LA ZONE -

Le vieil homme et la bière

Le 16/04/2026
par Jean-Mitch
[illustration] #alasaintconbruleuncon

Teodor, 60 balais, alcoolique et pédocriminel, vit seul dans son chalet pourri à se branler l'ego en écrivant ses mémoires. Il finit par se rappeler pourquoi ses femmes et ses gosses se sont barrées : il baisait sa petite-cousine de 15 ans. Le monoxyde de carbone essaie de le buter mais rate son coup — c'est une bûche mal foutue qui finira le boulot et cramera le salaud avec sa baraque.
LE VIEIL HOMME ET LA BIÈRE

60 ans. Un vieil homme. Pas de retraite car pas de travail. Et puis, la retraite à 60 ans n'est plus qu'une chimère pour une poignée de militants. Elle est morte et enterrée, comme l'idée d'un climat à la baisse ou l'égalité hommes-femmes. Voilà ce que pense le vieil homme quand il fend son bois sous l'appentis devant le bûcher collé à son petit chalet.
Une vieille chienne, croisée border-collie, attend sagement devant l'ouvrage de son maître.
Il a arrêté de travailler à 27 ans comme d'autres mourraient pour fonder un club posthume. Lui a préféré prendre la tangente plutôt que se flinguer. Une simple odeur, celle de la fumée du feu de bois, l'avait poussé à vivre et conséquemment, à s'arrêter de travailler. L'odeur de la campagne un dimanche de décembre. Il avait pris sa voiture, une vieille Renault Express 1990 rallongée, comme on n'en fait plus. Il rêvait de se sortir de l'épaisseur du brouillard givrant pour voir à la montagne le soleil briller sur la mer de nuages. Il se souvient encore, trente et quelques années plus tard, de cette odeur qui avait surgi en lui, celle des montagnes de son enfance chez ses grands-parents. La grande maison chauffée au bois, l'odeur de la fumée qui plane au-dessus du jardin où, petit, il passait ses dimanches à courir après les poules et les dindons avec ses cousins.
L'odeur de ces dimanches à la campagne remonte en lui et se mélange à celle de la fumée d'aujourd'hui qui sort de la cheminée en zinc sur le petit toit d'ardoises de son chalet. Il se rappelle cette odeur entrée en lui à 27 ans pour ne plus jamais le quitter, jusqu'à avoir son petit poêle, le premier, lorsqu'il rénovait cette grange en ruine et la transformait en chalet chaleureux. Il se rappelle sa décision d'arrêter de travailler pour se consacrer à ses passions : la montagne, la musique, l'écriture et le feu de bois. Il ne savait pas qu'une autre passion allait prendre le pas sur les autres et les remplacer.
Et il sait bien, parce qu'il a vieilli prématurément, que cette vie qu'il s'est choisie — couper des arbres, fendre du bois, porter des bûches — il va rapidement devoir s'en défaire. Depuis le début de ses douleurs sciatiques à répétition, les hernies discales que le chirurgien lui enlève l'une après l'autre depuis cinq ans. Depuis qu'il s'essouffle dès qu'il remonte du bas de son jardin où se trouve le torrent et ses bois. C'est la vie qu'il s'est choisie, le vieil homme, quand il était dans la force de l'âge et des envies qu'il mordait à pleines dents.
Le vieil homme se nomme Teodor Merckovic. Il vit seul depuis des années, depuis que ses compagnes sont parties, l'une après l'autre, avec les enfants quand il y en avait, deux filles. Teodor éteint la fendeuse, range la hache, ramasse les bûchettes et les porte dans le chalet en pierres et bois. La chienne le suit. Elle s'appelle Gina et a les yeux bleus.
Teodor pose le petit bois près du grand poêle, jette une bûche dans le foyer, augmente le tirage. Ça fait longtemps maintenant qu'il tire mal. Depuis l'hiver dernier, croit-il, mais il ne se rappelle pas bien. Était-ce l'hiver ou le mois dernier ? Tout comme il a oublié s'il avait ramoné le conduit au printemps comme il l'a toujours fait chaque printemps et au milieu de la saison de chauffe, vers janvier ou février. Il n'y pense même pas et croit que tout fonctionne normalement.
Il ôte sa vieille veste canadienne Carhartt toute rapiécée et remonte les manches de son épais pull en laine tricoté par ses soins une dizaine d'années plus tôt. Il sort deux bières du réfrigérateur du petit bar, les décapsule l'une après l'autre à l'aide d'un outil fixé au mur et boit une grande lampée de celle qu'il tient dans la main droite. La nuit s'est installée pour de bon et ce n'est pas la première bouteille qu'il boit de la journée. Il la termine rapidement et pose la deuxième sur la petite table devant la fenêtre. Sur sa table de travail se trouvent un grand cahier ouvert recouvert d'une écriture fine et légèrement tremblotante, un stylo-plume, un cendrier rempli de cendres, une lampe à pétrole et maintenant sa bière.
