvez-vous m’en dresser une liste ?
‒ Bien sûr ! elle chuchote presque : Le directeur en premier, notre Principal le Professeur John Lewis Nottingham, qui le déteste pour plusieurs raisons : tout d’abord le Professeur Boisseau lui a volé, comme le dit le Principal, sa passion pour le football en devenant l’entraîneur principal. Ce qu’il ne dit pas, c’est que le Principal venait lui aussi de prendre ses fonctions de direction et ne pouvait pas conjuguer les deux activités. Auparavant il était professeur de mathématiques. Et puis, officiellement, le Principal n’aime pas les manières d’enseigner du Professeur Boisseau.
‒ Pourquoi ne l’a-t-il pas fait exclure ou changer d’école ?
‒ Parce que le second du Principal, le Professeur Victor Herbert Sherwood, a eu les arguments pour garder le Professeur Boisseau à son poste. C’est que le Professeur Boisseau était un très bon enseignant, le meilleur sans doute de l’école… C’était un très bon p…
‒ …pédagogue, je sais.
‒ Doublé d’un excellent connaisseur de la linguistique et des lettres ! Savez-vous qu’il a obtenu son Ph-D de lettres à Harvard ?
‒ Ah ! En effet ! Mais dites, il a l’air d’avoir eu un parcours assez atypique ?
‒ Oui, en effet, il a eu plusieurs vies. Pour le peu que j’en sais, il était élève ici quand il a été exclu à seize ans… Je n’en connais pas les raisons… mais sa famille avait décidé de ne pas le couvrir…avant de le déshériter ! Vous imaginez ? Il a dû travailler pendant des années avant de revenir dans le rang et de s’engager à reprendre ses études !
‒ Il était élève ici alors.
‒ Oui, de treize à seize ans. Puis le Professeur Sherwood l’a fait revenir comme enseignant il y a dix années…
‒ Il vivait alors à Londres…
‒ Il était enseignant dans une école préparatoire.
‒ Pour les enfants qui préparent leur entrée en pensionnat…
‒ En effet, vous semblez avoir bonne connaissance de notre système éducatif, Professeur Navet.
‒ Merci ! C’est habituel chez moi… Bien, tâchez de me faire une liste de ses amis… et de ses ennemis, ainsi que de ses élèves, ceux des classes d’anglais, ceux du football, et ceux de…
‒ …de l’atelier nature. Oui, Professeur, bien sûr.
‒ Et tâchez de me conduire aux appartements du Professeur Boisseau, je vous prie. Je dois les visiter…


Situé à l’étage de l’un des bâtiments des enseignants, ils s’y retrouvent par une circonvolution d’allées partant du bâtiment administratif et barré par un portail pour empêcher les élèves de passer. Miss Benton le déverrouille et ils accèdent au bâtiment par une autre succession d’allées sinueuses, capables de perdre le plus rusé des renards.
Le studio de Boisseau se trouve au troisième étage d’un bâtiment de pierres grises et de briques rouges, au milieu de la végétation épaisse du parc. La pièce unique est composée essentiellement de livres, partout, autour du lit et sur une petite table. Jusqu’à la petite cuisine dans un coin, couverte elle aussi de livres.
Navet ouvre les placards, les tiroirs, fouille sous le matelas. Au mur, il avise une petite clé, toute simple.
‒ Savez-vous à quoi servait cette clé, Mademoiselle* Benton ?
‒ Pas à ma connaissance, malheureusement, Professeur.
‒ Bien… je verrai.
Navet empoche le petit objet.

Il ne trouve rien d’intéressant dans le studio et passe le reste de la journée à attendre en se promenant dans le parc. Il a essayé sans succès d’obtenir une entrevue avec le Principal et son Adjoint. Il a effectué un tour du lac et observé des élèves pratiquer l’aviron. Il déplore de ne pas revoir la jolie écolière triste de son arrivée.

En fin de journée enfin, il obtient les listes des professeurs et des élèves, ainsi qu’un rendez-vous pris pour le lendemain avec le Professeur Sherwood. La première liste est longue d’une vingtaine d’enseignants. La deuxième comporte plusieurs pages, chacune d’une quarantaine de lignes…

Il rentre à Londres en roulant vite sur l’autoroute. Il songe à demander à son ami Larry du C.I.D. de l’aider à mener les interrogatoires. À son arrivée à la Metropolitan Police, l’agent à la porte lui adresse la grimace habituelle en guise de salut lorsqu’il paraît, et le brigadier à l’accueil lui montre tout aussi peu la bienvenue. Il consent néanmoins à appeler le sergent Belafonte.

‒ Dis-moi, mon cher Larry, serais-tu disposé à m’accompagner demain dans cette enquête au pensionnat Hoffen Hall où travaillait notre victime, l’époux de la Comtesse Bennett von Saint des Saint ?
‒ J’en réfère à mon supérieur et je te redis, Raki.
‒ Bien, je serai à mon agence. Adieu mon cher Larry !

Plus tard à son appartement, Navet prévient la Comtesse qu’il aura des frais afin de séjourner au pensionnat de son défunt mari. Elle est d’accord et il prépare une petite valise. Le lendemain il est à la première heure devant le siège de la Met où l’attend son ami Larry Belafonte. Et deux heures plus tard, devant l’accueil de Hoffen Hall.

Miss Benton les attend, et devant elle, une semaine d’enquête fastidieuse.
Non vraiment, le grand Professeur de déduction Héraklès Navet n’est plus ce qu’il était. En d’autres temps, il ne lui aurait fallu que le simple visionnage des photographies de la victime au chaud dans son salon au coin du feu pour déduire le meurtrier et les raisons du meurtre.
Tu n’es plus ce que tu étais encore dix années plus tôt. Trop d’alcool, trop de mauvaises nuits, de mauvaises filles. Pauvre Raki !

Larry et Navet s’installent dans une salle de réunions du bâtiment administratif du pensionnat, du nom du célèbre Henry Hoffen, avant de faire entrer le premier témoin.
Victor Herbert « Vicky » Sherwood, l’adjoint du Principal. Grand, large, ventre bombé, yeux clairs et peau rougeaude, look de dandy un peu froissé, comme un mélange du vieux professeur tout rapiécé qu’il est et de l’étudiant vaillant qu’il a été.

Il commence par se présenter, professeur de français et de philosophie, divorcé trois fois, deux enfants déjà grands, enfance orpheline, boursier passé par Hoffen Hall et Yale, « il y a fort longtemps, huh huh ! »

Un homme affable, presque boute-en-train.

Il dit qu’il connaissait très bien la victime, il pourrait en dresser un portrait quelque peu flatteur. « J’organise un club sélect où pendant les soirées VIP sont invitées les personnes influentes du pensionnat, élèves et professeurs, ainsi que des personnes extérieures à l’établissement : des entrepreneurs, des notables. Le Professeur Boisseau, dès son arrivée à Hoffen Hall, a toujours participé. Il faut dire, je suis assez influent... »

À la demande « Qu’a-fait Boisseau pendant les dix années qui ont suivi son exclusion de Hoffen Hall et précédé sa reprise d’études ? » il ne le sait pas. Il élude, fait semblant de savoir quelque chose de secret que les enquêteurs, comme le lecteur et la lectrice, ne savent déjà.
‒ Vous savez, il a dû travailler pour gagner sa vie. Ce que je sais c’est qu’il a créé une entreprise de menuiserie - charpente et tenu un bar à Missoula, Montana. Ce qui en dit déjà beaucoup sur la personne qu’il était avant de reprendre ses études. Un self-made man, comme moi !
‒ Quels étaient ses liens avec son épouse la Comtesse ?
‒ Son épouse la Comtesse ? Vous savez, il était assez secret sur sa vie personnelle en-dehors de l’école. Tout ce que nous savions, c’était par ses proches… et puis, la Comtesse est elle-même une généreuse donatrice de notre pensionnat… alors vous savez, il ne s’étalait pas sur sa relation avec elle.
‒ Qui sont-ils justement, ses proches ?
‒ Je serais vous, j’interrogerais ses grands amis Carrie Bell, professeure de biologie et de géologie, et le Professeur Northridge, le prof de chimie, mais aussi le conseiller d’éducation M. Joshua Hintermann. Le jardinier, le cuisinier, le prof de philo Alan Brody et la bibliothécaire Madame Jessica Moore.
‒ C’était un homme à femmes, dit la Professeure Bell.
C’est une belle femme, brune, la peau claire, le corps serré dans sa tenue de tailleur portant l’insigne du pensionnat.
‒ Il n’était pas soumis à son mariage avec la Comtesse, pour tout vous dire. Il avait néanmoins de nombreux secrets, ses parts d’ombre. Personne n’a jamais su ce qu’il avait fait les années après avoir été exclu de HH. Elle dit « double H ». Demandez à son meilleur ami Peter Northridge, il en saura peut-être plus.

