La Zone - Un peu de brute dans un monde de finesse

Auteur Sujet: Tri sélectif : Mill  (Lu 17952 fois)

Winteria

  • admin zonard
  • Zonard
  • *****
  • Messages: 777
  • Pute : 1
    • Voir le profil
    • E-mail
Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #45 le: octobre 17, 2009, 12:06:48 »
Rencontre avec les flics un samedi soir, deux jours avant Noël.
Posté le 21/09/2009
par Mill

    Cette histoire se déroule au début des dernières vacances de Noël, alors que certains de mes collègues et moi-même revenions d’un dîner tardif dans un mas quelque peu isolé autour de Clermont-L’Hérault. En ce qui me concerne, j’étais plus saoul qu’une moitié de Pologne. Heureusement, je ne conduisais pas. Cependant, avec deux de mes amis derrière leur volant respectif, je ne me souciais que modérément des conséquences plus ou moins létales d’un tel comportement : je savais ces deux andouilles capables de conduire avec plusieurs litres de whisky dans le système sanguin et, malgré notre soif de tantôt, nous étions loin du compte.


    On n’avait pas roulé pendant cinq minutes qu’on rencontrait déjà les flics. Yeeha. Bien plantés au centre d’un rond point qu’on aurait pu éviter si on avait tourné à droite un poil plus tôt. L’uniforme oscillant entre le guérillero et le pompier, les yeux petits, marron, brillant d’un éclat méchant dans la nuit, de bonnes grosses moustaches noires, aucune confusion possible : le flic français typique. A croire que Cabu les avait dessinés. Je me suis aussitôt débarrassé du pétard que je venais d’allumer et un sourire fatigué s’est frayé un chemin sur mes lèvres ankylosées. C’est peut-être dans mes gènes, je sais pas, mais je peux pas blairer les flics, la volaille, les condés. S’il fallait absolument une raison à cette étrange phobie, ma foi, je dirais qu’eux non plus ne semblent guère apprécier ma compagnie.
    Quoi qu’il en soit, on a arrêté les bagnoles. Il était dans les trois heures du mat’ et AC/DC braillait quelque chose comme quoi c’est super dur d’arriver au sommet quand tu veux jouer du rock’n’roll. J’ai baissé le son et me suis roulé une clope. Je veux dire une cigarette ordinaire, juste du tabac enrubanné de papier. Mon pote n’arrêtait pas de répéter :
    « Merde-merde-merde, putain c’est trop con, merde-merde-merde… »
    En boucle.
    J’ai commencé à me marrer, puis j’ai dit :
    « T’inquiète. Je gère. »
    Là, je suis sorti de la voiture, j’ai claqué la portière d’un geste serein à faire bander Lee Van Cleef et, me dirigeant vers les trois moustaches :
    « Salut, les filles ! Ca mousse ? »
    Y a eu comme un blanc. On aurait pu entendre une mouche voler. Les trois balaises m’ont regardé de leurs yeux grand ouverts et il m’est soudain venu à l’esprit qu’ils devaient être aussi sobres qu’un enfant de chœur avant la messe. D’ici à ce qu’ils apprécient mon sens de l’humour éthylique…
    « Un problème, Monsieur ? »
    Ca c’était Grosse Moustache. La plus luxuriante, quoi.
    « En fait, vous m’ôtez les mots de la bouche : est-ce qu’il y a un problème que je peux vous aider à résoudre ? »
    Dans mon dos, j’entendais les pas de mes potes qui s’approchaient. Je n’avais que peu de temps pour taquiner la flicaille.
    « Je ne vous comprends pas, Monsieur, a poliment hurlé Grosse Moustache. Peut-être que ce serait une bonne idée que vous regagniez votre véhicule.
    - Peut-être que je ferais mieux de souffler dans le ballon, non ? Je suis tellement bourré que je m’souviens plus si je n’conduisais pas tout à l’heure. »
    Le petit flic – y en a toujours un grand et un petit, vous avez pas remarqué ? – a pris la parole. Je le sentais légèrement irrité.
    « Monsieur, vous vous fichez de nous. Il n’en faudrait pas beaucoup plus pour qu’on vous inculpe pour outrage à agent de police dans l’exercice de ses fonctions. »
    Ca, c’était nouveau. J’ai intégré l’info, dégluti, ouvert ma gueule :
    « Donnez-moi un alcotest. Peut-être que je peux ramener l’une de ces caisses à la maison. »
    Gros soupir du Petit Flic, petit écho chez Grosse Moustache, qui me tend néanmoins l’accessoire requis.
    « D’accord, soufflez si ça vous fait plaisir, mais par pitié, fermez-la maintenant. »
    Je me suis empressé d’obéir. Le sac plastique blanc s’est empli de mon air vicié et le goulot a changé de couleur. Petit Flic y est allé de son sourire moqueur. Je suppose qu’il n’était pas exempt de mépris, mais comme disait ma tante en parlant de mon oncle : « Méfie-toi de l’instinct d’un pochard. »
    « Désolé, Monsieur. Apparemment, vous êtes largement au-dessus. »
    Gna gna gna. Je me suis barré. Mes copains nous avaient rejoint et commençaient leur cirque. Nous savions tous qu’ils risquaient d’y perdre le permis mais, croyez-moi, quand vous avez atteint le point de non-retour, et c’était mon cas ce soir-là, qu’est-ce que vous en avez à foutre ? On est dans la merde jusqu’au cou ; quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, rien ne nous en dépêtrera ; la meilleure chose à faire, finalement, c’est de montrer son majeur à tout ce qui bouge et d’agir comme si on était le roi sans trône d’un monde perdu. OK, d’ac, t’as perdu, t’as la louze, mais rien ni personne ne peut t’empêcher d’incarner ce que Leonard Cohen appelle un « perdant magnifique ». En d’autres termes, c’est peut-être le moment de sortir ton panache.
    C’est exactement ce que j’ai fait – fort maladroitement, j’en conviens.
    Tandis que les deux conducteurs répondaient aux questions bizarres qui leur étaient posées, embrassant des sachets, la jouant cool au possible, j’ai remonté la route jusqu’à l’endroit où je pensais avoir balancé le joint. J’aurais tué pour une taffe ! Evidemment, dans mon état, dans la pénombre, dans le fossé, il était écrit que je ne trouverais rien. Alors je me suis roulé un autre mignon bazooka, fumé en quinze minutes, et quand je suis revenu à l’action, mes yeux étincelaient d’un rouge idiot. On aurait pu aussi bien me planter des petits panneaux « Salut, j’suis éclaté » dans les mirettes. Dieu merci – merci mon cul – un bon flic est un flic miro et con, et il fait généralement sombre la nuit.
    J’ai commencé à errer. L’un des chauffeurs avait dépassé la dose légale et les flics l’avaient par conséquent amené au poste pour remplir des papiers, cocher des cases, signer des merdouilles et j’en passe. Au lieu d’attendre sagement les autres comme n’importe qui d’intelligent, je me suis dit :
    « Allez, viens, bébé, on s’fait une balade. »
    Ouais. Quand je me parle à voix haute, je m’appelle toujours « bébé ».
    Je pense qu’on devait approcher les cinq heures du matin et une idée des plus ridicules flottait depuis peu dans mon esprit :
    « Trouve une boulangerie, bébé. Il t’faut du pain, bébé. »
    Allons, soyez pas surpris. Je suis un vrai mordu de pain, si j’ose dire. Et quand je suis dématé comme je l’étais, j’ai tendance à virer obsessionnel. Je dois pourtant reconnaître que, si je nourrissais quelque espoir de dénicher une boulangerie ouverte à cette heure de la nuit, c’était probablement parce que j’avais basculé dans une autre dimension. Celle où les rêves de pochtron deviennent réalité, j’imagine.
    Quand j’en ai eu marre de marcher, je n’ai rien trouvé de mieux que de m’amouracher d’un petit panneau bandant : « Halte aux déjections canines ! »
    « Comme c’est mignon, bébé ! Ca, ça fera joli dans ma piaule, dans mon bordel de fringues et de CDs. »
    Je l’ai agrippé fermement, puis j’ai tiré, déraciné, kidnappé.
    Quelques minutes plus tard, je retournais auprès de mes copains, qui m’attendaient, las et jaunes dans la lueur maladive des phares. Les poulets s’apprêtaient à quitter les lieux quand l’un d’entre eux a semblé s’intéresser à mon message anti-canin.
    « Qu’est-ce que vous croyez être en train de faire, Monsieur ?
    - Désolé, je ne comprends pas. »
    Mauvaise réponse. S’il m’avait paru furieux jusque là, il était visible qu’il était désormais totalement hors de lui.
    « Monsieur ! Où avez-vous trouvé ce panneau ?
    - Ce… ? Oh. Allez, calmez-vous, c’est rien. Il gisait par terre, un peu plus loin. Je me suis dit qu’il allait redécorer mon jardin. J’ai un super jardin, vous savez.
    - Parce que vous pensez que c’est à vous ?
    - Ben… Maintenant oui. Je l’ai trouvé, je l’ai pris. Vous me dites où j’ai faux, là ?
    - Monsieur, il serait temps que vous arrêtiez de me prendre pour un con. Vous voulez que je vous arrête ? Vous pensez vraiment que ce panneau vous appartient ?
    - Excusez-moi, Monsieur, hein, mais j’ai déjà répondu à cette question. Pour ce qui est de m’arrêter, je vois pas vraiment pourquoi. Ce petit machin en bois plastifié était abandonné. Je l’ai juste adopté. En toute bonne foi.
    - Comment vous appelez-vous, Monsieur ?
    - Mon nom ? Oh. Frank Zappa. Mais vous pouvez m’appeler Bob.
    - Vos papiers, s’il vous plaît. Tout de suite !
    - Désolé, je ne les ai pas. Mais si vous tenez tant que ça à garder ce panneau, hey, je serais ravi de vous l’offrir. Appelons ça un cadeau, un témoignage de mon respect. »
    Il s’est emparé de ma pancarte « halte aux déjections canines », l’a fourrée dans son coffre, s’est barré sans un mot.
    Certaines personnes n’ont aucune éducation.

