La Zone - Un peu de brute dans un monde de finesse

Auteur Sujet: Tri sélectif : Mill  (Lu 17926 fois)

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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #30 le: janvier 06, 2009, 19:39:58 »
Contrairement à d'habitude, je l'ai lu sans difficulté, sans la tentation de survoler des paragraphes. C'est fluide. Mais au final je regrette ma lecture. Elle ne m'a avancé à rien, je n'ai pas vu d'intérêt et rien ressenti.
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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #31 le: mai 17, 2009, 23:29:10 »
La part de pizza
Posté le 24/04/2009
par Mill


 
Je ne sais pas trop comment, ce mercredi-là, on s’est retrouvé rien que nous quatre. En fait, je crois pas que ce soit vraiment important. C’est sûr, d’habitude, nous traînions plutôt à sept ou huit, parfois bien plus. En gros, les mômes de 7 à 13 ans de la cité de Vintimille. Mon frère m’a dit une fois que ce nom lui semblait très « ironique ». Faudrait qu’il m’explique.

En tout cas, ce jour-là, un 4 avril, nous n’étions que quatre. Il paraît que c’est un chiffre magique, parce qu’il y a quatre saisons, quatre éléments, quatre phases de la lune, et j’en passe. Mais je vais vous dire un petit truc : nous étions quatre et il y a quatre parts dans une pizza.


« N’importe quoi. Dans une pizza, il y a autant de parts que tu veux. Tout dépend de comment tu les coupes. »
Ca, c’est mon grand frère qui parle. Il m’énerve, ce con. Il veut toujours avoir raison. Alors que c’est pas possible, puisque c’est moi qui ai raison. Dans une pizza, il n’y a que quatre parts dignes de ce nom. Voilà pour la nuance.
Si tu ne veux pas avoir encore faim après l’avoir mangée, ta part, il vaut mieux qu’elle soit bien grosse. En même temps, le gars qui vend des pizzas, dans la cité, est aussi Italien que je suis Russe : allez savoir ce qu’il met dans sa pâte. Et je ne vous parle même pas de la garniture. Du coup, si t’en manges trop, t’es sûr de tomber malade et de vomir tes boyaux. Ni trop petite, ni trop grosse, la part idéale, c’est un quart de pizza. Pas plus, pas moins.
Et ce jour-là, on était quatre. Ah bon, je l’ai déjà dit ? Je m’en fous. Je fais ce que je veux, c’est moi qui raconte.
En plus, il faut voir qui c’est qui était avec moi. Rachid, avec ses lunettes à moitié éclatées, dont les branches tiennent avec trois bouts de scotch, portait crânement ses dix ans. Pour une fois qu’il pouvait se présenter comme le plus vieux de la bande, je peux vous dire qu’il se la pétait pas qu’un peu ! Et vas-y que je donne des ordres, que je secoue les plus petits, que je parle qu’en gros mots… Heureusement, comme petit chef, Rachid n’est pas vraiment crédible. Trop gentil, trop bonne pâte. Même moi, qui suis plutôt silencieux, comme bonhomme, j’arrive à en faire à peu près ce que je veux. D’ailleurs, dix ans ou pas, un chef qui porte des lunettes, je suis désolé, mais ça ne fait pas sérieux.
Djibril, plus jeune d’une petite année, le lui faisait bien sentir. Lui, c’était la petite terreur. Vachement balèse, le mec. Un jour, je l’ai vu se castagner avec un grand de douze ans. Croyez-le ou pas, il lui a fracassé la gueule. Il y en avait partout dans la cité.
Faites-moi confiance, ce genre de types, il vaut mieux les avoir avec soi plutôt que contre soi. Il réfléchit pas beaucoup mais on peut compter sur ses muscles. Djibril joue toujours les boute-en-train. Il raconte plein d’histoires idiotes, et quand on se fout de sa gueule, il finit par lâcher plaintivement :
« Mais j’vous jure, les mecs, c’est vrai ! »
En général, là, il y a toujours Farid qui balance un truc du genre :
« C’est ça, et moi je suis Nicolas Sarkozy. »
Moi, j’éclate de rire. Parce qu’avec la tronche qu’il se paye, basané et tout, Farid, il ressemble vraiment pas à Nicolas Sarkozy. Pour ne rien vous cacher, il ressemblerait plutôt à Jamel Debouze, avec un peu plus de bras. Sauf que Farid, il cherche pas à faire rire tout le monde sans arrêt. Des fois, ça lui échappe et ça déborde, comme si les mots les plus bizarres se battaient pour sortir de sa bouche. D’un coup, un mot en pousse un autre, et de fil en aiguille, t’as une phrase hallucinante qui se forme en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « ouf ! »
Je me souviens d’une phrase particulière qu’il avait lancée dans le vent au hasard d’une discussion sur Dieu et les imams :
« Oh, tu sais, grâce à mon père, je suis plutôt doué en théologie. Mais c’est à cause de lui que je suis nul en tout ce qui concerne la foi. »
Je lui avais demandé de répéter et d’expliquer. J’avais fini par apprendre encore d’autres mots : athéisme, prêchi-prêcha, dubitatif…
Farid connaît aussi plein d’histoires que son père lui a raconté : celle du Vieux de la Montagne et de la secte des Assassins, celles de Sinbad, d’Aladin, d’Ali Baba et des quarante voleurs, les histoires d’Averroès et des mathématiciens arabes qui vivaient en Espagne, ou encore des épisodes de la vie du prophète qu’on ne trouve pas dans le Coran. Lui, il dit que c’est pas forcément faux, que le Coran, c’est rien de plus qu’un livre et qu’il faut à la fois aimer tous les livres et s’en méfier.
En même temps, que ce soit bien clair : Farid n’a que huit ans. C’est un môme, comme moi. Et à mon avis, mon père s’y connaît vachement mieux en Coran et en prophète. Ca fait quand même plus de temps qu’il est sur terre. Il a réfléchi plus de temps et il a vu plus de choses.
« D’accord, dit Farid. Mais mon père à moi, il est plus vieux que le tien, et en plus, il était prof d’histoire quand on vivait encore en Algérie.
- Tu veux dire avant qu’on le vire.
- Ouais, ben on l’a viré parce qu’il enseignait des choses qu’il avait lues dans des livres qui plaisaient pas aux imams, justement. Je trouve ça un peu con. Quand une religion ne tolère pas qu’on la contredise gentiment de temps en temps, ça veut dire qu’elle n’a pas confiance en elle. »
Là, je l’engueule et je me fâche, parce que mon père me dit toujours que le blasphème peut nous envoyer en enfer. Moi, je veux pas y aller. Et ça m’embêterait que Farid y aille juste parce qu’il veut se la péter intello comme son père.

Et ce jour-là, donc, on était ces mêmes gusses : Rachid, Djibril, Farid et moi. Moi, j’ai neuf ans et demi et je porte le prénom du prophète. J’essaie d’être un bon musulman, mais j’aime bien regarder les filles. J’y peux rien, je suis un garçon. C’est ma maman qui dit ça, toujours en levant les yeux au ciel. Si elle ne veut pas que je m’intéresse aux filles, elle n’a qu’à éteindre la télé, masquer toutes les publicités entre la maison et l’école, et brûler les minijupes de ma cousine Fatiah.
Ce qui est sûr, c’est qu’on avait un peu la dalle et qu’on était le nombre idéal de mangeurs de pizza. Le problème, c’est qu’on n’avait, dans nos poches, pas l’ombre d’un centime.
« Alors, demanda Djibril, comment on va faire ? »
Djibril n’a jamais les réponses, mais il sait poser les bonnes questions. On s’est tous regardé, et finalement, Rachid a eu l’idée du siècle :
« On va attendre le prochain épisode. »