Larry revient bredouille à la pause de midi.
‒ Alors mon Raki, qu’est-ce que tu as trouvé ?
‒ Rien de rien. Rien de plus. Si, une chose : j’ai envie de boire ! On va déjeuner au réfectoire, il dit en tirant sa flasque de sa poche de veston, et ensuite j’interrogerai ce Northridge.
Il boit une belle rasade, passe la flasque à Larry.
‒ On m’en a parlé, en effet, dit Larry avant de boire un coup. On me l’a décrit comme sûr de lui et de ses droits.
‒ C’était le meilleur copain de Boisseau, paraît-il.
‒ Après le repas je rentrerai au commissariat. Il semble que le dossier Boisseau soit sur mon bureau…

L’après-midi commence à 15 heures, après le repas et la sieste que Navet passe allongé sur 3 chaises de la salle de réunion. Northridge est là, immense et large, musclé, cheveux poivre et sel et la peau comme tannée. Il porte un costume noir, chemise blanche.
‒ Vous étiez le meilleur ami du Professeur Boisseau ?
‒ On était amis.
Il marque une pause, regarde par la fenêtre.
‒ Jimmy et moi... on partageait certaines convictions. Des choses qu'on ne peut pas dire ouvertement dans un endroit comme celui-ci.
‒ Des convictions ? Quel genre ?
Northridge sourit amèrement.
‒ Le genre qui peut vous coûter votre poste. Ou votre vie.
Navet a un frisson devant la sentence. Il ne rebondit pas. Par peur ?

‒ Vous vous êtes connus ici ou vous connaissiez-vous d’avant ?
‒ Non, je ne crois pas. Je suis arrivé quelques années après lui.
‒ Quand l’avez-vous vu la dernière fois ?
‒ A l’entraînement de foot. Je suis entraîneur avec lui.
‒ Décidément vous partagez beaucoup de choses. Comment était-il ?
‒ Il avait l’air normal.
‒ Que faisiez-vous le soir du meurtre ?
‒ Je devais corriger des copies dans mon studio.
‒ Comment vous entendez-vous avec le Principal Nottingham ?
‒ C’est un vieux bonhomme qui devrait passer la main. Moins je le vois, mieux je me porte.
‒ Quelles étaient les relations du Professeur Boisseau avec la Professeur Bell ?
‒ Elles étaient bonnes, nous étions tous amis.
‒ N’y avait-il pas plus entre eux ?
‒ Il était marié, si c’est ce que vous voulez savoir…
‒ Quel est votre parcours, Professeur Northridge ? Avant d’arriver ici ?
‒ Mon CV ? J’ai parcouru les cinq continents. J’ai repris les études et passé des diplômes de chimie.
‒ Et plus spécifiquement, où avez-vous voyagé ? Où avez-vous étudié ?
‒ Je vous l’ai dit, j’ai voyagé sur les cinq continents. Je ne peux pas vous faire le détail… J’ai fait l’Amérique du Sud, les Caraïbes, l’Afrique centrale, l’Océanie, les Philippines…
Il soutient le regard de Navet.
‒ J'ai appris qu'il y a des idées qu'on ne peut pas tuer. Seulement les hommes qui les portent.
Il se lève, se dirige vers la porte, puis se retourne.
‒ Vous devriez plutôt me demander pourquoi j'en suis revenu, Professeur Navet. Pas où je suis allé.
Navet a un frisson.


‒ Raki, j’ai le dossier d’enquête du C.I.D. Il n’est pas épais mais j’ai les comptes-rendus d’interrogatoires du personnel de HH.
‒ Très bien mon Larry. Je remets la suite des entretiens à demain. Je te rejoins.
‒ Va voir la Comtesse d’abord. Elle n’a pas joué franc-jeu avec toi… Demande-lui si elle savait que Boisseau était un homme à femmes.

Navet conduit vite. Avant de quitter le parc de HH comme disent les Britanniques de l’affaire, il recroise la petite étudiante mignonne et triste de la veille. Comme un signe ? Va-t-il la revoir ?

La Comtesse l’accueille avec joie et un brin d’amusement dans la voix.


Le lendemain il se réveille dans un lit qui n’est pas le sien, la bouche pâteuse dans une immense chambre à la décoration mi contemporaine, mi victorienne. Le grand lit est vide à part lui et il est nu. Son corps le dégoûte. Il n’est plus ce qu’il était. Il vieillit. Soixante-cinq ans, il n’est plus rien.

Il trouve un mot sur l’oreiller à côté de lui : « Raki, je suis allée soigner les chevaux. N’oublie pas de me dire au-revoir avant de partir. Signé : Lizzie »
Il revêt son costume avec la chemise, le caleçon et les chaussettes de la veille. Un mal de crâne solide lui terrasse ses envies. Il trouve la cuisine en bas d’un gigantesque escalier en pierre recouvert d’un tapis de velours pourpre. Du café est au chaud. Il en boit un litre au moins avant de se décider à partir. « Bon allez, mon vieux Raki, aujourd’hui on joue au détective ! Au moins, on fait semblant… Tu trouves l’assassin de ce pauvre Jean-Michel Boisseau ! »
Il se secoue lentement la tête de droite à gauche, de haut en bas, fait une grimace et sort par la porte de service.

Le petit jour est frais, brumeux et sent le feu de bois. Il contourne le château, immense au demeurant, en se demandant ce qu’il a fait avec la Comtesse hier. Il retrouve sa Jaguar et prend la route de Londres.

Arrivé au siège de la Met, il gare sa voiture sur une place handicapée et sort dans la rue. Un gamin, qui passait par là, le regarde de pied en cap et lui lance avec dédain : « Monsieur, vous puez ! »
Navet n’en a cure. Il enjambe une flaque et se plonge dans l’enceinte de la police londonienne non sans avoir ôté son chapeau devant le planton. Il monte à l’étage du C.I.D. et trouve Larry à son bureau.
‒ Larry, mon copain Larry !
‒ T’as l’air d’un cadavre ambulant, Raki. T’as dormi dans un égout ?
‒ Tu crois pas si bien dire. J’ai couché à High Burry…
‒ Ah tiens, la Comtesse habite là-bas, non ? Oh, ne me dis pas que… comment tu fais mon ami ?

Ils se serrent la main et Larry sert un café noir à son ami.

‒ Alors ce dossier Boisseau ?
‒ Le voilà, Raki. Il dépose une pochette rouge, avec inscrit au marqueur le nom de la victime et portant le tampon du service des enquêtes criminelles ainsi que celui non moins équivoque, en gros et en rouge : « Dossier classé ».

Navet ouvre le dossier : des photos de la scène de crime, des compte-rendus d’interrogatoires, des rapports d’autopsie, et une note manuscrite : « Affaire classée. Ordre du commandant Brown. » Larry chuchote : « Officiellement, Boisseau s’est fait agresser par des voleurs. Officieusement, Brown a ordonné de ne pas creuser. »
Navet feuillette les photos. On voit la victime quelques semaines avant sa mort, petit minet de 50 ans portant un costume trois-pièces en tweed gris. Il avait les cheveux courts, blonds cendrés, peut-être déjà blancs, coiffés en arrière, et des yeux clairs, perçants. Un air narquois, la cigarette roulée au coin des lèvres. On voit la victime à terre, immergée dans une mare de sang, sous tous les angles. Boisseau gît dans la ruelle et dans les mégots écrasés, les yeux grands ouverts, une expression de surprise figée. Ses cheveux sont plus longs que sur la photo précédente.
« Il a l’air de celui qui réalise qu’il a oublié de payer ses impôts », commente Navet.
Larry ne rit pas.
« Raki, écoute. J’ai trouvé ça dans les archives. » Il sort une vieille photo : on reconnaît Boisseau plus jeune d’une vingtaine d’années, crâne rasé et vêtu de noir. Il porte un drapeau présentant un drapeau noir et rouge. Il est entouré d’hommes et de femmes ressemblant à des skinheads et des punks, en majorité vêtus de noir. Il est au bras d’une jeune femme qui semble n’avoir pas vingt ans.
‒ C’est une manifestation qui a viré à l’émeute à Missoula en 1996. Ton professeur de lettres était un révolutionnaire.
Navet éclate de rire.
‒ Un révolutionnaire ? Avec son costume trois-pièces et ses cours de poésie ? Tu me prends pour un con, Larry ? »
Larry soupire.
‒ Non, Raki, bien sûr que non.
Il semble pris en faute.
‒ Mais la photo est formelle…
Navet, après avoir regardé à droite et à gauche, range les photos et le dossier complet dans sa serviette de cuir, l’air soudain moins amusé.
‒ Bon. On va où, Sherlock ? lui fait Larry
‒ Rendez-vous chez le Principal Nottingham dans deux heures pile. Le temps de s’y rendre.