Winteria

  • admin zonard
  • Zonard
  • *****
  • Messages: 777
  • Pute : 1
    • Voir le profil
    • E-mail
Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #46 le: octobre 17, 2009, 12:07:45 »
Divagations désabusées d’un vieillard sans viagra.
Posté le 21/09/2009
par Mill



    C’est pas tous les jours qu’on a vingt ans. Qu’est-ce ‘ tu veux que j’te dise ? Je pense que ça m’est déjà arrivé, mais j’ai tendance à refouler certains souvenirs. Les drôles et les moins drôles. Suffit que je zieute tout autour, que j’me la joue panoramique, que je prenne quelques notes et je finis, fatalement, par rattraper des bribes.

    Je vois des bulles et des flashes, des guirlandes un peu moisies et des clous pis que rouillés ne perçant que chair flasque et brume putride. J’entends des cris poussés par des chiens morts hurlant à la lune, celle que j’aurais voulu te rapporter, un soir imprégné d’amour et d’alcool frelaté. J’entends des chansons blêmes aux mélodies bancales et aux rimes improbables, de subtiles mitrailleuses sans viseur ni recul, des bolides trépanés qui tracent les yeux bandés, des fossoyeurs se partageant des dents en or piochées sur les cadavres de Juifs assermentés, des serments, des parjures, des promesses non tenues, d’idiotes épitaphes que mes amis vérolés n’ont jamais pu ouïr. Là-dessus, t’ajoutes les odeurs, si t’as encore la foi : le parfum de barbes à papa rasés trop tôt, rasés trop frais, cisaillés jusqu’au sang, la fragrance de vieilles aisselles rencontrées dans ruelles, tristes parcs ou parkings, contact de peaux lasses et molles, résidus d’existence sans avenir ni substance ; la senteur des latrines où j’ai pris mes premiers shots de misère, de chtouille et de cauchemar.
    Je crois bien que tout ça m’a plutôt amusé, quelque part, là, au fond, à mi-chemin entre la dent creuse où ma capsule de cyanure a fini de fondre et ce cœur même pas crevé qui bat à l’unisson de musiques déplacées parce que personne n’en veut.
    Finalement, si j’ai encore vingt ans, c’est qu’j’ai toujours été vieux.

Yog

  • Zonard
  • *****
  • Messages: 622
  • Pute : -1
  • Tirons une bordée
    • Live Messenger (MSN) - andreja.jude@gmail.com
    • Voir le profil
Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #47 le: octobre 17, 2009, 19:53:37 »
Le début de "rencontre avec les flics" etc. me rappelle David Vincent qui cherchait un raccourci qu'il ne trouva jamais. Du coup je n'ai pas pu poursuivre ma lecture
"Te lave pas, j'arrive"

nihil

  • (void)
  • Zonard
  • *****
  • Messages: 4630
  • Pute : 0
    • Voir le profil
    • [WWW.NIHIL.FR]
    • E-mail
Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #48 le: mai 28, 2010, 19:54:33 »
J'ai commencé à publier celui-ci, avant de m'apercevoir qu'il n'avait absolument rien, mais rienrienrien de zonard.



