LA ZONE -
Résumé : Troisième Absurdisme de Mill qui nous propose des scenarii improbables n'ayant pas vocation à être filmés. Plus halluciné et psychédélique que les deux premiers, cet épisode est une sorte de parodie par Mill de sa propre rubrique puisque le concept natif semble être totalement retourné dans tous les sens pour notre plus grand bonheur. Ceux qui ont bien aimé la scène culte du bain dans "Fear and loathing in Las Vegas", l'adaptation de Terry Gilliam du livre éponyme de Hunter S. Thompson dont on raffole particulièrement dans les parages, se réjouiront donc de cet épisode qui semble en être un prélude où l'on verrait le Docteur Gonzo délirer sous acide dans la salle d'eau avant d'avoir un retour de bad trip paranoïaque et d'humeur suicidaire et l'arrivée de Raoul Duke. Par conséquent, ne vous droguez pas et lisez plutôt ce texte zonard. Mieux que la réalité virtuelle et augmentée, redécouvrez les pouvoirs insoupçonnés de votre imagination.

Le moustique et l'eau du bain

Le 27/10/2017
par Mill
[illustration] 1. Intérieur Jour / Soir. Salle de bains.

Un homme d'un âge indéterminé (entre 25 et 40 ans) prend un bain visiblement très chaud : il transpire à chaudes gouttes et les pages du livre de poche qu'il est en train de lire sont extrêmement humides. Le livre s'intitule « La porte dans le mur », de H.G. Wells. Sur le côté, un tas de diverses bandes-dessinées et revues, avec un autre livre dont on aperçoit le titre : « Le tour du monde en 80 jours », de Julio Cortazar. Un cendrier flotte dans la baignoire, rempli de mégots mouillés.
L'homme lit tranquillement. Il s'allume une cigarette avec un briquet qu'il conserve dans un sac-plastique sous l'eau. Il range ensuite le briquet soigneusement. De temps en temps, il sirote un verre de rouge et le recrache dans la baignoire. De temps en temps, il boit l'eau du bain et la recrache dans un deuxième verre.

Parfois, des plans serrés nous montrent le stress du gars, stress inexpliqué. Ce sont des plans courts et brefs, pendant lesquels on accentue le regard tordu du personnage, qui se fixe sur certains objets ou éléments de décor, comme par exemple un interrupteur, une ampoule, etc.

Plan fenêtre : entre un moustique. On entend le vrombissement de l'insecte.

L'homme dans le bain tourne une page, se humecte les lèvres et parle à voix haute.

L'homme dans le bain :
'Foiré... J't'attendais pas si tôt.

Il cherche sa boîte à cigarettes sous l'eau, dans un autre sac plastique. Il en choisit une, fronce les sourcils, la remet dans la boîte, hésite encore, en choisit une autre. Il range la boîte dans le sac, puis remet le sac sous l'eau, et récupère le briquet dans l'autre sac. Le moustique se tait à l'instant où le briquet allume la cigarette. L'homme sourit.

L'homme dans le bain :
Ha.

L'homme poursuit sa lecture en tirant de longues bouffées qui finissent par déclencher une violente quinte de toux. Il tousse tellement qu'il se met cracher ses poumons. Des glaviots aux couleurs psychédéliques tombent dans l'eau du bain, où des bulles commencent à s'agiter comme lors d'une ébullition.

L'homme fronce les sourcils et regarde les bulles.

L'homme dans le bain :
ASSEZ !!!

Les bulles s'arrêtent. L'homme boit un peu de son vin, une expression neutre sur le visage. Les bulles reprennent, il se tourne aussitôt vers elle, très sèchement, elles s'arrêtent. Ce manège se répète une bonne paire de fois jusqu'à ce que l'on entende à nouveau le vol du moustique.

L'homme dans le bain pousse un soupir bruyant (RHAAAA), pose son verre, écrase sa cigarette dans le cendrier flottant - cendrier lui-même rempli d'eau. Visiblement, il s'impatiente. Le moustique s'approche de son oreille (ça s'entend). L'homme s'agite, s'ébroue et invective l'insecte.

L'homme dans le bain :
Salaud ! Pleutre ! Bathyscaphe ! Pianiste !

Le son nous signale que le moustique s'éloigne. L'homme s'enfonce dans l'eau, qui lui arrive au niveau de l'arrête du nez. Filmé de près. Ses yeux regardent à droite et à gauche.

2. Intérieur jour. Chambre poussiéreuse extrêmement mal éclairée.

Dans cette pièce, on découvre divers ustensiles rouillés, du linge sale, une machine à laver, des encombrants de toutes sortes. Une porte de garage décatie donne sur l'extérieur. Un escalier un peu délabré part d'un coin pour ne mener nulle part. L'homme du bain est debout, au milieu de la pièce, nu et trempé, une tapette à mouches à la main. Il arbore la même expression que tout à l'heure dans le bain.