La bouteille au verre fumé ne porte pas d'étiquette. C'est sa bière-maison. C'est devenu un vrai travail à temps complet, ça : l'écriture, le bois et la bière. Cultiver l'orge et le houblon, torréfier et malter, brasser, mettre en bouteilles. Boire. Distiller le moût à l'alambic caché dans les bois. Reboire. Tomber ivre mort. Se réveiller en tremblant, jusqu'à la première bière.
Il se met à écrire ses souvenirs dans son cahier, souvenirs qui remontent depuis plusieurs mois.
Teodor avait 27 ans donc, quand il a décidé d'abandonner son métier de libraire dans un grand magasin de « produits culturels ». Il a repris cette ancienne ferme entourée de pâturages dans la montagne et de bois, plusieurs hectares de pentes, achetés une bouchée de pain puisque en ruine et que le cours de l'immobilier était plus bas qu'aujourd'hui, mais pour laquelle il a quand même dû s'endetter quelques années. Et surtout, il se trouve éloigné de toute civilisation, à 20 kilomètres de la ville la plus proche, 7 kilomètres des commerces et 300 mètres de la route sur un chemin de cailloux et de boue encadré de hauts arbres en haies denses.
Le hameau le plus proche se nomme « Le Fion ». C'est dire.
Teodor se relève pour ranger ses deux bières vides et s'en prendre une autre, pleine. Il en profite pour baisser le tirage du poêle. Puis le réaugmente. Il ne tire pas, bon Dieu ! Il avale une lampée. Il allume sa bouffarde. Le tabac est sorti d'une blague en cuir. Il tire, expire la fumée. Il recommence deux-trois fois et vide la pipe dans le cendrier.
Il recommence à écrire. Le Fion, donc. Chez lui, c'est la « Grange au Loup ». Il est tombé amoureux de ce lieu et a connu une longue période de vaches maigres pour le rembourser, surtout après avoir démissionné. Il ne touchait plus que des subsides : droits d'auteur de livres qui ne se vendaient guère, cachets de rares concerts qu'il donnait. C'est comme ça qu'il a appris à se débrouiller. À acheter une bonne tronçonneuse après en avoir cassé deux. À cultiver son jardin, élever ses poules et deux cochons. Tuer ces derniers une fois l'an pour la viande et le lard. À devenir mécanicien pour réparer sa vieille Express, puis son vieux pick-up Ford Ranger. À brasser sa bière, pour conserver ce rare plaisir, celui qui lui a coûté les départs successifs de ses amoureuses, d'abord Caro avec sa grande et les deux petites qu'il ne voit plus aujourd'hui et qui doivent avoir plus de 30 ans s'il faisait le calcul, mais il n'y arrive plus parce qu'il ne se rappelle plus leurs années de naissance. Puis il y a eu Marion… Ah ! Marion ! Partie au bout de quelques années à partager sa vie.
Aujourd'hui cela fait vingt ans que Teodor vit seul.
Il écrit toujours. Il n'y a pas que la bière et l'alcool à avoir fait partir ses femmes et ses enfants, mais il ne se rappelle pas. Il ne veut pas se rappeler. Du moins jusque-là. Il a pourtant eu une bonne mémoire. Mais plus maintenant. L'alcool, la bière ont peu à peu grignoté son cerveau, tout du moins la partie de la mémoire. Il joue toujours aux échecs avec les copains. Il apprend des combinaisons compliquées dans les livres et les ressort face à ses adversaires IRL, comme disent les jeunes, « in real life », au bistrot. Teodor se pique aussi de connaître plusieurs langues : serbo-croate, anglais, espagnol, allemand et italien principalement. Mais tout ça ne lui sert plus à rien, admet-il dans son cahier avant de boire une nouvelle gorgée. Il a fait de la traduction dans sa jeunesse aussi, de l'édition également dans une petite maison locale nommée « Le Hameau », qui s'est ensuite effondrée faute de trésorerie et d'une mauvaise gestion. Et Teodor s'est mis aux échecs comme il cessait ses activités littéraires secondaires, ne conservant que l'écriture et la lecture comme des distractions.
Il a bonne mémoire mais ne se souvient pas de ce qui a fait partir les filles. Ce n'était que l'alcool et sa liberté, écrit-il encore. Le prix de ma liberté. Il ne lui reste que ses bêtes, sa chienne, ses chats et les copains.
Il vide sa bière et va s'en chercher une autre. Il se remet à l'ouvrage.