Paye ta tranche de vie (4) ou l'art de se foutre dans la merde en essayant d'en sortir
par Mill


Elle m’a rappelé, cette conne. Monte pas sur tes grands chevaux, poupée, le terme se veut affectueux. Quand elle m’a dit, l’autre soir, qu’elle me rappellerait très bientôt, je ne l’ai pas crue une seconde. Après s’être montrée plus froide qu’un Mr Freeze à la vodka, la gueuse fourre élégamment sa langue pointue dans ma bouche tabacophile et voilà qu’elle me roule, déroule et renroule l’un des plus beaux palots de ma vie. Le genre qui t’explose le futal en deux-deux. L’instant d’après, malgré l’extase, l’aveuglement, l’envie d’en avoir plus et plus longtemps, je ne peux me répéter qu’une chose : « Elle joue, putain ! Elle joue avec moi. »


Je rentre chez moi avec ce leitmotiv dans le crâne. Je me réveille avec ça le lendemain après la traditionnelle insomnie du dimanche soir – et assure mes six heures de cours dans un état d’épuisement tel que je m’empresse d’annuler les deux heures de soutien que je donne à Perpète-les-Oies, de six à huit.
Ensuite, je sors. Boire un coup avec l’une de mes classes. J’y ai repéré une petite, une mignonnette tout droit sortie des fantasmes d’un quadra romantique et précieux, quoique obstinément pervers : taille réduite et silhouette gracile, les jambes dessinées par Milo, les yeux modelés par Crepax : facétieux, mutins, magnifiques d’espièglerie. Le dessin de ses lèvres, au bas d’un visage à la fois rond et sec, m’enivre lorsqu’il se tord et se drape d’une harmonie soudain déstructurée. Ses joues se creusent si délicatement et ses pommettes se dressent comme la poitrine d’une actrice italienne bombant le torse pour séduire Mastroianni. Chacun de ses sourires est une arbalète enflammée. Chaque moue, chaque grimace me transperce le cœur de fléchettes imbibées d’un appel au désir. Et je lui plais. Je l’ai vu tout de suite. S’est-elle aperçue qu’elle me plaisait ?
Probable. M’en fous. Maintenant, y a plus aucun doute possible.
Avant les vacances, on avait déjà passé une soirée ensemble, elle, sa classe et moi. Nous nous étions collés l’un à l’autre. Pendant des heures. Elle parle d’une voix douce et maniérée, légèrement pointue. Etrange musicalité que la sienne : le rythme parfois haché, le débit rapide, voire frénétique, une tendance à ponctuer d’émouvants hihihi les propos les plus sérieux. Quand je regarde cette fille, j’ai l’impression de me trouver nez à nez avec un paradoxe. Physiquement, elle correspond exactement au bon vieux cliché de la petite chose fragile, gracieuse et charmante, parce qu’infantile et innocente, et gnagnagna mes couilles sur ton nez ; tant de pureté stéréotypée que démentent aussitôt sa diction volubile et son caractère orageux, qui la classeraient plutôt dans la catégorie des starlettes et croqueuses d’hommes. Une dangereuse vamp à l’intérieur de Baby Doll version Burton.
Le premier jour des vacances, elle m’a envoyé un mail avec les photos de la soirée. Sur deux des clichés, elle me masse le dos et en éprouve manifestement du plaisir. Tout comme moi, d’ailleurs. Message d’accompagnement : on remet ça à la rentrée ?
Ben ouais. Tu m’étonnes.
Y a eu d’autres signes. J’en ai moi-même émis pas mal, rien qu’en répondant au mail en l’appelant Beauty Queen. Et le soir dont j’ai commencé à causer au troisième paragraphe – je sais, j’admets que je louvoie, je lambine, digresse et m’interromps sans arrêt, mais qu’attendre de plus d’un blaireau qui se confesse ? – je me suis carrément jeté à l’eau. En finesse et en douceur, mais sans fard ni honte ni prétention.
Quand je suis arrivé au bar, la tribu avait déjà commandé un mètre de mojitos et je n’ai eu qu’à m’installer en bout de tablée. Un quart d’heure, vingt minutes plus tard, la mômignarde s’est déplacée pour me rejoindre, feignant de s’intéresser à ce que lui racontait le mec assis à côté d’elle et en face de moi. Beaucoup, beaucoup plus tard, je me suis endormi sur son épaule. Elle ne m’a pas chassé.
Vers six heures et demi du matin, je m’esquive, récupère ma bagnole, emprunte la voie du tram, parce que je suis un imbécile doublé d’un ancien suicidaire et que j’ai parfois des idées saugrenues, pour ne pas dire des putains d’idées de merde à la con. Passons sur les détails, c’est une longue histoire et mes paupières tiennent à peine debout. Toujours est-il que j’ai démoli trois roues de mon LNA cuvée 84, jantes comprises, ce qui signifie que tout ça va probablement finir à la casse. Sur le coup, ça m’a fait marrer. Quand je suis sous l’emprise de ces pulsions, j’agis comme sous hypnose. Je ne réfléchis pas selon les préceptes logiques ordinaires. Ma pensée ne s’altère pas pour autant. Ses mécanismes fonctionnent : je reste rationnel et alerte, j’assume le moindre de mes actes. Seulement voilà : je me retrouve provisoirement privé de toutes mes inhibitions éthiques ou morales. Mes dégoûts disparaissent, ma prudence s’envole, je suis capable de tout. Je deviens sens et sensation, et chacune de mes facultés intellectuelles et mentales se voit immédiatement soumise à cette nouvelle donne. C’est ainsi que pendant un intervalle qui peut durer d’une à trois heures, je suis susceptible de faire absolument n’importe quoi et de m’en foutre royalement.
Je ne sais comment nommer cet état de conscience. Il ne s’agit pas d’un accès intempestif de folie passagère, pas plus que d’une manifestation fugace de schizophrénie clinique. Depuis le temps que je fréquente les psys, j’imagine qu’ils m’auraient prévenu. Je suppose que ça se rapproche de ce que peuvent éprouver les tueurs en série lorsqu’ils relâchent toute attention, qu’ils tombent le masque et advienne que pourra. La différence, c’est que le meurtre ne fait heureusement pas partie de mes inclinations.
Liste non-exhaustive des erreurs, exactions, et conneries qu’il m’est arrivé de perpétrer sous cette bizarre emprise de moi-même sur moi-même :
- Rouler comme un psychopathe, ignorer feux rouges, stops, sens interdits, emprunter les voies de bus et monter sur les trottoirs.
- Profiter de la présence d’un échafaudage devant Beaubourg pour grimper sur le toit, répéter l’opération aux Archives nationales (y piquer le drapeau tricolore), et divers immeubles en réfection.
- Aller voir une pute.
- Conduire tous feux éteints dans les chemins de traverse.
- Provoquer les flics sans raison autre que le dégoût qu’ils m’inspirent.
- Plaisanter avec les mecs qui viennent de me braquer au point de me faire casser la gueule et enfoncer le clou en hurlant : « Oh oui, encore ! »
- Sucer un travelo.
- Réveiller une ex à cinq heures du matin et lui arracher la conversation qu’on n’a jamais eu après être entré chez elle comme un voleur.
- Traiter de facho l’interne occupé à me recoudre l’oreille.
- Effectuer le salut nazi devant un parterre d’étudiants grévistes.
- Siffler l’hymne révolutionnaire irlandais dans les ruelles bondées d’une petite ville anglaise.
- Dans le même esprit, fredonner le Hava Nagilah au marché de la cité du Petit Bard.
Et ça ira comme ça.
J’ai surtout envie de dire : « Ca suffit, les conneries. » Marre de marre. Quand je me suis réveillé le lendemain, dans le parking de l’école privé où je donne des cours, j’ai vu les jantes explosées à la lumière du jour et je me suis dit que j’étais en train de glisser. Pas comme avant, du tout. Je n’éprouve pas consciemment le besoin de mettre fin à mon existence un rien bordélique, mais il m’apparaît plus qu’évident que je n’ai pas interrompu pour autant ma démarche suicidaire. La différence tient à ce sourire de clown qui semble s’être figé ad vitam sur mes lèvres. Des fois, j’arrive à m’en débarrasser. Mais il fait partie du rôle et il revient toujours, inexorablement.
Quoi qu’il en soit, j’ai invité la mignonne étudiante. Je lui ai proposé un ciné. On a vu un film de merde et il ne s’est rien passé. Sauf que la soirée fut délicieuse. Un régal. Un courant d’air frais. Cette fille, en fin de compte, c’est ma brise de printemps. Je n’ai pensé à rien d’autre qu’à ses yeux, son sourire et ses longs cheveux. Je me laissais bercer par sa voix et me perdais dans son regard. Elle a levé les yeux au ciel un nombre incalculable de fois, mimique dont elle use et abuse, mais je ne m’en lasse pas.
Je n’ai pas osé lui prendre la main, et encore moins l’embrasser, mais je lui ai expliqué, à demi-mot, combien sa beauté m’éblouissait. Je l’ai faite rire et elle aussi m’a bousculé les zygomatiques. Nous nous sommes promis une nouvelle sortie à deux et elle a insisté pour que je ressorte avec toute la bande lundi soir. Evidemment j’y serai.
Et Miss Statue grecque, alors ?
Je repense à ce que m’a conseillé mon géniteur de père, il y a maintenant onze ans, lors d’une nuit parisienne arrosée de retsina :
« Tu peux garder les deux. »