Là, y a eu comme un blanc. Rien compris, et toi ? Pas plus. Alors, Rachid a éclaté de son rire de binoclard. Pas trop fort. Sinon, il fait tomber ses lunettes. Mon frère me dit parfois que Rachid n’est « pas vraiment un modèle de spontanéité ». Mon frère, des fois, il dit des trucs qui ont l’air de sortir de la bouche d’un présentateur-télé, mais j’suis sûr que même lui, il comprend rien à ces conn… bêtises.
« Vous êtes teubés, ou quoi ? J’vous vannais, c’est tout. J’faisais comme si on était dans une série, voilà. »
Rachid, quand c’est lui le plus grand, il peut pas s’empêcher d’imiter les grands, jusqu’à leur façon de parler. Même les gros mots, les « ta reum » et tout. Je l’ai entendu répondre, un jour, à la maîtresse qui l’engueulait :
« Z’y va, eh ! La vérité, M’dame ! C’est pas wam ! »
Moi, ça me fait bien rigoler, mais ça amuse pas tous les copains. Farid, il supporte pas. J’parierais ma collection de Pokémon qu’il emplâtrerait bien Rachid par moments, tellement il le gonfle. Là, c’était justement un de ces moments-là. Quand Farid a faim, vaut mieux pas l’emmerder. Oh, c’est pas lui qui vous cassera la gueule, c’est sûr. Même s’il était plus costaud – « Ca, c’est carrément de la science-fiction », dirait mon frère - , il le ferait pas. Farid, il fait pas ce genre de trucs. Par contre, s’il est vraiment fâché contre toi, tu peux toujours courir pour qu’il t’aide à faire tes devoirs. Moi, j’y fous la paix. J’suis sérieux : j’déconne pas avec les devoirs.
« T’es tellement drôle que je serais capable de rire jusqu’à l’Aïd, abruti. »
Rachid a pas aimé. Mais bon, Rachid a des devoirs à faire, comme tout le monde, et pis c’est rien qu’une grande gueule à lunettes. Il a esquivé, m’a regardé en souriant, puis se tournant vers les autres, a déclaré :
« On va fouiller les cachettes des grands. »
Consternation de Farid, enthousiasme idiot de Djibril. Moi je savais pas trop comment réagir. Mon frère se tient plutôt à l’écart des dealers de la cité. Il en a pas peur, faut pas croire. Il les connaît tous assez bien, en fait, et il lui arrive même de taper la discute avec quelques uns d’entre eux quand il rentre du lycée. « Des vieux potes », qu’il m’avoue, quand je lui demande qui c’est. Il m’en dit pas plus mais, à chaque fois, je peux voir à sa gueule que y a quelque chose qui l’ennuie profondément. Je suis pas sûr mais j’ai toujours l’impression qu’il est tout remué du dedans, le genre super triste, vous voyez ? C’est bizarre, parce que mon frère, il est jamais triste à part ça.
Remarque… Ses « vieux potes », on peut dire qu’ils paient pas trop de mine . Je veux dire, ils ont l’air d’être tout le temps hyper fatigués. Peut-être que quelqu’un les empêche de dormir. Que tous leurs parents ronflent ou parlent en dormant. Ou alors ils sont somnambules et ça les réveille.
En plus, ils ont les yeux tout rouges comme sur les photos de ma cousine Fatiah, avec des valises j’vous dis pas, et ils tremblent vachement. Comme si le moindre petit geste exigeait de leur part un effort surhumain. Pourtant, je peux vous garantir qu’ils sont pas crevés du tout. J’en ai vu plus d’un semer des flics en courant dans la cité. Il paraît aussi qu’ils se battent de temps en temps, entre eux ou avec d’autres gars d’autres cités. Mais ça, ça s’passe la nuit, alors j’peux pas dire. J’ai jamais rien vu.
Mon frère non plus. Je crois. Alors pourquoi il veut pas que je reste à côté de lui quand il parle avec ses copains dealers ? Pourquoi est-ce que ma mère les évite dès qu’on risque de les croiser ? Pourquoi est-ce que mon père leur lance toujours un regard de tueur quand il les a sous les yeux ? A la réflexion, ces types me flanquent un peu la frousse.
J’ai aussitôt décrété que Rachid était le dernier des imbéciles et qu’il pouvait aller se faire égorger par qui il voulait, mais que, surtout, surtout, il pouvait m’oublier.
« Comptez pas sur moi. J’ai pas envie de me faire latter. » J’ai dit.
Farid hochait frénétiquement la tête, tout content de pas se retrouver le seul être sensé dans les parages. « Oui ! Voilà, c’est ça. », qu’il répétait. J’crois bien qu’il avait eu une sacrée trouille, lui aussi. Je pense même que, s’il a encore plus flippé que moi, ça n’a rien à voir avec le fait qu’il soit ou non une poule mouillée. Farid, il est pas juste intelligent. En fait, il est beaucoup plus intelligent que nous autres réunis, et à mon avis, y a d’la marge. Y a même eu des fois où je me suis demandé s’il était pas aussi futé que mon grand frère, qui a dix-sept ans. Alors, vous comprenez, Farid il a vu tout de suite, en une fraction de seconde, j’dirais, tout ce qui risquait de nous arriver si on suivait Rachid dans son délire. C’est ce qu’il m’a expliqué, quelques jours après la pizza.
« Ils nous auraient pas tués », qu’il m’a dit, d’une voix très basse. « On est petits, on est arabes comme eux, ils nous connaissent de vue et par leurs petits frères et sœurs. Ils nous auraient pas tués mais il nous auraient marqués ! »
Il a dû comprendre que moi, j’captais rien. Parce qu’il a ajouté :
« Marqués. Un coup de cutter sur la joue, le front, la main si on est chanceux. Le sourire du diable si c’est plus grave.
- Le sourire du diable ? »
J’ai essayé de le cacher, mais ça m’effrayait un peu, son histoire.
« Oui, c’est comme ça qu’on appelle ça. On te tranche la joue au coin de la bouche sur quelques centimètres. On te fait ça des deux côtés et tu finis par ressembler au Joker dans Batman. »
Vous imaginez bien que Rachid nous a pourris jusqu’à la moelle. Il nous a traités de plein de mots dégueulasses, en français et en arabe, nous a crié que nous étions des bébés et qu’on avait peur de tout et de n’importe quoi. Ca a duré quelques minutes puis Djibril lui a collé sa main pleine de doigts sur la bouche. Ca lui a cloué le bec direct, à Rachid. Voilà pourquoi j’l’adore, Djibril : tout en réflexes. C’est toujours l’instinct qui parle, avec lui. Et là, il se trouve que ça tombait pile-poil. Le problème, c’est quand il se met à l’ouvrir.

Bien entendu, il a fallu qu’il l’ouvre.
« D’abord, tu te tais. T’arrêtes sinon j’t’éclate. Ensuite, tu nous expliques ton plan. »
Oh, putain… Farid et moi, on s’est regardé avant d’lever les yeux au ciel, les deux en même temps. Si on avait pas eu autant les boules, ça aurait pu nous faire rire. Au lieu de ça, on a commencé à râler un peu, tout pas contents qu’on était. Seulement, bon, y a un truc que vous savez pas sur Djibril. Quand il regarde quelqu’un d’une certaine façon, il se fait toujours obéir. C’est comme si la personne en face savait qu’à partir de là, il a fini de parler. Après ce regard, il cogne. Même Farid, qui en était à le traiter de con, ça l’a calmé d’un coup. Pourtant, ça s’voyait qu’il avait envie de nous laisser. Moi, si j’avais su, à ce moment-là, pour le « sourire du diable », j’peux vous garantir que j’me serais barré vite fait.
Rachid, quand il a parlé à travers les gros doigts de Djibril, il avait l’air largement moins sûr de lui.
« Bon-ben-heu, je connais au moins trois des cachettes des grands d’la cité. Je sais exactement où chercher et comment faire pour tout bien remettre comme il faut. Vrai de vrai. »
Pourtant, j’vous assure qu’il bredouillait et qu’il tirait une drôle de gueule, notre chef à lunettes. A côté de lui, et malgré sa petite taille, Djibril avait l’air d’une montagne.
« Bon. Mais le problème, c’est qu’ils sauront forcément que quelqu’un les a volés. Sûr. Puisqu’il manquera quelque chose. »
Je regarde Farid du coin de l’œil et je vois bien qu’il s’énerve un peu beaucoup. Il est tout rouge et il fait la grimace. J’dirais qu’il a l’air de trouver tout ça très, très con. Pourtant, c’est super logique, ce que dit Rachid.
Sauf que si les « vieux potes » de mon frère se rendent compte que quelqu’un leur a piqué de l’argent, ils vont être furieux. Et s’ils devinent que c’est nous, on va se faire grave massacrer.
Je pense ça très fort dans ma tête. J’aimerais que Rachid et Djibril – surtout lui, en fait – m’entendent dedans la leur. Mais j’ose pas parler, maintenant. Le dernier truc dont j’ai envie, c’est d’un coup d’poing dans la tronche.
« Et si on nous voit ? » a demandé Farid.
Farid connaissait la réponse à cette question et je me suis dit que, s’il prenait la peine de braver les poings de Djibril, ben, cette réponse me plairait pas du tout. Je me suis mis à avoir vraiment les chocottes. Vous savez comment ça fait ? J’parie qu’vous savez – tout le monde sait. Même mon frère. Même mon père. Y a que Dieu qui a jamais peur. Et encore, un jour, Farid m’a dit que s’Il nous avait crées, c’était surtout pour se rassurer.
« On nous verra pas. La vie d’ma mère qu’on nous verra pas ! » a dit Djibril. « J’ai réfléchi, qu’est-ce vous croyez ? On va faire ça tout comme j’vous dirai et ça va marcher. »
Impressionnant, le Djibril, quand il s’y met. Rachid s’était légèrement ratatiné pendant tout le temps qu’il avait causé. Il venait peut-être de comprendre que c’était plus trop lui qui commandait. Ou alors pour la forme. Si on se faisait choper, il serait le premier à prendre cher. Pratique. Pas sympa, mais pratique. Du Djibril tout craché. Il veut bien jouer les patrons, gonfler les biceps et, franchement, il adore se bastonner. Mais dès qu’y a un adulte à l’horizon, faut qu’il puisse se planquer quelque part. Derrière Rachid, par exemple.
Farid et moi, on devait tirer une drôle de tête, parce que Djibril s’est cru obligé d’ajouter.
« J’vous jure, les mecs. C’est vrai. »
« Merde-merde-merde ! » j’ai pensé. « On est mal barré. Tout ça, ça va mal finir, et dans une heure, j’aurai plus de nez. »
Bon, en fait, j’avais raison et j’avais tort. Mais j’vous dis pas pourquoi. Vous voulez pas que j’vous raconte la fin, tant qu’à faire ?

