LA ZONE -
Résumé : Ce texte nous prouve que seuls les animaux ont besoin de gadgets oculaires et audio grotesques pour accéder aux réalités virtuelles et augmentées. Le commun des mortels n'y aura jamais accès. Muscadet fait indéniablement partie des happy few. On retrouve avec joie, son désormais célèbre personnage narrateur, ce journaliste belge, un peu autiste asperger, un peu Doctor Who, capable par la pensée seule d'explorer nos réalités, les univers parallèles, l'espace, le temps, sonder l'âme et la conscience des quidams, reconstruire toute leur vie, percer leurs vices et damnations, en un battement de cils. Ses aventures épiques nous propulsent dans le multivers kaléidoscopique entre Bruxelles, la Bretagne côtière, de Saint-Malo au Mont Saint Michel, en passant par la gare du Nord parisienne. Le journaliste se déploie, traçant des segments secs dans l'espace-temps, tout en variant son curseur de perception chronologique de l'Antiquité grecque à d'obscures projections de futurs inéluctables, sans oublier de revenir parfois dans notre contemporanéité médiocre pour lâcher une pêche ou se branler devant sa TV pendant le JT d'Anne Claire Coudray. Son gonzo journalisme se distingue néanmoins de celui d'Hunter S. Thompson par l'aptitude de son cerveau génial à sécréter ses propres substances psychotropes. Mais peut-être la consommation de nombreux fruits de mer, plats gastronomiques, fromages et vins raffinés réservés aux fines bouches, la profusion de luxe, son insatiabilité pour les faits historiques à la limite de la collectionite aiguë, peuvent-ils à eux seuls expliquer le foisonnement des idées de cet entité humanoïde hyper-sciente et hors du commun ? Ce taggeur compulsif de livres d'or, dragueur indécrottable de chauffeurs de taxis, nous réserve encore bien d'agréables surprises dans cette splendide ballade en 2 parties pour cause de stack overflow des bases de données de la Zone et de nos petits esprits étriqués.

Effets de manche (1/2)

Le 28/02/2017
par Muscadet
[illustration] Un trop grand soleil rend niais. C'est pourquoi je me déplace en compagnie de puissants alliés, le ciel noir qui augure de la grande scission, l'autorité du tonnerre qui sape les gesticulations, le froid mordant qui tétanise les velléités et les interactions débilitantes, les averses cinglantes et verglacées qui calment dans l'instant les ardeurs des agités, des bruyants et des ennuyeux. Telle une vermine hydrophobe qui n'a pas atteint le stade technologique du parapluie, ils détalent en grappes haletantes, se coagulent sous les porches ou dans les transports pour rejoindre fissa leurs terriers, et s'y tenir chaud à l'abri de la vindicte. Le climat est un filtre, au même titre que le danger, l'isolement et le prix, qui font tous et chacun le ménage par le vide.
Quant à moi, j'ai d'autres projets.
Le contrôle de police m'est destiné à une distance de cinquante mètres. L'échange visuel entre nous est appuyé et je leur fais comprendre en retour que j'ai bien saisi la suite des événements grâce à la subtilité de leur posture, jambes écartées, torse bombé, bras dans le dos et regard insistant sur ma barbe de ménestrel. Une fois parvenu au contact au bout du quai, je pourrais faire remarquer qu'il existe quatre cents points de passage entre les deux pays, sur une distance de trois cent cinquante kilomètres, et représentant un trafic estimé à plus de quinze milles véhicules par jour, cela dit je m'abstiens car je soutiens la présence des forces de sécurité par principe et en toute occasion.
Je donne tout de suite la combinaison de la valise pour gagner du temps, quand se produit un épisode inédit : on me laisse téléphoner pendant la fouille, chose inacceptable quelques mois plus tôt au même endroit et dans des circonstances identiques. La raison est simple, il s'agit de plantons de la nationale à l'uniforme râpé, réquisitionnés pour la dissuasion, et non de la police ferroviaire ou de la gendarmerie mobile, nettement plus affûtées et sans concessions, ou des douanes, reconnaissables à leur effectif féminin tactique.
« D'où venez-vous ?», me demande un jeune rouquin enthousiaste. « Bruxelles ?! », il est estomaqué par mon impertinence. Second coup de théâtre, je prétends que la valise contient des vêtements. « Des vêtements ?! », répète t-il en riant, persuadé du contraire, ou plutôt voulant en donner l'impression pour me déstabiliser, au cas où il y aurait matière à déstabiliser un homme déterminé à voyager en Février par trois degrés sous une pluie battante.
Nous nous quittons bons amis et je slalome à grandes enjambées à travers le vivre-ensemble parisien, sous le regard stoïque des unités Sentinelle de faction, jusqu'à mon carrosse en attente sur le parvis, tenant mon bonnet d'une main et ma poignée de valise de l'autre, telle Bridget Jones regrettant de ne pas avoir dit oui à son amant et décidant de rattraper en catastrophe la voiture de l'amour. Ici, une Mercedes classe E pilotée par un très flegmatique chauffeur qui m'assure être capable de rallier ma correspondance à Montparnasse en moins de trente minutes.

