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La Zone -
Résumé : Le Grand Inquisiteur de l'Ordre de Saint Con, non content de nous avoir mis une bonne déculottée lors de l'obtention de son X-box en bois, revient avec la lourde charge de faire aussi mieux, et bien sûr, maintenant, il nous donne une leçon en matière d'anticipation aussi. Que dire, à part qu'il "plie le game" (expression que j'abhorre, mais qu'importe) encore une fois. On sort tout tournefessé de cette grandhistoire qui ne manque pas de vision.

Armageddon

Le 21/09/2026
par LePouilleux
[illustration]
Armageddon

Sôleil pointe mollement le bout de son nez. Une fine pellicule de froid recouvre les lattes de bois de notre cahute. Je suis réveillée depuis si longtemps déjà. Mam' a claqué des dents toute la nuit. Je colle davantage mon corps contre le sien pour la protéger du frimas.

Rayons de Sôleil, venez ranimer notre restant de chaleur évaporé pendant que nous nous abimions dans nos rêves embués. Que votre puissance bienveillante fasse son chemin jusqu'à notre petite maison agrippée par Froidure. Que l'Astre se lève enfin pour réaliser son travail de Titan. S'il-Lui-plaît, évidement.

La bâche crasse empêche la lumière de pénétrer. Je la dégage sans ménagement du chemin, croyant bien faire. Ventfroid s'engouffre brusquement pour venir lécher le corps tremblant de Mam'.

- Put'reine ! Ferme cette fenêtre !

Pap' émerge d'une boule de couvertures, tandis que Mam' geint en se tordant le dos, déjà prise par Ventfroid, l’Âme cherchant à s'évacuer par tout les côtés. Pap' siffle pour conjurer le malsort, appose ses mains toujours chaudes sur les épaules de Mam'.

Mam', s'il-Lui-plaît, n'expire point. Mam': c'est mon journaissance jourdui, tu te rappelles ?

Une fois la crise passée, Pap' me balance le jerry' en pleine tronche :

- Va ! Corvée d'ô ! Idiote ! Tu nous réveilles !

- Mais je... Pap'. Ils ont dit de pas sortir du camp jourdui jusqu'à dieusaitquand.

- Foutre ! Tu peux ou bien je te claques.

Les journes sont habituellement mauvais par ici mais celui-ci ne me plaît déjà guère. Je patauge dans les gogues à ciel ouvert qui nous servent de rue, entre les tentes et les baraques à moitié effondrées, marquées du sceaux des saintes Ohénegés. Les feux maigres tentent de raviver la populace abrutie de faim et de froid.

Sôleil, Sôleil ! Pâle Sôleil ! Presque absent. Ton orbe pointille derrière le smaugue épais.

Le peuple limace constitue l'essentiel de la faune locale. Des humains emmitouflés dans des vieux tissus décolorés qui se bousculent ça et là. Tâchés de sang et de merde. Baisser les yeux, c'est la règle pour pas se faire accrocher par plus crèvedalle ou crèvefroid que soi. Nous baignons dans une boue collante qui a pour nom Misère. Les corps entassés sous les caillebotis suspendus n'ont pas bougé depuis plusieurs journes.

Mauvais signe : on ne voit plus les chiens traîner dans le camp ces derniers temps. Ils ont bien trop peur pour leur peau à présent.

En parlant de ça, je sens l'âpre fumet de carnature grillée et quelque chose d'un peu plus sucré, comme un genre de patadouce. Mais ça peut tout aussi bien être mon imagination descendue en ligne directe dans mon estomac complètement creux.

Pas de soldatesque en vue non plus jourdui. Ils ont dû aller sa saouler la gueule dans leur military district après l'émeute d'hier. Me demandez pas comment ça a commencé, plus personne n'y comprend rien. Un « enculardé », comme dirait Pap', a lâché une grenade dans le dernier puits fonctionnel du camp. Le Pré-fait a dit « plus d'ô, bande de pouilleux ! ». Chacun devra faire le dos rond bien sagement en attendant l'arrivée du tanker « incessamment sous peu ». Dieusaitquand quoi.