Teodor Merckovic donc, prononcez Merckovitch, il y tient. Né à la fin du XXe siècle dans une ville cosmopolite d'Europe de l'Est, d'un père serbe, fonctionnaire, et d'une mère française, prof de français. Sa mère, sa sœur et lui ont fui la guerre lorsqu'il avait 9 ans et sa sœur 6, abandonnant leur père officier de l'armée qui encerclait leur ville pour la bombarder et offrir leur pays aux enragés et aux capitaux étrangers. Ils se sont réfugiés chez leurs grands-parents en France dans les Alpes du Nord puis sa mère a retrouvé un travail de professeure en collège à quelques dizaines de kilomètres de là. Ils ont emménagé dans un appartement HLM et revenaient le week-end chez les grands-parents. Son père est mort dans cette guerre fratricide et Teodor en a fait le sujet de son premier roman, à 22 ans, qui a connu un succès d'estime, comme il le dit lui-même.
Entre-temps, il avait été à l'école, au collège, au lycée, en faculté de philosophie puis de langues. Il a voyagé en Europe de l'Est pour les études, puis à Londres et ailleurs. Il a rencontré du monde, des filles notamment. Il a joué de la musique et baisé des femmes de tous horizons. Caro était déjà là, copine d'enfance, plan cul régulier, amoureuse éconduite. Teodor a baisé avec trop de filles, avec la petite sœur de Caro, ce qui avait été la cerise amère sur le gâteau de la trahison.
Quand il est devenu libraire à Paris, c'était pour dépanner un copain qui ouvrait sa boutique quand Teodor ne rêvait que de vendre ses propres bouquins lui-même. Il a cru fuir ses démons en quittant Paris quand il ne les a que tenus éloignés. Trop de drogues, d'alcool, de sexe. Il s'est réfugié près de chez sa mère et ses grands-parents où d'autres copains avaient monté leur petite maison d'édition. Il a travaillé comme libraire, ou plutôt « conseiller de vente », a acheté sa ruine et retrouvé Caro, cette copine d'enfance qui l'avait quitté six ans plus tôt lorsqu'ils étaient ensemble en fac de philo, à cause de trop de tromperies et de trahisons. Mais à presque 30 ans l'affaire était oubliée, ou presque, car Caro était revenue avec sa petite Sophia, 2 ans et Teodor les avait accueillies toutes les deux dans son chalet. Lorsqu'il a quitté son travail, Caro avait emménagé chez lui, avec Sophia une semaine sur deux. Puis ils ont eu leurs deux filles ensemble, Anne et Aimée. Ils ont continué de voir les copains et les copines, parfois fait quelques pas de côté pour baiser avec quelqu'un d'autre, mais toujours ils se sont retrouvés. Ils ont continué de fréquenter les bistrots, de jouer de la musique et de faire de la montagne. La bière, l'alcool était toujours là, fréquentable encore, festive, quoique déjà gênante.
C'était la vie rêvée de Teodor Merckovic : une femme, des gosses, l'écriture, les livres, la musique, de quoi faire la fête — et un bon feu de cheminée.
Quand sa maison est devenue trop étroite pour sa solitude, il s'est aménagé une dépendance, ancienne grange en ruine toujours, transformée en serre de travail : il y a percé des baies vitrées, coulé une chape de béton et y a vu pousser ses boutures et semis, ses livres, quelques-uns encore. Il y a installé un poêle à bois qui sépare la partie serre-bureau de la partie atelier et chauffe toute l'ancienne grange. Un canapé-lit l'a vu souvent y finir ses nuits d'écriture et d'ivresse, assez pour que Caro s'en plaigne. Puis en parte.
À ce stade de l'écriture de ses mémoires, il ne se rappelle toujours pas que Caro est partie pour d'autres raisons également. Mais les souvenirs reviennent, s'assemblent peu à peu.
Marion est arrivée quand les petites avaient 7 et 9 ans. Elle suivait un stage en exploitation agricole. Marion, c'est la petite-cousine de Teodor. La fille de son cousin. La ferme de son stage se situait à quelques kilomètres de chez Teodor alors il l'a hébergée. En tout bien tout honneur.
Elle est restée. Teodor se souvient bien. Elle avait 15 ans et c'était un joli brin de fille. Il ne l'avait pas vue venir, et Caro encore moins. L'adolescente a passé tous ses stages chez eux et Teodor a été séduit par elle. Il ne cachait presque plus sa relation avec la petite Marion. Celle-ci était émerveillée, il était si beau, si adulte… déjà plus de 40 ans ! Il en est sûr et certain. Caro était partie avec les filles parce qu'elle avait vu qu'il aimait trop sa petite-cousine et qu'il commençait à la préférer à elle. Elle avait cessé de tenter de lui faire comprendre l'insanité de sa relation avec la gamine. Trop de mauvais souvenirs étaient remontés. Et puis, ses propres filles n'étaient pas à l'abri d'un tel homme, fût-il leur père. Sa fille aînée Sophia, qu'elle avait eue d'une précédente union, avait elle-même 14 ans à leur départ.