Nous ne rencontrons aucun suicide ou accident de personne durant le voyage, soit près de quatre cents kilomètres, et je ne lorgne plus sur l'ouvrage dans lequel est absorbée la cadre supérieur qui me fait face, puisqu'il s'agit de techniques de management et d'analyses de consommation, intitulé « Internet Marketing 2017 », un sujet qui ne l'élève pas dans mon estime. L'ouvrage d'un rouge revendicatif, au volume martial, est illustré de nombre de diagrammes qu'elle annote tout en griffonnant par côté des polycopiés d'une écriture très ronde et régulière d'étudiante appliquée, un vestige de ses années de faculté.
Pour vous la décrire en une image, j'invoquerais les femmes mûres, propices au transfert œdipien, qui faisaient leur apparition dans la sitcom des années quatre-vingt dix « Les filles d'à côté », interprétant les maîtresses exigeantes du héros nonchalant et limité, au legging à motifs et au brushing laqué, surgissant entre deux réunions de direction au siège de la « boîte ». Plus négligée et jaune de teint, un peu moins belle, option communication en entreprise et nous y sommes ; je lui donne quarante ans -la peau de l'intervalle bucco-nasal ne ment pas- en relevant mon tas de feuilles A4 de l'index gauche : je ne veux pas lancer de polémique. Elle porte des Nike orange fluo à scratch, une écharpe verte et une besace satinée de déni. J'étais prêt à négocier jusqu'à trente-neuf ans mais le port de ce diamant grossier à l'annulaire gauche et ce regard de rapace concentré mettent fin aux tractations.
Définitivement provinciale, comme la suite le confirmera, elle rentre probablement d'un nouveau poste dans le tertiaire ou d'une formation universitaire qu'elle suit à Paris pour rebondir professionnellement, rejoignant sa famille en zone B dont les vacances viennent de débuter. Oui, elle prend sa vie au sérieux, c'est exactement ce que j'allais vous dire, je sens que nous allons nous comprendre au long de ce séjour. Ma mère cultivait par nature cette même obédience pour le statut social, quoique plus classe -on ne met pas son pied sur le siège en première classe, même en chaussette, même dans le marketing-, d'où une certaine expérience du spécimen, et je me doute que la suite lui apprendra à reconsidérer ses priorités dans la dernière partie de son existence.
Mon âme d'illuminé est trop sensible pour les carriéristes sans folie, je m'éclipse rapidement en gare de Laval pour fumer sur le marche-pied. Á mon retour elle est au téléphone, sa voix d'apparat est douce, masquant par convention son opinion d'elle-même et sa détermination, mais laissant transparaître une légère impatience. Elle donne des conseils de crèmes hydratantes infantiles à une personne dubitative, le mari, rassure sur son arrivée et termine par « bisous ».
Des fermes et des pavillons éparpillés dans la végétation fusent derrière la glace qui nous reflète l'un et l'autre, je sais qu'elle sait que je l'observe quand elle écrit, et réciproquement. Le cliquetis maniaque de mon stylo est irritant et le bruissement des feuilles que je tasse, régulier, car mes interlignes deviennent plus larges au fil du temps et que je ne vise pas l'économie. Nous n'avons pas échangé un seul mot durant les trois heures treize de partage de la table, elle annote un organigramme à présent ; je mets mon manteau, on vient d'annoncer l'approche de Saint-Malo.
De toute façon, j'ai prévu de boire du blanc millésimé et de goûter à la virtuosité du chef -un ancien de la Tour d'Argent selon leur site- dans une solitude olympienne, afin de prendre la mesure du cosmos, de Démocrite à Onfray, et de lire du Nietzsche à haute voix, au cinquième étage de l'hôtel-restaurant le plus outrancier de la ville.


*


Lorsque je suis dans les parages, Dieu n'est jamais tout à fait mort, et son incarnation terrestre moins encore, mais au lieu de voir en moi la figure christique, je lis une brève interrogation sur les visages à la réception, laissant place à un masque de professionnalisme : que vient donc faire ce clochard dans notre quatre étoiles ? Vous dynamiser, jeunes standardistes. Vous rappeler la brièveté de l'existence. Se faire masser les muscles trapézoïdaux entre les omoplates et les vertèbres, là où il souffre à force de rester penché sur son clavier et ses feuilles. Amuser la galerie par son anachronisme et évaluer vos coquilles Saint-Jacques pochées à la pulpe de topinambour. Je pourrais leur confier par-dessus le comptoir que je suis conscient de vivre dans l'opposition et que je pratique moi aussi la taqîya, mais le fait est que je m'en fous et que je veux simplement ma chambre premium.
On me laisse m'installer après une présentation gracieuse des lieux. Instinctivement, je vérifie que la vue sur la Manche est imprenable à cent quatre-vingts degrés et que le room service est à la hauteur. Trop fourbu pour des huîtres ou des linguini aux fruits de mer, je fais l'erreur de commander un club bœuf savora que je regrette en quelques bouchées, cependant que le journaliste de « Sept à huit » précise depuis l'écran mural qu'il n'y a pas de code de la route en Afghanistan. Je souffle du nez en rejetant le sandwich semi-gastronomique sur le plateau et je me déchausse pour tâter l'épaisse moquette avant d'enfiler les pantoufles brodées du monogramme de l'établissement.
Les toilettes bénéficient d'un éclairage bleuté par le sol, particulièrement cérémoniel, et j'y dépose un artefact de ma confection, à la fois très parfumé, voire rance, et huileux, en considérant cette mise en scène à la Jean-Michel Jarre. Avant de me coucher, j'étends mes vêtements sur le porte-serviettes chauffant de la salle de bains, un modèle redoutable et sans marque de fabrique apparente, capable de faire évaporer un linge trempé en quelques minutes, durant lesquelles je déploie la carte de la région et les prospectus fournis à l'accueil. De sensibilité droitière, j'envisage l'option militaire et les forts de Vauban, au nombre de trois au large des remparts de la vieille cité de Saint-Malo, sans compter les bastions continentaux. Le maître-stratège de Louis XIV, instigateur de l'école de génie militaire, peut arguer de quarante-huit sièges, à l'assaut comme en défense, de citadelles sur l'ensemble du littoral, et représente une valeur sûre ; il aurait déclaré que Petit Bé était « le meilleur de nos forts, et celui qui voit le mieux sur les passes ». Et en effet, j'apprends que trois couloirs maritimes, exigus et soumis à des courants violents, encadrés de bancs de sable et d’écueils, permettent l'accès à la rade pour les capitaines les plus expérimentés et leurs navires. Les autres font aujourd'hui la joie des plongeurs, archéologues et chasseurs de trésors dans l'un des plus grands cimetières marins du littoral.
Je lis dans le dépliant qu'on peut accéder au fort à marée basse par un tombolo, alors que se propage dans la chambre une odeur de brûlé.