De retour à Hoffen Hall, Navet et Larry se font conduire au bureau du Principal Nottingham par une Laura Benton visiblement mal à l’aise. « Le Principal vous attend, mais il n’est pas… en forme », murmure-t-elle. Nottingham les reçoit assis derrière son bureau, les yeux cernés, une tasse de thé tremblante à la main.
« Messieurs, je ne vois pas en quoi je peux vous aider. L’affaire est close. »
Navet pose la photo de l’émeute sur le bureau.
‒ Vous reconnaissez cet homme, Principal ?
Nottingham pâlit.
‒ C’est… une vieille photo de Boisseau. Je ne savais pas qu’il avait… ces fréquentations.
Larry ricane.
‒ Ces fréquentations ? Vous voulez dire ces amis ?
Nottingham se lève d’un bond.
‒ Je n’ai rien à ajouter. Miss Benton, raccompagnez ces messieurs.
‒ C’est pour ça que vous l’avez exclu du pensionnat ? Il foutait la merde ?
‒ Je… ce n’est pas la question !
‒ Alors pourquoi le détestiez-vous ? Pour une simple histoire de football ?
‒ Le Professeur Boisseau avait ses propres méthodes d’enseignement qui n’étaient pas du goût des administrateurs et des donateurs de l’école…
‒ Pourtant le Professeur Sherwood le soutenait, et ses collègues sont presque tous unanimes pour affirmer qu’il était un excellent pé…
‒ … pédagogue ! Oui je suis au courant ! Bon dieu, sortez maintenant ! J’ai tout dit à la police.
‒ Et la Comtesse Bennett von Saint des Saints, c’était une généreuse donatrice également. Et pourtant elle était mariée à lui.
‒ Oui je… je n’ai jamais compris ce qu’elle trouvait à… à ce prof !
‒ Vous seriez donc jaloux, Professeur Nottingham ?
‒ Rien du tout ! Allez-vous-en !

Dans le couloir, Laura Benton retient Navet par le bras. « Professeur Navet, faites attention. Certains ici n’aiment pas qu’on remue le passé. »
Navet lui sourit, un sourire qui se veut rassurant mais ressemble surtout à une grimace.
« Ne vous inquiétez pas, ma chère. Je suis un expert pour ne rien trouver. C’est ma spécialité. »

De retour dans la salle de réunion qui leur est allouée, Navet dépose ce qu’il a volé au commissariat. « Tiens, tiens ? »
‒ Raki, tu ne crois pas que Nottingham semble coupable ?
‒ Tout concorde en effet. Mais les policiers de Brown l’ont deviné aussi, regarde.
Il montre les feuilles d’interrogatoire.
‒ Cette histoire de jalousie tout de même…
‒ Et Miss Benton qui ne veut pas qu’on remue le passé.
‒ Mais ce Northridge est bizarre. Il nous cache des choses. Confrontons-le à la photo de Boisseau à l’émeute.
‒ C’est entendu, je m’en charge.
Navet repense à la longue liste des élèves : « Va interroger le jardinier, ou le cuisinier, le personnel. »

Le grand et large professeur Northridge est là très vite. On l’imagine traverser à grandes enjambées les longs couloirs de l’école après l’appel de Miss Benton.
‒ Vous connaissiez les activités passées de Jean-Michel Boisseau ? attaque Navet
‒ Bien sûr, qui ne les connaissait pas. Il a vécu au Montana et…
‒ Et vous êtes précisément originaire du Montana…
‒ Décidément, vous êtes au courant de tout. Nos petits secrets comme notre curriculum…
‒ C’est mon métier, Professeur ! J’ai là une photo qui le montre à Missoula en 1996. Navet sort son atout de sa pochette. Étiez-vous au courant ?
Northridge se penche pour regarder.
‒ Vous me l’apprenez, monsieur Navet.
‒ Et les fréquentations de Boisseau, vous n’en aviez pas idée non plus ? Navet fait référence aux antifascistes de la photographie.
‒ Eh bien non, vraiment !
‒ Où vous êtes-vous fait cette vilaine cicatrice, Professeur ?
Navet désigne le bras du prof de chimie, recouvert d’une chemise mais sur le poignet duquel dépasse une traînée blanchâtre qui contraste avec sa peau par ailleurs tannée. Northridge rabaisse sa chemise sur son poignet pour la cacher.
‒ Un simple accident de jardinage. Vous savez, une tronçonneuse, quand elle vous échappe, peut faire des dégâts…
‒ Alors pourquoi avez-vous un tel flou dans votre CV ? Vous me direz que vous avez été bûcheron, j’imagine…

Northridge est parti. Navet a encore interrogé le conseiller d’éducation Joshua Hintermann, un homme frais de quarante ans, affable, sportif, ancien militaire, qui lui a fait perdre encore du temps précieux car il n’en a rien appris. Il était ami avec Boisseau, c’est tout.

Stephanie Hinton, chef comptable de HH est interrogée après Hintermann. Grandes lunettes, frange, elle a une trentaine d’années et est très jolie. Décidément, mon petit Raki, les femmes de HH sont toutes à croquer. Hinton ne portait pas Boisseau dans son cœur. Elle assure qu’elle travaillait encore à HH deux heures avant le meurtre de Boisseau à deux heures de route d’ici. Elle a vu aussi le professeur Nottingham dans son bureau à huit heures trente p.m..

Tout ce que retient Navet, c’est que Boisseau cachait à la Comtesse ses activités extra-conjugales. Il aurait eu de nombreuses maîtresses, ici au sein de l’école mais aussi à l’extérieur. Et ce, depuis son adolescence au pensionnat.

De retour, Larry chantonne. Il semble heureux. Larry a des infos à communiquer à son collègue et mentor.
‒ Nottingham. Il nous a dit être resté travailler à l’école toute la soirée pendant que Boisseau était assassiné à deux heures de route d’ici.
‒ Viens-en aux faits mon vieux.
‒ Eh bien, le jardinier l’a vu passer le portail de l’école à vingt heures le même soir…
‒ Il avait pourtant un bon alibi… Stephanie Hinton, la comptable, travaillait tard elle aussi et a attesté de la présence de son supérieur… Elle pourrait être la maîtresse du directeur… pour le couvrir, par exemple.
‒ Et le cuisinier, tu sais pas, Raki ? Il dit avoir entendu une dispute entre le directeur et Boisseau. Et Nottingham aurait même menacé la victime.
‒ Ah oui ? Tiens, tiens… voilà qui est intéressant !
‒ On le tient, on tient notre coupable, n’est-ce pas Raki ?
Larry s’emballe.
‒ Allons allons, Larry. Du calme…
‒ Tout y est pourtant, le mensonge de Nottingham et Hinton, les menaces de Nottingham.
‒ Sur quoi s’est-il basé pour menacer Boisseau ?
‒ Le cuisinier ne savait pas, mais il semblerait que ce soit lié à ses activités extra-scolaires. Il n’a pas pu en entendre plus…
‒ Ah c’est malin ! On n’a pas grand-chose en fait… que disent les interrogatoires sur le sujet. Les flics étaient-ils informés de cette dispute, de ce mensonge ?
‒ Tout y est consigné, en effet…
‒ S’ils n’en ont rien fait c’est que ce n’était pas le coupable… sinon pourquoi ne l’auraient-ils pas arrêté ? Au moins soumis à la question ?… Ne réponds pas, Larry : j’ai la réponse ! Parce que le directeur est trop influent dans le coin. Il a fait jouer des aides extérieures à l’affaire, mais liées au pensionnat, d’une manière ou d’une autre…
‒ Comme les administrateurs et les donateurs…
‒ Et voilà ! Le directeur de la police a dû influencer les enquêteurs pour faire cesser l’enquête…
‒ On le tient, Raki, on le tient !
‒ Oui, essayons d’abord de savoir quel était le sujet de leur dispute.
Navet attrape son chapeau.
‒ Bon. On va faire un tour du côté du lac. Boisseau y allait souvent, non ?
Larry soupire.
‒ Tu veux dire que tu vas te bourrer la gueule en regardant l’eau ?
Navet cligne de l’œil.
‒ Exactement. Mais avec style… Et ce soir, quand tout le monde sera parti, nous fouillerons le bureau du Principal.

Ils se baladent dans le parc. Le vent souffle fort et la pluie tombe par intermittence. Ils relèvent leurs cols de manteaux. Navet se trimballe sa sacoche de cuir, lourdement lestée.

Quand ils se trouvent suffisamment éloignés des bâtiments de l’école, Navet regarde autour d’eux.

« Alors mon Larry, buvons un coup à la mémoire de ce pauvre Jean-Michel Boisseau ! »

Il sort une bouteille de single malt de son sac. « Ensuite nous irons dîner au village, j’ai trouvé un petit pub qui m’a tout l’air fort sympathique. »

Le lac est silencieux, entouré de cèdres centenaires. Navet et Larry s’assoient sur un banc, entouré d’arbres et de buissons.

‒ Tu crois qu’ils nous observent ? demande Larry.
Navet regarde les ombres.
‒ Si c’est le cas, ils doivent bien rigoler. Deux clochards qui picolent, ça fait pas peur à grand monde.