Trafiquant d'organes
[www.nihil.fr]

nihil

  • (void)
  • Zonard
  • *****
  • Messages: 4630
  • Pute : 0
    • Voir le profil
    • [WWW.NIHIL.FR]
    • E-mail
Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #49 le: mai 28, 2010, 19:55:37 »
J'avais ça, comme résumé :

"Instiller un peu de réalisme dans cette tranche de vie d'un pervers amateur d'adolescentes serait pas du luxe. Les amantes y seraient des grosses putes farcies d'herpès et les jeunes étudiantes des emo stupides à la bouche en bec de canard. Je préfererais ça que ces conneries, avec le narrateur qui décrit ses poufs comme un amateur de tuning décrit une caisse."
Trafiquant d'organes
[www.nihil.fr]

Koax-Koax

  • admin zonard
  • Addict
  • ****
  • Messages: 408
  • Pute : 0
  • Non.
    • Voir le profil
Re : Tri sélectif : Mill
« Réponse #50 le: août 18, 2010, 11:38:47 »



A l'angle de la rue Caspienne et du boulevard Borges, des rues imaginaires qui n'existent que sur le papier, s'érige la façade décrépite, non d'un boui-boui ou d'une guinguette, encore moins d'un pub à l'anglaise, mais plutôt d'un plaisant entre-deux. Les lettres rouges et noires se détachent sur l'enseigne mal vernie pour former cet agréable abus de langage : le Bar à Jo. Sur sa porte vitrée aux carreaux troubles et rayés, des affichettes d'un autre âge proclament les retrouvailles de Led Zeppelin, annonçant une énième tournée anniversaire de Magma, et, plus rarement, le show d'un groupe local dont on imagine aisément les influences psychédéliques : the Axis, the Mothers of Sensation ou les Cosmic Beetles. Le visiteur occasionnel, s'il est curieux, se laissera peut-être tenter par les bribes de musique que la mince porte essaye vainement d’assourdir : Hendrix, Mingus, Coltrane, Rundgreen, Pink Floyd, Barbieri, Tom Waits, Beefheart… La liste est si longue que je m'en tiendrai là.
D'emblée, c'est le bar qui surprend : une construction assymétrique, bancale, déstructurée, à base de glaise moulée à la main et de grosses pierres mal taillées et repeintes, que surplombe une épaisse poutre en bois brut, joliment teintée de mauve et aux tranches constellées d'éclats de verre. Le tout évoque, à mes yeux d'alcolo en tout cas, le croisement dénaturé entre une fourmilière et une portion de la Pedrada de Gaudi. Combien de regards fixes, parce qu'embrumés, sordides, se perdent chaque jour dans ces infractuosités faussement branlantes, réellement décaties? Dieu seul sait. Et Jo, peut-être.
Le reste n'a rien d'exceptionnel. Des murs gris sale que décorent, de loin en loin, une affiche de Trilok, des pochettes élimées de vieux 33 tours de légende, un bogolan ou autres motifs africains. Et des masques, des lances maintes fois raccrochées, des dessous de verre exotiques, des dessins humoristiques de Ptiluc, Serre et Franquin, des photocopies monochromes de pages entières des Freak Brothers, Fritz the Cat et Corto, l'oeil se perd à l'infini sur ces murs dédaliques et protéiformes.
Les clients, des habitués pour la plupart, s'installent sans cérémonie sur des vieux poufs, des tabourets, de rares chaises au dossier désossé. Les tables sont si basses qu'on finit par y avachir ses panards, par s'y asseoir les jours et nuits d'affluence, car le bar ne ferme jamais.
Il accueille sans distinction clochards et drôlesses, étudiants bobos et autres, qui croient s'encanailler alors qu'il faudrait pour cela qu'ils frôlent le caniveau, et s'y baignent et s'y noient ; voyageurs solitaires aux poches gonflées d'oseille, revendeurs de shit que Jo feint d'ignorer tout en leur signifiant d'un regard l'interdiction tacite d'exercer dans son établissement. Des mouches de bar, il y en a plus d'une. Moi-même, je n'aime pas boire tout seul, même si, en fin de compte, on est toujours seul, quoi qu'on dise et quoi qu'on boive.
J'ai connu le maître des lieux à une époque où je n'avais pas encore ingurgité le dixième de ce que j'avale maintenant chaque soir. Il était guitariste, et plutôt bon, le salaud. Moi, je tâtais du micro et de l'harmonica, autant vous dire que, dans une petite ville comme la nôtre, il était écrit qu'on finirait par se croiser, tôt ou tard, pour un bœuf chez Freddie, qui a fermé depuis belle lurette, ou au Taxi's, fermé également, ou enfin à la Mouette (fermé itou). Ca n'allait pas plus loin. De son côté, il avait formé un groupe blues-rock, les Good Old Boys - ça ne s'invente pas - qui reprenait Steppenwolf, Hendrix, Cream, la fine fleur du rock 60s et 70s qu'il apprécie tant. Il en est revenu. On en est tous revenu. Mais, bon dieu! C'était bon de le voir s'escrimer sur sa guitare, pissant des notes comme moi de la bière, ses longs cheveux noirs se balançant à contretemps.
Je ne sais même plus depuis quand il a ouvert son troquet. J'avais déjà pas mal éclusé, il faut croire, mais s'il existe pour moi un point d'ancrage dans cette chienne de vie, c'est bien ce putain de bar. Alors, imaginez ma surprise, que dis-je, mon extrême désarroi, lorsque je me suis pointé, avant-hier soir, l'œil frétillant rien qu'à l'idée de m'en jeter huit-douze derrière le gosier, et que je me suis retrouvé, con comme un Prussien en 1918, devant les portes closes de mon local favori.
« Ah ben merde alors... »
J’ai ruminé ces sages paroles une bonne vingtaine de fois en relisant le message qu’une main que je connaissais bien semblait avoir griffonné à la hâte avant de le scotcher de travers derrière les larges mailles de cette grille un peu vieillotte que Jo n’avait probablement refermée qu’en deux occasions : le jour des funérailles de sa mère et celui de son mariage manqué - une autre histoire dont je vous causerais tantôt, si j’ai le temps.
« Jo s’excuse mais doit fermer en raison d’une urgence personnelle. Revenez dans quelques jours.»
Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça manquait de précision ! Une urgence personnelle ? Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? Et « dans quelques jours », je veux bien, mais comment je fais, moi, pour tenir jusque là ? S’il s’avère que ces « quelques jours » débordent sur une, voire deux semaines, je vais me payer un Delirium Tremens à faire pâlir d’envie un James Brown sous guarana.
Collant mon front au plus près des carreaux mal entretenus, je m’efforce de fouiller la pénombre. Rien d’alarmant - à part, justement, la pénombre. Je ne jurerais de rien, mais il n’est pas impossible qu’il subsiste, sur les tables les plus proches, quelque trace de l’activité de la veille : des verres épars, une ou deux bouteilles vides, peut-être un cendrier plein. Il est tout de même probable que je me fourvoie royalement : mes sens ne sont plus ce qu’ils furent par le passé et forcément, je n’y vois plus très bien.