La première construction, dit le National, est fermée au public en hiver -le prix à payer lorsqu'on voyage hors saison-, et je me contente de quelques photos devant la structure massive, rustique et pérenne, fixée à un large écueil en bout de plage et surmontée de créneaux qui tournent au vert-de-gris. Nous sommes en début d'après-midi car j'ai dormi jusqu'à une heure avancée pour récupérer, faisant d'une pierre deux coups puisqu'au matin, j'aurais dû rallier les forts à la nage.
Sautillant sur les rochers, mon sac à dos bien harnaché sur les épaules et les bras tendus en guise de balancier, je croise quelques familles et des groupes épars sur la grève, des français, des espagnols, quelques chinois à la perche à selfie. Empruntant les remparts de la cité sur la route de la fortification suivante, je tombe nez-à-nez avec une exposition photographique sur la nature, hébergée à l'intérieur d'une des tours de guet du XIVème siècle qui jalonnent le chemin de ronde. Trois étages de clichés en très gros plan sont proposés, parmi lesquels des araignées chasseuses et crabes, des chenilles Sphinx à tête de mort et de Machaon, une démoniaque tête de frelon asiatique, des libellules mais aussi, arbitrairement, des pistils de lys. Á la sortie, je signe le livre d'or de mon pseudonyme de reporter, saluant l'artiste entomologiste pour cette capture de l'intimité insectoïde, et garantissant une évocation dans mon prochain article.
Le passage vers Petit Bé comprend une langue de sable de deux cents mètres qui ouvre d'abord sur l'îlot voisin, Grand Bé, qui n'aurait rien de très notable si Chateaubriand, après son enfance au château de Combourg et une vie à la fois malouine, américaine et parisienne, n'y avait pas été enterré. Sa tombe a en effet été placée selon les indications précises de l'auteur, dix ans avant sa mort. Elle est orientée à l'est, battue par les vents de la Manche, une esquisse de l'hôtel de ville témoigne de la procession funéraire sur l'îlot, en 1848, en présence du maire et de l'abbé. Le voyageur est invité par une plaque commémorative à respecter le silence désiré par son propriétaire. Pour une raison inconnue, on a aligné des exosquelettes de couteaux devant sa croix. Je doute que François-René ait été aussi friand de mollusques, c'est probablement une provocation des adolescents de la ville qui ricanent en toisant les touristes, assis sur les rochers.
Ils font partie de cette engeance qui a construit un cadre idéologique anti-intellectualiste autour du suicide général de notre société, dans quelques années ils diront que « L'orthographe est la science des imbéciles », se soumettront à la dictature du pseudo-utilitarisme : « useless » étant désormais un leitmotiv pour tout ce qui n'est ni argent ni sexe, coopteront la loi prédatrice de la jungle : « victime » étant devenu une insulte ; leur nihilisme panoramique est conquérant. C'est le chant du cygne, les dernières convulsions de déni d'un peuple qui n'a pas su élever ses enfants.
Á ce stade d'endoctrinement, d'inversion complète des valeurs et des définitions, on voit mal quel revirement serait possible. Voilà pourquoi je dis que cette génération de « millennials » sera pulvérisée en vol, hormis pour sa branche la plus aisée, face à la convergence de crises nationales -financement des retraites, chômage de masse, déculturation, angélisme-, et internationales -islam politique, fragmentation européenne, surpeuplement, migrations économiques- qui les attend au milieu de ce siècle et à laquelle ils ne pourront faire face dans leur aliénation.
« Nous mourrons en tant que civilisation », Onfray a raison, tâchons effectivement de le faire avec élégance pour ceux qui s'efforcent encore de penser malgré cette échéance. Sur cette considération, je poursuis mollement vers Petit Bé, porté par les bourrasques sur le chemin terreux qui redescend vers le gué.

Bien qu'une route ait été tracée, je suis obligé d'escalader sur les derniers cinquante mètres afin d'accéder à l'entrée du meilleur fort malouin signé par Garangeau, l'élève de Vauban. Un escalier de bois et de métal, reliant les rochers au portique, me récompense de l'effort ; d'après le marnage, j'ai deux heures au mieux pour boucler la visite. Je réajuste mon bonnet en respirant profondément, et abandonne l'idée d'une cigarette.
« Vous écrivez un article ? », le portier fait un signe de tête en direction de mes feuillets. Il m'indique la cour intérieure de l'édifice et m'encourage à rejoindre le groupe déjà sur les lieux. Découvrant quelques canons engagés entre les merlons des remparts, j'entre furtivement dans les quartiers et me fonds dans la petite assemblée qui bruisse autour du guide : l'image-même du vieux loup de mer taquin, échevelé mais néanmoins hirsute, à l'imperméable bordeaux et à la voix rocailleuse. Summum de l'accessoirisation, il tient à la main une lanterne qui s’avérera utile dans les escaliers en colimaçon et les cachots.
Cette place forte du XVIIème siècle a nécessité l'extraction et le transport de blocs de granite allant jusqu'à huit cents kilos pièce, de la pierre de Caen chargée sur des attelages dès que le niveau de la mer le permettait, et hissées dans des conditions qu'on imagine épiques, à l'aide de palans et de poulies à brins afin de démultiplier l'effort de traction : une invention d'Archimède. Le corps de garde et la salle des officiers disposent de cheminées taillées dans la roche dont l'orientation est méthodiquement étudiée selon la géographie locale et le climat, Vauban écrira d'ailleurs une succession de traités allant de l'évacuation des fumées aux tactiques militaires en passant par la reproduction optimale des cochons afin de parer à la famine. L'arsenal comporte un ensemble de dix-neuf pièces d'artillerie dont une batterie retranchée de canons à barbette, deux mortiers et un effectif constant de cent cinquante hommes.
« Combien de femmes ? », il y a toujours un couillon avec le mot pour rire. La moitié de l'assistance s'esclaffe, l'autre grommelle. Je retiens l'idiot du village dans mes notes, adossé au mur du fond. Dans les dortoirs, les lits encore présents, rangés les uns contre les autres pour des questions d'espace, sont à la verticale, car la position allongée était celle des morts et on y dormait donc littéralement debout. Á la réflexion, cela explique également les lits particulièrement courts qu'on peut voir dans les chambres à coucher de la Renaissance, où la position assise était de rigueur pour la même raison.
Nous émergeons sur les remparts face au continent, où se situe le puits d'eau potable. Le vieux marin y balance un seau en bois au bout d'une corde et fait la démonstration du fait en y buvant directement, puis montre un second cordage, relié au fond de la citerne. Il s'agit de la pierre-bouchon, pensée par Garangeau, permettant de vidanger en cas d'empoisonnement des réserves par l'ennemi anglais, capable des pires forfaitures. Ces derniers essayeront à tout prix de se saisir de la cité en 1693, afin d'en terminer avec le harcèlement des corsaires malouins qui mettaient leur flotte à mal. De dépit, ils iront jusqu'à lancer dans la rade un brûlot chargé à fond de cale de poudre, de canons et de munitions, dont l'explosion précoce ne causera que peu de dégâts. L'année suivante, Vauban se déplacera à Camaret, suivant l'injonction de Louis XIV, afin de défendre héroïquement la Bretagne d'une armée d'invasion dont le débarquement sera mis en échec.
En 1885, la ville de Saint-Malo souhaite récupérer Petit Bé, alors propriété d’État. Le Président de la République Félix Faure lui donne gain de cause et déclare les deux îlots d'utilité publique, propices à « la promenade hygiénique et gratuite des malouins ». L'heure tourne et la lumière baisse, on recommande au groupe de touristes de ne pas traîner. Je fuis comme un anglais, dans le désordre, sur le chemin pavé rejoignant la plage que lèchent la marée montante et ses algues olivâtres. Le troisième fort est nettement plus au large, seulement accessible par la mer, et je deviens claustrophobe en bateau à cause de la promiscuité.