Soudain, un bruit de pas. Un homme émerge de l’obscurité : un vieil homme, un chien qui divague gaiement autour de lui. Le bonhomme est habillé d’une épaisse veste et d’une casquette en tweed à oreillettes rabattues contre le froid. Noir, il porte une grande barbe blanche. C’est lui que Navet avait salué le premier jour. Le jardinier.
‒ Vous n’avez pas le droit d’être ici la nuit, grogne-t-il.
Navet lui tend la bouteille.
‒ Je suis le Professeur Héraklès Navet. Vous devez être le jardinier, monsieur… Halley, n’est-ce pas, se rappelle le détective. On cherche juste à comprendre pourquoi le professeur Boisseau est mort. Vous le savez, vous ?
Le jardinier hésite, puis boit une gorgée.
‒ Il venait ici souvent, la nuit.
‒ Comment le savez-vous ?
‒ Je traîne toujours par ici, vous savez, j’habite la maison là-bas… Je me balade souvent le soir, avec ma chienne. Jimmy passait furtivement…
‒ Vous savez où il allait ?
‒ Il quittait l’enceinte du pensionnat par un pan de mur effondré, pris par les ronces. Il s’y est taillé un passage. Des élèves l’empruntent aussi.
‒ Les mêmes soirs, après Jimmy ?
‒ Oui. Ou avant lui.
‒ Vous avez des noms ?
‒ Je ne suis pas sûr, c’était la nuit, vous savez. Mais à leur démarche, j’en ai reconnu certains, certaines. Boones, c’est une fille, le plus souvent. Littleton et Douglas.
‒ Merci monsieur ! Ça nous aide drôlement.
‒ Faites gaffe. Ils rigolent pas. Navet ajuste son chapeau.
‒ Moi non plus, mon vieux. Moi non plus.

Au pub un peu plus tard. Ils se pintent doucement après avoir descendu la bouteille de whisky dans le parc.
‒ J’y pensais, tiens, demandons à la CCTV les vidéos des sorties d’autoroute pour essayer de trouver la voiture du directeur et voir où il s’est rendu.
‒ Je comprends… S’il a pris la direction de Londres, c’en est fait de lui !
‒ C’est toi qui vas t’y coller, Larry. Demain tu iras à la Met demander les vidéos et tu les visionneras. Pendant ce temps, j’interrogerai les élèves de Boisseau.

Navet pense à la liste mais également à la jolie jeune femme en uniforme qu’il a vue deux fois dans les allées du parc. Ce nom, Boones, celui d’une fille de Terminale. Elle est sur la liste, il en est sûr.

À une heure du matin, ils se retrouvent tous deux, de noir vêtus, jusqu’au bonnet. Quand Navet présente un bouchon sur une bougie allumée, Larry lui fait :
‒ Tu sais, Raki… J’ai entendu quelque chose d’horrible. Il est dorénavant interdit de se grimer en Noir… Ça fait du mal aux gens de couleur…
‒ Même pour une enquête ?
‒ Pour toutes les raisons possibles…
‒ Ah merde ! Comment ferons-nous alors ?

Larry sort des grands foulards noirs de son sac.
‒ Voilà !
‒ Tu penses décidément à tout, mon Larry ! Tu vas bientôt pouvoir presque me remplacer…

Ils entrent avec facilité dans le bâtiment administratif par une fenêtre des toilettes laissée ouverte un peu plus tôt dans la soirée.
Dans la pénombre des couloirs, ils s’orientent sans difficulté, surtout Larry, car Raki, trop saoul, est perdu. Ils crochètent la porte du bureau de Nottingham : facile !

La pièce sent le renfermé et la boiserie de luxe. Ils trouvent un brouillon de lettre dans la corbeille à papier, rien d’autre.
Sur la feuille de papier à en-tête du directeur, ils lisent : « Ce Français arrogant a cru pouvoir tout se permettre. Il a corrompu nos élèves avec ses idées subversives. Il a couché avec nos femmes. » Des ratures suivent. La feuille est froissée. Navet l’aplatit entre le plateau du bureau et un épais livre et la range dans un dossier de sa serviette en cuir.



Le lendemain, il interroge d’abord les garçons pendant que Larry se fade les vidéos de la CCTV à Londres.

Littleton, Brett de son prénom. Gueule de petite frappe, mais étonnamment lucide. Il a un accent cockney, du nord de l’Angleterre. Il le force un peu.

‒ Qu’est-ce que tu faisais au fond du parc, derrière le lac, la nuit ?
‒ Qu’est-ce que ça peut te foutre ?
‒ On a des preuves que vous passez par une ouverture dans le mur d’enceinte. Qu’alliez-vous y faire, en compagnie d’autres, et du professeur Boisseau ?
‒ On se retrouvait dans une cabane qu’avait construite Boisseau. On y tenait un cercle, un truc fermé, si vous voyez ce que je veux dire.
‒ Vous y faisiez quoi ?
‒ On y lisait de la poésie ! Ça vous en bouche un coin !
‒ Donne-moi les noms de tes camarades ? Douglas, Boones ?
‒ Je t’emmerde.
‒ Dis-donc, jeune homme, on ne parle pas comme ça à une figure de l’autorité ! Maintenant tu vas me donner les noms de tes camarades !
‒ Plutôt crever que de balancer !
‒ Qu’y a-t-il de mal à faire partie de ce club ?
‒ Il était interdit après ce qu’il s’est passé avec l’ancien prof… et puis pourquoi je te dis ça moi ? Laisse tomber je n’ai rien à te dire. Boisseau c’était un bon prof, mais un cave quand même.
‒ Tu lui connaissais des relations avec des femmes ?
‒ T’aimerais le savoir, hein ? Ça fait bander ta petite bite molle, pas vrai ?
‒ Bon allez, sergent, faites-moi déguerpir ce vaurien ! Et faites entrer le suivant…

Entre un jeune homme, bien habillé, gueule d’ange. Métis, Caribéen peut-être.
‒ Nom, prénom, âge ?
‒ Neil Douglas, 17 ans. On m’appelle Doug.
‒ Quels étaient vos relations avec le Professeur Boisseau ?
‒ Très bonnes. Je regrette sa disparition.
Excellente diction, ça change du précédent gamin.

‒ Vous étiez en cours de lettres avec lui, au foot et au Club Poésie, n’est-ce pas ?
‒ Oui, et au Club Nature.
‒ Vous y faisiez quoi ?
‒ Des balades surtout, randonnées. On prenait le car de l’école pour nous rendre dans les montagnes. L’hiver des raquettes et du ski de randonnée. On pêchait. Souvent on faisait de l’escalade. Parfois du canoë-kayak, du canyoning…
‒ Avec qui d’autre en plus du Professeur Boisseau ?
‒ Les Professeurs Northridge et Bell, monsieur Halley le vieux jardinier, parfois.
‒ Et au club de poésie ?
‒ On lisait de la poésie.
‒ Et les profs ? Il n’y avait que Boisseau ?
‒ Non, il y avait aussi parfois le Professeur Sherwood, et d’autres profs, quand l’envie leur prenait.
‒ Qui ?
‒ Les mêmes, Bell et Northridge. Une des bibliothécaires, Madame Moore. Le vieux jardinier venait parfois, mais restait à écouter sans rien dire. Ou par moments, un haïku de sa composition, qui nous faisait réfléchir longtemps.
‒ Quels sont les élèves autres que Littleton, Boones et toi, qui font partie du club ?
‒ Je ne sais pas si j’ai le droit… C’est un club interdit, vous savez ?
‒ Je sais. Mais ça ne sortira pas de cette salle. Alors ?
‒ Du monde… mais ceux qui venaient le plus souvent, c’était eux : Paula et Brett.
‒ Des noms ?
‒ Euh… OK… Je vous ferai une liste… Mais ça ne sortira pas d’ici alors ?
‒ C’est certain. Et crois-tu que des élèves auraient pu en vouloir au Professeur Boisseau ?
‒ Au point de le tuer ? Je ne crois pas. Le Principal Nottingham, par contre…
‒ Oui, on sait.
‒ Tu lui connaissais une aventure avec une femme de l’école ? La professeure Bell par exemple ?
‒ Comment avez-vous su ?
‒ C’est toi qui viens de me l’avouer…
Le garçon retient un soupir de honte.
‒ Depuis combien de temps étaient-ils ensemble ?
‒ Euh, je ne sais pas. Ils n’étaient plus ensemble en fait.
‒ C’était un homme à femme, avec qui était-il alors ?
‒ Je… je ne sais pas. Il était très secret sur ce sujet.
‒ Alors sais-tu quelles femmes étaient intéressées par lui ?
‒ Oh oui ! Parmi les professeurs, Madame Moore, la bibliothécaire, était amoureuse de lui. Miss Benton était amoureuse de lui. Et puis, chez les élèves, à ma connaissance toutes les filles l’adoraient…
‒ Ah oui ? Vous étiez jaloux alors, les garçons ?
‒ Non, quand même…
Il a un regard vers la porte.
‒ Tu veux partir ou tu veux nous signaler que Miss Boones en faisait partie ?
‒ Non… non, pas du tout ! Alors là, s’il y a bien une fille à qui Jimmy, euh… le Professeur Boisseau, ne plaisait pas, c’était bien Paula !
‒ Et que faisait le Professeur Boisseau pendant ces rencontres ? Vous vous rencontriez tous les combien ?
‒ C’était sa cabane, il nous y donnait rendez-vous à l’insu de la direction, mais je crois que tous les profs savaient. On se voyait une fois par semaine au moins. Il nous ouvrait sa cabane et restait avec nous pendant tout le temps, et avec les autres adultes. Parfois il participait, quand plus personne des élèves n’avait de texte à lire, ou de choses à dire.
‒ La cabane était fermée la plupart du temps ? Tu crois qu’on pourrait la visiter ?
‒ Oui, elle est fermée par une petite serrure. Mais je crois que… qu’on réussirait à l’ouvrir sans la clef du professeur Boisseau…
‒ Ah ah ! Tu l’as déjà ouverte ?
‒ Non, pas moi, mais d’autres. Brett… il a une clef.
‒ Tu lui demanderais alors ?

