LA ZONE -
Résumé : Après quelques semaines d'absence, Jack le cinéaste amateur revient nous faire part de ses obsessions pour la viande, la mort, la décomposition. Durablement marqué par un reportage, il se met à voir sa vie quotidienne d'équarisseur sous un autre angle et reprend son documentaire animalier futuriste, Organicratia...

Blogule rouge - 8 mars 2006

Le 08/03/2006
par Lapinchien, Aka
[illustration] 8 Mars 2006

Circonvolutions

« Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons. »
Baudelaire, les Fleurs du Mal

Je dois absolument mettre ce poème en image. J’ai fait des recherches sur le net sur l’entomologie judiciaire suite au reportage sur la ferme des morts et je suis tombé dessus par hasard. Je ne sais pas si ce Baudelaire a déjà vu un cadavre en décomposition mais il a tapé dans le mile. Les images de ‘la ferme des morts’ ont obnubilé mes pensées ces dernières semaines et hier je récitais mécaniquement ce poème en boucle dans ma tête tellement il collait à la perfection à mes cauchemardesques visions, ces souvenirs de corps sur lesquels la nature reprenait ses droits absolus.
D’ailleurs mon regard me semble plus aiguisé, mon esprit plus ouvert depuis que j’ai eu la chance de voir ce documentaire. Je m’attarde sur des détails que je ne percevais pas avant. Le pouvoir de la Nature est beaucoup plus grand que ce qu’on peut soupçonner. La preuve en est ces petites tâches noires, presque invisibles si on n’y prête pas attention, que j’arrive désormais à observer sur différentes matières organiques : plantes, fruits… J’ai cherché sur moi par contre et je n’ai rien vu. Je n’ai pas encore eu l’opportunité d’approcher quelqu’un ou un petit animal pour vérifier si je pouvais en trouver aussi.
J’ai pourtant fait une découverte assez troublante ou du moins intrigante dans un de mes magazines pornos. En regardant bien, j’ai vu une ombre assez étrange sur la jambe d’une des putes. Ca serait mentir et partir en parano de dire que c’était une de ces tâches, mais ça m’a quand même attiré l’œil. En prenant une loupe, j’ai eu l’impression que cette ombre était créée par une protubérance due à quelque chose se trouvant sous la peau. Je ne peux pas être catégorique vu que c’est une photo, et de mauvaise qualité qui plus est, mais j’avoue que cette image m’a rappelée instinctivement la scène avec les vers dans le bide du macchabée. Et mon instinct, il ne me trompe jamais.
C’est assez étrange d’envisager ce pouvoir qu’aurait la nature, non seulement sur des cadavres mais sur des êtres mouvants. Imagine lecteur, les scénarios que ça pourrait amener. Et rien ne vaut un film basé sur une histoire vraie. Effet garanti. Je pense donc continuer mes recherches plus intensément.
Invasions

J’ai enfin retrouvé l’inspiration cet après midi. J’étais au turbin en train de débiter des porcs à la chaîne. Ils arrivaient l’un après l’autre, dépecés, tringlés à des crochets que je glissais sur un rail chaque fois que j’en avais fini avec une pièce. Un collègue avait au préalable sectionné les pieds, un autre s’était occupé de décapiter les bêtes. Mon rôle se cantonnait à l’éviscération, une incision grossière pratiquée en haut du thorax suivie d’une découpe verticale jusqu’aux parties génitales. Une fois l’opération réussie (je m’y reprenais rarement à deux fois...), je récoltais toutes les viscères et les organes, mécaniquement expulsés de la carcasse et amoncelés sur le carrelage blanc de l’atelier aseptisé, un peu à la façon de glaces à l’italienne. Je relançais sur le rail le reste de la carcasse qui grinçait en direction d’un autre de mes compagnons… Ce qui n’était qu’un et compact autrefois, devenait échine, palette, épaule, poitrine, travers et côtes, filet et jambon, en un instant. Le sang coulait menu le long d’une rigole menant à un siphon d’évacuation situé au centre de la pièce. J’extirpais donc les organes de la mélasse et les plaçais dans un bac qui, une fois plein, allait alimenter la cuve à abats. Un autre boucher y mêlait régulièrement des seaux remplis d’yeux et d’autres organes invendables en étal… Le tout était soigneusement lavé et cuit, puis broyé finement dans une sorte de centrifugeuse. A l’étage inférieur, une pâte protéique homogène était expulsée par des pompes et servait à fourrer au kilomètre des boyaux nettoyés et bouillis, calibrés, ficelés et découpés à intervalles réguliers, pour finalement donner ce qu’on appelle communément de la saucisse… Certains s’en délectent entre amis, le week-end, bière à profusion, autour d’un bon barbecue…