*


Dès le deuxième jour, le personnel d'un établissement de standing identifie, annonce, entoure et divertit le client, un réflexe visible qui rappelle évidemment la cour royale. Nul besoin de se présenter, vous êtes déjà connu au bar, au restaurant, au parking, à la réception, dans les couloirs, au spa : la reconnaissance faciale est automatique pour éviter la moindre parole inutile. C'est dans ces conditions que je me dirige vers ma table accolée à la baie vitrée, dont la vue sur mer est moins agréable que celle de ma terrasse puisque quatre étages plus bas. Je n'en tiens pas rigueur à la serveuse en uniforme et je m'installe dans le calme.
Dans ce type d'environnement, un seul couvert attire déjà l'attention. Mais lorsque vous rangez discrètement un bloc-notes et un stylo, le détachement du personnel de salle laisse place à un doute. La méthode Louis de Funès, évidemment : un coup classique dont je ne me lasse jamais, responsable au cours de ma carrière de reporter de nombre de digestifs gracieux et autres sourires entendus. La plupart du temps, je m'efforce avec flegme de faire peser une légère tension, pour le sport et parce que je ne prends pas ma vie trop au sérieux, à l'aide de silences anormalement prolongés lors de la présentation des plats. Je hoche alors imperceptiblement la tête en respirant par le nez, en observant le contenu de l'assiette comme s'il s'agissait d'une pâte à sel amenée par un enfant de maternelle, puis je fixe le serveur avant de grommeler un bref remerciement guttural et de déployer ma serviette avec application. Je balaye la salle du regard pour noter les va-et-vient ainsi que les tables vides, tout en insistant sur certains détails de décoration atypiques, comme des sculptures, ou une couleur de peinture excentrique, des nappes sortant de l'ordinaire, un chariot à fromages qui couine, un sommelier qui sait ou non tourner sa bouteille. Je scrute l'ensemble de la scène avec compassion, comme on regarde une manifestation syndicale. Le travail de composition en lui-même ne suffit pas car, selon leur expérience, les professionnels de la restauration sont capables de jauger les clients, et les critiques peuvent venir accompagnés pour plus de discrétion. Dans le cas présent, je suis client de l'hôtel, alors naturellement, on ne peut pas jouer.
Je suis agréablement surpris par l'éditorial de Ouest-France, qu'on me propose pour agrémenter l'apéritif -martini blanc-, prenant position contre le délit d'entrave numérique à l'IVG, et donc en faveur de la liberté d'expression sur ce sujet. Je me rends compte qu'il s'agit du journal de droite conservatrice le plus populaire depuis des décennies, loin devant le Figaro, alors que j'entretenais jusque-là un bête a priori sur sa ligne politique. On pouvait aussi y lire que le directeur d'une franchise régionale de sex-shops se félicitait de la croissance annuelle du chiffre d'affaires, avec une fréquentation constituée à cinquante-cinq pour cent de couples : une célébration de la France libertine selon lui. Quant à Emmanuel Macron, décidément incontournable en cette saison, ses énigmatiques porte-paroles s’inquiétaient d'éventuelles cyberattaques russes sur leur site internet de campagne, ou cherchaient plutôt à occuper l'espace médiatique en se donnant cette importance. Un augure aux accents clintoniens qui ne manquait pas d'ironie quand on sait ce qu'il advint outre-atlantique. Je commente intérieurement que les sbires du vampirique banquier feraient mieux de s'inquiéter d'une balle perdue, sur le modèle de celle enregistrée par le châtelain de la Sarthe, voire de leur électrique second tour face à Marine Le Pen. Je replie le journal local à l'instant où m'est proposée la mise en bouche.
Le tartare de bulot est surprenant, il faut le reconnaître. Il est travaillé en cuisine par ce chef étoilé qui le propose en brunoise citronnée, la mastication est souple et l'assaisonnement équilibré, alors que dans le même temps, je pose des réserves sur l'entrée de Saint-Jacques aux couteaux et sa gélatine d'algues marines. Le couteau étant un produit viril et musqué au palais, il occulte les autres saveurs et ne permet pas à la Saint-Jacques de s'exprimer, même avec une formation à la Tour d'Argent. Mon choix se porte ensuite sur un Saint-Pierre rôti au beurre, un plat sans surprise, mais qui ne déçoit vraiment que si l'on entretient des espoirs démesurés. Je m'indemnise de ce bémol à l'aide d'un Chablis très frais que je n'ai pas spécifiquement commandé, préférant toujours charger le sommelier de cette tâche. Vous allez rire, mais ils n'en ont pas. Quatre étoiles, trois fourchettes au guide Michelin. La serveuse m'a balbutié un « Euh, alors, je peux vous proposer... un blanc avec le poisson, peut-être ?». Bref, ce sont les vacances.