Navet et Larry remettent la visite de la cabane au début d’après-midi. D’abord ils vont déjeuner.
‒ On a des choses à apprendre de cette cabane, je crois. Et de cette Paula Boones.

La cabane n’est pas ce que Navet avait escompté. Il s’attendait à une hutte de branchages, il s’attendait à tout sauf à ce lodge en bois, avec étage et galerie qui en fait tout le tour, entouré de bois avec vue sur la rivière. Un vieux Land Rover Defender pick-up garé derrière. Il essaye la petite clef trouvée dans le studio de Boisseau. Bingo ! Quel esprit de déduction, Raki !
Dedans, les vitres sont propres, les sols en parquets dépoussiérés. Des fauteuils et des sofas de récupération entourent un poêle central. Des tentures aux murs, des baies vitrées au sud, vers la rivière, quelques reproductions et des instruments de musique, un piano, des guitares, une batterie, une contrebasse. Une salle d’eau et WC, une petite cuisine. À l’étage, trois chambres agrémentées de matelas posés au sol ou de lits double. Une grande salle de bains WC.
‒ C’est une véritable garçonnière ! fait Navet en sifflant.

‒ Alors Miss Boones, commence Navet devant la jolie jeune femme triste qu’il a croisée les premiers jours dans les allées du parc. Depuis quand étiez-vous avec le Professeur Boisseau ? Jimmy, je crois qu’il était appelé ?
‒ Comment ? elle a un hoquet de surprise. Comment avez-vous su ?
Navet observe Paula, si jeune dans son uniforme d'écolière. Il pense à toutes ces affaires qui ont éclaté ces dernières années. Des profs respectables, des hommes de pouvoir, des vedettes… Et toujours la même histoire : l'emprise, la manipulation, le déséquilibre des forces.
Jimmy Boisseau, le pédagogue admiré, le poète sensible, le militant antifasciste... Et aussi un prédateur. Les deux n'étaient peut-être pas incompatibles.

‒ Mon formidable esprit de déduction, Mademoiselle* ! Personne n’a cru bon de le dire. Vous êtes mineure, vous avez 17 ans. Comment en êtes-vous venue à… sortir avec le Professeur Jimmy Boisseau ?
‒ C’était mon prof de lettres et j’étais amoureuse de lui depuis ma première année ici…
Navet connaît ce discours. Il l'a entendu cent fois dans sa carrière. Les victimes qui défendent leur bourreau. L'emprise qui survit même à la mort. Paula Boones mettra peut-être des années à réaliser ce qui lui est arrivé. Ou peut-être jamais.

‒ Qui le savait ?
‒ Quelques élèves, je suppose.
‒ Des adultes ?
‒ Peut-être… le jardinier, je pense. Il voit tout, il sait tout ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur des bâtiments de l’école. C’est lui qui fait les petites réparations aussi, quand ce n’est pas une entreprise qui intervient pour les plus gros. Un robinet qui fuit, un carreau du sol qui bouge… vous savez… ?
‒ Oui, je vois… Mademoiselle* Boones, il est nécessaire de savoir si des personnes s’opposaient à votre… relation ? Est-ce que quelqu’un a pu être mis au courant de vos liens ? Et s’en prendre à Jimmy Boisseau ? C’est important !
‒ Je… je ne vois pas… Vous croyez que c’est à cause de moi qu’il a été… oh ! Assassiné ?
‒ Je ne sais pas. Je le pense, toutefois. Le directeur Nottingham aurait-il pu être mis au courant ? Vos parents auraient-ils pu l’entendre, aussi ? Vous surprendre ? Ils auraient pu embaucher les deux personnes qui ont tué votre… professeur. C’était un pédophile, vous le savez ? Et de plus, marié à la Comtesse Bennett von Saint des Saints !
Navet a un tressaillement de plaisir à cette pensée. Il ne se rappelle toujours pas ce qu’il s’est passé chez la Comtesse.
‒ Oh ! Je ne sais pas ! Mes parents sont absents la plupart du temps, et tout ce qu’il s’est passé s’est passé dans cette cabane, à l’insu de tous !
Elle pleure maintenant.

‒ Paula, je dois vous demander quelque chose de difficile. Jimmy vous a-t-il déjà demandé de... surveiller quelqu'un ? De rapporter des conversations ? D'aller quelque part dans le pensionnat ?
Paula hésite.

‒ Il... oui. Il me demandait ce que disaient certains professeurs. Nottingham, Sherwood. Il voulait savoir s'ils parlaient de politique, de réunions...
‒ Il se servait de vous.
‒ Non ! Il me faisait confiance ! C'est différent !

Navet soupire. Peut-être. Ou peut-être que Boisseau, dans son combat contre les fascistes, avait franchi une ligne qu'il n'aurait jamais dû franchir. Utilisé une adolescente amoureuse comme informatrice. Les héros aussi pouvaient être des salauds.
‒ Bon, ce n’est rien. Nous continuerons d’enquêter, ma petite !
Quand il revient, Raki est toujours assis sur sa chaise, la tête dans les mains. Il n’a même pas touché à sa flasque dans sa poche.

Larry le regarde.
‒ Ça va, Raki ?
‒ Non. Pas vraiment.

Il pense à Paula, à ses dix-sept ans, à ses yeux rougis.
Il pense à Boisseau, cinquante-quatre ans, marié, professeur.
Il pense à lui-même, à la façon dont il avait regardé la jeune fille en arrivant à HH. Comme un objet. Comme une proie potentielle.

‒ Je suis devenu vieux et dégoûtant, Larry.
‒ Tu l'as toujours été, mon pote.
‒ Non, je veux dire…
Il désigne vaguement la porte par où Paula est sortie.
‒ Cette gamine. J'ai pensé à elle comme… comme Boisseau sans doute. Et je me sens... merde, je me sens sale.

Larry pose une main sur son épaule.
‒ C'est bon signe, Raki. Ça veut dire que t'es pas complètement mort en dedans.
‒ Merci mon Larry !… Alors, qu’a donné le visionnage de la CCTV ?
‒ Rien, mon vieux. Rien de rien… Aucune trace du passage du professeur Nottingham…
‒ Alors il a dû rentrer chez lui, ou voir sa maîtresse… C’est Stéphanie Hinton qui l’a couvert. Il y a une raison à ça…
‒ Il faut réussir à piéger Northridge et Bell. Je suis sûr qu’ils ont des secrets à nous révéler. J’ai envie de retourner à la cabane. On peut y trouver des choses.
Ils retrouvent la Professeure Bell dans son bureau. Elle porte une blouse blanche de laborantine qui lui serre joliment le corps galbé.
‒ Professeure… Nous avons quelques questions à vous poser.
‒ J’ai quelques minutes avant mon prochain cours… Je vous écoute.
‒ Comment aviez-vous pris que Jimmy vous quitte pour aller avec une élève ?
‒ Comment savez-vous cela ?
‒ C’est notre métier, Professeur ! Alors, vous lui en vouliez ?
‒ Non, bien sûr ! Il était trop touche-à-tout et je le savais dès le départ. Mais je ne savais pas qu’il était avec… une élève. C’était un vrai dégueulasse !
‒ Qu’est-ce qu’il nous cache depuis le début, Professeur ? Qu’est-ce qu’il nous cache qui a provoqué cette mort affreuse ?
‒ Il avait pas mal d’ennemis, vous savez ? Et certains de ses amis ne l’étaient pas forcément…
‒ Que voulez-vous dire ?
‒ Sherwood, fouillez son appartement, vous trouverez sûrement quelque chose…
‒ Que voulez-vous dire ?
‒ Rien, vous verrez !