Je me suis pressé de rentrer à la maison pour relancer le projet Organicratia depuis un moment en sommeil. Les Muses cet après-midi m’avaient clairement montré la voie à suivre… Les tâches répétitives, que nous effectuons à la boucherie, ont cela d’avantageux : au bout d’un certain temps, elles ne nécessitent plus notre attention, nos gestes deviennent automatismes, réflexes, et notre esprit peut alors s’évader, vagabonder et flâner au grès des intuitions.

A peine le seuil de la porte passé, je me dirige directement vers la bâche qui recouvre ma composition, le décor d’ Organicratia, et je tire dessus, un coup sec. Ma première réaction est tout bonnement la stupeur, sans même avoir le temps de comprendre ce qu’il arrive. Un frisson passager vient rapidement se substituer à elle. Une nuée d’insectes volants jaillissant de sous la bâche me traverse de long en large durant un instant très bref. J’ai l’impression étrange de vivre un avant-goût de mort, d’être happé par une parcelle d’éternité. Mon sang se glace. Je découvre avec effroi que toute ma scène, façonnée de bouts de viande, a été assaillie et colonisée par les nécrophages malgré toutes les précautions que j’ai pu prendre.

La plupart des insectes volants se pose dans un coin de la pièce, ils recouvrent les murs blancs, immobiles, tétanisés… D’autres me recouvrent de la tête aux pieds… La peur que mon geste brusque a provoquée est partagée par des centaines de petites créatures. La peur tapisse mes murs, elle constelle un coin de la pièce d’une myriade de petites tâches noires. La peur se diffuse et m’irradie. Je la nourris, elle me nourrit. Je ressens alors sur ma peau, sur mon visage et mes mains, se faufilant dans mes vêtements, tout un réseau de vie en mouvement, des dizaines de vecteurs ondulant sur mon épiderme et projetant dans mes nerfs des vagues d’impulsions électriques. Çà me chatouille, çà me gratouille mais je n’ me débats pas, un scaphandre de vie me renseigne sur mon être, dessine dans ma tête le volume de mon corps, m’y restitue la moindre de ses aspérités. L’immersion dans un fluide ne pourrait pas être plus fidèle… Je suis en vie, un sentiment heureux m’inonde, la joie d’appréhender la frontière entre le réel et mon être m’enthousiasme. Je reste plusieurs secondes à l’écoute de toutes ces informations rares et précieuses, comme sous un charme.

Soudain je n’en peux plus. Il y a trop de données à analyser, çà m’épuise. Je prends alors conscience de la menace… Le réel me tient au creux de sa main… Le maillage que dessinent les insectes sur mon corps pourrait se refermer sur mon être, c’est un poing qui menace de se refermer sur moi… Je pourrais y étouffer… C’est un filet dans lequel je suis empêtré et qui inexorablement vient me soustraire à la vie. « Un utérus funèbre m’incube ! » Je pousse alors un cri de terreur… Pendant plusieurs minutes, je crois me souvenir… Je secoue tout mon corps frénétiquement. Je me projette contre les murs pour m’en servir de grattoirs… J’astique mon dos contre le coin des meubles, ils s’enfichent dans mon être et me labourent la peau… Je suis hystérie… Je ne ressens même pas les dizaines de blessures que je m’inflige… Il n’y a guère que ces saloperies de gratouillis des milliers de pattes de nécrophages sur mon derme qui excitent mon appréhension du réel… « Un utérus funèbre m’incube ! » Je suis le fœtus qui tambourine pour provoquer une auto-abortion…

