Avec Francis, nous buvions du combustible mélangé à de la limonade en matant des vieux épisodes de La Petite Maison dans la Prairie. Les stores étaient baissés parce qu'il faisait trop chaud dehors. Ça sentait l'asphalte fondu et le caoutchouc cramé sur la terrasse. Dans la piscine, une eau saumâtre croupissait, la surface tapissée de végétaux moisis et de canettes de bières qui flottaient mollement.
Mon père n'était pas rentré depuis trois jours. Il avait soi-disant un chantier vers Châteauroux. Il ne donnait pas de nouvelles comme à son habitude. J'en profitais pour sécher les cours avec Francis. On jouait à un jeu de carte qu'il avait inventé avec des règles compliquées. On se partageait des Dunhill, les yeux exorbités, l'haleine fétide. Nos faces rubicondes transpiraient, luisaient dans la pénombre suffocante. Parfois Francis commentait:«J'aimerais bien avoir une famille comme Charles Ingalls». Il pensait à voix haute. Y' avait pas grand chose à répondre à ça. «Une femme aimante et une chemise à carreaux». Il dodelinait de la tête en faisant grincer ses dents. Dans un coin de la chambre, des blattes et des mouches se partageaient des restes de tacos dans une boite en polystyrène. «Fouchtra!» hurla-t-il en découvrant son deux de pique d’un geste théâtral. Il avait réussi le coup parfait. Il m’avait mis fouchtra en moins de neuf tours. Je m’inclinai devant son omniscience. Il avala une rasade de combustible. «Tu dois ôter ton pantalon ce coup-là» me dit-il. «Un fouchtra au deux, c'est le pantalon qui s'en va».
Le matin un type était passé qui cherchait après mon père. Le mec: Stetson sur crâne d’œuf, bottes imitation crocodile, débardeur Budweiser, chewing- gum mentholé dans la bouche. Il était venu à bord d'une méhari rouge en plastique. Le type avait voulu m’intimider. Il avait fait les gros yeux dès que j'étais sorti sur le palier, dans le peignoir satiné de mon père, le modèle Las Vegas comme il l’appelait, avec des paillettes d'argent qui scintillaient. C'était un matin pauvre en luminosité, avec un ciel bleu foncé et un vent vicieux. Je lézardai au plumard avec Francis, en matant la chaîne météo. Les draps sentaient mauvais, ils étaient poisseux et humides, on s'entortillait dedans comme dans du papier tue-mouches. La sonnette avait retenti comme un coup de feu. Les visites étaient si inhabituelles que nous étions restés pétrifiés quelques secondes. «Qu'est-ce que c'est?» avais-je chuchoté. Francis avait extrapolé: «Des témoins de Jéhovah p'tet. Ou ce connard de facteur». Je m’étais endormi la tête sur le sac dans lequel nous sniffions de la colle. Mon oreille droite était gluante. Je me suis traîné en slip jusqu’à la salle de bain ou j'ai enfilé le peignoir Las Vegas. J'aimais mettre ce truc parce que ça me faisait plus costaud que je n’étais. Mon père frimait avec, certains soirs. Quand il ramenait une fille à la maison, il allait enfiler le peignoir à la fin du repas et puis adoptait la démarche d'Aldo Maccione pour nous faire rire. Parfois il était si saoul qu’il se cognait partout, au coin de la table, contre les meubles, et se prenait les pieds dans la ceinture du peignoir. De la chambre, me parvenait la voix de fausset de Francis: «C'est sans doute une des putes de ton père. Fais gaffe à toi». Le mec au Stetson avait flashé sur le peignoir. «Chouette garde-robe» il avait lâché. Puis il m’avait expliqué qu’il souhaitait récupérer une tondeuse à gazon qu’il avait soi-disant prêtée à mon père. «Tu comprends, ça fait trois ans maintenant» il avait dit. «Trois ans que j’attends de récupérer cette putain de tondeuse. J’ai fais plus de 150 bornes pour venir jusqu'ici dans ce véritable tape-cul - il avait désigné la méhari derrière lui d'un geste farouche- et je compte pas repartir bredouille». Je lui ai proposé de rentrer pour boire quelque chose. «Hé bien fiston, je ne dirais pas non à un bon café» il avait dit en ôtant son Stetson pour me suivre à l'intérieur. Dans la cuisine, ça sentait le renfermé. Le plastique fondu et l'eau croupie. J'avais versé de l'eau chaude dans un filtre jauni contenant