Ca fait longtemps. Longtemps que je ne t’ai pas parlé.
La dernière fois, c’est quand je t’ai donné des nouvelles de Pinkie. Ca t’a rendu furieux. Tu l’as toujours détesté. Dès la seconde où tu as posé les yeux sur lui, ton regard a viré au noir, je l’ai vu. Tu étais jaloux. Tu as craint qu’il ne vienne grignoter un bout de mon amour pour toi, qu’il y fasse un trou. L’amour est comme de la laine, difficile de le raccommoder une fois qu’il a été filé, on ne peut en recoudre les bords sans faire un vilain froncement, on ne peut pas plus y coudre une pièce, les fils entretissés entre eux comme des doigts s’effilochent. Tu as pensé que Pinkie allait ronger notre amour avec ses petites dents si blanches. Tu as dit : Qu’est ce que c’est que ca c’est dégueulasse. Il va nous refiler des maladies. Pinkie était pourtant en meilleure santé que toi, il est toujours en pleine forme, après toutes ces années. La dernière fois qu’on s’est parlé, tu as fait comme s’il était mort, tu n’as pas prononcé son nom. Tu ne parlais que de toi, comme d’habitude. Alors j’ai dit Tu sais Pinkie va très bien. Tu as crié Ne me parle pas de ce sale rat. Tu m’as raccroché au nez. Pauvre chou, il ne mérite pas ça. Tenant toujours le téléphone à la main, je l’ai regardé. Il était en train de creuser un tunnel dans sa sciure, je ne voyais que sa queue rose comme du chewing-gum. C’est sa queue qui dégoute les gens, simplement parce qu’elle n’est pas recouverte de fourrure. Parce que sinon, il n’y a rien de plus mignon que lui. Ses petits yeux rouges. Ses petites babines qui se soulèvent. Ses moustaches rigides. Ses petites mains roses. Ses deux petits crocs tout pointus comme des grains de riz taillés au cutter. Tu te souviens quand il grimpait dans mon cou pour me faire des câlins, il mordillait mon oreille. Alors, lui, tu le laisses mordre ton oreille disais-tu alors que moi je n’ai pas le droit de toucher tes oreilles. C’est pas pareil, lui ses dents son si petites. Et quand il se sentait un peu délaissé, il venait devant nous et se faisait trembler, la queue toute raide, et claquait des dents, il faisait un petit spectacle pour attirer mon attention. Ses yeux rouges me dégoutent disais tu, il n’a pas de pupilles, ses yeux ressemblent à deux gouttes de sang.
Ses yeux justement. Ils s’allumaient dans le noir, comme ceux des chats, je les voyais parfois quand on baisait, je voyais deux petits phares s’allumer dans la pièce, comme des lasers. Je l’entendais grincer des dents, ca l’affolait un peu, cette agitation dans le lit. Quand il était perturbé, il trainait ses petites couilles blanches par terre, les frottait sur le tapis. Une nuit, il a rampé sous la couette entre nous. Tu as fait un bond de cinq mètres, tu as surgi du lit en envoyant valser les oreillers, tout nu, furieux. Tu hurlais, tes cheveux noirs tombant sur le visage Mais bordel enlève moi cette merde ou je l’écrase je le jette par la fenêtre. J’ai senti ses petits doigts crochus sur ma bite tu criais. J’ai explosé de rire, je ne pouvais pas m’en empêcher, j’en pleurais. Et Pinkie couinait, tout affolé, caché dans mes cheveux. Pauvre Pinkie, tu as été si méchant avec lui. C’est à cause de ça que j’ai cessé de t’aimer tu sais, peu à peu. Parce que tu es si méchant. Je sais que tu as essayé de le noyer dans les toilettes un jour. Tu devrais savoir que les rats nagent très bien, et qu’ils savent remonter sur des surfaces lisses : ils vivent dans les égouts. Je me souviens, je venais d’arriver à la maison, on était dans le salon, et j’ai vu Pinkie arriver, tout mouillé le pauvre, tout trempé. Toi tu as eu un drôle de regard, presque de la peur. Il n’avait pas l’air heureux, sa queue trainait par terre, laissant un filet d’eau. Il a fait comme une petite danse, tournant en rond comme ca, avec les oreilles plaquées sur le crâne. Il dansait à tes pieds, une petite sarabande de rat. J’ai pensé sur le moment qu’il était tombé dans son bol d’eau. Mais maintenant je sais, c’est toi qui l’as jeté dans les chiottes. D’accord, j’ai ramené un rat dans notre vie, mais était-ce un crime ? Etait-ce pire que toi qui mentais tout le temps ? Chaque chose qui sortait de ta bouche était un mensonge, c’était plus fort que toi. Les gens comme toi sont terrifiés par la vérité. Et quand tu sentais que j’allais démasquer tes mensonges, tu me contrais toujours avec un autre mensonge toujours beaucoup plus grave que mes reproches naissants : J’ai une tumeur, c’est peut-être cancéreux / ma meilleure amie (dont je n’avais jamais entendu parler avant) s’est suicidée / je suis ruiné / je vais devoir aller un long moment à l’hôpital mais je ne préfère pas te dire pourquoi je ne veux pas t’inquiéter. Evidemment, tout cela était faux, et je le savais, c’était une manière de couper court à mes questionnements, à ton démasquage. C’est une feinte classique chez les menteurs et manipulateurs pathologiques comme toi. Ca me faisait pitié, je me disais mon dieu, il a si peur. Voilà pourquoi je pleurais de rire quand Pinkie te chassait du lit avec ses petites griffes, c’était bien fait pour toi.