J'arrive aux Limites. Ici, plus de densité larvaire dans laquelle on suffoque. La vue s'ouvre un peu plus et on peut constater l'étendue des dégâts. Si je me retourne dans quelques patounes je pourrai ainsi contempler la Colline, notre refuge miteux généreusement érigé par les Ohénegés. Une flaque de vomis gelée qui s'accroche au paysage.

Je tape un morceaux de glace au fond d'un creux qui doit bien abriter une ô à peu près clairâtre. Bingo. Je lape le précieux liquide dont le cours a dû exploser ces dernières vingt-quatre heures.

Mam'. Je Leur-en-supplie. Ne cane pas maintenant. Pas mon journaissance. Mam', Sôleil est chaud, ô est fraîche. Tu te souviens de la chanson ?

Terre. Terre tremble. Terre tremble terriblement. Mon ventre vide se tend. Je tourne lentement la tête dans la direction d'un bruit lancinant. Une obèse carcasse de plaques de métal se hisse de derrière la ligne de crête. Ses chenilles écrasent les arbres déracinés par Ventfroid. Elle pourrait bien abriter une famille de six ou de sept dans son ventre goulu. Elle m'a peut-être vue. Je voudrais bien m'enfoncer dans le tas de glace que je viens de défoncer. Cependant, Corps ne répond plus.

Le chardassaut s'arrête à quelques mètres de moi, pointant son gros canon en direction de la Colline. Je perçois le bruit fumant du moteur et tout un tas d'éléments mécaniques qui me rappellent le temps où Pap' entretenait un précieux générateur dans la cabane familiale. Je reste affababulée, ne sachant quoi expecter du monstre de guerre.

L'écoutille se dévisse soudain dans un crissement laborieux. Une tête vêtue d'un casque molletonné jaillit prudemment. Les yeux clignotent sur une épaisse moustache caractéristique d'un 'Pitaine. Sa gueule est aussi crade que celle des limaces du camp mais son regard respire un truc plus fort que le pitoyable jeu de survie qui se joue chaque journe là-bas. Il m'interpelle en imitant ma langue avec un accent à couper au coutal :

- Pitite, quoi nommé ce trouducu ?

- C'est la Colline ici, m'sieur, je réponds, m'étonnant du sang froid qui émane de ma voix.

L'officier sort une carte papier, la déplie dans toute sa largeur devant lui. Il prend un artefact en main. Le cale bizarrement contre sa poitrine. Regarde dans la direction opposée à Sôleil. Beugle quelque chose à l'équipage caché sous ses pieds. On lui répond dans une langue que je ne connais pas, pas celle des Ohénegés en tout cas. Soudain, me rendant compte qu'ils vont repartir dans leur folle chevauchée, je l'interpelle vivement :

- M'sieur ! Heu... 'Pitaine !

- Hein ? Que ?

- Qu'est-ce qu'il se passe ?

Son regard flotte légèrement. Puis il se redresse soudain, se rendant compte que je suis l'unique porteuse de Nouvelles pour le camp, s'ils ne s'arrêtent pas ici jourdui.

- Pitite... 'coute bien attentivement. Tu voué labas toutaubout de Horizon ? C'est Armageddon. Quoi c'est ici la soldatesque ?

- Heu... Lotan ?

- Hé hé, doivent déjà être à Rassemblégénérale. Les Zétazuniens ont accaparécupéré plein Bomba dans leur désert radioactif. Ce sera Grandvictoire cette fois. Noussommes des milliers en appuifeu.

- Bomba ?

Le 'Pitaine se penche en avant, me désignant Sôleil qui se cache toujours derrière le smaugue.

- Ça a puissance de Lui. Noussommes pas vulgaires larves cette fois. Lhomme est guerrier par nature. Nous doit tuer le...

- Il ne faut pas prononcer Son nom s'il-Leur-plaît ! Je me bouche les oreilles pour ne pas subir de malédiction de putréfaction ou d'éclatement des viscères.

- Ah ah ah ah ! Le 'Pitaine impie fait vibrer sa moustache de rire mais s'arrête soudainement. Cette chose a déclaré GrandeGuerre depuis longtemps déjà. Abomination-du-monde doit mourir. Lhomme peut tuer un Dieu. Noussommes des Dieux !

Puis, le chardassaut redécolle dans toute sa lourdeur, sarclant la terre merdassée de ses indestructibles chenilles. Vers Ouest, droit vers Ouest, Horizon, Armageddon...