un vieux marc de café et lui avait apporté le résultat dans un mug aux couleurs de La Berrichonne de Châteauroux. «Merci fiston» il avait fait. «Écoutes, de toi à moi, cette histoire ne sens pas très bon. J'ai peur qu’il soit arrivé quelque chose d'affreux. Ton père a pu casser la tondeuse et ça expliquerait son long silence, et le fait qu’il est déménagé pour se faire oublier». Il avait bu et grimacé, et regardé le contenu de sa tasse d'un air perplexe. Pour ma part, j'ignorais si je devais gober cette histoire de tondeuse à gazon. Ce prétexte futile me semblait dissimuler quelques sombres mystères, de sales affaires d'adultes, peut être des dettes de jeu. «Tu diras à ton père que l'américain est descendu à Issoudun, à l’hôtel de la Gare» avait-il fait en se levant. «Tu as compris?». Je répétais docilement: «L'américain est descendu à Issoudun, Hôtel de la Gare». Il m’avait jeté un drôle de coup d’œil, comme s'il n'était pas sûr de me faire confiance, avant d'ajouter: «Tu comprends fiston, l'herbe de mon jardin m’arrive sous les bras. Ça peut pas continuer comme ça. Le barbecue a disparu sous la végétation. Je dois retrouver cette satanée tondeuse». En le regardant regagner son véhicule, la silhouette voûtée, je me demandais s'il n'avait pas en réalité été mandaté par un dangereux gang de la pègre Rochellaise, voire Poitevine, afin de coller une bastos entre les deux yeux du paternel.
Francis ne voulait plus aller en cours. Et il insistait pour que je reste avec lui. Je lui expliquai que je craignais la colère de mon père quand celui-ci allait apprendre que je séchais le lycée depuis plus d'une semaine. Il ne voulait rien savoir. Ses parents à lui, me dit-il, ne savaient même pas ou il était en ce moment. «Officiellement, j'ai fugué» m’avoua-t-il tout sourire. C'était un après midi triste ou il tombait des cordes. Le paternel toujours aux abonnés absents. Son téléphone portable ne répondait pas. «Il lui est peut-être arrivé quelque chose sur le chantier» m’inquiétai-je a voix haute. Francis haussa les épaules. Il semblait s’en foutre mais en réalité, il aimait bien mon père. Ils jouaient aux dames et aux petits chevaux l'un contre l'autre. Ils regardaient des vidéos érotiques ensemble sur l'ordinateur. «Il reste un fond de coca? C'est pour mélanger au gas-oil que j'ai siphonné dans la vieille camionnette de ton père» me demanda Francis. Nous étions dans la cuisine, un peu désœuvré. Comme nous n’étions pas sortis depuis huit jours, le frigo était vide et les placards aussi. Dans le garage, on avait miraculeusement déniché un paquet de gaufrettes périmées depuis 5 ans et j'avais eu la bonne idée de récupérer des trognons de pommes au fond du composteur. «Ce soir, on pourrait essayer d'aller jusqu’à la pizzeria» avait proposé Francis. La pizzeria était en fait un cabanon en planches tenu par un ancien légionnaire qui ressemblait à Franck Ribéry, et qui vendait des machins ronds ayant un goût de cartons bouillis. Le problème venait du fait qu’on devait se farcir six kilomètres de départementale à pied pour s’y rendre. Aucun bus ne passait dans le coin. Et personne ne s'aventurait à venir livrer quoique ce soit par ici. «Tu sais que sous l’occupation, les gens mangeaient leurs chaussures?» me dit Francis, pour me rassurer. Nous avions déserté la chambre à cause de l'eau qui traversait le plafond et inondait le matelas quand il pleuvait. Au bout d'un moment de silence humide, pendant lequel nous entendions nos estomacs se plaindre et gargouiller, je lui demandai: «Pourquoi t'as fugué, au fait? Tes parents sont méchants avec toi?». C’était un sujet délicat. Il n'aimait pas parler de ses parents. J’avais cru comprendre que sa mère était infirmière libérale et son père responsable du rayon plomberie dans une grande enseigne de bricolage, mais je n’en savais pas plus. Je l'observai en coin alors qu'il rognait son trognon de pommes, ses incisives jaunes réfléchissant la lumière du néon de la cuisine. «Ils ne me frappent pas, non» lâcha-t-il d'un ton lugubre qui me fit frissonner. «C'est plus vicieux que ça».