Rien ne m’interdisait toutefois de cogner à la porte. Une fois, deux fois, trois fois, toujours un poil plus fort. Aucune réponse. Emporté par l’élan, je n’interromps mon manège imbécile que pour reposer mes jointures. « Knock on Wood » a commencé à me parasiter l’ouïe, suivi de près par le « Knockin’ on Heaven’s Doors » de Dylan. Quand ça résonne ainsi dans ma tête, plus moyen de me concentrer. Il ne me restait plus qu’à payer une visite à l’épicier du coin, faire le plein de binouze et tâcher d’oublier. Moi qui déteste picoler en solitaire, j’étais servi ! Il allait me falloir le max de Kro pour faire preuve de résilience.
J’avais effectué quelques pas lorsque une idée surgie de derrière les fagots m’a orienté, presque malgré moi, vers l’arrière du bar. J’ai emprunté l’impasse qui s’ouvre à trois-quatre mètres sur la droite, claudiqué lentement jusqu’à la porte retapée il y a vingt ans par l’ancien propriétaire, puis j’ai cueilli la clef que Jo conserve, « par sécurité », derrière la sonnette démontable, sonnette qui, à ma connaissance, n’a jamais retenti qu’au siècle dernier, quand Beiderbecke et Morton n’étaient encore que des spermatozoïdes en quête d’ovule.
La clef a tourné sans difficulté dans la serrure. J’ai ouvert le battant sans effort. Je suis entré comme dans du beurre fondu. Facilement, mais moite de la tête aux pieds.
Mon premier réflexe a été de chercher l’interrupteur le plus proche. Je me suis néanmoins abstenu de l’allumer. A la réflexion, quoique jouissant du privilège accordé aux vieux clients réguliers de l’établissement, je n’avais absolument pas le droit de me trouver là, à fouiller un bar vide en quête de je ne sais quoi.
Bien entendu, une partie de moi ne cessait de plaider en faveur d’une bonne chopine, mais c’était comme qui dirait mon côté obscur qui s’exprimait et j’entendais bien l’ignorer. Mes objectifs se limitaient à découvrir des indices me permettant de localiser mon vieil ami, et éventuellement de le contacter afin de lui proposer mon aide. Rien de plus. Juste un ami qui s’immisce chez un ami pour lui démontrer qu’il tient à lui. Je lui devais bien ça, au vieux Jo : je suis le seul à qui il lui arrive d’accorder un soupçon de crédit.
Dans le couloir séparant la remise de la grande salle, j’ai manqué m’étaler tout du long. Quelqu’un avait laissé traîné des torchons, des serviettes, je ne sais pas, et mon équilibre étant ce qu’il est… J’ai palpé à l’aveuglette les pièces de tissu : encore humides quoique sur le point de sécher, avec la rigidité quasi cadavérique d’une bandelette imprégnée de sang coagulé. Ce parallèle me fait frémir. J’ignore où j’étais allé chercher ça mais j’ai aussitôt songé que certaines réflexions inopinées pouvaient bien aller se faire greffer un rectum et me foutre la paix.
Là, il y a eu un bruit. A peine audible, un glissement, un froissement peut-être. Incapable d’en identifier la provenance, je n’ose pas bouger, me fige tout tremblant dans ce corridor plus noir qu’une nuit lovecraftienne. Et si un cambrioleur mal attentionné avait eu la même idée que moi ? Si je l’avais surpris au beau milieu d’une razzia improvisée ? Je n’avais pourtant constaté aucune effraction. Bon sang ce que j’avais soif !
J’hésitais à rebrousser chemin, quitter les lieux, appeler la police. Entamant un léger mouvement de recul, je me suis à nouveau emmêlé les pinsons dans les linges souillés sur le sol, pour me vautrer ensuite comme une figue mûre un soir d’été, râlant et soupirant en boit-sans-soif que je suis. C’est à cet instant que je l’ai entendu rire.
Il ne s’agissait pas de l’éclat caverneux et torturé d’un Vincent Price, ni de l’espèce de suintement hystérique propre à certaines harpies du septième art. Son timbre rejetait tout à fait naturellement des qualificatifs comme « sinistre », « démoniaque » ou « innommable ». De fait, si mon sang n’a fait qu’un tour, il ne le devait probablement qu’à l’aspect totalement impromptu de ce hoquet sarcastique - sans parler de ma chochotterie légendaire.
J’ai avancé jusqu’à la grande salle du Bar à Jo, le cœur soudain rempli d’un espoir renouvelé. Mes yeux avaient certes eu le temps de s’habituer à l’obscurité, mais pas suffisamment pour distinguer autre chose que des silhouettes mal dégrossies.
« Tu tiens toujours pas sur tes cannes, vieux soiffard ? »
Encore apeuré, j’ai discerné une vague forme humaine, avachie de l’autre côté du comptoir.
« Jo, c’est toi ? »
La forme a émis un nouveau rire, moins franc du collier. Comme si la situation l’embarrassait d’une façon ou d’une autre.
« C’est moi, oui. Tu peux allumer la lumière, si tu veux. T’es pas très loin de l’interrupteur. »
J’allais accomplir ce geste banal quand une subite frayeur m’a fait comprendre que je ne souhaitais peut-être pas voir ce qui se languissait ainsi dans les ténèbres. D’abord, qu’est-ce qu’il pouvait bien foutre, le père Jo, à bâiller aux corneilles dans cette ambiance de film d’horreur ? Je me suis imaginé barbotant sans le savoir dans les viscères d’un client récalcitrant, au centre d’une scène de crime à faire fantasmer un scénariste de série américaine. Il ne m’a fallu que quelques secondes pour envisager les éventualités suivantes : Jo est un gangster bénéficiant du programme de protection des témoins que ses anciennes fréquentations ont réussi à débusquer et il s’est défendu vaillamment ; Jo est brusquement devenu fou et a décidé d’entamer une carrière d’équarisseur en s’attaquant en priorité aux plus illustres parasites de sa clientèle ; Jo a toujours été totalement cintré et ce n’est qu’aujourd’hui, au hasard d’un malheureux concours de circonstances, que sa vocation de tueur psychopathe éclate au grand jour - et à mes dépens, fichtre !
« Allume cette putain de lumière, mec ! T’as rien à craindre de moi. »
Je me suis aussitôt exécuté, m’apercevant illico que je n’étais pas si loin du compte. Plusieurs tables, chaises, fauteuils avaient été renversés et baignaient désormais dans de grandes flaques à peine évaporées d’un jus noirâtre où je devinais la présence d’alcool, de cendres et de mégots, de cacahouètes en miettes, d’olives et aussi, par endroits, d’une substance plus épaisse qui ressemblait à du sang. Bouche bée, j’ai regardé Jo. J’en avais oublié ma soif.
Bien plus pâle qu’à l’accoutumée, le maître de ces lieux arborait une grimace cynique, amère, une expression complexe qui pouvait tout à la fois signifier qu’il souffrait d’un mal extrême et inédit, et qu’il venait d’entamer une incompréhensible métamorphose. Ses yeux, rétrécis et opaques comme ceux d’un squale, me transperçaient, sibyllins et menaçants.