Je pars en vadrouille intra-muros, profiter de l'air frais de cette cité de patrimoine, à la fois sobre et conviviale, solennelle et apaisée, qui me fait penser à la marinière Made in France d'Arnaud Montebourg, mais aussi d'une certaine manière à Fabrice Luchini, par sa virtuosité historique. Cela dit, le saltimbanque français a déclaré il y a quelques temps qu'il n'aimait pas les mots en eux-mêmes, mais plutôt leur agencement dans le langage. J'ai peu de patience pour ce genre de déclarations. Qu'il sache que je l'attends à la gare du Nord sous l'escalator car nous sommes ici en royaume franc, qu'on aime les mots ou qu'on les quitte, que nous avons déjà souffert ses airs de pizzaiolo en veste de cuir et jean moulant à la sortie des écoles, et que je me ferai un plaisir de le renvoyer pagayer en gondole d'où il vient. Je plaisante, je l'aime bien, Fabrice, mais parfois il exagère.
Petite déception en consultant le plan d'orientation sur les remparts : même en plissant les yeux vers l'horizon dans la direction indiquée, il est impossible d'apercevoir Jersey et Guernesey, à une cinquantaine de kilomètres, ce qui n'est pas si grave au fond, étant donné que j'habite déjà un paradis fiscal. Quoi qu'il en soit, si je veux arriver à temps pour élucider la généalogie des lieux, j'ai tout intérêt à me rendre au musée d'Histoire dont les horaires d'ouverture d'extrême-gauche laissent peu de place à l'hésitation. Après avoir salué la statue oxydée de Surcouf pointant son sabre vers l'Angleterre, je trotte vaillamment dans les ruelles jusqu'au château malouin, réaménagé en conservatoire.
Bien avant l'établissement de la ville proprement dite au XIIème siècle, il existait sur ce territoire une modeste cité, celle d'Aleth, que Jules César référença comme abritant l'une des redoutables tribus gauloises d'Armorique mangeuses de sangliers, les Coriosolites. Voici ce qu'il déclarait alors à propos des Vénètes, peuple voisin du sud de la Bretagne -ancienne Vannes- : « Leur ville l'emporte infiniment sur toute celles qui bordent cette côte, tant par la quantité des navires qu'ils possèdent que par leur supériorité dans la science et l'usage de tout ce qui concerne la mer ». Une domination qui dura des siècles jusqu'à ce que le transfert d'Aleth bouleverse cette hiérarchie. Car c'est au VIème siècle que Dieu demanda au moine gallois Maclaw de traverser la Manche, et d'installer son ermitage sur ce qui n'était encore qu'un rocher entouré de marécages. Devenu évêque d'Aleth, il aurait ressuscité un mort et changé de l'eau en vin, une performance toujours plébiscitée, avant d'être canonisé dans le langage vernaculaire : Saint-Maloù. Régulièrement soumise aux pillages saxons puis normands, la cité fut finalement déplacée autour de 1160, deux kilomètres plus loin, à l'emplacement du rocher où avait élu domicile le saint ermite, l'actuel port.
Durant le bas Moyen Âge, Saint-Malo fut tiraillé dans une lutte de pouvoir opposant la couronne aux ducs de Bretagne et à leurs alliés -dont l'Angleterre-, période durant laquelle le château, puis le grand donjon et les tours de la cité furent bâtis, érigés par Jean V et François II de Bretagne pour dissuader toute velléité de révolte indépendantiste. Au terme d'une série de conflits ponctuels, la ville revint au royaume de France. « Le plus beau port qui soit en nostre royaume » dit Charles VII en 1493. Un siècle plus tard, nous dirons que le protestantisme d'Henri IV fut mal accueilli dans la région, au point de déclencher une insurrection qui se conclut par la prise du château et une audacieuse déclaration d'indépendance qui dura quatre ans -« Ni français, ni breton, malouin suis »- , avant que la population ne rentre dans le rang. Puis vint la grande épopée de Saint-Malo, son âge d'or en tant que premier port de France sous le Roi Soleil.