Et Marion est partie définitivement lorsqu'elle a eu 18 ans et l'âge de faire des choix. Elle l'a fui. Comme Caro. Comme ses filles.
Teodor a maintenant sorti le whisky. Il en boit de grands verres. Il attise les braises dans le poêle, remet deux bûches pleines de chêne en pensant : « pour la nuit ». La fumée s'échappe, entre en lui, d'abord familière, presque réconfortante — cette vieille amie qui l'accompagne depuis l'enfance. Mais ce soir elle est différente. Âcre. Elle le pénètre et le fait tousser, une toux grasse qui lui arrache la poitrine. Il tousse encore, se redresse, inspire à nouveau. L'air est épais, gris. La fumée ne monte plus vers le conduit, elle stagne, s'accumule, rampe le long du plafond comme une chose vivante.
Il essaie de se rappeler. Le ramonage. Quand ? L'hiver dernier ? Ce printemps ? Les souvenirs se dérobent, noyés dans la brume de l'alcool et maintenant dans celle, plus épaisse, plus insidieuse, de la fumée qui envahit son chalet.
La maison tangue sous lui. Il veut retourner à son bureau, terminer ses mémoires, écrire ce qu'il vient enfin de comprendre. Il ne referme pas la porte du poêle. Ses jambes ne répondent plus. Il ne réussit pas à s'asseoir sur la chaise et s'écroule sur le plancher de bois brut, la joue contre les lattes froides.
La fumée monte, se répand, invisible tueuse. Le monoxyde de carbone s'échappe du poêle que le conduit bouché ne peut plus mener dehors. Elle envahit tout maintenant, cette fumée qui l'a sauvé autrefois, à 27 ans, quand son odeur lui avait donné envie de vivre. Cette même fumée qui aujourd'hui vient réclamer son dû. Un pacte passé il y a trente ans. La fumée donne, la fumée reprend.
Teodor sent ses paupières s'alourdir. Il pense à Marion. À Caro. Aux petites. À toutes celles qui sont parties. La fumée brouille tout, même la culpabilité. Peut-être est-ce mieux ainsi. S'endormir dans cette odeur de bois brûlé qui sent l'enfance, les dimanches chez les grands-parents. Mourir comme il a choisi de vivre.
La chienne Gina s'agite. Elle gratte à la porte, sans secours. Les yeux bleus affolés, elle revient vers son maître étendu, flaire son visage. L'odeur n'est pas bonne. L'odeur lui brûle les narines. Elle gémit, le lèche. Une dernière léchouille et elle abandonne, croit-elle pour toujours. Avec sa patte elle actionne la poignée de la porte comme elle a appris à le faire. La porte s'ouvre. L'air frais de la nuit s'engouffre, balaye les vapeurs mortelles, crée un courant qui aspire les volutes grises vers l'extérieur.
La chienne Gina sort du chalet, respire l'air glacé de la montagne.
À l'intérieur, Teodor respire aussi, inconscient, un peu moins de poison à chaque inspiration.
Dans le poêle, une des bûches à moitié consumées bascule. Celle qui reposait dessus roule et tombe avec fracas sur le plancher de bois du chalet. La braise s'éparpille et au contact du bois bien sec commence son travail.
Le bois du plancher rougeoie puis s'enflamme, doucement, comme s'il avait tout le temps. Le temps d'embraser toute la maison.
Gina tourne en rond entre la porte ouverte et la masse inerte de Teodor endormi. Elle tire son bras avec sa gueule mais rien n'y fait. Le dormeur ne se réveille pas. Elle ressort, revient, gémit. Les flammes forment un cercle béant puis atteignent les murs. La chienne hurle à la mort dans la nuit noire qui s'éclaire devant le feu.
Le feu dévore le chalet et le corps de Teodor Merckovic. Le salaud de Teodor Merckovic. Ce porc qui a couché avec sa petite-cousine de 15 ans.
Depuis vingt ans, le vieil homme vivait seul avec sa bière et ses souvenirs et un feu de cheminée. Ce soir, la fumée lui aura été fatale. Et le feu avec elle. Le vieil homme et la bière sont morts ensemble, dans les bras l'un de l'autre, amers.

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Lapinchien

lien tw yt
Pute : 386
à mort
    le 16/04/2026 à 12:26:41
J'ai mis 10/10 à ce texte parce 10 c'est rigolo, on dirait une représentation en ASCII ART de ma pine et mes couilles mais j'ai pas encore lu le texte.

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