A peine cinq minutes plus tard, on s’est rassemblé tous les quatre au pied d’un des rares arbres de la cité. Rachid, à genoux, grattait la terre entre deux grosses racines. La sueur lui brouillait un peu la vue, alors il a dû s’essuyer les lunettes deux ou trois fois avant de finir son trou. Farid ne tenait pas en place. Il avait les yeux partout, tournait la tête de tous les côtés, des fois qu’un des grands ne surgisse à tout bout de champ. Et il tremblait, oh la la comme il tremblait ! Moi, j’la ramenais pas plus. J’étais debout, à côté de lui, carrément tétanisé. Si un des vieux potes de mon frère se pointait à ce moment-là, jamais je serais capable de bouger. Et rien que cette idée suffisait à me donner envie de pisser dans ma culotte.
Djibril, visiblement, s’en foutait. Penché par-dessus la tête de Rachid, il arrêtait pas de demander si c’était la bonne cour, le bon arbre, les bonnes racines. Et l’autre quatre-z-yeux qui répondait oui, oui, oui, oui. Parce que maintenant, c’était clair et net dans sa tête : s’il trouvait rien, Djibril lui casserait la figure. Il n’avait pas le choix. Il devait absolument trouver un bout de shit, de l’argent, n’importe quoi. La question de savoir ce qu’on pourrait bien faire d’un bout de shit ne se posait pas. Peut-être que Farid l’avait sur le bout de la langue mais rien ne l’aurait décidé à parler. Trop la frousse, quoi.
« Ca y est, c’est bon, a dit Rachid. »
Il touchait du doigt un truc marron, qui ressemblait un peu à du bois, mais en plus lisse. Djibril l’a poussé d’un coup de reins et s’est précipité sur la trouvaille. En deux temps trois mouvements, il a dégagé le morceau, l’a reniflé puis l’a levé en l’air en signe de victoire.
« C’est du shit, les copains ! On va l’avoir, notre pizza. »
Farid l’a empoigné doucement.
« Viens, faut pas qu’on reste ici. On peut nous voir. »
On s’est vite réfugié dans la cage d’escalier du bâtiment D, chez moi en fait. Je savais que ma mère ne sortirait pas de la journée et que mon père et mon frère ne rentreraient pas avant huit heures. J’avais quand même un peu peur à cause des voisins. N’importe qui pouvait passer et nous surprendre avec le shit, et alors là, je sais pas ce que j’pourrais inventer pour expliquer qu’on voulait juste s’acheter une pizza.
N’empêche que j’avais jamais vu du shit avant. J’étais curieux. D’après ce que m’avaient raconté des plus grands que nous, tu dois mélanger le shit avec une cigarette avant de la fumer. Mais ce machin-là, c’était vraiment gros.
« Putain, c’est pas un petit bout ! C’est carrément une boîte d’allumettes ! » qu’il s’est exclamé, le Djibril.
- Ouais, familiale. »
Ca, c’était Farid. Il regardait le petit pavé brun avec mépris. Je voyais bien que ça ne lui plaisait pas.
« A quoi ça sert ? » J’ai dit.
Farid s’est contenté de renifler en baissant les yeux. C’est Djibril qui s’y est collé.
« Tu sais, mon cousin, il fume de longue. Il dit qu’on se sent bien, qu’on a envie de rigoler et qu’on raconte un peu n’importe quoi. Y en a même qui voient des trucs bizarres ou qui se mettent à chanter sans raison.
- C’est comme de l’alcool, non ? Ca m’étonnerait que le prophète approuve. »
Là, Farid a bondi sur ses deux jambes.
« Arrête une fois pour toutes avec ton prophète ! Si tu veux le savoir, il en fumait souvent, lui aussi, du haschisch. C’est culturel, ce truc. C’est comme le vin pour les Français. Mais merde, regardez-les, ces « grands » qui s’envoient ça comme on bouffe des haribos. Ils sont tout mous, ils ont les yeux rouges et ils font rien qu’à glandouiller en râlant sur les « Céfrans ». Tu trouves ça bien, toi ?
- Ca veut dire quoi, « culturel » ?
- Oh, putain… »
C’est marrant comme ce jour-là Farid se lâchait question vocabulaire. Je l’avais rarement entendu parler aussi mal. D’habitude, il cherchait ses mots comme pour nous en mettre plein la vue. Pour une fois, c’était un peu n’importe quoi. Un peu comme quand Djibril lui a répondu, sauf que lui, il cause jamais vraiment bien.
« Z’y va, oh cousin ! Tu nous lâches, on est pas en récré ! Si tu veux pas méfu, c’est toi qui vois, mais nous, on va le goûter avant de le vendre. »
Pis il a rigolé et il a ajouté :
« Pédé. »
Y a eu d’abord un long silence, du genre de ceux que tu sens bien passer. Le genre qui fait tout froid partout. J’ai cru que Farid allait se mettre à pleurer, qu’il allait partir sans se retourner et qu’on le reverrait plus jamais. Puis j’ai distinctement entendu quelque chose se casser, très très loin, et je savais pas ce que c’était. Alors Farid a parlé et sa voix m’a rappelé celle du directeur de l’école. Sauf que Farid, c’est un enfant comme moi, alors j’vous dis pas l’effet que ça nous a fait.
« Petit con, merdeux, morpion invertébré. T’as vraiment qu’un petit pois dans la tronche, et c’est pareil pour Rachid et Mohammed s’ils se mettent à faire exactement tout ce tu leur dis de faire sans réfléchir deux minutes avant de foncer. Tu crois vraiment que tu vas vendre cette merde sans que toute la cité soit au courant ? Non mais t’es con ou tu l’fais exprès ? Tu veux que j’te dise ce qu’il va se passer ? Y a un dealer qui va s’apercevoir qu’un pauvre imbécile lui a fauché son gagne-pain, il va piquer une crise et ensuite, il va se mettre à chercher jusqu’à ce quelqu’un lui dise : “ C’est marrant, le p’tit Djibril a vendu du hasch à un étudiant. Aha, t’aurais vu la gueule de l’étudiant ? ” »
Moi, ça m’a glacé d’un coup. Rachid, pareil. Djibril, ça a mis un peu plus de temps à lui arriver au cerveau. Mais il est resté con, quand même, silencieux et tout. Je suppose que lui non plus n’avait jamais entendu Farid parler de cette façon. Encore une fois, j’avais l’impression de me faire engueuler par M.Burgala, le directeur. Je peux vous dire que devant lui, y en a pas un pour faire le mariole. Même Djibril, il se tait.
J’ai regardé Farid et j’ai compris que c’était le moment ou jamais de l’appuyer.
« J’ai pas envie de fumer ça, moi. Même la pizza, maintenant, j’avoue que ça me tente plus vraiment.
- Vous êtes marrants, vous autres. On a le shit en main, là ! Qu’est-ce qu’on en fait ? On va le remettre là où on l’a trouvé ou on l’balance ? »
Farid a juste tendu la main.
« Donne. J’ai une idée. »

J’ai pas compris tout de suite. Ce n’est qu’en voyant la porte de l’entrée se refermer dans le dos de Farid que j’ai fini par me dire : « Il va l’leur rendre… Mince alors, il va se faire tuer ! »
J’ai regardé Rachid, qui fronçait les sourcils en se grattant le nez. Il ressemblait à un dessin que j’avais vu dans mon livre de lecture. Il ne lui manquait que les points d’interrogation au-dessus du crâne. Et puis c’est Djibril que j’ai regardé. Il tirait une de ces tronches ! On aurait dit un des méchants de Dragon Ball quand il s’énerve parce qu’il arrive pas à éclater Son Go Ku.
« Z’y, va, les keums ! On peut pas le laisser partir ça comme. »
Tiens, il m’étonnait, là. J’aurais jamais imaginé qu’il puisse se faire le moindre souci pour Farid.
« J’vous parie c’que vous voulez qu’il veut tout s’garder pour lui. »
Ah, j’me disais aussi.
Et là, à les regarder tous les deux, Rachid et Djibril, j’ai eu comme une vision. Quand j’en ai parlé à Farid, quelques jours plus tard, il m’a vissé le fond des yeux avant de lâcher :
« Laisse le prophète en dehors de ça. C’était pas une vision, mais une révélation. Tu as juste découvert une vérité à laquelle tu ne t’attendais pas parce que tu refusais de la voir. »
Il cause bien, le Farid. Je crois que je l’ai déjà dit. Mais comme d’habitude, il a dû s’apercevoir que je pigeais rien. Je ne sais pas si c’est vraiment Allah qui m’a ouvert les yeux, mais Farid, des fois, il est un peu compliqué, comme garçon.
Djibril a toujours été une brute épaisse et stupide, et Rachid, un mouton. Il obéira, quoi qu’il se passe, à n’importe quel tas de muscles et sera prêt à suivre le premier caïd venu parce qu’il ne réfléchit pas plus que Djibril. Voilà ce que j’ai vu à ce moment-là.
Tous deux ont couru vers la porte. Djibril l’a ouverte un peu vite et Rachid se l’est prise dans la figure. J’ai rigolé. Djibril, ça lui a pas plu.
« Quoi ? Ca t’fait marrer ? Tu viens ou j’te défonce ! »
J’ai secoué la tête sans arrêter de sourire. J’ai levé les yeux au ciel. Je me suis mis en route en marchant vraiment lentement. Pour l’agacer. Puis j’ai dit :
« Sinon j’te défonce, ou j’te fracasse, ou bien j’te tue… Tu sais dire que ça, hein, Djibril ? Tu sais pas demander les choses poliment ? »
Je l’ai senti un peu hésitant sur le coup, mais bon, c’est Djibril.
« Viens, j’te dis ! Et grouille, merde !
- Je viens. Evidemment que j’viens. Mais pas parce que tu me casserais la gueule si j’venais pas. Farid va rendre le shit à ses propriétaires et il vaut mieux qu’il y ait quelqu’un avec lui au cas où il aurait des ennuis. »
Ah, ce que j’ai pas dit ! J’aurais sans doute mieux fait de la fermer. Djibril a baissé les yeux, ses doigts se sont mis à jouer avec les plis de son pantalon. Je crois même qu’il tremblait un petit peu.
« Ouais. D’accord, ouais. Mais euh, Farid, il sait parler et tout va bien se passer, non ?
- Je pense que oui, » j’ai dit. « Mais il vaut mieux qu’il soit pas tout seul. On sait jamais. »
Silence. Un peu longuet, en plus, comme silence.
« Bon. Moi, j’y vais. »
Je les ai laissés derrière, dans cette cage d’escalier pourrie, et je ne les ai revus que le lendemain, dans la cour de l’école. On s’est pas parlé. Plus jamais on s’est parlé. Ou en tout cas, plus comme avant.
J’ai couru comme un malade. Farid était parti depuis plus de cinq minutes. Il devait sûrement être en train de discuter avec les dealers.
Je l’ai trouvé, un rien penaud, devant la boulangerie de Nasser, un vieux bonhomme qui passe son temps à fumer la pipe sur les marches de sa boutique. Farid hésitait encore. Ca se voyait. Tant mieux, que j’me suis dit. Puis je me suis rendu compte qu’il regardait vers un immeuble précis. Sans doute qu’il pouvait les voir, de là où il se tenait.
« Farid ! J’ai crié. Attends ! … Je viens… avec… toi. »
Je suffoquais, j’en pouvais plus, mais quand je l’ai vu me répondre d’un signe, j’ai ralenti ma course. En fait, je me suis tout bonnement arrêté de courir. Mes poumons étaient en feu et je soufflais comme un chien.
« Je suis content que tu sois venu.
- C’est normal. Toi et moi, on est ami.
- Je sais. Je suis content pour ça aussi. »
Et on y est allé. Ensemble.