Ils profitent que Sherwood soit à son bureau pour visiter son appartement. Raki et Larry trouvent comment escalader la grille du bâtiment des profs en se cachant derrière les bosquets et montent à l’étage du premier bâtiment. Au deuxième, il y a l’appartement de Nottingham et ce n’est pas l’envie qui leur manque de s’y rendre également.
L’appartement qu’ils ouvrent en crochetant la porte d’entrée est composé de trois pièces entourant une cuisine, dont un vaste séjour. Une chambre de célibataire entourée de livres, la chambre de Sherwood très probablement, et un bureau, très grand. Il est fermé à clefs lui aussi. Ils l’ouvrent là encore en un tour de passe-passe. Raki fouille et trouve dans un tiroir la correspondance de Sherwood avec une grosse clef. Une carte de membre « Club des Anciens de Hoffen Hall College ». « Tiens, tiens ! »
La lettre à en-tête du directeur de l’école retient son attention. L’original du brouillon ?
« Très cher Vicky,
La mort brutale du Professeur Boisseau est désastreuse pour la réputation du pensionnat. Bien sûr, Jimmy était un élément contrariant, mais je n’aurais pas osé lever un doigt sur lui pour cette raison. Cette école est tout pour moi. Nous devons faire preuve de vigilance pour empêcher ces fureteurs de trouver des indices ou, pire, des preuves, sur nos agissements que cache la respectabilité de notre école et vous voyez, je suis sûr, de quoi je veux parler.
À ce propos, il sera de bon augure de veiller au bon déroulement de notre réunion de jeudi prochain. La nouvelle adresse est la suivante : 41 Berkeley Square, Mayfair, Londres W1J 5AW.
Je compte sur votre discrétion habituelle pour mener à bien votre mission.
Etc, etc.
Votre bon et dévoué J.L.N. »
J.L.N. pour John Lewis Nottingham, pense immédiatement Navet.
‒ Le directeur lui-même.
‒ De quoi parlent-ils ? Berkeley Square, je connais. Le quartier des milliardaires et des clubs où il faut attendre dix ans pour être membre.
Navet replie la lettre avec soin, comme s’il manipulait un artefact sacré.
‒ 41 Berkeley Square… Une réunion ce jeudi. Mais c’est aujourd’hui, jeudi !
Il regarde Larry, un sourire en coin.
‒ On a une soirée de prévue, mon vieux. Tu as ton costume ?
Larry soupire.
‒ Tu veux dire mon déguisement de flic en civil ?
Navet éclate de rire.
‒ Non, un smoking. On va à une soirée mondaine.

Ils quittent l’appartement de Sherwood en refermant soigneusement la porte.
‒ On revient demain pour une fouille en règle, murmure Larry.
Navet hoche la tête.
‒ Non, on revient ce soir. Après la soirée au 41 Berkeley Square.
Larry le regarde, incrédule. Il transpire.
‒ Tu veux dire qu’on va cambrioler deux endroits en une soirée ?
Navet ajuste son chapeau.
‒ Trois, si on compte le pub où on va se saouler avant.

De retour dans la salle de réunion, Navet sort une bouteille de single malt de sa serviette en cuir.
‒ À la tienne, Larry. À la mémoire de Boisseau, et à la chute de Nottingham.
Larry lève son gobelet en plastique.
‒ Tu crois vraiment qu’il est impliqué dans le meurtre ?
Navet verse un fond de whisky dans le gobelet de son ami.
‒ Non. Mais il sait qui l’est. Et ça, c’est presque aussi bien.

Soudain, la porte s’ouvre. Paula Boones entre, les yeux rouges.
‒ Professeur Navet… Je peux vous parler ?
Navet pose sa bouteille.
‒ Bien sûr, ô joie ! Ô petite demoiselle ! Assieds-toi.
Elle s’exécute, maladroite.
‒ Je… Je ne voulais pas que Jimmy meure. Je l’aimais.
Navet lui tend un mouchoir en papier.
‒ Personne ne le voulait, ma petite. Mais quelqu’un l’a tué. Et ce quelqu’un est peut-être ici, à Hoffen Hall.
Paula éclate en sanglots.
‒ Il m’a dit qu’il avait des ennemis. Des gens qui ne supportaient pas ce qu’il faisait. Il parlait de réunions secrètes, de gens dangereux…
Larry se penche en avant.
‒ Des noms, Paula ?
Elle secoue la tête.
‒ Non. Juste des initiales. « HH ». Double H. Il disait que c’était un groupe. Un groupe qui voulait… faire du mal. Il disait qu’il avait un complice pour désarmer ce groupe… je ne sais pas qui...
Navet et Larry échangent un regard.
‒ Jimmy m'a dit un jour qu'il n'était pas seul. Qu'il avait un allié à l'intérieur de HH.
‒ Un allié ? Qui ?
‒ Il ne voulait pas me le dire. Pour me protéger, il disait. Mais une fois, je l'ai entendu au téléphone. Il disait : « Tiens bon, Pete. On y est presque. Encore quelques mois et on pourra tous les faire tomber. »
Navet se redresse.
‒ Pete ? Tu es sûre ?
‒ Certaine. J'ai pensé que c'était le Professeur Northridge, mais... Jimmy le traitait bizarrement en public. Comme s'ils n'étaient pas vraiment amis. Comme s'ils... jouaient un rôle.
‒ Bien… c’est noté… Tu disais : HH… pour Hoffen Hall ?
Paula hoche la tête.
‒ Ou Heil Hitler. C’est ce que Jimmy croyait.
Un silence. Larry sort la photo de l’émeute de Missoula.
‒ Tu reconnais quelqu’un sur cette photo, Paula ?
Elle pâlit.
‒ Jimmy…
Navet acquiesce.
‒ Oui. Et il semble que ça lui ait valu des ennemis pour la vie.



‒ Dis-moi, Paula. Sais-tu quels sont les liens de Madame* Hinton et du Principal Nottingham ?
‒ Oui, bien sûr ! Je crois que la Hinton en pince pour le directeur. Mais pourquoi… ?
Elle n’a pas le temps de finir sa phrase, Navet la bouscule sans ménagement pour sortir de la pièce.

Il entre sans frapper dans le bureau de Stephanie Hinton, une pièce exiguë envahie par des classeurs et l’odeur de café brûlé. Hinton, surprise, laisse tomber une liasse de papiers dans un cendrier.
‒ Professeur Navet ! Vous ne pouvez pas…
‒ Si, je peux, coupe-t-il en s’asseyant sur le coin du bureau. Surtout quand une comptable nerveuse brûle des preuves sous mon nez.
Elle croise les bras, défiante.
‒ Ce ne sont que des vieux relevés. Rien qui vous concerne.
Navet attrape un papier à moitié consumé : un chèque signé par Nottingham, à l’ordre de « H. Enterprises ». H comme Hoffen ? Ou H comme Hitler ?
Stephanie pâlit.
‒ Je ne sais pas de quoi vous parlez.
‒ Vous savez très bien que Nottingham et Sherwood sont dans ce merdier jusqu’au cou. Et vous, vous les couvrez. Pourquoi ?
Elle serre les poings.
‒ Parce que je n’ai pas le choix. Vous pensez que c’est facile, pour une femme comme moi, de trouver un autre travail avec un CV qui dit « comptable pour un pensionnat lié à l’extrême droite » ?
‒ Alors vous préférez fermer les yeux ?
Elle éclate de rire, amère.
‒ Non, Navet. Je préfère survivre. Vous savez ce qu’ils font aux gens qui parlent trop ? Ils les retrouvent dans une ruelle, comme Jimmy.
Elle baisse la voix.
‒ Je ne suis pas une héroïne. Je suis juste quelqu’un qui veut vivre.

Navet la regarde, soudain moins sarcastique.
‒ Et Nottingham ? Vous l’aimez, ou c’est juste un ticket pour la sécurité ?
Elle rougit.
‒ C’est compliqué.
‒ Bien sûr que c’est compliqué. Tout est compliqué, sauf le whisky.
Il se lève.
‒ Dernière chance, Stephanie. Aidez-moi, et je vous sors de ce merdier.
Elle hésite, puis sort un cahier de comptes d’un tiroir verrouillé.
‒ Voilà. Les virements vers H. Enterprises. Et les noms des donateurs. Mais je veux une immunité. Et un nouveau travail.
Navet sourit.
‒ Vous l’aurez. À condition que vous témoigniez contre Nottingham.
Elle hoche la tête.
‒ D’accord. Mais ne me demandez pas d’être brave. Je ne le suis pas.
Navet prend le cahier.
‒ Personne ne vous demande d’être brave, Stephanie. Juste intelligente.
Elle sourit, pour la première fois.
‒ Alors je le suis.