Suite à un tour complet de la vieille ville par les fortifications et quelques cigarettes devant le trafic maritime composé de navires de pêche toussoteux et de ferries en partance pour Plymouth ou les îles du Ponant, j'ai déjà mal aux pieds, et considérant que je dispose de la semaine, je comprends qu'il est inutile de me surmener. De toute manière, je suis attendu au spa de l'hôtel, et j'ai déjà réussi à me perdre autour des structures industrielles. La méprise vient du fait que le chemin de retour a disparu entre-temps puisqu'il s'agit, je le vois maintenant, d'une voie rétractable qui s'est superposée à la route afin de laisser circuler les embarcations. Je patiente, puis me lance sur la passerelle en mouvement qui rejoint le centre-ville pour me présenter à l'heure à mon massage relaxant aux huiles.
« Descendez, Monsieur, ou je dois arrêter le pont », le responsable de la capitainerie dans sa tour me hèle au microphone pendant qu'un chalutier poursuit sa route et que le segment de bitume stoppe à quelques mètres de l'autre rive. Un procédurier. J'arrive avec dix minutes de retard. La masseuse ressemble à Mariah Carey jeune, elle fait semblant de rire et d'être décontractée. Je m'en fous, partout où j'ai vu de la vie, j'ai trouvé une volonté de comédie, et c'est à moi d'être décontracté, c'est mon rôle de client, dans cet hôtel, cette cité et le cosmos.
« J'ai été bloqué par un pont », elle me fait savoir que ce n'est pas grave et qu'elle m'a attendu. Le développement de l'anecdote ne l'intéresse visiblement pas car c'est une délinquante pragmatique qui ne voit pas d'intérêt à s'enchanter de petits événements. J'essaie pourtant de lui indiquer par là-même que nous jouons tous un rôle dans la pièce tragique de la vie et qu'il est important d'avoir conscience à la fois de notre statut d'acteur et de l'absence de public. Une idée qui lui paraîtrait inadmissible ou burlesque, et qu'elle réfuterait en bloc en adoptant une autre posture de serviabilité, je m'en doute bien, raison pour laquelle je ne théorise pas. En revanche, elle a étudié avec assiduité le corps et ses points de tension et me soulage d'une crispation à l'omoplate gauche en faisant rouler les muscles sous ses pouces tout en traçant par intermittence de longs sillons suivant la colonne vertébrale jusqu'aux lombaires. Des flux électriques me parcourent et je soupire d'aise, la tête dans le trou de la table. Elle utilise ses avant-bras et ses coudes en travers de mon dos et pétrit, malaxe avec précision et par des mouvements amples ma chétive carcasse, prenant même appui sur le rebord et frôlant mon flanc de son genou. Je respecte sa technique et son investissement. Dès le massage terminé, elle reprend ses habits d'employée franchisée et son attitude superficielle en m'amenant le thé vert proposé dans un gobelet et m'invite d'un sourire feint à me détendre.
La douleur à l'épaule semble en voie de s'estomper et je déambule en peignoir, allégé, vers la zone des bains en passant la carte magnétique de ma chambre sur le boîtier de sécurité. Dès l'ouverture de la porte, l'atmosphère devient tropicale, une humidité qui doit avoisiner les cent pour cent et près de trente-cinq degrés, alors qu'il en fait péniblement dix de l'autre côté du double-vitrage, avec vue panoramique sur les toits malouins moussus, les hangars portuaires, le port de plaisance et ses voiliers, bateaux à gréement et la reconstitution du navire de Surcouf, noir et jaune avec tête de proue. Des eaux bouillonnantes de la piscine s'échappe une vapeur dense et pénétrante qui enveloppe jusqu'aux fauteuils en osier disposés vers l'extérieur. En contrebas, la plage est d'un jaune très pâle sous un ciel pastel, j'ouvre la baie vitrée pour expérimenter le choc thermique qui se révèle au final peu impressionnant. Je prends la résolution de passer au hammam le lendemain de bonne heure pour en profiter. J'ai l'oreille délicate et les enfants qui pataugent me fatiguent, je n'étais pas bruyant à leur âge, je savais me tenir en société dans un monde d'enfants qui font semblant d'être adultes. Je comprenais ces choses-là, je jouais le jeu du silence, mais pas eux.
Je reprends mes quartiers au dernier étage, instantanément rafraîchi par la climatisation tempérée de la chambre. En état de stase, je n'irai pas plus loin pour aujourd'hui. J'ouvre le journal, consulte à nouveau les documents de l'office du tourisme et finis par commander à dîner à la réception. J'avais bien l'intention de régler le thermostat numérique au minimum avant qu'on vienne m'apporter ma salade César aux crevettes, puis au maximum pendant mon repas en attendant la récupération du plateau, mais les pontes de Siemens ont eu la clairvoyance d'anticiper ce genre de coups de Trafalgar hôteliers, avec une fourchette statutaire allant de dix-neuf à vingt-cinq degrés sur leurs appareils. L'Allemagne, un pays sans spectacle désormais.


*


Dès l'aube, et alors que la faible luminosité recouvre encore tout de ce bleu nuit caractéristique, j'observe de la terrasse un tumulte laiteux de nuages agrégés en une large masse ovale de plusieurs kilomètres de long, se mouvant d'un bloc et détonant sous une nappe céleste d'encre épaisse, tel un vaisseau-mère pastel venu d'un improbable recoin de l'univers, et au centre duquel filtre la colonne lumineuse d'une lune croissante de trois-quarts, cherchant à happer de son rayon une quelconque victime, ou un chanceux, dans sa course muette vers l'est.
Je prends un autre expresso à la machine posée dans le renfoncement au-dessus du meuble coffre-fort, et je reviens observer la mer et les fameux forts à la silhouette brune. Christophe Barbier, muni de sa légendaire écharpe rouge et de sa diction cadencée, détaille sa rubrique de notation des personnalités politiques de la semaine sur le câble ; la ville s'éveille avec pondération, l'air est vibrant du ressac tout proche qui s'écrase sur les rangées de bouchots perpendiculaires à la grève, j'entends Jean-Marie Le Pen écoper d'un sévère quatre sur vingt qui est sèchement commenté par deux mouettes de belle taille venues se poser sur la balustrade voisine.
Ma prochaine étape sent de nouveau le vent du large et je me mets en ordre de marche pour la tour Solidor, une forteresse sur le district d'Aleth, anciennement prison pour marins anglais capturés par les corsaires, où a été rassemblé l'héritage de la flotte malouine et de ses hauts faits d'armes. Il s'agit bien d'un port de légende, sachez-le. L'élite de ses navigateurs -Cartier, les Maupertuis-, corsaires -Robert Surcouf, Duguay-Trouin-, armateurs -Magon- et explorateurs -Charcot- en a fait le fleuron de la marine française depuis la Renaissance. Les plus prestigieux monarques de ce royaume -François Ier, Louis XIV, Napoléon- avaient la cité en haute estime et comptaient sur le savoir-faire de ses matelots reconnus dans le monde entier pour leur expertise et leur témérité au combat ; plusieurs découvertes géographiques, du Canada à l'Antarctique, batailles, techniques et autres instruments de navigation -le renard- sont à leur actif. On savait mouliner du cabestan sans trembler de la moustache à l'époque, cette terre a produit des hommes rugueux comme on n'en fait plus, le sabre et le scorbut pour tous, et en cas de naufrage imminent, on n'hésitait pas à abattre ses propres mâts à la hache d'abordage, voyez-vous. Il n'y avait pas de revenu universel, vous étiez payé en mitraille et en boulets ramés, une invention composée de deux projectiles reliés par une chaîne -les bolas marins- qui déchiraient les voiles et découpaient les corps.
Les navires, de plusieurs centaines de tonneaux, étaient dotés de coques robustes pour résister aux fréquents échouages et les porques verticaux sciés dans du chêne centenaire, la totalité des cordages mesurait jusqu'à dix kilomètres et requérait bien trois cents poulies à manœuvrer. On y perçait ensuite de part et d'autre des rangées de sabords, pour les canons en fonte bien sûr mais, plus drôle, pour les rames également, au niveau du pont inférieur, en cas d'absence de vent. Les pièces d'artillerie étaient de toute façon embarquées, y compris sur les bateaux de commerce, en tant que lest, posées tête-bêche en fond de cale en travers de l'axe du navire. Autant vous dire qu'on faisait les trente-cinq heures en trois jours dans les chantiers, les ateliers de menuisiers, de ferronniers et les corderies. Une fois la construction achevée, vous pouviez embarquer avec les autres bagnards de la mer, à l'assaut des anglois, en compagnie d'un aumônier dont la présence à bord devient obligatoire au XVIIIème siècle.
L'artisanat marin se poursuit à bord et je vous recommande en particulier le porte-manteau en bec d'albatros, un animal chassé au grappin : la tête est coupée dans le sens de la largeur, si bien qu'on se retrouve avec deux yeux qui émergent de la porte et un bec jaune orangé entrouvert pour y poser votre caban de malouin. Quelle ingéniosité, je n'en reviens toujours pas.
Selon le règlement explicité dans « La police des vaisseaux », les fumeurs étaient déjà ghettoïsés puisqu'il était requis d'allumer sa pipe autour du mât de misaine et d'éteindre ses braises dans un pichet d'eau. Le seul réconfort consistait à manger tristement sa gamelle à la lueur d'un fanal avant de regagner un branle dans l'odeur abjecte de bois vermoulu, de poudre, de nourriture avariée et de sécrétions corporelles en se tenant aux cloisons à chaque pas. Et encore, la nourriture était soupesée depuis l'ordonnance de la distribution des vivres de 1689 : quatre onces de lard cuit ou huit onces de viande « sans pieds ny testes » par jour et par personne, quatre onces de pois, deux onces de riz, une louche de bouillon et trois quarts de pinte de vin. En 1999, les fouilles sous-marines au large de Saint-Malo ont mis à jour les épaves de deux navires marchands du XVIIIème siècle, armés « en course », la « Dauphine » et « L'aimable grenot »: des ossements de pieds et de têtes de porc furent retrouvés dans la cale.
Quant à la marine de pêche, ce n'était guère plus réjouissant. La morue de Terre-Neuve ne se pêchait pas toute seule et, sans sonar, il fallait mettre les chaloupes à la mer -les doris- pour déployer les lignes et les appâts de bulots, éventuellement de nuit. Le responsable du salage était aussi bien rémunéré que le capitaine mais il jouait sa vie sur la salière. C'est-à-dire qu'un mauvais dosage faisait pourrir la cargaison et réduisait à néant les efforts de tout l'équipage durant la campagne ; une erreur fatale puisqu'il était dans ce cas pendu au grand mât, nous n'étions pas à l'Eurovision.
En 1992, après le moratoire international, le dernier chalutier-usine morutier est rentré au port malouin les cales vides : « Cinq cents ans d'histoire de la grande pêche se terminent en eau de boudin » déclarera le capitaine.