Cut :
Le même homme, dans la même pièce, joue de la batterie avec des tapettes à mouches. Le son provient d'un extrait de concert de Zappa, première période.

Cut : Le même homme dans la même pièce, filmé en fish-eye et en gros plan, cligne frénétiquement des yeux devant la caméra.

Cut : Le même homme, toujours nu comme un ver, toujours dans cette même pièce, mais encravaté, lit une sorte de parchemin à voix haute :

L'homme du bain :

C’est clair, l’encre coule et se dessèche, le papyrus se plisse, crisse et me tisse des liens factices avec l’envers du décor ; j’en suis l’architecte, la connexion, l’antenne, le manager de l’intercom, le fournisseur d’anti-neurones, le singe hilare, qui se marre et redémarre, strange ozone au fond du couloir...

Des bulles flottant dans l'air viennent l'interrompre.

L'homme dans le bain :

ASSEZ !

Un vrombissement de moustique le ramène à la réalité. La transition se fait à travers son regard enfiévré.

3. Intérieur Nuit. Salle de bains.

La caméra quitte le regard de l'homme et suit le moustique au plafond, dans un coin, etc. La nuit est tombée et l'éclairage est désormais plus froid, clinique. Puis l'on voit l'homme dans son bain. Le cendrier a coulé et le mégot vissé entre ses lèvres est détrempé. Le verre de vin a été brisé dans un coin de la salle de bains, et des livres flottent encore vaillamment à la surface de l'eau.

L'homme respire bruyamment. Il s'énerve.

L'homme dans le bain :

You must leave, now, take what you need you think will last !

Tout en citant Dylan, l'homme envoie des bouquins, des bédés détrempées sur le moustique, mais le vrombissement se mue en mélodie minimaliste et moqueuse, indiquant au spectateur qu'on ne peut pas l'atteindre.

L'homme dans le bain :

And whatever you wish to keep you'd better grab it fast !

Il sort de l'eau et prend un bout du verre brisé. Il continue de chantonner/parler/murmurer en se déchirant la peau de l'avant-bras.

L'homme dans le bain :

Yonder stands your orphan with his gun !

Il jette le bout de verre et, trempant le bout de son doigt dans sa blessure, comme une plume dans un encrier, il commence à tracer des signes sur le mur blanc au-dessus de la baignoire. On reconnaît vaguement une silhouette féminine, des notes de musique, un moustique, un sexe, le mot « concombre » et diverses autres absurdités plus ou moins lourdes de sens.

L'homme dans le bain :

Crying like a fire in the sun !

L'homme monte sur le rebord de la baignoire et se place en position de plongeur. Il est sur le point de basculer lorsqu'il hurle :

L'homme dans le bain :

LOOK OUT THE SAINTS ARE COMING THROUGH !!!!

4. Extérieur jour. Dans l'eau.

On voit l'homme au bras ensanglanté, arriver dans l'eau. Il vient de plonger et ses yeux sont ouverts, effarés. Il regarde les bulles autour de lui et il crie ASSEZ ! à plusieurs reprises mais on ne l'entend pas.

5. Intérieur jour. Chambre poussiéreuse extrêmement mal éclairée.

L'homme finit d'écraser une masse de chair de la taille d'un rat sous sa tapette à mouche. On entend encore le vrombissement agonisant du moustique. L'homme ricane et pleure en même temps.

L'homme dans le bain :

And it's all over now, baby blue.

5. Intérieur jour. Salle de bain.

Musique festive, entre salsa et merengue. Une femme de ménage ramasse des lambeaux de peau en vidant la baignoire. Elle danse et chantonne. On entend un léger vrombissement. Elle sourit.

FIN.

= commentaires =

Clacker


    le 13/11/2017 à 01:11:14
Ah celui-ci est très réussi ! Très cinématographique ! C'est peut-être le principe mais oh ! j'aime bien avoir l'impression de comprendre des trucs de manière personnelle qui me touchent l'oesophage avec soubresauts de David Lynch, ou Terry Gilliam comme le souligne avec bon sens la description. Ma génération est ainsi, elle ne réagit que par analogies et références à la "pop culture", terme dégueulasse s'il en est qui englobe tout ce qu'on peut désigner comme "culte" sur senscritiquepointmonculregardezmonculcommentilbrilledesupériorité.com grâce à cette saloperie de Skynet qui va finir par nous bouffer les os et nous sucer la moëlle.

Par contre, "se humecte les lèvres et parle à voix haute", c'est quand même pas beau du tout. "humecte ses lèvres et parle à voix haute", c'est pas un peu plus lubrifié ? Ca passe mieux, tout de même.
Mill


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    le 15/11/2017 à 01:17:46
Merci pour la correction. Je prends!

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