À 22h le soir-même, Navet et Larry, vêtus de costumes sombres et de chapeaux, se tiennent devant le 41 Berkeley Square. Une plaque en cuivre indique : « Club des Anciens de Hoffen Hall College ». Larry ricane.
‒ Un club d’anciens élèves ? Avec des réunions secrètes ?
Navet toque à la porte.
‒ Ou un repaire de nazillons. On va voir.
Un homme en smoking leur ouvre.
‒ Messieurs ?
Navet sort une fausse carte de membre, ainsi que Larry, bricolée dans la soirée au siège du C.I.D. sur le modèle de celle trouvée dans l’appartement de Sherwood.
‒ Nous sommes un peu en retard. La réunion a-t-elle commencé ?
L’homme les dévisage, observe les cartes puis hoche la tête.
‒ Entrez. Mais soyez discrets.
À l’intérieur, une dizaine d’hommes en costume discutent autour d’un buffet.
Dans un coin, Northridge avec deux hommes. Il a l'air tendu, pas à l'aise.
Un homme que Navet ne connaît pas les dévisage bizarrement : grand, chauve, avec une cicatrice en travers du visage.
Navet et Larry se fondent dans la foule, attrapant des verres de champagne au passage.
‒ Le type avec la cicatrice, chuchote Navet. Il a l’air d’un ancien militaire.
Larry observe.
‒ Ou d’un ancien skinhead. Ou les deux. Tu crois que c’est lui qui a tué Boisseau ?
Navet sirote son champagne quelques secondes, puis le finit d’une traite.
‒ Non. Mais il sait qui l’a fait.
Soudain, ils ont la surprise de voir Nottingham, face à eux sur une estrade.
Navet aperçoit Northridge. Celui-ci ne sourit pas. Il a les mâchoires serrées. Ses yeux font le tour de la salle, comme s'il comptait les sorties.
‒ Larry, tu vois Northridge ?
‒ Ouais, il a l'air d'un flic en planque, ton pote.
Navet fronce les sourcils. Exactement ce qu'il pensait.
‒ Messieurs, merci d’être venus.
C’est Nottingham qui commence son discours. Il n’y a en effet pas de femmes dans la salle, observe Navet.
‒ Comme vous le savez, notre cher pensionnat est menacé. Par des rumeurs, des enquêtes…
Il jette un regard noir vers Navet et Larry.
‒ Des étrangers qui fouinent où ils ne devraient pas.
Sherwood murmure quelque chose à l’oreille de Nottingham à son côté, qui pâlit, les regarde puis descend de l’estrade.
Navet chuchote à Larry : « On se casse. Mais pas avant d’avoir volé leur liste de membres. »
Larry hoche la tête. « Je couvre la sortie. Toi, tu fouilles le bureau là-bas. »
Navet se glisse vers une porte entrouverte. À l’intérieur, sur un bureau au centre de la pièce, un classeur ouvert révèle des listes de noms, des photos, et des symboles néo-nazis.
Navet photographie rapidement les documents avec le petit appareil sorti de sa serviette. Bingo, mon Raki. On a notre preuve !
Mais au moment de sortir, la porte se referme derrière lui. Sherwood est là, petit pistolet à la main.
‒ Professeur Navet. Toujours aussi prévisible.
Navet lève les mains, non sans avoir auparavant actionné le bouton de l’enregistreur qu’il tenait dans sa poche.
‒ Sherwood ! Je savais que tu étais un salopard, mais à ce point-là…
Sherwood ricane.
‒ Tu ne comprends donc pas, Navet ? Boisseau était un danger. Il savait trop de choses sur nous. Sur nos activités. Sur nos… amis.
Navet regarde le pistolet.
‒ Alors, c’est toi qui l’as tué ?
Sherwood secoue la tête.
‒ Non. Mais j’ai donné l’ordre. Et maintenant, je vais devoir faire de même avec toi.
Il se tourne vers la porte, attendant sans doute le grand chauve à la cicatrice, l’homme de main, le tueur.
La porte s’ouvre à la volée. C’est Larry, un tabouret à la main, qui fonce et assomme Sherwood.
‒ Désolé, Raki. J’ai entendu des bruits.
Navet ramasse le pistolet.
‒ Merci, mon vieux. Tu arrives toujours au bon moment.

Ils passent par la fenêtre et s’enfuient dans la nuit londonienne, le classeur sous le bras.
‒ On a de quoi faire tomber tout le monde, dit Larry, essoufflé, une fois qu’ils sont à la voiture.
Navet allume une cigarette avec un flegme certain.
‒ Oui. Mais qui va nous croire ? Un détective alcoolique et un flic en disgrâce ?

De retour au pensionnat, Navet et Larry fouillent l’appartement de Sherwood à fond. Ils ne trouvent rien de plus mais la grosse clef trouvée dans le tiroir verrouillé, les amène à chercher une cave dans le sous-sol du bâtiment.
Navet et Larry croisent Northridge dans les couloirs du pensionnat. Il est très tard. Trop tard.

‒ Professeur. Vous ne dormez pas ?
‒ Je pourrais vous poser la même question, Navet.

Silence. Ils se jaugent.

‒ Vous savez ce que Jimmy faisait vraiment ici, n'est-ce pas ?
Northridge ne répond pas immédiatement.
‒ Jimmy était quelqu'un de courageux. Trop courageux peut-être.
‒ Courageux ou inconscient ?
‒ Les deux. C'est souvent la même chose.

Northridge fait mine de partir, puis se retourne.
‒ Faites attention, Navet. Vous vous approchez de choses que vous ne comprenez pas encore. Et quand vous comprendrez, il sera peut-être trop tard pour reculer.
‒ C'est une menace ?
‒ Non. Un conseil. De quelqu'un qui est passé par là.

Il disparaît dans l'ombre du couloir.

La cave, dans le sous-sol du bâtiment, tout au fond d’un couloir non éclairé.
Déco toute néo-nazie, des affiches de propagande du IIIème Reich ou du nationalisme britannique, une croix gammée géante, un drapeau anglais. Des caisses contiennent des armes de poing et des mitraillettes, des cartons sont remplis de tracts revendiquant l’extrême-droite du British National Party. Un sac est rempli de billets de banque, des livres sterling et des francs suisses, des dollars. Navet attrape le sac, pensant déjà aux semaines qui viendront inexorablement. Il découvre dans la poche avant un carnet. Les premières pages sont recouvertes de curieuses initiales en-dessous des « HH ». « S », deux fois « N », « B », « H » encore. Des séries de chiffres, comme un langage codé.
‒ On se croirait dans Tintin, mon vieux.
‒ Regarde, Larry. « S » pour Sherwood… « B » c’est Boisseau. « N » pour Nottingham et… Northridge ?
Larry siffle.
‒ Northridge…
Navet hoche la tête.
‒ Oui. Celui qui prétend être le meilleur ami de Boisseau. Et ce « H » alors ?
‒ Hitler ?
‒ Ou...
Soudain, un bruit à la porte. Joshua Hintermann, le conseiller d’éducation entre, un gros revolver à la main.
‒ Je savais que vous viendriez ici.
Navet pose le carnet.
‒ Alors c’est toi, le tueur ? Le mystérieux « H » de ce carnet.
Hintermann sourit.
‒ Je vais m’assurer que vous ne le découvriez jamais.
Un combat s’engage.
Larry, malgré son âge, se bat comme un diable. Navet, moins sobre, trébuche sur un tapis mais attrape une lampe qu’il lance à la tête d’Hintermann. Il le rate d’un cheveu.
« Putain, Raki, tu veux nous faire tuer ?! » crie Larry.
La porte s’ouvre à la volée et le Professeur Peter Northridge déboule en trombe, pistolet au poing là encore. Décidément, on va pouvoir ouvrir une armurerie, Raki !
‒ Pose ton arme, Josh !
Hintermann, surpris, détourne son arme des deux enquêteurs. Les deux enquêteurs, surpris, regardent le nouveau venu.
‒ Pete, qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’étais pas à notre réunion ?
‒ Pose ton flingue, j’ai dit !
Josh braque son arme sur lui.
‒ Mais t’es avec qui ? Je comprends pas.
Les deux enquêteurs ne comprennent pas non plus. Northridge a-t-il changé de camp ? Northridge était-il le complice de Boisseau ?
Hintermann arme le chien du revolver. Northridge est plus rapide et appuie sur le détente de son pistolet. La balle entre dans le bras droit d’Hintermann, qui lâche son arme. Il hurle en se tenant le bras. L’écho du coup de feu résonne longtemps dans la pièce exiguë.
Navet et Larry ligotent le néo-nazi puis Northridge serre un garrot autour de son bras droit.
‒ Larry, appelle une ambulance pour lui.
‒ Alors, Hintermann, Navet se tourne vers le militant d’extrême-droite. Qui a tué Boisseau ?
Hintermann crache par terre.
‒ Vous ne comprendrez jamais. Boisseau était un traître. Un antifasciste. Il voulait nous dénoncer. Lui aussi est un traître !
Il désigne Northridge qui lui sourit de toutes ses dents, flingue encore fumant à la main.
Navet sort la photo de l’émeute.
‒ C’est pour ça, hein ? Parce qu’il était contre vous ? Tu cachais bien ton jeu…
Hintermann ricane.
‒ Il a infiltré notre groupe. Il a essayé de nous faire arrêter. Il a couché avec une gamine ! Mais on a été plus malins.
Larry revient après son coup de téléphone. Il regarde Navet.
‒ On a assez pour les faire arrêter, Raki.
Navet hoche la tête.
‒ Oui. Mais d’abord, on va leur tendre un piège. Une dernière réunion. Avec tous les membres de HH.