La guerre maritime dite « de course » est une spécialité française, regroupant des frégates civiles, en opposition à la guerre dite « d'escadre » qui concerne uniquement les bâtiments militaires sous la férule de l'amiral de France. Dans ce premier cas, les armateurs privés, commerçants ou navigateurs opportunistes, engagent leurs vaisseaux personnels pour l’État et les confient à des gaillards comme Surcouf, les corsaires, pour soutenir l'armée royale sur les mers, généralement contre la flotte anglaise ou hollandaise. Pour le profit bien sûr, mais aussi pour le prestige, l’entregent et les avantages subséquents à faire commerce avec le gouvernement. Lorsqu'un armateur malouin comme Magon de la Lande décide de risquer son navire pour le roi, il obtient en échange une lettre de marque, un document stipulant que le bâtiment et son équipage sont désormais engagés régulièrement dans le conflit. Monsieur Magon, fort aise de l'arrangement depuis sa malouinière de huit étages entretenue par les bénéfices d'une telle position, remet la lettre au corsaire qui embarque sur ladite frégate afin de « courir sus aux ennemis de l’État », et ce dernier la dépose consciencieusement dans son coffre de capitaine.
Ce morceau de papier fait toute la différence car les batailles navales se déroulent à cette époque selon un code de conduite très particulier : chaque bateau manœuvre d'abord pour ne pas prêter le flanc à une bordée de canons adverse et, en cas d'abordage, sa poupe est la plus vulnérable car l'équipage qui s'empare du pavillon ennemi est considérée vainqueur (une règle qu'on retrouvera deux siècles plus tard dans le célèbre jeu vidéo Quake III et son mode CTF -Capture the flag-). Par ailleurs, si le vaincu est un navire « de course » mandaté par une lettre de marque, il est capturé et les occupants condamnés à plusieurs mois, ou années, de prison dans le port du vainqueur, ceux-ci étant éventuellement échangés contre d'autres prisonniers durant la guerre. En revanche, sans document officiel, il s'agit de piraterie, et les forbans sont immédiatement exécutés ou pendus. L'intérêt ici est donc de garder les ennemis en vie autant que possible, et les navires à flot afin de récupérer la marchandise, au nom d'un mercantilisme de bon aloi et d'un certain réalisme politique.
Je me dirige justement vers la demeure d'un de ces armateurs qui ont fait fortune à quai, ledit Monsieur de la Lande, une maison de maître dont le propriétaire ouvre quelques pièces aux visiteurs. Un amuseur lui aussi, qui ménage ses effets, je m'en rends compte dès les premières minutes dans le hall doté d'un large escalier de pierre blanche. Il invite le groupe, après deux plaisanteries infructueuses, à le suivre dans une enfilade de salons ; le mobilier est d'époque, les cheminées de marbre, des cartes maritimes, des maquettes de frégates, des bustes et des plans de la ville décorent les murs sous les fastueuses moulures.
J'y apprends que les prises de guerre et le butin reviennent à trente pour cent au roi, le restant est partagé entre l'armateur et l'équipage, a priori à parts égales, à la différence près que le premier négocie également la revente privée et à la cour, et enregistre de trois cents à six cents pour cent de bénéfices sur investissement, alors qu'est lancé le commerce de la Compagnie française des Indes orientales. Quatre ans sont nécessaires pour rallier Pondichéry et en ramener du thé, des épices en guise de médicaments et des matériaux précieux, mais le jeu en vaut la chandelle, car l'importation concerne également l'argent et la soude du Pérou, le café de la ville de Moka au Yémen, et l'opium de la rade de Hong-Kong.
Les tractations commerciales avec les grossistes se déroulent derrière les boiseries, dont certains panneaux amovibles découvrent de discrets escaliers qui mènent à divers combles avant de rejoindre l'entrée principale. Prenant son rôle d'animateur populaire à cœur, le notable ne peut pas s'empêcher de faire le pitre pour petits et grands : blagues sur les différentes hauteurs de plafond, commentaires dispensables sur l'anachronisme, jeu de rôle sur le mode du stand-up ; « Nous sommes ici dans une pièce sous le niveau de la mer, vous savez nager ? », pour illustrer.
La visite se poursuit dans les caves à marchandises, où des chats étaient élevés pour traquer les rats qui décimaient les stocks, et des trappes sur-mesure communiquent à travers les pièces du sous-sol à cet effet. Plusieurs semaines pouvaient être nécessaires pour décharger un navire jusqu'ici, le marnage l'obligeant à rester au large et la porcelaine chinoise demandant un transport minutieux. La valeur de tels biens dans la cité était susceptible d'aiguiser les appétits et la politique sécuritaire de la cité était relevée, en des temps de justice expéditive. La cloche de la cité, dite « Noguette », nox quieta -nuit tranquille-, sonnait chaque soir le couvre-feu pendant quatre minutes, après quoi les chiens de guet, des mastiffs de plus de cent kilos, étaient lâchés affamés autour de la ville, écharpant toute âme qui vive, et les hersiers enfermaient le moindre vagabond au cachot. Une taxe spéciale, le « pain des chiens » était prélevée aux armateurs, qui s'acquittaient ainsi de la protection de leurs frégates amarrées au port.
Je signe le livre d'or en sortant, tonifié par le récit, dans l'air vivifiant.