Un jour, mon frère m’a laissé regarder un western avec lui. D’habitude, il est plutôt du genre à éteindre le poste quand il me trouve devant. Il dit toujours que c’est trop violent et que ça peut me perturber. Du coup, c’est toujours lui qui choisit dans le programme et c’est souvent qu’il m’interdit d’allumer l’écran. « Ce film est une merde infâme et t’as pas besoin de voir tout ce sang. Va lire un livre. » En général, je me résous plutôt à brancher ma Playstation.
Là, c’était différent. Il a regardé le film avec moi et pouvait alors commenter au fur et à mesure en répondant à toutes mes questions. Et vous pensez bien que j’en avais pas qu’un peu, des questions ! Ce western m’a tout d’abord semblé beaucoup plus sanglant que les films dont me parlent les copains. Les cow-boys avaient tous l’air de gangsters ou de clochards, avec leurs barbes de 10 jours, leurs cheveux pas coiffés et cette sueur dégueulasse qui brillait au soleil. Ils tuaient sans rien dire, tranquillement et simplement. Parfois quatre ou cinq personnes en moins de trois secondes. J’étais soufflé. Même le héros de l’histoire avait l’air sale et méchant, mal rasé, jamais souriant. Mais ce qui m’a le plus impressionné, c’est le duel.
Les trois cow-boys se tenaient dans un cercle de pierre, au centre d’un immense cimetière. On nous les montrait parfois d’assez loin, puis carrément de tout près. Du coup, on distinguait parfaitement les rides, les poils de barbe, les gouttes de transpiration et ces regards fixes et mauvais. J’avais presque l’impression de respirer à leur rythme et je me perdais dans ces yeux qui me semblaient sortir de l’image pour me pourchasser jusque dans mes rêves.
J’ai ressenti exactement la même chose en traversant le parking qui nous séparait des cinq dealers. Au début, on marchait comme deux enfants marchent dans leur quartier. Puis ils nous ont aperçus et peut-être ont-ils remarqué que nous ne les lâchions pas des yeux. Alors ils nous ont regardés. Fixement. En plein dans la pupille. A chacun de nos pas, leurs regards durs, mais plus vides encore que ma tirelire. Et ce silence qui s’installait. Ils ne parlaient plus. Ils se contentaient de nous regarder.
« Salam Haleikoum », a dit Farid.
Il s’est touché le cœur du poing droit tout en leur tendant le morceau de shit. J’aurais cru qu’il s’y prendrait autrement. J’ai chuchoté le nom du prophète en baissant les paupières à l’instant même où Farid enchaînait :
« On a trouvé ça. Quelqu’un l’a déterré et l’a laissé tomber. »
J’ai regardé les cinq dealers, qui ont regardé Farid pour se regarder ensuite les uns les autres, s’attarder un instant sur moi, avant de reporter toute leur attention sur Farid. J’avais une furieuse envie de pisser.
« Comment tu sais que c’est à nous ? »
Celui qui venait de parler portait un survêtement Adidas et des Rayban sur le nez. Il ne souriait pas plus que les trois cow-boys mais sa voix ne m’a pas paru hostile. Je suppose qu’il était plutôt content de récupérer son morceau. Je me suis avancé, un peu effrayé, quand même, et j’ai dit :
« Excuse. Je suis le frère de Saïd. Des fois, il parle avec vous et je vous entends sans faire exprès. Alors on s’est dit que si c’était pas à vous, vous sauriez au moins à qui le rendre. »
Derrière les verres fumés de ces lunettes, le type m’a observé pendant au moins deux minutes. Je commençais à vraiment flipper quand il a éclaté d’un rire de détraqué :
« Hé héhééé…. Merci, les mômes. Héééé hé hééé… C’est super. Hé hé hééééé… »
Ca a duré quelques secondes puis tout s’est arrêté d’un coup.
« Allez. Cassez-vous. »
Il a empoché le morceau et s’est remis à causer avec ses copains, comme si Farid et moi, on avait pas été là, devant eux, à ne pas piger que c’était fini, qu’on pouvait partir.
Alors on est parti.
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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #32 le: mai 17, 2009, 23:37:47 »
Le retour des schtroumpfs sous acide
Posté le 30/03/2009
par Mill

    Ce matin, j’ai trouvé un schtroumpf dans ma boîte de céréales. Grand comme la paume de la main. Une culotte blanche assortie à un bonnet ridicule lui laissait le torse nu, et sa physionomie rondelette, d’un bleu turquoise clinquant, m’a aussitôt ému jusqu’à ce qu’ un nœud se forme dans ma poitrine. Je revivais en effet les longues soirées de mon enfance passées à dévorer Peyo, Hergé, Tibet, Roba, toute l’école belge de la BD. Des histoires simples et rythmées, des héros sans défaut, aucune ombre au tableau, aucune ombre tout court.

    Lorsque je me suis aperçu (à ma grande surprise) qu’il respirait, une tendresse débordante s’est emparée de moi, à tel point que des larmes sont venues me lécher le bord des paupières. Je l’ai saisi délicatement, l’ai transporté en douceur, installé sur un coussin. Puis, je suis retourné devant mon bol de corn-flakes.
    J’en étais encore à racler ce dernier lorsqu’un mouvement furtif a attiré mon attention. Je zieute. Rien sur le formica. Je me lève. L’évier étale sa nudité crasseuse. Je profite du voyage pour y déposer bol et cuillère lorsque claque dans mon dos l’une des portes du placard. Je sursaute et me rassure illico. Le petit bonhomme s’est réveillé et il a faim. Il cherche de la nourriture, voilà tout.
    J’entrouvre le placard et, glissant un maximum de miel dans ma voix mal réveillée, murmure :
    « Petit schtroumpf, je ne te veux aucun mal. Dis-moi simplement ce que tu veux manger. »
    Pendant un moment qui me semble bien long, il ne se passe rien. Je m’apprête à reprendre la parole et voilà que la porte s’écrase violemment sur mon appendice nasal. Je sens distinctement l’os craquer et le sang jaillit de mes narines.
    « Ah ! Aïe… aïe… »
    Je hurle, gémis, vocifère. La douleur et le ridicule de la situation me précipitent dans un tourbillon confus. L’impression de tomber dans un gouffre, de glisser dans le néant… Le schtroumpf profite de mon étourdissement pour me vider le placard sur la tête et, si je résiste vaillamment aux assauts répétés des paquets de spaghetti ou des sacs de riz, il faut avouer que les boîtes de conserve ont vite fait d’ébranler mon sens de l’équilibre. Je me retrouve à terre, au milieu des victuailles éparpillées, encore dans le seau lorsque me parvient le cri redouté :
    « Gnap ! »
    Gnap ? Oh, putain de diantre, mais qu’est-ce que…
    « Gnap ! Gnap ! Gnap ! »
    Les cris se répètent à présent à une cadence de cauchemar. Dans la mélasse de mon cerveau, j’ai subitement la certitude qu’il y a plus d’un schtroumpf dans mon placard et que ces petits cons ont dû manger quelque chose ne convenant guère à leur métabolisme. Ma réserve de pilules du bonheur, par exemple.
    Je tente de me relever, glisse sur une boîte de raviolis, m’étale à nouveau sur le lino, reçoit une cafetière sur le crâne. J’ai à peine le temps d’apercevoir une dizaine de petites formes humanoïdes, entièrement noires, avant de sombrer dans un trou sans fond.

    Ca, c’était ce matin. Et là, c’est maintenant, et je suis dans la merde. C’est le feu qui m’a réveillé. Ou plutôt la brûlure. Parce que, vois-tu, quand on te flanque les orteils dans une fournaise, ça brûle. Pire que ça. Ca grésille. La chaleur te mord, te déchire la peau, et les nerfs te démolissent jusqu’à la cervelle. Je ne peux pas crier. Les schtroumpfs m’ont enrubanné de chatterton et je ne peux effectuer que des mouvements limités.
    Autour de moi, une centaine de créatures distordues et sauvages sautillent en poussant des « Gnap ! » haineux et inhumains, quand elles ne me maintiennent pas fermement face à la cheminée. Au prix d’un suprême effort, je parviens à me tordre et à rouler sur moi-même, m’éloignant ainsi suffisamment du foyer pour éprouver l’illusion d’une victoire. Mais je sens déjà leurs petites dents acérées me grignoter les orteils cramoisis. D’autres schtroumpfs entreprennent d’escalader mon corps immobilisé. Certains tiennent des torches minuscules dont ils embrasent mes vêtements et mes cheveux. D’autres brandissent des fourchettes dix fois trop grandes, des couteaux, des aiguilles. D’autres encore n’ont que leurs mâchoires, d’une blancheur démoniaque, étincelante, sur lesquelles danse le reflet des flammes affamées. On m’entaille sauvagement de tous côtés. On me dépèce les cuisses, le ventre, les joues…
    La dernière image à s’imprimer sur ma rétine est celle d’une paire de ciseaux effilés se dirigeant lentement vers mes yeux exorbités. Combien de temps les entendrai-je mastiquer avant de crever enfin ? Combien de temps ?
    Quoi qu’il en soit, je t’en conjure. Si tu as des schtroumpfs à la maison, ne laisse pas traîner tes exta.
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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #33 le: mai 18, 2009, 00:18:12 »
Mise à part la conclusion qui est à lapider avec des fléchettes imbibées de cigüe et l'intro à laquelle on devrait exciser les seins avec un marteau, d'aucuns eurent confirmés que l'on jà vit pire apéritexte que "le retour des schtroumpfs sous acide". C'est même plutôt sympa (grotesque, débile, improbable, bien qu'un peu déjà-vu).
En fait c'est un peu court. Par là j'entends qu'il n'y a pas vraiment de sens ni de but ni d'idée développée dans ce texte, ou alors j'ai oublié de prendre mes cachets et ça m'a échappé. Et, tout en étant gratuit, ça part pas trop en couille. C'est un peu demi-mou. Ca fait un peu texte de St Con torché en peu de temps sans se relire. Ca me rappelle du Traffic pas en forme (mais ça on s'en fout).

Si un texte pareil est rejeté, cela doit assurément présager une liste de chef d'œuvres en file d'attente.

Le précédent, en revanche, est imbuvable et on y croit pas une seule seconde que le narrateur soit si jeune. J'aurais même préféré lire un pavé en kikoo que ce style qui mélange : "Il veut toujours avoir raison. Alors que c’est pas possible, puisque c’est moi qui ai raison." qui sonne comme une phrase prononcée par un enfant en très bas âge avec : "En même temps, le gars qui vend des pizzas, dans la cité, est aussi Italien que je suis Russe : allez savoir ce qu’il met dans sa pâte. Et je ne vous parle même pas de la garniture." qui sonne plus Robert, 45 ans, au bar, à son voisin.
J'ai vite décroché.

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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #34 le: juin 28, 2009, 15:47:31 »
ouai, vire les poncifs, les rhymes, décape tout ça un bon coup et il en restera quelque chose bon.

pour enième retour au jardin gnagnagna, en bas de première page, j'avais pas vu la suite
« Modifié: juin 28, 2009, 15:49:05 par Marquisard »

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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #35 le: septembre 22, 2009, 16:24:20 »
Suicides de stars : Lupe Velez
Posté le 30/08/2009
par Mill


 
Qui, de nos jours, connaît la Lupe ? Quel sombre et pénible érudit cinéphilique autre que Tarantino, Goffette ou Tavernier peut se targuer de reconnaître l’ancienne bombe hollywoodienne estampillée Tex Mex, Guadalupe Velez de Villalobos, lorsque le hasard, secondé d’un programmateur kamikaze, nous offre la possibilité d’admirer ses courbes ô combien latines dans les films de Douglas Fairbanks et autres vedettes oubliées du cinéma muet ?