Je pense rarement à toi, mais on m’a dit que tu étais malade, que tes mains étaient devenues noires. Je ne sais pas si je te souhaite de guérir, je crois que je m’en fous. Noires comme les égouts. Mais je tenais à te donner des nouvelles de Pinkie. Il se porte bien. Certes, il a vieilli un peu, je le vois dans ses yeux, qui ont viré du rouge au rose, comme si on lui avait posé du papier calque derrière la rétine. Il court moins vite, il s’est cassé une dent en se cognant contre le mur, et sa mâchoire est restée de travers. Mais il continue à me faire des petits spectacles, des petites danses sur le tapis. Je le laisse dormir avec moi, roulé en boule dans mon cou, ses petites griffes roses posées sur mes lèvres.
Je t’embrasse.
Résumé : Ça commence comme une lettre. Une voix qui revient après longtemps, des souvenirs qui brûlent encore. Pinkie, un petit rat, arrive dans leur vie. Innocent, fragile… et déjà au coeur d’une jalousie féroce. L’autre personnage, manipulateur et cruel, réagit avec colère et panique. Entre rat et humains, l’intimité devient un vrai théâtre du grotesque. Queue rose, yeux rouges, petites griffes, petites morsures… un animal qui finit par montrer ce que l’autre cache. Brut, viscéral, drôle et dérangeant, amour et rancune se mélangent. Pinkie danse, observe, survit… et raconte tout.
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Histoire d’un rat. ![[bio]](/assets/img/nihilique/bio.jpg)
= commentaires =
Et oui 14 "comme" pour ce texte. Moi aussi je lâche mon "comme" : CUVC.
Sinon ce texte est digne du Club Dorothée.
En fait c'est celui de demain qui cumule 67 COMME
Mais j'avais pas percuté que celui là aussi, dans son genre. Moins violent quand même que celui de demain. Et je tease, et je tease, nananana
https://nsm09.casimages.com/img/2026/06/09//26060901260914328918765349.jpg
Mais non ! Ca aurait été parfait ça comme illustration du texte ! Tu dessines / peint ?
Sinon pour en revenir au texte, je sais plus ce que j'en ai pensé, et je suis trop crevé pour le relire. Mais si il est là, c'est que j'ai proposé aux autres qu'il y soit et que personne n'a dit non, donc qu'il doit avoir quelques qualités !
C'est un ancien pastel. Tu peux le prendre, si tu veux. Je peux même te le filer sans la signature.
Merci ! là, le texte est publié. Mais vu la récurrence du thème des rats dans les textes sur la Zone, effectivement il pourrait servir sur un autre texte, le cas échéant on te préviendra. Le castor de ton avatar, c'est aussi fait main ? C'est cool en tous cas, d'avoir des artistes parmis ces tacherons d'écrivains amateurs !
No problem. Le castor avatar, c'est un bidouillage informatique. En fait, je suis pastelliste, mais je ne dessine plus beaucoup, je suis feignasse 10è dan.
Je viens d'apprendre le mot pastelliste, c'est dire comme je pars de loin (merde, encore un comme). Étant donné que j'utilise essentiellement le fusain, j'imagine que je suis fusainiste. Ça sonne un peu bizarre.
Mais putain, j'avais pas idée qu'on pouvait faire des trucs comme ça au pastel (gras, je suppose). Ça me donne envie d'essayer. Je me ferais les dents/doigts sur un texte merdique (un des miens sans doute).
J'arrête là les digressions artistiques, j'entend d'ici le "on est pas là pour causer crayons de couleurs, mais pour pourrir le texte, si vous voulez jouer à touche pipi c'est sur le forum".
Oui Maitres !
On a toujours digressé et parlé de ce qu'on voulait dans les commentaires. La seule chose qui a changé, c'est qu'on est obligé d'avoir un compte auteur pour éviter les trolls.
Nino, c'est du pastel sec.
Bah, ce petit texte n'est pas si mal. Il manque de sang et de cul (mais pas de comme). J'ai une petite tendresse pour les rats, donc mon avis vaut ce qu'il vaut.
"J’ai senti ses petits doigts crochus sur ma bite tu criais"
C'est efficace, on a tout de suite l'image et le son
On note d'ailleurs la grande lucidité du type, malgré sa mésaventure, car oui, un rat a bien des doigts, entre ses pattes et ses griffes.
La narratrice raconte tout ça d'un ton à priori naïf et détaché, le style oral renforce d'ailleurs cette impression de fausse naïveté, et on se rend rapidement compte que Pinkie est surtout un efficace détecteur à connard pour elle. La fin de la lettre est terriblement ironique et drôle. Pouce en l'air pour Pinkie !
Essayer de noyer un rat dans les toilettes, c'est la pire idée qu'on puisse avoir. En plus d'être des survivalistes, ils ont une apnée de ouf. C'est comme si on essayait de noyer son poisson rouge.
J'aime pas les rats (à part le groupe keupon parisien) , c'est sale et ça pue
En vérité les rats (je viens de l'apprendre) sont plutôt propre et ne sentent pas (c'est leur urine qui pue). Un rat domestique pue même moins qu'un hamster. Le saviez-vous ?