*

= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 28/02/2017 à 16:12:14
On a l'impression de parcourir des yeux un Caravage en 8D. Dommage (ou pas) qu'il n'y ait pas l'analyse gnostique du programme de Benoit Hamon Tobin promis.
Lapinchien


tw
    le 28/02/2017 à 16:14:18
et j'ai mis 10 parce que tu peux pas test Muscadet et CTRL X va en chier pour la Saint Con à venir s'il veut battre le bestiau.
Muscadet


site blog fb
    le 28/02/2017 à 16:48:16
Pour l'ensemble, c'est un effort de lecture d'une à deux heures environ, et malgré tout tu ne t'es pas laissé décourager. En conséquence de quoi, je te remets la Heineken Deluxe du professionnalisme et de la déontologie d’Ille-et-Vilaine.

https://static1.squarespace.com/static/52536652e4b007332ef4ecf4/t/5369af50e4b054aef3685995/1399435108886/?format=1000w
Lapinchien


tw
    le 28/02/2017 à 17:23:02
merci pour ce trophée que je ne mérite pas puisque je n'ai pas vu le temps passer. STUP2FLIP STUP2FLIP C4EST UN TRUC STUP2FIANT §
Lapinchien


tw
    le 28/02/2017 à 17:49:22
à point nommé https://www.youtube.com/watch?v=RKB2SuAx8bA
Lourdes Phalanges


    le 28/02/2017 à 17:57:07
Entre l'oeuvre de Muscadet et l'analyse circonstanciée du Lagomorphe, c'est La Maison des Feuilles le bastringue.

Bon, MG maintenant, je lis.
Lapinchien


tw
    le 28/02/2017 à 18:06:23
mon analyse est loin d'être circonstanciée et d'ailleurs j'annonce bien que je spoile à peine car le texte nous réserve de nombreuses autres surprises. Et puis mon axe de lecture est juste une droite dans le multivers kaléidoscopique donc pas grand chose in fine.

Sinon je me rend compte que Dourak pourrait faire une ballade géniale avec l'expression "à point nommé" et ses ambiguïtés. Cependant il a complètement disparu de la golosphère.
Clacker


    le 01/03/2017 à 01:25:08
Oh putain, clair qu'on teste pas Muscadet, qui plus est quand on a abusé de l'apéro. Il faut que je relise ça plus tard, mais putain, ça me file déjà la chair de mort de tout partout.
Clacker


    le 03/03/2017 à 17:52:10
Lu en pleine possession de mes moyens. Impressionnant. C'est pas trop mon truc pourtant les digressions historiques qui n'en finissent pas, mais là, j'ai trouvé que ça se mariait à merveille avec les descriptions et les réflexions louches de ce monsieur. Je garde de côté l'idée de se comporter comme un critique culinaire dans les restos, c'est bien vu.
Lourdes Phalanges


    le 10/03/2017 à 16:11:32
Il manque un "e" à "la cadre supérieur".
Lapinchien


tw
    le 10/03/2017 à 17:00:05
c'était peut être un shemale ?
Lourdes Phalanges


    le 10/03/2017 à 17:42:49
Sinon, si c'est de l'auto-fiction, je te tire mon chapeau. Si c'est de la fiction, je te tire mon chapeau - et je fais l'hélicoptère avec ma bite sur la Chevauchée des Walkyries. Réussir à rendre intéressant cette putain de banalité molle qui enserre chacune de nos vies, ça tient de la gageure.

Dire que des fdp en pagaille tentent la même chose chaque année, envahissant les têtes de gondole.
Lapinchien


tw
    le 10/03/2017 à 17:48:53
Mais Muscadet y réussit contrairement à beaucoup de gens vendus (en même temps si ça se trouve il vend aussi)
Muscadet


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    le 10/03/2017 à 18:08:03
J'ai décidé que c'était invariable, comme professeur, en me posant en chantre de l'anti-féminisation du langage.
Muscadet


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    le 10/03/2017 à 18:14:32
Autobiographique, et je ne vends rien.
Lapinchien


tw
    le 10/03/2017 à 19:44:15
fais planer le doute de l'autofiction, par pitié. Au moins, pour la scène de la masturbation devant le JT d'Anne Claire Coudray. Merci au nom de l'imaginaire collectif.

Commentaire édité par Lapinchien.

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