Vous autres, jeunes minots gavés de points com, de bimbos explosives et d’explosions sexy, que plus rien n’étonne puisque vous l’avez déjà vu – pardon, visionné – sur You Tube, au zapping ou en crypté, qui croyez tout connaître sans pour autant savoir l’épeler, je vous sais incapables d’imaginer ce que pouvait bien signifier tourner un film dans l’Amérique du premier vingtième siècle. Hollywood n’a pas attendu Marilyn pour consacrer les pulpeuses, les gamines, les chaudasses. Et encore moins Angelina Jolie, Penelope Cruz ou la terne Scarlett Johansson. Rappelez-vous Fay Wray, la blonde dévastatrice qu’effeuille King Kong dans le film éponyme. Et Paulette Godard, compagne de Chaplin dans la vie comme à l’écran, dont la réputation d’inépuisable bête de sexe excite encore Michael Douglas quand il n’a pas pris sa pilule.
La Lupe tourne dès l’âge de 17 ans et enflamme aussitôt un public avide d’exotisme pour lequel il paraît évident qu’une bonne Mexicaine est une Mexicaine bien roulée. Après avoir éreinté bon nombre d’amants célèbres comme Gary Cooper, Erroll Flynn ou Johnny Weismuller, elle finit par s’amouracher d’un certain Harald Ramond, play-boy de profession – y en a qui sont vernis – qui accepte de l’épouser non sans lui avoir flanqué un polichinelle dans le tiroir. Cependant, le dit Harald abandonne courageusement sa promise quelque temps à peine avant les noces, démontrant par la même occasion qu’il accorde davantage d’importance à sa carrière qu’à sa compagne.
Déchirée, meurtrie, et peut-être également nauséeuse car elle n’a pas dépassé le troisième mois, la Lupe décide de mettre un terme à une existence qu’elle juge trop solitaire, malgré le bébé qui pourrait égayer ses vieux jours – sans compter qu’il y a toujours moyen de se faire du fric avec un enfant quand on a un peu d’imagination. Fidèle à ses penchants capricieux et outranciers, elle met en scène une surenchère d’artifices dont le point d’orgue sera un suicide finalement assez banal. Pour nous rapprocher un instant de la thématique de notre rubrique, il semble indubitable que la Lupe a voulu jouer à la maligne sans se donner la peine de maîtriser nos règles d’or. En d’autres termes, se suicider malin requiert tout de même un minimum de discipline, de préparation et d’effort.
Remarquez que, pour ce qui est de la préparation, la Lupe n’y va pas de main morte. Elle prend d’abord l’initiative de transformer son hacienda en vaste jardin idyllique, se faisant livrer des fleurs par milliers. Du rare, du coloré, du dispendieux en veux-tu en voilà. La grande maison de Strip Boulevard devient une véritable serre aux senteurs de paradis pour qui n’est pas allergique : le cadre idéal pour la transmigration d’une étoile telle que la Lupe.
La diva se plonge ensuite dans un voluptueux bain chaud, parfumé, mousseux, moussant. Oublieuse, à l’évidence, du fait que nulle caméra n’immortalise l’événement, elle renoue sensuellement avec une certaine tradition de l’érotisme humide, posant pour elle-même dans une salle de bains – que dis-je, d’ablutions – digne d’un empereur nippon. Elle se fait ensuite coiffer, maquiller, manucurer à domicile par les mains expertes de véritables magiciens de l’apparence. L’un d’eux va jusqu’à donner la forme d’un cœur à sa toison intime. Un autre ajoute un chouïa de rouge sur les pointes de ses magnifiques nichons. Glamour jusqu’à la moelle, la bandante créature se mue en déesse de l’amour et de la chair. Elle se glisse dans une scandaleuse robe lamée or, chausse les talons assortis, se pare d’une fourrure blanche.
L’actrice assiste ensuite à la première de son dernier long-métrage, Zaza, ensorcelant le public dans la salle bien plus que son personnage à l’écran. Jouant les charmeuses, elle excite une bonne centaine de mâles pour la dernière fois de sa carrière. Son sourire de vamp torride électrise presque autant que le reste de son corps lumineux, et personne ne peut imaginer que cette véritable nova songe sérieusement à se zigouiller.
De retour à l’hacienda, la Lupe s’offre un dernier banquet, moins solitaire qu’il n’y paraît, prenant soin, en effet, d’inviter tous ses domestiques à partager tamales, enchiladas, et autres plats divers typiques de son pays, aussi exquis qu’épicés. L’atmosphère est à la joie, au rire, à la tendresse. Au dire des domestiques, la Lupe se montre chaleureuse et charmante, comme à son habitude.
Le repas achevé, la reine de la soirée se réfugie dans son boudoir, plus fleuri qu’un cimetière anglais à la Toussaint. Elle y rédige son mot d’adieu, qu’elle adresse à ce « cher Harald », se gave de seconal, puis s’allonge enfin dans un lit gigantesque dont la forme oblongue rappelle un cercueil particulièrement douillet, s’appliquant, comme il se doit, à respecter la symétrie axiale jusque dans ses moindres détails. Ainsi croise-t-elle les mains sur sa poitrine de façon à ce que le bouquet funéraire, qui repose entre ses doigts savamment mêlés, émerge délicatement à la lisière de celle-ci, à égale distance des deux divins renflements. Elle clôt ses paupières et fait mine d’attendre. Peut-être s’assoupit-elle un instant ; peut-être n’y parvient-elle pas, à la fois extatique et anxieuse à l’idée de sa libération. Toujours est-il que les piments mexicains ingérés plus tôt dans la soirée n’apprécient que modérément la présence du seconal dans l’estomac de la beauté. En bonne réminiscence d’Emma Bovary, la voilà qui dégobille sur son bouquet, salope la soie ébène de son lit de mort, arrose chaque fleur à proximité. Son corps splendide, parfumé, talqué accueille les torrents de vomi avec la joie canaille d’un Fatty Arbuckle faisant la nique à Miss Rappe. Désespérée d’un tel gâchis, l’estomac tordu de douleur, Lupe Velez se hisse sur ses jambes souillées et se précipite à grandes enjambées vers la salle de bains salvatrice, vomissant à chaque pas de nouvelles flaques de bile et de mangeaille à peine digérée. Parvenue à son but, elle expulse un dernier pâté dans lequel elle ne manque pas de glisser, voltige en avant et atterrit dans la cuvette grande ouverte, le minois bien enfoncé dans une eau qui n’a de vert-de-jade que ce que la licence poétique voudra bien lui laisser.
On la retrouve le lendemain, le cul à l’air, mimant l’autruche apeurée avec cette tête drôlement noyée, qui semble désormais se confondre avec l’ancien réceptacle de ses sublimes déjections. Une tragédie de cette ampleur nous incitera à conclure qu’il ne faut pas se suicider plus haut que son derrière, aussi joli soit-il.
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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #36 le: septembre 22, 2009, 16:24:48 »
(ça aurait plus vite en citant un lien : http://agora.qc.ca/thematiques/mort.nsf/Dossiers/Lupe_Velez)
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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #37 le: septembre 22, 2009, 16:41:36 »
Tout est dans la mise en scène, enfin.
Il ne manque que des gommettes et ça fait un joli final d'anniversaire.
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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #38 le: octobre 02, 2009, 20:17:39 »
Le meurtre n'est pas une science exacte.
Posté le 25/04/2009
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A l’époque, je vivais une double vie de dépressif à temps plein. Marié jeune et papa à 26 ans, j’échouais à trouver un boulot stable et profitais de mon emploi du temps pour le moins flexible pour torcher le minot et assurer la logistique des courses et du ménage tout en m’accordant de fréquentes séances d’écriture. Quand il m’arrivait de bosser, le taf puait jusque dans son essence même. On me payait au lance-pierre, quatre fifrelins vite dépensés, et chaque jour qui passait m’enfonçait dans un spleen de plus en plus profond.