Tellement ébahie par l'apparition magistrale du monstre de métal que j'en ai oublié de mendiquer un peu de pitance. La soldatesque a toujours « de quoi », contrairement à nous les limaces de camp. Je vois d'ici le Pap' préparer sa claque une fois que j'aurais fini de raconter les Nouvelles. « Et les médocs pour la Mam'? Ingrate ! Tu n'nous aimes donc point ? » ajouterai-t-il sans doute. Et vlan, un kick en pleine fesse. J'en ai des bleus qui meurtrissent mon popotin d'avance.

Le Pap' a rien dit une fois les Nouvelles servies. Faut dire qu'il a été de la soldatesque lui aussi. Et tout ça, ça le fait cogiter. Il passait derrière les nuages de drônes pour nettoyer les villages du Front, quand celui-ci se trouvait encore loin vers Ouest. Une autre époque, une autre guerre. Puis, la soldatesque est devenue obsolète dans des évènements que je ne puis raconter sous peine de voir mon corps s'écrouler comme un château de cartes par malédiction. Autrefois, il fallait beaucoup d'efforts pour invoquer ces choses venues des tréfonds de... de nôtre Âme ? Maintenant, il suffit d'y penser, même subrepticement, et des malheurs terribles vous tombent dessus. D'ailleurs, je ne puis en parler plus longtemps. Stop.

Mam' dort en respirant péniblement, bruit terrible qui me rappelle le chardassaut de jourdui, mais nous y sommes tous habitués maintenant. Pap' est sorti devant la bicoque pour fumer une cigarette. Une des dernières parmi celles qu'il garde précieusement dans une boîte en fer rouillé. Je l'observe à travers un des nombreux interstices de notre foyer branlant. Dans l'air fendu par le gel, je l'entends parler avec son alter-lui imaginaire, chose qu'il fait tout le temps lorsqu'il se pense vraiment seul:

- L'Armageddon... Oui, on se rappelle de ce mot. Nous savons ce que ça veut dire. Il y a bien longtemps, oui... Oh mon Dieu, Seigneur aidez-nous.

Il murmure encore doucement dans sa barbe sans que je ne puisse décrypter la conversation, il... il sanglote ?

Bouleversé par les Nouvelles, tout le monde a oublié mon journaissance. Pas grave, c'était tout de même inattendu la rencontre avec le 'Pitaine et ça rattrape bien des choses. La nuit, je rêve de son petit casque molletonné qui se balance sous Lune alors qu'il lorgne les collines noiraudes masquées par l'obscurité toujours plus froide.

= commentaires =

Nino St Félix


    le 21/09/2026 à 08:56:23
J'aime bien, y'a de la voix, une volonté de créer un univers, de ne pas tout nous raconter par le menu : ça donne envie de connaitre la suite. J'ai trouvé que par moment le côté "langage" était un peu forcé, mais je pense que c'est inhérent a ce format : en si peu de place, poser un monde, son histoire, et l'évolution du langage, ça fait beaucoup, et l'auteur s'en sort bien, en fait, pour avoir moi aussi tenté d'écrire des trucs de ce genre, je peux dire que je suis jaloux. Enfin je l'aurais été en tous cas si j'avais pas décidé de me tourner vers l'autofiction pour suivre le mouvement.
Cormary Stéphane


    le 21/09/2026 à 09:40:43
Mouai, j'attend toujours un texte implacable de lucidité sur la situation géopolitique et une analyse pointu de l'évolution du concept de démocraties au sein des pays représentant le socle de la communauté européenne pour l'échange de marchandises et le flux des personnes
Nino St Félix


    le 21/09/2026 à 10:15:50
Les conditions de ventes d'Amazon, sauf que tu remplace "colis" et "biens" par "personnes" et "cadavres". Y'a un palimpseste à faire là;
Cormary Stéphane


    le 21/09/2026 à 10:26:21
J'attend encore le texte définitif sur la fluctuation du PIB en Champagne Ardennes depuis la fin de la deuxième guerre, ses conséquences et son rôle majeur dans les rapports intergénérationnel par tranches d'age et de sexe, en dépit des contraintes socio-économique et du prix à la pompe

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