J’ai senti qu’il fallait que je parle. L’atmosphère électrique s’appesantissait à chaque seconde et il me venait l’idée incongrue qu’une voix humaine empêcherait, éviterait - putain de diantre à la couille confite ! - je ne sais pas, je ne savais rien, ne comprenais rien. Il fallait juste que je dise quelque chose.
« Il s’est passé quoi, là ? J’étais inquiet. »
Aussi mal assurée qu’ait sonné ma voix, elle a eu l’effet escompté : la tension a baissé d’un cran et Jo s’est fendu d’un sourire effrayant.
« Inquiet ? Ouais, j’imagine. T’avais soif, surtout. Je te sers une pinte, si tu veux. »
Indifférent à l’appel de mes papilles, je lui ai réitéré ma question, cette fois calmement.
« Je ne suis pas sûr que tu me croirais si je te racontais. Non, à la réflexion, tu ne me croirais pas. Bois un coup. Deux coups. Autant que tu veux. Ce soir, c’est open bar.
- Attends, Jo. Tu sais que je ne refuse jamais une tournée. J’avalerai tous les fonds de tes cuves quand tu m’auras affranchi - et mon petit doigt me dit que ça ne suffira pas. Mais il faut que tu m’expliques. »
Son sourire de tantôt a disparu dans un profond soupir guttural. Se tournant vers son présentoir le plus précieux - celui des plus vieux whiskies, des vodkas ukrainiennes, des prunes, poires et autres mirabelles faites maison - Jo me remplit un mug avec un breuvage d’allure douteuse, puis :
« Avale quand même ce truc. Ca peut aider. »
Alors j’ai bu, toussé, rebu.
« Vas-y, accouche », j’ai dit, enfin redevenu moi-même.
Il a posé ses coudes sur le comptoir, m’a offert une cigarette, a entamé son histoire.
« Dis-moi, tu crois aux vampires, toi ? »
J’ai haussé le sourcil droit, esquissé une moue incrédule, omis de répondre plus explicitement.
« Ouais, bon. Moi non plus, je te rassure. La petite d’hier y croyait, elle. Je peux même affirmer qu’elle cultivait le mimétisme, question look, avec ceux qu’on se coltine au cinéma. Je suppose que tu vois le topo : les traits fins et graciles, le teint pâle bien comme il faut, rehaussé par le khôl autour des yeux, et un vernis rouge de chez rouge sur des ongles plus acérés tu peux pas.
« Pour ce qui est des fringues, la môme assurait le steak. Le genre goth, évidemment. Etonnant que tu l’aies pas remarquée, hier, mais bon, c’est vrai que toi, t’es toujours rivé au comptoir comme un no life à son ordi. Elle s’est contentée d’attendre toute la nuit, bien planquée au fond de la salle, sur le fauteuil en cuir de mon grand-oncle, tu vois lequel ? Bon. Elle portait une jupe noire comme l’ébène, fendue sur des jambes de reine byzantine, une sorte de bustier en cuir qui faisait ressortir ses seins laiteux, et un de ces colliers ras-du-coup habituellement réservés aux playmates ou aux chiens de race. Elle avait gainé ses mains et avant-bras dans de longs gants assortis au reste et ne buvait qu’un cocktail sans alcool qu’elle n’a dû renouveler qu’une fois ou deux dans toute la soirée. Un brin de fille comme ça, tu penses bien qu’elle en a essuyé, des tentatives d’approche. J’en ai vu trois-quatre s’y casser les dents. Elle te les a rembarrés comme ça, clac, sans un mot, juste un regard froid comme la mort et pis c’est marre. »
Jo a marqué une longue pause. De fait, il semblait prêt à se murer dans le silence, et c’est lorsque je me suis rendu compte que je ne l’entendais pas respirer que je me suis exclamé :
« Ah, mais merde ! Tu vas la finir, ton histoire ? Au passage, si tu pouvais me servir une bière… Ce truc me démonte les boyaux. »
Rasade, gorgée.
« Vers cinq heures du matin, au moment où les plus tenaces se décident enfin à lever le camp, la donzelle n’avait pas bougé d’un pouce. Du haut de mon comptoir, je lui ai expliqué qu’on fermait jusqu’à midi, qu’il fallait bien que je dorme, le train-train habituel, tu connais.
- Ouais. Je connais. Mais ça fait un bail que je n’ai pas assisté à ces réjouissances.
- Parce que tu tiens plus autant qu’avant, sac-à-gnôle… Toujours est-il que j’ai dû lever mon cul de mon siège, vu qu’elle réagissait pas. Pourtant, elle dormait pas ni rien. Elle fixait son regard bizarre sur un dessin de Reiser, celui avec le jus d’enfants, qu’elle devait connaître par cœur depuis quatre ou cinq heures qu’elle le zieutait. Je n’étais qu’à deux mètres d’elle quand elle s’est érigée d’un coup, sans élan, avec la souplesse d’un fauve et si vite que… Ca m’a stoppé net. Et là, elle a parlé :
« “ J’ai noté, pour mon grand plaisir, que, contrairement à la plupart des patrons de bar, tu ne buvais pas. C’est bien.
« - Oui, effectivement. J’estime qu’il vaut mieux garder la tête froide quand on tient un commerce, surtout s’il s’agit d’un bar.
« - Je ne peux que t’en féliciter. L’alcool altère les sens et fausse le jugement.
« - Entièrement d’accord. Maintenant, si tu veux bien déguerpir, que je fasse le ménage…
« - Mais surtout, l’alcool donne au sang, lorsqu’il l’imprègne, un goût nauséabond, atroce, à la limite de l’imbuvable.
« - Je ne te suis pas, Miss. Mais alors pas du tout.
« - Ce n’est pas non plus indispensable, cher ami. ” Et là elle s’est envolée. Comme je te le dis : en-vo-lée ! D’un bond, elle s’est perchée au plafond, les quatre membres crispés et la tête tournée vers moi, juste au-dessus de la mienne. Halluciné, j’ai à peine réussi à reculer d’un pas ; elle fondait déjà sur moi, la mâchoire de sa jolie bouche soudain fixée à mon avant-bras. Et elle mordait, la conne ! Furieusement assoiffée, elle mordait comme si sa vie en dépendait. Je l’ai repoussée d’un violent coup de genou et envoyé valdinguer le mobilier au passage, mais j’ai pas eu le temps de faire trois pas qu’elle se juchait cette fois sur mon dos, les incisives bien plantées dans le creux de ma gorge. Salope.
« Tu sais ce qu’on dit dans les films et les bouquins ? Ouais, je sais que tu sais. Avant de jeter ta vie dans ce verre que t’arrêtes pas de vider, t’as lu autant que douze générations d’académiciens, si c’est pas plus. Quand un vampire te mord, tu endures une souffrance qui n’a rien de commun avec celle que t’infligerait la morsure d’un chien enragé, d’une flamme ou d’une tronçonneuse. Selon Bram Stoker, Sheridan Le Fanu, Fisher, Coppola, toute la clique, cette douleur ne vient pas seule. La victime du vampire éprouve également une jouissance sexuelle, proche de l’orgasme, à laquelle personne ne résiste. Parce que cette morsure diabolique, disent-ils, rappelle celles des anges aux temps bibliques, lorsqu’ils prenaient possession des filles de l’homme et qu’elles en oubliaient leur statut de gonzesse. En fait d’extase extatique, crois-moi sur parole, c’est des foutaises. Cette enfoirée de pute gothique à la mords-moi-le-nœud m’a fait pleurer ma mère !