A côté de ça, je me défonçais. Grave de grave. Dans les 8 à 12 pétards chaque nuit. J’écrivais sur le balcon, une couverture sur les gambettes et j’enchaînais joint sur joint, parfois une clope, histoire de varier, et sans doute aussi pour faire durer la nuit. Ma femme l’ignorait. Personne ne savait. Je dormais peu, insomnie oblige – pour les mauvaises langues, insomniaque, je le suis depuis tout môme, rien à voir avec le teuch, la beuh et mes couilles sur ton nez – et disposais ainsi d’un prétexte impeccable pour justifier mes cernes moites et mes appétits nocturnes.
Je fumais parce que j’aimais ça. A tout point de vue : le goût, l’effet, l’émiettement, le jeu manuel qui consiste à bâtir un petit cône de papier en feuille de bible. J’en aimais le rituel, mais j’adorais la défonce, l’esprit qui s’engourdit tout à coup, puis qui s’évade sans crier gare, et que j’t’emprunte la voie freudienne, ou au contraire j’extrapole, je paradoxe, je m’envole et me prose.
Avec ça, j’érigeais un nuage de fumée – au sens propre comme au figuré – entre le gâchis de ma vie, ou ce que je percevais comme tel, et ce moi fatigué que je traînais comme un étron accroché à mes Clark’s.
La nuit, lorsque femme et enfant sombraient dans le chaos rassurant de leurs rêves égoïstes, je sortais faire un tour. Je marchais jusqu’aux Halles. J’y achetais du shit. Je m’envoyais deux spliffs sur le chemin du retour, écrivais ensuite des textes sans queue ni tête jusqu’à cinq heures du mat’. Je me levais toujours à temps pour amener le fiston à la crèche, revenais me coucher vers neuf heures, me rendormais jusqu’à midi.
Je répétais ce manège une à deux fois par semaine. Il arrivait que Châtelet grouillât de pandores. Ces soirs-là, pas moyen de dénicher le moindre dealer. Je me fendais alors d’un aller-retour Châtelet-Nanterre et revenais invariablement satisfait de la transaction. On peut dire ce qu’on veut sur les gars de la cité de Nanterre, mais question « bizness », y a pas plus réglo. Et pour enfoncer le clou, y a pas plus prudent.
T’arrives sur les lieux, tu longes un bloc d’un pas assuré, histoire de montrer que tu te sens en confiance dans une cité de banlieue, donc affublée des clichés habituels : violence, racket, tournante et gnagnagna. Tu marches, donc, et là, tu croises des gamins qui jouent aux cartes, au foot, à pigeon-vole, rien à foutre, et l’un deux te dit, péremptoire :
« Toi, tu es Rose. »
Tu captes tchi. Evidemment, la première fois, tu piges que dalle. Mais le gniard n’a rien d’un Morphéüs, et toi t’es pas Néo pour deux ronds, alors tu demandes des précisions. Tout en te traitant de bouffon, le mioche t’explique, avec sa voix flippante d’adulte étiré, que c’est le terme « Rose » que tu dois retenir. Tu poursuis ton bonhomme de chemin.
Deux blocs plus loin, un mec te demande qui tu viens voir. La lumière se fait soudain dans ton esprit, et là, avec l’impression jouissive d’avoir intégré une organisation criminelle occulte, tu réponds :
« Rose. »
Le gars ne daigne pas répondre. D’un geste souple, il te désigne une entrée d’immeuble à environ trois cents mètres. T’y vas. Tu rentres. Un autre mec semble t’attendre depuis la nuit des temps.
« Combien ?
- 20 grammes.
- 50 euros. »
J’hallucine. J’achète. Je me glisse le morceau dans le trou de balle, prends congé de mon nouvel ami, « Rose », rejoins rapidement la rue. Ca se passe toujours vite et bien. Ca s’est toujours bien passé. Sauf la dernière fois.
Je me dirigeais vers la gare. Mon anus me démangeait, comme il se doit. J’avais pourtant pris soin de glisser le bout de shit dans un préservatif rempli de coton. Entre parenthèses, je précise que grâce à ce procédé, je suis passé au travers de nombreuses fouilles au corps sans jamais saigner du cul. Mais ça gratte un chouïa.
J’avais fait la connerie d’opter pour une voie détournée : une allée entre deux immeubles, dépourvue d’éclairage, qui semblait déboucher sur une placette située pile poil en face de la gare RER.
Je pénètre donc la pénombre, sifflote un air de Monk pour jouer les désinvoltes, les poings serrés au creux des poches d’un cuir au dernier stade de la décomposition, et là, un bruit sourd, régulier, pesant dans mon dos. Je ne me retourne pas, j’accélère le mouvement. Mon pied droit heurte une barre de fer. Je la chope au passage, ça me ralentit. Derrière moi, l’autre marche plus vite. Cinq ou six pas encore avant la sortie. De la lumière. L’espoir fait vivre et la trouille donne des ailes. Je me mets à courir.
Ma course est stoppée net par une 125 mètres cube que chevauche un gaillard d’environ 120 kilos de muscles dont j’imagine qu’il ne verrait aucun inconvénient à ce que mon palpitant lâche d’un coup et qu’on en parle plus. Il démarre sa bécane. Ca pétarade, ça vrombit, ça me fonce dessus. L’idée me traverse que je dois puer la terreur à trente bornes. Pourtant, je brandis la barre de fer et l’agite d’un air menaçant.
Surpris, Conan le motard ralentit. Il se met à me tourner autour et je perçois son sourire sardonique que vient éclairer par intermittence le lampadaire qui jouxte la petite place. Pris d’un pressentiment, je me retourne et me retrouve nez à nez avec un rasoir à l’ancienne. Le genre qu’utilise Clint dans les films de Leone, les rares fois où il entreprend de se raser. Vous voyez le topo ? Mais si, cette longue lame plate et tranchante, si fine qu’elle couperait un moucheron en plein vol si elle ne me caressait présentement la pomme d’Adam avec ce léger tremblement facétieux caractéristique des grands timides.
« File ton shit. Lâche la barre. »
J’obéis, pour la barre, laquelle résonne abominablement dans ce désert banlieusard. J’ai froid. J’ai l’impression qu’on va me tuer. Pour de vrai.
L’autre, apparemment, ça le rassure, ce lâcher de ferraille. Il prend ses aises, reporte son attention sur le connard à moto, lui crie quelques mots que je ne comprends qu’à peine mais dont je perçois toutefois l’essentiel : « Ramène-toi, c’est dans la poche. »
C’est là qu’il se met à hurler. Ca me surprend autant que lui, que vous, peut-être. Il se trouve que je n’y ai pas réfléchi. C’est venu tout seul. Un réflexe inattendu qui ne s’est jamais répété depuis. Les doigts de ma main droite se sont sauvagement refermés sur son appareil génital, que je comprime, serre et resserre, tord et retord, triture, ensanglante, tout en le désarmant de la main gauche. Il n’oppose aucune résistance. Je ne m’en étonne pas. Ce qui me turlupine, c’est le calme avec lequel j’accomplis ces gestes de brutasse.
Je lui lâche les roubignoles et il s’effondre en gémissant. L’enculé à moto vient de pousser sur le champignon. Dans trois secondes, ces roues me découpent en deux. Je plonge aussitôt sur le côté, l’entends grogner et déraper trois mètres plus loin. En me relevant, je constate qu’il a failli se vautrer comme une grosse merde.
Là encore, sans réfléchir, je me jette sur la barre de fer. Je l’entends rappliquer, mais cette fois, je sais ce que je dois faire. Ca ne s’explique pas. Appelez ça l’instinct, le côté obscur de la force, le ça, ou le subconscient, foutredieudemerde, on ne se connaît jamais assez.
Lorsque l’autre me frôle à nouveau, j’enfonce brutalement la barre de fer dans les rayons de sa roue avant. Une intense douleur me traverse le bras, du bout des doigts jusqu’à l’épaule. Putain de contrecoup !

Toujours est-il que le gars fut éjecté de sa moto, dont l’arrière se souleva brusquement pour se retourner intégralement et se fracasser sur le dos. Le motard lui-même atterrit à quelques mètres, également sur le dos. J’entendis un craquement que je jugeai sinistre. Un bruit que j’eusse apprécié dans un film, un son hideux qui m’aurait fait rire dans Evil Dead ou Saw. La nuque ? La colonne vertébrale ? Le crâne ?
Le gars aux testicules broyées délirait dans son coin. Je pense qu’il ne s’était aperçu de rien. Pour ma part, je ne tâtai aucun pouls, n’appelai pas police-secours, n’accomplis aucun acte noble et désintéressé, ne songeant finalement qu’à ma peau.

A ce jour, j’ignore encore si j’ai buté ce connard. Légitime défense, me direz-vous, et je suis le premier à m’en rendre compte. Mais si j’ai besoin de coucher par écrit cet épisode de ma vie, c’est pour une raison précise, glaçante, horrible. Lorsque j’ai enfoncé mon glaive de pacotille dans le fourreau de sa roue avant, je me souviens parfaitement de l’explosion de haine qui, l’espace d’un court instant, m’a fait souhaiter qu’il meure. Là, sous mes yeux et sur le champ.

Depuis, je plante mon herbe et j’essaie d’oublier.

 
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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #39 le: octobre 02, 2009, 21:41:05 »
J'aime bien Mill, il écrit un peu comme moi, en beaucoup moins bien.

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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #40 le: octobre 03, 2009, 12:13:52 »
J’ai un ticket avec les trav’.
Posté le 20/07/2009
par Mill


Pourtant, je devrais déjà être au courant, depuis le temps que je promène mon joli p’tit cul de beau mec mal gaulé sous le nez des tantouzes. Au fond, je commence à me connaître, non ? Enfin, quoi ! C’est pas la première fois qu’il me tombe une aventure de derrière les fagots.

Pourtant, je devrais déjà être au courant, depuis le temps que je promène mon joli p’tit cul de beau mec mal gaulé sous le nez des tantouzes. Au fond, je commence à me connaître, non ? Enfin, quoi ! C’est pas la première fois qu’il me tombe une aventure de derrière les fagots.
Faut croire que ça m’plaît. Que j’suis un navigateur et cette ville mon océan. Je vais d’escale en escale, et la nuit, j’arrive pas à lire ma boussole, mon compas ne fonctionne plus et je perds mon pied marin. Surtout quand j’ai bu. Et fumé. Comme c’était le cas il y a trois jours.
Trois heures du mat’ et des bananes mal épluchées. Je quitte l’appart’ d’un ami d’amie, prétextant qu’un peu de marche me remettra les idées en place.
« Reste là. T’as qu’à dormir sur le canap’ et demain, p’tit déj’ tranquillou. D’ailleurs, il reste des bières au frais. »
Que nenni, je disparais, me barre et mets les bouts, plongeant dans l’obscurité toute relative d’une ville moderne donc percluse de réverbères, néons, façades et vitrines éclairées. M’en fous. La pénombre, je l’ai en moi. Surtout à quatre grammes.
Comme d’habitude dans ces cas-là, je multiplie les détours de toutes sortes, emprunte telle ruelle affamée plutôt qu’une somptueuse avenue, change douze fois de trottoir, parce qu’éternel indécis, grille cigarette sur cigarette pour entretenir la toux chronique qui me confère ce charme unique de Barfly nicotiné.
A l’angle d’un recoin, je remarque un mouvement, un peu à l’arrière-plan de la buée d’alcool qui me brouille légèrement la vue. Je reviens sur mes pas : une pute. Je check mon paquet vide et m’avance sans me poser de questions, vierge d’interrogations, pour ainsi dire.
« Excusez-moi, vous auriez une cigarette à me dépanner ? »
Je bloque sur ses longues et fines gambettes, qui émergent d’une petite jupe à volants, et ne parviens que difficilement à détacher mon regard de ce fantasme au demeurant fort banal lorsqu’elle me rétorque :
«Bien soûr. Attends oun po. »
Apparemment, c’est « il » qu’il faut dire. Mais j’y peux pas grand chose. Cette voix et ces jambes, qui semblent si bien se contredire, me persécutent tant elles transpirent la féminité. Miracle hormonal et / ou chirurgical, il me reste assez de jugeotte dans mon état d’ébriété pour me dire que l’alcool y est forcément pour quelque chose.
La fille – à cette instant, j’ai affaire à une fille, et bandante en plus, un vrai délice – se lève, me saisit le bras en me tendant la tige, puis roucoule :
« Allez, viens. Tou mé raccompagnes. »
Je sens mon esprit se caler en observateur. Mon corps agit tout seul et mes paroles s’accordent sans effort aucun à celles de mon interlocutrice. Elle chantonne. Je chante avec elle. Elle me demande mon nom. Je réponds sans mentir. Je lui demande le sien, j’ai droit à son nom de scène, le type même du pseudo coquin qui commence et s’achève par la même lettre. Bref, je suis très clairement en train de flirter avec un travelo.
Un peu plus loin, nous nous asseyons dans un coin d’ombre et continuons de deviser sans façon tandis qu’elle m’empoigne le sexe à travers le pantalon.
« C’est un peu inattendu.
- Quoi donc ? »
La structure métabolique de l’engin paraît lui convenir. Elle déboutonne ma braguette et me caresse à même la peau. Mains expertes, gestes précis, efficaces. Je durcis à vue d’œil.
« Ben… Tout ça. Nous, ici.
- Ah ? Et ça té plaît pas ? »
Les volants de sa micro-jupe révèlent le haut de ses jambes. J’ai beau scruter, je ne vois pas le moindre poil. Ses cuisses brillent d’un éclat lisse et galbé comparable à celui des danseuses d’un clip de rap. Je n’arrive pas à croire qu’il y ait, sous ses maigres apparats, le même type d’anomalie qu’elle astique à l’instant même de ses mains fraîches d’homme manucuré.
Elle m’embrasse et devient aussitôt un garçon. J’ai senti la moustache. Le baiser a duré, quoi ? Trois, quatre secondes. Amplement suffisant : je l’ai imaginée nue et dans l’instant qui a suivi, deux e finaux ont été définitivement éjectés de la phrase que tu viens de lire.
L’état de ma bandaison s’en ressent illico. Il le sent. M’embrasse à nouveau en activant le mouvement niveau bas-ventre. Hélas pour lui – et peut-être aussi pour moi – le processus enclenché semble irréversible. Il me propose alors de finir la nuit chez lui. Je ne veux pas le froisser. Pas après avoir autant lorgné les jambes de la fille qu’il habite. C’est pourquoi je cherche soigneusement mes mots, que je finis par lâcher d’un bloc.
« Je vais être franc et honnête. Tu me plais. Mais je n’ai jamais fait ça avec un mec. Et je pourrais être… décevant ? Ouais. Décevant. »
Il ou elle interrompt son geste, ce qui m’irrite un tout p’tit peu, je dois l’admettre. Tout en jetant un furtif coup d’œil au haut de ses cuisses, je songe un instant que je lui jouirais bien dans la bouche, à cette salope. Je rebande timidement. C’est elle qui, sans le vouloir, me tire de ce mauvais pas en remarquant :
« Mais, yé té plais, no ? »
J’aurais pu répliquer que ça ne voulait rien dire. Que ramené au niveau le plus bas de l’échelle animale par les efforts combinés de la fatigue, de l’alcool, du shit, de l’iconographie socio-sexuelle en vogue de nos jours et de ma folie toute personnelle, je ne voyais en elle qu’une image glacée. Que j’avais été hypnotisé par ses jambes parfaites, sa mini aérée très film x américain des années quatre-vingt-dix, la perruque à boucles blondes. Que formaté par le fétichisme induit par les centaines de photos coquines ou salaces entrevues depuis deux décennies, hanté par l’érotisme mou de notre environnement audiovisuel quotidien, aggravé par la lecture fiévreuse de Manara, Serpieri et autres Crepax, je n’avais pas rencontré une personne, mais une poupée plus vraie que nature.
Sauf que c’était un mec et que ça ne cadrait plus.