«Mon père est malade, il accumule tout un tas de saloperie un peu partout dans la baraque, c'est une pathologie tu comprends, la pathologie de l'accumulation» Il s'est mouché dans une facture EDF qui traînait sur la table. Il ne m’avait encore jamais parlé de son père ainsi, ni de qui que ce soit de sa famille. Dans le silence qui a suivi, j'ai entendu nos deux ventres couiner à l'unisson. La faim était devenue une obsession. Les gaufrettes étaient réduites en une poudre blanchâtre que nous léchions sur la table et sur nos doigts. «Dans ma chambre, il a entassé plein de merde. Une vieille baignoire à sabot. Des cartons entiers de vieux journaux sans intérêts. Des tuyaux et des robinets rouillés. Je dois dormir au milieu de tout ce bordel. Toutes les pièces de la baraque sont pleines à craquer de matériel en tout genre». En voyant ses yeux s’embuer, je me mis à le plaindre. Concernant Francis, j'avais subodoré des secrets inavouables, des sales histoires de famille. J'avais pu l'imaginer battu, humilié par des parents tortionnaires. Il n'en portait pas de séquelle physique, mais à certaines de ses réactions, à ses sursauts lorsqu'une porte claquait ou qu’on lui mettait une main sur l'épaule, à sa mine blanche et fripée comme du papier froissé, il dégageait une aura de morne désespoir, et j'aurai parié un billet de dix sur le fait qu’il avait dû se ramasser quelques mémorables raclées à coups de ceinturon. «Et ta mère, elle ne dit rien?» je lui demandai au bout d'un moment. Il haussa les épaules, se racla la gorge et envoya un mollard sur la gazinière. «Ma mère? Ça fait dix ans qu’elle est shootée à la morphine. Elle vit dans un autre monde, une sorte de pays merveilleux comme dans les contes pour enfants». Je regardai sa main posée sur la table et j’eus presque le réflexe de poser la mienne dessus, en un geste de compassion et d'amitié, mais je savais à quel point il détestait le contact physique, et il aurait été capable de m'agresser à coups d'économe.
Le reste de la soirée se passa de façon plus gaie. Je dénichai des pelures de patates et de concombre au fond du composteur, et Francis utilisa du white spirit et de la glace pilée pour nous concocter des petits cocktails maison. A la télé, il repassait La septième compagnie au clair de lune.
Ça m’avait donné à réfléchir, Francis et ses problèmes familiaux. En un sens, j'avais de la chance. Mon paternel n’était pas complètement barré. Ou alors seulement quand il buvait. Il faisait alors de drôle de chose, comme ramener des filles moches et cinglées à la maison, ou bien parier au loto sportif sur les matchs de Gueugnon et de la Berrichonne. Il disait toujours «j’ai une bonne étoile au-dessus de moi», et cette phrase venait en général juste avant qu’il ne se lance dans une grosse bêtise, comme vouloir éteindre les braises du barbecue en les piétinant de ses pieds nus, ou bien sauter d'un véhicule en marche. Quand j'ai eu douze ans, ma mère en a eu sa claque et m’a embarqué avec elle loin du foyer familial. «Il ne nous arrivera rien de bon si nous restons avec ce connard» m’expliquait-elle, moi sur la banquette arrière de la twingo, elle conduisant nerveusement dans les lacets des Corbières, la radio crachotant une vieille musique disco. Elle avait attendu le week-end ou mon père allait au salon de l’érotisme et de la lingerie coquine de Clermont-Ferrand pour vider sa garde-robe, balancer ses produits de beauté dans un carton, en remplir un autre de bouquins et de cassettes audio, m’aider en vitesse à faire mon baluchon, et nous voilà sur les routes direction plein sud, dans un paysage de vignobles vallonné, porté par le vent du changement. Je l'ignorais alors, mais le but de ma mère était d'atteindre le Cap d'Agde afin d’intégrer un de ces cercles naturiste libertin très à la mode, moitié baba cool moitié new age, avec des noms comme La Confrérie de la Carte du Tendre, ou encore Le Club Adam et Eve.
Première partie d'une œuvre magistrale, entre l'Enfer de Dante et A la Recherche du Temps perdu, ou se déploie la magnificence un peu glauque du destin brisé de petites vies minuscules, de celle qui s'agitent en vain sous le Regard indifférents du Créateur. = ajouter un commentaire =
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