Çà a sûrement duré plusieurs minutes. Trou noir total… Je me suis réveillé sous la douche, mes vêtements étaient complètement déchirés. J’avais des éraflures sur tout le corps et quelques entailles dans le dos qui saignaient abondamment. Çà ne m’a pas démonté… Les aboiements du chien de mon voisin VRP, sûrement excité par mes hurlements, m’ont requinqué. J’ai refermé le robinet d’eau froide qui coulait à torrents par le pommeau de douche et suis sorti trempé du bain… « Ta gueule, salle bête ! », Que j’ai gueulé en tapant du poing contre le carrelage de ma salle de bain, « On est tous seul face à la mort ! Fait pas chier et crève en silence si tu n’es même pas foutu d’apprécier ta solitude, si ta propre compagnie t’insupporte ! »

J’ai accouru dans ma chambre avec la crainte de la retrouver vide de vie, la peur au ventre d’avoir eu à faire comme pour les tâches sombres à des hallucinations, mais quel ne fut pas mon soulagement lorsque j’y retrouvai tous les insectes qui m’avaient tantôt ébahit puis terrorisé. Ils grouillaient sur mon décor, y prospéraient à plusieurs stades : pupes, larves, cocons et insectes volants… les femelles de
certaines espèces de nécrophages sentent la mort à des centaines de mètres à la ronde, un peu comme les requins détectent une goûte de sang diluée dans des hectolitres d’eau de mer, elles viennent pondre leurs oeufs sur les cadavres par instinct de survie, là où elles savent que leur progéniture ne manquera pas de nourriture… Je n’ai vraiment pas la moindre idée de l’endroit par lequel elles ont pu pénétrer chez moi… Y a jamais eu d’insectes dans cette piaule, aussi loin que je me souvienne… J’ai vite dégotté mon téléphone portable que j’ai switché en mode vidéo pour immortaliser le spectacle. Je suis en train de faire un montage, je foutrais bientôt çà sur le site… Tu verras, Internaute, c’est splendide… J’avais enfin ma conclusion pour Organicratia, là juste devant mes yeux éberlués, en temps réel… Plus besoin d’utiliser le subterfuge de l’animation saccadée à 6 images par seconde… Je tenais la fin de mon reportage animalier d’anticipation et j’entrepris donc de le commenter à brûle pour poing :

« Les hommes ont disparu de la surface du globe suite à l’explosion d’une bombe biologique ayant entraîné des flopées de mutations en série sur le règne animal et végétal… Toute une nouvelle faune a repeuplé la planète suite à la perturbation incommensurable induite par l’incident… De gigantesques créatures, des aberrations, des chimères, ont pris le relais de la survie… Une manière pour le vivant de s’adapter à une nouvelle donne… Une manière pour le mouvant et l’intelligent de contourner momentanément le problème… »

Petit rappel des faits, que je couperais sûrement au montage… Je fais un plan large et volontairement flou de tout le bordel…

« Je n’ai jamais été partisan des théories de l’Intelligent Design, j’ai toujours vu la vie comme le résultat inévitable de l’existence de différences de potentiels physiques et chimiques, de l’endurance dans le temps de moteurs nés de ces différences de potentiels, de l’apparition de mécanismes de duplication de l’information exploitant ces moteurs naturels… Je n’ai jamais conçu de frontière nette entre l’inerte et l’animé, aussi l’adaptation du vivant ne m’a-t-elle pas du tout surpris… Les individus sont des tourbillons de données sur une mer chaotique d’information, ils ont à subir les assauts de vagues et de déferlantes… Il se peut que la mer se calme jusqu’à même en devenir plate par endroits, mais il y aura toujours des tourbillons si l’équilibre du système le nécessite… Je n’ai jamais eu de vision anthropocentrique des choses, contrairement à ceux qui voyaient en l’humain, une finalité… »