Un peu plus loin, je suis tombé sur un autre travelo. Pour le coup, on ne pouvait pas se tromper. Massif, épaules carrées, le menton trop prononcé pour être honnête. Evidemment, sans même m’émouvoir d’une telle redondance, je m’empresse de lui demander un clope. Sa main se pose sur mon sexe.
« J’en ai chez moi, si tu veux. »
Je souris, l’air désolé.
« Petit un, je suis pauvre. Petit deux, vous pouvez constater par vous-même que je ne suis pas vraiment ce qu’on pourrait appeler un bon coup. »
N’empêche que j’ai un ticket comac avec les trav’.

 
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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #41 le: octobre 11, 2009, 15:20:52 »
Il faut se suicider malin - Le bon endroit au bon moment.
Posté le 25/07/2009
par Mill

    Selon des sources bien informées, Deng Xiaoping, dernier dirigeant historique de la Chine communiste, demanda sur son lit de mort au moins gauche de ses bras droits s’il était capable de décrire la couleur des flatulences qu’il ne cessait de libérer sous les draps déjà puants, au grand dam des infirmières et, semble-t-il, du décorum qu’exigent de telles circonstances. Interloqué, le plus adroit des bras gauches de Deng Xiaoping cita maladroitement une synthèse inédite de Lao Tseu et Confucius, qu’il attribua – comme pour mieux piétiner le plat dans lequel il avait mis les pieds – à Zhou Enlai, ancien mentor et protecteur du mourant. Celui-ci, assurément imprégné de cette sagesse trois fois millénaire qui force les Chinois à cligner des yeux en permanence, mourut sans apporter de réponse à l’interrogation scabreuse citée plus haut, dans laquelle chaque personne présente avait cru percevoir l’illusion d’une promesse de vérité absolue, le reflet d’un soupçon de révélation sur le secret d’une indéfinissable éternité ou quelque chose d’à peu près aussi abscons, démontrant ainsi à notre comité de rédaction qu’il avait parfaitement assimilé l’idée présidant aux règles d’or d’Il faut se suicider malin, à savoir, faire chier les vivants.

    Cette anecdote, évidemment certifiée et vérifiée par la CIA, le Mossad, Interpol, Julien Courbet, l’AFP et Clark Kent, invite à considérer la malice du vieux bridé – dont on se remémorera la mansuétude la larme à l’œil et la morve au groin, notamment lors des événements de Tian An Men – selon la règle d’or numéro 2, que j’énoncerai comme suit, selon des vers empruntés à un vieux Tibétain qui n’avait de bouddhiste que le crâne rasé et la doublure orange du bomber’s :

    Si faire chier les vivants tu dois,
    Le bon moment tu choisiras.
    Il en ira de même pour l’endroit.