« Après m’avoir ravagé le cou, elle s’est attaquée à la partie charnue en haut des cuisses. J’essayais de lui faire lâcher prise mais c’était peine perdue. J’avais comme un étau enserré autour de la jambe. Je lui ai cassé des bouteilles sur le crâne, j’ai tenté de l’entailler avec un tesson, l’ai martelée avec tout ce qui me tombait sous la main - la salope continuait de sucer.
« N’y vois aucune allusion érotique à la con, parce que, vois-tu, la vraie douleur, elle est là : ta vie s’échappe, tu la sens qui s’écoule dans des canaux que tu croyais verrouillés, puis qui débouche dans un palais étranger, vorace, cannibale. La douleur, mon ami, c’est là qu’elle te transperce. Imagine que quelqu’un boit, mange, ingurgite ton existence et tu auras une petite idée de ce j’ai subi hier soir. »
Jo s’est arrêté de causer. Visiblement dépassé, il avait du mal à rester rationnel. Les histoires de fantômes, de loups-garous, de vampires, de golems ou de succubes m’ont toujours amusé, mais de là à accepter ces conneries… Non, je ne mâche pas mes mots et c’est exactement ce que je lui ai dit.
« Arrête ton char. tout ce que tu me dégobilles, comme ça, sans prévenir, c’est bien beau, mais je le sens pas. Comment te dire ? Je te crois et en même temps je ne te crois pas. Tu me racontes que cette gonzesse t’as sucé les veines jusqu’à la moelle, que ça ne t’a pas plu, certes, mais je doute que ça fasse d’elle une créature surnaturelle. Une suceuse de sang capable de te transformer en un monstre qui n’a rien à foutre là, dans le monde que je connais. Non mais quand même, merde. Je veux bien faire un petit effort, mais faut pas non plus déconner plus haut que le cul de la Princesse de Galles. »
C’est à ce moment qu’il m’a fait voir les traces de dents sur son avant-bras. Elle ne l’avait pas raté. Manifestement, elle s’y était reprise à plusieurs fois, relâchant son étreinte au gré des coups portés par sa victime. En de nombreux points de sa chair tuméfiée, je distinguais parfaitement des trous ronds et profonds, creusés en rangs de deux par ce qui ressemblait bel et bien à une paire de canines. Certaines de ses marques avaient perdu leur belle et ronde régularité sous la violence des assauts. Jo avait tellement résisté, se remuant dans tous les sens pour se débarrasser de la goth, que celle-ci lui avait carrément déchiré la peau en divers endroits. Et ça ne s’arrêtait pas là.
Découvrant soigneusement sa gorge, Jo m’a dévoilé une autre série de blessures, les mêmes orifices, toujours par deux, la même évidente brutalité.
« Je ne montre pas le haut de ma cuisse, faudrait que je me désape, mais c’est plus ou moins le même délire. »
Je n’en croyais pas mes yeux.
« T’as désinfecté, j’espère ?
- Que dalle. Regarde bien : pas un signe d’infection, pas de pus, rien. J’ai passé un coup d’eau par-dessus, histoire de virer les éclaboussures, mais ça m’a tout l’air d’être en train de cicatriser. »
J’ai acquiescé sans rien dire. Je n’en revenais pas. Chacune de ses plaies semblait vieille de plusieurs jours. Pas la moindre trace de sang. Seule une subtile teinte rouge, à l’intérieur des cratères, confirmait la présence d’une veine sous cette peau qui me semblait tout à coup de plus en plus blanche.
« T’as raison, ça saigne plus », ai-je dit, pour meubler. « Ca m’a l’air propre. Ca te fait mal ? Ca te démange ?.
- Non. Je sens rien de particulier.
- Et la fille, elle est passée où ?
- J’en sais foutre rien. Il y a un trou noir dans ma tête. Je me suis réveillé tout à l’heure, juste quand il commençait à faire nuit, et j’avais une de ces dalles… J’ai préféré laissé tomber pour ce soir, profiter de la fermeture pour me remettre et ranger ce merdier. Mais j’arrive pas à me bouger. »
J’allais répondre du tac au tac qu’il ne devait pas s’inquiéter, que j’allais l’aider et que tout serait comme neuf avant minuit, puis j’ai compris ce qu’il venait de me confier. Un nœud s’est formé dans ma gorge. J’ai commencé à transpirer, achevé mon verre. C’est en bafouillant que j’ai repris la parole.
« M-mais… dis-moi, t’as, enfin, t’as mangé un morceau ? »
Il n’a pas répondu. Ses yeux m’ont cloué par le fond de la rétine et un sourire sinistre s’est imprimé sur ses lèvres blanches, découvrant ainsi des canines démesurées.
Je me suis levé sans réfléchir, d’un seul bond, pour me réfugier derrière la croix hypothétique que formaient mes deux index. Jo n’a pas bronché, m’observant toujours de son air tranquille de prédateur blasé.
« Tu crois faire quoi, là ? C’est des conneries, les croix, les gousses d’ail, l’eau bénite. C’est pas avec ça que tu m’arrêterais.
- Qu’est-ce que tu vas faire, merde ? Tu vas me saigner ? »
Il a dévié le regard - je l’ai deviné honteux qu’une telle possibilité pût être envisagée. Puis, dans un accès de colère rentrée, il agrippé les bords du comptoir et il a serré, serré, serré, hurlant d’un cri qui n’avait rien d’humain. Je tremblais comme une feuille accrochée au slip de Mohammed Ali, incapable de décider si je devais parler, partir, ou rester là, tout simplement, sans rien dire.
« Je vais pas te saigner, mec », il a fini par dire. « Non, je vais pas te saigner. »
J’ai senti un long frisson moite me parcourir de bas en haut. L’adrénaline retombait.
« T’es une arsouille, et il t’arrive de dire des conneries grosses comme Mama Thornton, mais t’es un ami. Et je me vois saigner personne de toute façon. Mais si tu savais la fringale que je me paye… »
Il a rompu en sanglots. Si on m’avait dit un jour que je verrais un vampire chialer… Même bourré, j’y aurais pas cru.
Je me suis rapproché et lui ai pris la main.
« On va trouver un truc, vieux. J’ai peut-être une idée, tiens. T’as des compresses, du sparadrap, du désinfectant ? »
Désorienté, Jo s’est empressé de me fournir les objets requis, puis je me suis isolé dans la remise après un verrouillage en bonne et due forme. On ne sait jamais, que je me suis dit. Si son odorat était à moitié aussi affûté que le rapportait Bram Stoker, il risquait de venir boire à la source sans prendre de gants. Je vois d’ici le résultat : deux vampires affamés au lieu d’un. Grandiose.
A l’aide d’un opinel particulièrement affilé, je me suis fait saigner dans un verre, une bonne grosse pinte, puis me suis pansé comme j’ai pu. J’éprouvais quelques difficultés à tenir sur mes jambes, affaibli que j’étais par cette soudaine perte de sang, mais je devais le nourrir avant qu’il ne perde le contrôle. Je le sentais d’ailleurs sur le point de céder. Je me reposerais plus tard.
Cahin-caha, je me suis présenté devant lui. Il s’est jeté sur le verre, qu’il a vidé en quelques secondes, dans un grand bruit gloussant, immonde, un son qui restera à jamais gravé dans ma mémoire.
Puis il m’a regardé avec reconnaissance, des traces rouges autour des lèvres :
« Merci, mec. T’es un vrai pote. »
Il s’est effondré en pleurs dans mes bras cagneux d’alcoolique.