Navet regarde Northridge, qui garde son arme pointée sur Hintermann blessé.
‒ Vous saviez depuis le début.
‒ Pas depuis le début. Depuis 1994. Quand j'ai rencontré Jimmy à Missoula. On militait dans les mêmes cercles antifascistes. On avait infiltré un groupuscule néo-nazi déjà, comme ici, à deux, en tandem. On aurait voulu ne pas avoir à recommencer. Il l’a payé de sa peau…
‒ Alors pourquoi cette comédie ?
‒ Parce que pour infiltrer HH, il fallait que je paraisse crédible. Un ancien militant devenu respectable, qui a tourné la page. Quand Sherwood m'a recruté, il pensait que j'étais dans son camp.
‒ Et Boisseau ?
‒ Jimmy est revenu il y a dix ans avec l’objectif de faire tomber le réseau. On a travaillé ensemble, en secret. Mais ils l'ont découvert avant qu'on puisse agir.
Larry siffle.
‒ Vous êtes un sacré acteur, Professeur.
‒ Non. Juste quelqu'un qui en a marre de voir ces ordures empoisonner des gamins… Rhâa… Jimmy n'aurait jamais dû impliquer cette gamine.
‒ Vous étiez au courant ?
‒ Je l'ai découvert trop tard. Je lui ai dit d'arrêter. Qu'on trouverait un autre moyen. Mais il disait qu'elle était consentante, qu'elle voulait aider…
Northridge secoue la tête.
‒ Jimmy était un type bien. Courageux, intègre. Mais cette histoire avec la petite Boones... C'était sa tache aveugle. Il ne voyait pas le mal qu'il faisait…
IL regarde le sac de cuir qui pend lourdement à l’épaule de Navet.
‒ Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
‒ Oh ce n’est rien !
Navet rougit en soupesant le sac à dos rempli de billets. Simplement quelques documents compromettants…


Le lendemain, Navet et Larry organisent une fausse réunion dans la cabane de Boisseau, avec l’aide de Paula Boones et de Tony Halley le vieux jardinier. Ils invitent Nottingham, Sherwood, Northridge et les autres membres de HH, sous prétexte d’une cérémonie en mémoire de Boisseau. Hintermann est entre de bonnes mains à l’hôpital, Larry s’est assuré qu’un flic veillait sur lui jour et nuit.
Les membres de HH arrivent un à un, méfiants. Sherwood au bras de Laura Benton, Nottingham est le dernier, à celui de Stephanie Hinton.
‒ Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ?
Navet, caché derrière un rideau avec les jolies Carrie Bell et Paula Boones, allume son enregistreur.
‒ Une petite réunion entre amis. Pour parler de Boisseau… Et de son meurtre, assure Northridge.
Les portes se referment. La police, prévenue par Larry, encercle la cabane. Sherwood pâlit.
‒ Vous ne pouvez rien prouver !
Navet sort de derrière le rideau, brandissant les photos, la lettre, les listes, les enregistrements.
‒ Si, Nottingham. On peut tout prouver.

Navet retrouve Paula avant de quitter HH.
— Mademoiselle* Boones. Vous allez rentrer chez vos parents ?
— Oui. Ils viennent me chercher demain.
— Bien.
Il hésite.
— Je voulais vous dire... ce qui s'est passé avec Jimmy. Ce n'était pas votre faute.
— Je sais, dit-elle automatiquement.
Mais ses yeux disent qu'elle n'en est pas sûre.

— Non, je ne crois pas que vous le sachiez vraiment. Pas encore. Mais un jour, vous le saurez. Et ce jour-là, vous aurez peut-être besoin d'aide.
Il lui tend sa carte.
— Si vous avez besoin de parler. Ou juste... de confirmation que non, ce n'était pas normal. Appelez-moi.
Paula prend la carte, les larmes aux yeux.
— Merci, Professeur Navet.
— Raki. Appelez-moi Raki.
Navet s'assoit lourdement sur une chaise.


Une semaine plus tard, Navet sonne au portail du château de High Burry. La pluie tombe en fines gouttes, collant son chapeau à ses cheveux clairsemés. « Putain de temps anglais », grogne-t-il en ajustant son col. La Comtesse l’accueille elle-même, vêtue d’une robe de soie noire qui épouse ses formes comme une seconde peau. « Professeur Navet. Vous sentez le pub à trois kilomètres. Entre donc, avant que mes voisins ne portent plainte pour atteinte à leur odorat. »

Elle le conduit dans un petit salon aux murs tapissés de soie rouge, où un feu crépite dans la cheminée. Des photos de Boisseau dans des cadres, posés sur le piano. « Il en jouait divinement, affirme la Comtesse. Un vrai pianiste de jazz… »
Un plateau d’argent avec une bouteille de single malt et deux verres est posé sur une table basse. « Je me suis dit que tu préférerais ça au thé, Raki. »
Navet s’affale dans un fauteuil, les yeux rivés sur la bouteille. « Tu me connais déjà trop bien, Lizzie, tu lis en moi comme dans un livre ouvert. »
Elle remplit deux verres et en tend un à Navet.
‒ Ils sont tous arrêtés. Grâce à toi.
Navet hausse les épaules.
‒ Non. Grâce à Jimmy. Il a donné sa vie pour les faire tomber.
Ce salaud de pédophile. Il pense à la jolie Miss Boones.
‒ Il avait le même regard que toi, parfois, dit la Comtesse. Celui qui dit : « Je sais que tu mens, mais je ne sais pas encore pourquoi. »
Navet boit une gorgée, puis pose son verre.
‒ Alors, dis-moi. Pourquoi une aristocrate comme toi a épousé un ancien élève, un prof de lettres sans le sou ?
Elle sourit, amère.
‒ Parce qu’il était le seul à me regarder comme si j’étais une femme, et pas un trophée. Et parce que j’avais besoin de me racheter.
De sa poitrine, Navet remonte vers le visage de la Comtesse, honteux.
‒ Te racheter ? Navet ricane. De quoi, au juste ? D’avoir épousé un type en dessous de ta condition ?
Elle fixe les flammes.
‒ Non. D’avoir fermé les yeux sur ce que faisait mon père. Hoffen Hall n’a pas toujours été un pensionnat respectable, Raki. Dans les années 70, c’était un repaire. Pour des hommes comme Sherwood et Hintermann. Mon père les finançait. Et moi, petite écolière naïve et imbue d’elle-même, je faisais semblant de ne pas voir.
Navet éclate de rire.
‒ Attends, tu veux me dire que ton vieux était un néo-nazi ?
Elle hoche la tête.
‒ Pas un néo-nazi. Un vrai. Un ancien du Corps franc britannique SS. Une division Charlemagne anglaise qui n’a compté que quelques combattants. Ils ne se sont jamais battus, je crois… Bref, il est rentré en Angleterre à la fin de la guerre, la queue entre les jambes, a épousé ma mère, une aristocrate ruinée, et a transformé Hoffen Hall en machine à laver l’argent sale. C’est lui qui a nommé ces pantins de Sherwood et Nottingham. Jimmy l’a découvert. Il a été viré. Et au lieu de me détester, il est revenu après des années et m’a proposé de l’aider à tout faire tomber si je le faisais entrer à HH. Mes relations… disons, sulfureuses, avec Sherwood, l’ont permis, malgré le passé de Jimmy. Oh mon Dieu c’est affreux, il est mort à cause de moi !
‒ Et tu l’as aidé à faire tomber tout le monde ?
Elle boit une gorgée, les mains tremblantes.
‒ J’ai dit non. J’avais trop peur. Alors Jimmy a continué seul. Et maintenant, il est mort.
Un silence. Navet se ressert.
‒ Pourquoi m’avoir engagé, alors ?
Elle le regarde droit dans les yeux.
‒ Parce que tu es le seul en qui je pouvais faire confiance. Il fallait être assez con pour continuer ce que Jimmy avait commencé…
Navet lève son verre.
‒ À la tienne, Lizzie. Tu es une garce, mais au moins, tu es honnête.
Elle rit, sans joie.
‒ Merci, Raki. C’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait depuis des années.

La Comtesse pose une enveloppe sur le bureau.
‒ Voici. Pour tes honoraires.
Navet ne la touche pas.
‒ Garde-la. Offre-la à une œuvre caritative. À une organisation antifasciste. Ou brûle-la. Moi, je vais me saouler.
Il ne parle pas de l’argent sale récupéré dans la cave de Sherwood.
La Comtesse sourit, triste.
‒ Tu n’es pas l’homme que je croyais, Raki.
Il lève son verre.
‒ Si, Lizzie. Juste un peu plus sobre.

Elle sort dans un mouvement de soie. Navet reste seul, regardant les photos de Boisseau dans leurs cadres.
« Tu as gagné, mon vieux. Même si t’es mort pour ça. » il s’adresse à Boisseau. Il boit une gorgée. « Putain de monde. »

La porte s’ouvre de nouveau. C’est la Comtesse, de retour. Elle se jette aux bras de Navet.
« Raki… Souhaiterais-tu rester un peu au château ? Je m’y sens un peu seule… »

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