    Je pense que vous avez pigé le principe. Vous voulez mourir ? Soit. Mais d’abord organisez-vous. Ne foncez pas tête baissée vers votre destin funeste, qui, a priori, devrait vous attendre sans sourciller (ou alors je ne m’appelle plus Margaret). Il vous faut un plan, un timing, une parfaite connaissance des lieux que vous allez souiller de votre mort insipide afin d’infliger un maximum de dommages aux êtres qui vous sont chers – s’il vous en reste bien sûr, sinon nous sommes disposés à vous en louer un.
    Songez un instant à ce qu’on nous serine habituellement à propos des fêtes de Noël lorsqu’on prétend jouer les cyniques et renverser la vapeur : « Tu savais que c’était le soir de Noël qu’il y avait le plus de suicidés ? Si j’te l’dis… » A ce stade de la conversation, « on » attend probablement de vous que vous arboriez ce qu’ « on » aime à qualifier de « mine de circonstance », que vous accompagnerez de certains signaux de type facial qu’ « on » pourra identifier sans trop d’effort comme relevant de la reconnaissance pure et nette, voire, carrément, de l’admiration envers ce geyser de science infuse dont « on » se plaît à asperger ses relations – franchement, suicidez-vous sur le champ ne serait-ce que pour qu ‘ « on » ferme sa gueule.
    Je pose néanmoins la question : faut-il déplorer les suicides de Noël ? Bien sûr que non, sale rejeton de parthénogenèse aléatoire. Le suicide, par principe, force le respect. Ne nous débarrasse-t-il point, en ces temps de crises, d’estomacs qu’il faudrait nourrir, d’enfants qu’il faudrait vêtir, de chômeurs qu’il faudrait fliquer ? Se tuer au réveillon, donc, pourquoi pas ? D’autant plus que votre décès volontaire offrira un majestueux contraste par rapport à la jovialité ambiante, cette belle et néanmoins putride atmosphère de guimauve aux tons rouge et blanc sponsorisée, entre autres, par Walt Disney et Coca-Cola. Rien ne vous interdit pourtant de faire dans l’original. Soyons clairs : le marché des suicides de Noël est déjà saturé depuis belle lurette. Vous croyez peut-être que le monde entier va se tourner vers vous pour vous plaindre et vous regretter ? Putain de diantre ! Vous m’étonnerez toujours.
    Toutefois, s’il subsiste en vous un reste de cet immondice que l’on ose appeler foi chrétienne, montrez-vous démoniaque et tirez-vous une balle pendant la messe de minuit. Démerdez-vous pour que votre cervelle atterrisse sur la robe blanche du prêtre et pour que votre sang éclabousse les enfants de chœur.
    Quoi qu’il advienne de votre corps, vous n’ignorez pas que le suicide condamne votre âme aux flammes de l’enfer. En d’autres termes, foutu pour foutu, gâchez-leur la vie. Montez un club de Suicidés de Noël, par exemple, et décimez-vous simultanément : prenez d’assaut les confessionnaux, laissez choir les cadavres (qui plus est damnés aux yeux des bigots) sur les présentoirs farcis de cierges, encombrez les allées, les sièges et les prie-Dieu de macchabées suintant la mort et le sordide. Il y a franchement de quoi s’amuser. Un jeune enfant – ou un nain, ou notre Président – pourrait par exemple profiter de sa petite taille pour se noyer dans le bénitier.
    Si vous vous fichez comme d’une guigne de la messe et des curetons, rattrapez-vous sur les mômes : déguisez-vous en père Noël et pendez-vous au milieu du salon. N’oubliez pas de disposer leurs cadeaux à vos pieds. Vous pouvez également vous arranger pour vous coincer dans la cheminée, toujours grimé en vieux Santa, peu après avoir ordonné à votre aîné d’allumer un bon feu. Vous souffrirez un chouïa, je vous l’accorde, mais pas autant que votre progéniture, à laquelle il ne suffira pas d’une vie pour supporter le fardeau de son parricide. N’hésitez pas non plus à instrumentaliser les éléments de décor, tels que guirlandes et luminaires, pour accentuer les aspect les plus macabres de votre mise en scène. Faites-vous aider, si besoin, par un collègue suicidaire, et devenez sapin de Noël, enrubanné de barbelés aux couleurs vives et festives, des petites LED multicolores plantées à même la peau couverte de sang, et à vos pieds enracinés, des paquets à l’emballage imbibé d’un rouge tuberculeux. Dommage que vous ne soyez plus en mesure d’apprécier l’expression d’horreur et d’incompréhension qui s’emparera de vos enfants, ni de savourer sur le long terme le merveilleux traumatisme que la découverte inattendue de votre cadavre apprêté n’aura pas manqué de provoquer dans leur âme innocente.
    Maintenant, je voudrais qu’on oublie Noël quelque temps. Je suppose que les rares idiots qui ont suivi cet argumentaire à deux balles ont fini par saisir l’intérêt de la chose : il faut balancer son suicide au nez et à la barbe des gens, qui ont toujours mieux à faire, et si ça les met en retard, c’est toujours ça de pris. Rappelez-vous les kamikazes du Word Trade Center. Les mecs étaient partis pour se trancher les veines avec de pauvres cutters, quand l’un d’entre eux a exprimé l’idée de génie dont nous subissons encore les conséquences géopolitiques. Non contents d’entraîner dans la mort une quantité remarquable de gens qui ne leur avaient absolument rien demandé, ils offrirent à tout gouvernement qui se respecte la possibilité de devenir une dictature en puissance, puisque lois sécuritaires, mesures liberticides, élections de crypto-fascistes, et j’en passe. Croyez-moi, le suicide des terroristes du 11 septembre, c’est du sérieux, du lourd, du grand, du beau. Ca frôle le génie ! L’incident n’était pas terminé qu’il suscitait déjà des vocations au sein même des bâtiments en flammes. « It’s raining men, alleluya », semblaient chanter les apprentis zoziaux qui préférèrent la chute au feu. Lorsque le suicide devient épidémique et favorise le mimétisme, je me dois d’applaudir des deux mains. Encore bravo, messieurs les kamikazes.
    Tout le monde, hélas, n’a pas les moyens de se payer un billet d’avion, et encore moins pour New York. Or, nous avons toujours tenu à maintenir le suicide à un niveau financièrement abordable. Si vous êtes pauvre et que vous persistez à jouer les terroristes barbichus, louez un ULM et crashez-vous sur la tour Montparnasse. Pensez à vous remplir les poches de nitroglycérine, sans quoi je doute que vous inspiriez autre chose qu’une bonne tranche de rigolade.
    Le meilleur conseil que je puisse vous donner, pardon, vous vendre, c’est de rester simple. Pas de fioriture, de surenchère, de bling-bling. Vous venez de vous engueuler avec votre gonzesse ? Surtout ne vous réconciliez pas. Argumentez toutefois quant à sa responsabilité dans l’affaire. Culpabilisez-la. N’hésitez pas à verser des larmes tout en l’assurant d’une voix faiblarde qu’elle n’y est pour rien et que « tout ça n’a rien à voir ». Attendez ensuite le moment crucial, lorsqu’elle est sur le point d’implorer votre pardon. Vous le devinerez à son sourire, ses vêtements, notamment la longueur de sa jupe. Testez-la en fixant un point invisible sur le papier peint du salon. Répondez « ça va ! » d’une voix à la fois triste et agacée tout en repoussant ses caresses à la manière d’un petit garçon. Si elle réprime un sanglot et s’obstine dans ses tentatives, suicidez-vous sur-le-champ en lui laissant un mot vengeur. Efficacité garantie : sa vie est gâchée pour un sacré bout de temps. Je vous parie au moins cinq ans de Stilnox contre un siège éjectable sans parachute qu’elle est bonne pour vingt ans à tâter du divan.
    J’oubliais un détail : vous n’avez pas de copine, de femme, de conjoint. Il fallait s’y attendre : vous êtes une merde. Sachez que ces méthodes de torture psychologique posthume peuvent s’adapter à vos parents et amis. Les motifs d’engueulade sont différents, voilà tout. Rappelez-vous chacune des rancœurs accumulées, depuis le jour de votre misérable arrivée dans ce monde, à l’encontre de vos géniteurs, éducateurs, professeurs, baby-sitters, patrons, collègues, voisins... Revoyez l’historique des petites haines et des vilains regrets que vous leur devez. Piochez dedans, provoquez un drame familial – ou socio-professionnel, hein, vous verrez – en vous positionnant comme l’une des victimes avérées, puis suicidez-vous dans un endroit sacré lié à votre enfance : je propose le lit de vos parents ou la petite pièce sombre, sous l’escalier, dans laquelle ils avaient coutume de vous sodomiser pour vous punir ou vous récompenser, selon vos goûts, votre humeur et vos orientations sexuelles. S’ils survivent à ça, vous aurez tout de même la satisfaction de savoir qu’ils finiront leurs jours dans une étouffante moiteur imprégnée de folie. Un père ou une mère persuadé(e) d’être le ou la responsable direct(e) de la mort de son enfant… Couilles de fichtre ! N’hésitez pas à vous faire plaisir : à ce rythme, vous abattrez toute la lignée en moins de temps qu’il ne faut à un Belge pour dire Jean-Philippe Smet.
    Flûte, reflûte et clarinette ! Un second oubli : vous n’avez personne. Vous n’êtes qu’un visage anonyme perdu dans un vaste jeu de miroirs reflétant d’autres visages qui ressemblent au vôtres. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre… Disons juste : des amis, vous ? Trêve de billevesées. Vous êtes seul, il faut vous y faire, il faut que je m’y fasse, nous sommes ensemble dans la même chaloupe.
    Puisque personne n’a la malchance notoire de partager votre quotidien, de près comme de loin, sans doute va-t-il falloir vous résoudre à faire du social, rencontrer des gens, tisser des réseaux. La seule évocation d’une telle possibilité me chatouille la luette mais je me dois d’en parler. Ne commettez pas l’irréparable sans causer un minimum de dégâts chez vos congénères. L’équipe d’Il faut se suicider malin propose par ailleurs toute une gamme d’offres avantageuses incluant des formations de kamikazes et des prix de groupes pour les suicides collectifs. Vous pouvez régler en tickets-restau’, chèques-emploi-service et carte bleue, le tout non-déductible des impôts de vos héritiers, cela va sans dire, puisqu’il s’agit de les molester jusqu’au bout. Connaissant votre réticence légendaire de dépressif de mes deux à vous occuper personnellement des tracasseries administratives impliquant cases à cocher, formulaires à remplir, parapher puis signer, justificatifs à fournir et files d’attente à supporter, nous prendrons volontiers à notre charge cet aspect de la question en échange d’une somme substantielle ou de caresses buccales – cette clause spécifique ne concerne évidemment que les suicidaires ayant eu le bon goût de se reproduire afin d’en assurer le règlement posthume en nature.
    Bien entendu, vous êtes pauvre. Disons raisonnablement fauché. Le moins qu’on puisse dire, c’est que vous ne faites aucun effort… Bref. Mes formations n’ont jamais eu le moindre succès et je m’échine pour tchi, mais sait-on jamais. Enfin, je m’égare et pas seulement de la Ciotà. Vous n’avez pas un kopeck et il va falloir vous démerder autrement.
    En fin de compte, ciblez. Supposons que vous ayez une dent contre, mettons, le rythme infernal qu’impose cette société stérile à la personne humaine en l’obligeant – parfois au forceps, plus souvent au xanax – à intégrer la logique du métro, boulot, dodo. En procédant par élimination, nous arrivons rapidement à la conclusion que vous suicider pendant votre sommeil ne correspond absolument pas à notre ligne éditoriale. Reste le boulot, ce qui implique une auto-immolation sur votre lieu de travail, quel qu’il soit. Il importe, dans tous les cas, de réfléchir aux paramètres de temps et de lieu afin d’emmerder un max de monde à la fois.
    Vous êtes caissier à Carrefour ? Suicidez-vous un samedi après-midi. Dans le contexte des queues bondées de caddies surchargés, ça jette un froid. Selon le même principe, détruisez-vous aux heures d’affluence si vous bossez chez Quick ou McDo, au Kebab du coin, à la Poste ou dans n’importe quelle banque, dans les files d’attente de l’ANPE, dans la cabine d’essayage de Celio, sur un manège chargé de gamins, à l’aéroport deux minutes avant l’embarquement, j’arrête là, vous trouverez bien tout seul s’il vous reste des neurones.
    Passons au métro. Evitez, je vous prie, le lieu commun qui consiste à sauter sur les rails en saluant le chauffeur de la rame. L’objectif est atteint, certes, d’autant plus que vous perturbez du même coup l’ensemble du trafic souterrain, mais un peu d’originalité, par pitié ! Tout le monde le fait ! Suicidez-vous dans la rame. Ou mieux encore, sur un escalator stratégique ou le couloir de transhumance mécanique à Châtelet-les-Halles. Prenez vos dispositions au préalable : grossissez, bloquez le passage, piégez votre corps avec le virus Ebola, la peste ou ce que vous voulez.
    D’autres options existent mais présupposent une préparation s’étalant sur plusieurs années. Il va de soi que votre vocation de suicidaire doit pour cela se déclarer dans votre petite enfance. De même, il est indispensable que vous ayez intégré les règles d’or au moment où vous choisissez votre orientation professionnelle – c’est-à-dire, à notre époque économiquement instable et socialement mortifère, entre 12 et 45. Prenez exemple sur ce cher Edward Smith, qui, dès l’âge de 13 ans, s’engagea dans la marine pour obtenir son diplôme de capitaine douze ans plus tard. Une discipline de jésuite, une volonté de fer, le salaire d’un petit prince des mers, tout ça pour le mener aux commandes du plus beau suicide réussi de tout les temps : se cogner la coque d’une paquebot high-tech contre un iceberg de derrière les fagots et provoquer ainsi la mort, rapide mais atroce, d’environ 1500 personnes. Magnifique. Si je n’avais pas mes deux bras, j’applaudirais des moignons. Le commandant Smith avait tout compris : lorsque le Titanic a pénétré la calotte polaire, il est allé se pieuter. Le bon endroit au bon moment. Plouf.
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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #42 le: octobre 11, 2009, 18:29:51 »
Pourquoi tout ses textes finissent ici ?
" Je vais prendre un J&B on the rocks, et un couteau de boucher, ou un truc coupant, ce que vous pourrez trouver dans la cuisine. Les filles ? "

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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #43 le: octobre 11, 2009, 18:30:41 »
Je viens de manger trois crêpes. Ce message constitue une crêpe supplémentaire, fourrée à la banane caramélisée avec une ganache de nutella. C'est indigeste, voila. Des formulations qui auraient pu être bien placées, comme "rejeton de parthénogenèse aléatoire" sont noyées dans un discours frénétique et abstrus; n'est pas Desproges qui veut. Le résultat, à mon goût, n'est ni drôle ni un tutorial de suicide, plutôt une dissertation d'autiste.

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Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #44 le: octobre 11, 2009, 18:39:47 »
J'ai juste lu celui sur le fumeur malchanceux, et j'ai juste aimé la dernière phrase. Mais il y a des crêpes de partout, alors pourquoi pas.
" Je vais prendre un J&B on the rocks, et un couteau de boucher, ou un truc coupant, ce que vous pourrez trouver dans la cuisine. Les filles ? "