* * *

« La question, maintenant, c’est : qu’est-ce que tu comptes faire ? »
De toute évidence, il n’en savait rien, ce qu’il m’a confirmé d’un regard désabusé.
« Je ne crois pas être capable de faire ça chaque nuit, Jo. Je doute même qu’une pauvre chope suffise à te rassasier. Par ailleurs, mon gars, si tu n’ouvres pas ton bar, tu vas avoir des problèmes de fric. A long terme, ça veut dire « expulsion », et après, hein, advienne que pourra, comme on dit. »
Il semblait perdu dans ses pensées, concentré sur le spectacle de ses doigts blancs inondant de caresses une bouteille de whisky que je me serais bien enfilée sur-le-champ si les circonstances s’y étaient prêtées.
« Ecoute, Jo, il faut qu’on ouvre le bar. On va nettoyer ensemble et demain on avisera. Mais il faut trouver une solution, sinon tu vas te retrouver à pratiquer la saignée sur le premier clampin venu. M’étonnerait que ça arrange tes affaires. »
Il a levé les yeux, un éclat différent dans les pupilles.
« Dis, toi qui es là presque chaque soir, qu’est-ce que tu penses de la clientèle ?
- Ta clientèle, c’est, disons, une bonne poignée de fidèles, je dirais dans les quarante, cinquante, à vue de nez. Entre les habitués pur jus comme bibi et les occasionnels des jours de fête. Après, bon, il y a les autres. Ceux qui viennent ici parce que c’est plein ailleurs, ou par hasard. Parmi ces derniers, je dirais qu’ils t’appellent tous par ton prénom et qu’ils ont une certaine sympathie pour ta personne. Tu peux probablement compter sur pas mal de gens, c’est sûr.
- Ok, alors écoute un peu. »

* * *

Quelque part dans le centre de cette ville que je ne quitterai jamais, à l’angle du boulevard Borges et de la rue Caspienne, deux rues imaginaires qui n’existent que pour garantir un minimum d’anonymat, se dresse la façade rénovée d’un étrange troquet, le Bar à Jo, étonnant compromis entre le bar pour vieux de la vieille et l’endroit branché pour étudiants, artistes en devenir ou simples snobs fascinés par la nouveauté. Lorsque vous vous préparez à pénétrer en ces lieux, prenez soin de manger quelque chose au préalable, rien que du solide, du consistant. Assurez-vous également de n’être pas de ceux qui flanchent à la vue d’une seringue. Car si les prix des boissons et en-cas ont accusé une diminution significative, l’on exigera de vous une contribution pour le moins originale à l’entrée des locaux.
Le patron ne boit jamais, mais il lui arrive, entre deux services, de vider une poche de sang frais à même le plastique. Pour ceux que ne rebutent pas les prises de sang, l’ambiance est conviviale et je suis là pour vous guider.


Mill en fait, c'est un peu comme le père castor de la zone ?
"Cette attaque est redoutable...elle est si rapide et si tranchante que lorsque le sang jaillit, oh ! c'est déjà un bloc de glace à la vanille."