Petit délire abstractif à la con, j’attire l’attention du spectateur sur le personnage du narrateur, du type qui fait le reportage, alors que jusqu’ici le l’avait sciemment occulté… J’ai mis ma main devant l’objectif, çà se passe dans le noir complet.

« J’ai étonnement survécu à la pelletée de mutations que j’ai subi… Je ne connais pas d’autre homme à part moi à qui ce soit arrivé… Je les ai tous vu crever, régurgitant leurs entrailles, ou devenant des animaux sauvages s’entredévorant les uns, les autres… Je pense être le dernier à avoir gardé, la raison et l’intelligence qui caractérisaient notre espèce… »

Pour ce passage, j’irai filmer deux, trois scènes, demain dans la chambre froide à la boucherie… J’vais foutre des abats congelés dans un micro-ondes et les faire péter, je pense que c’est ce qui illustrera le mieux le truc… En plus si je me démerde bien quelques plans volés à mes collègues filmés dans la pénombre et çà me fera les images de la dégénérescence primitive de l’humain... Ces cons sont des Cro-magnons ambulants…

« J’ai trouvé une caméra dans les décombres d’une vidéothèque et depuis je me suis fait un devoir de garder des traces de cette époque trouble que je vis… Je fais des documentaires sur ces espèces qui ont survécu à l’ère humaine, à l’ère de la raison… car je sais que la mer est calme, quelle le restera sûrement un bon moment, mais que tôt où tard, reviendront les tourbillons… Ils auront alors les traces de leur passé, la vérité de l’évolution que jamais plus aucun intégriste ne pourra nier ou occulter ! »

Je zoome sur le décor et le spectateur redécouvre alors mes hordes de Xertocks, de Schmoluks et d’ Azghuls grouillant de vermine… Des galeries sont creusées dans leurs corps en charpie, de petits vers blancs perlent sur leur viande recouverte d’une sorte de pu gélatineux, résidu du festin orgiaque des nécrophages…

« De nouveaux mutants ont fait leur apparition … Les Phorides étaient des insectes de quelque deux millimètres de longueur qui creusaient des galeries de la surface jusqu'aux tombes humaines peu enfouies. Communiquant avec la surface, ils survivaient dans une même sépulture pendant plusieurs générations. Les cadavres leur servaient d'habitat et de source de nourriture pour leurs larves. La bombe biologique a fait muter ces êtres aussi… Ils ont grossi et se sont adapté à leur nouveau milieu… Un milieu où tout est organique, un milieu ou tout est comestible… »

Putain ! J’aurai bien aimé caser un truc sur Hansel et Gretel, à c’t’endroit mais j’ai eu beau tourner le truc dans tous les sens, çà faisait toujours aussi ridicule… A part, cette petite frustration, je pense que j’atteins le summum au niveau de l’innovation en science fiction…

= commentaires =

nihil


    le 08/03/2006 à 16:18:53
J'aime un peu moins qu'au début de la série. C'est plus séieux, y a beaucoup moins de gags délire sur la confection des films par exemple. La confection des petits animaux en viande m'avait éclaté. Ce que j'aime surtout dans cette série c'est son humour et là c'en est presque dépourvu. Le trip 'artiste maudit et incompris' aussi. La fascination pour la viande et la décomposition j'aime aussi mais dans Blogule rouge je préfère le coté rigaulau.
Lapinchien


tw
    le 08/03/2006 à 16:31:45
Jack est un bipolaire il alterne les phases euphoriques aux phases depressives
Aesahaettr


    le 08/03/2006 à 21:02:01
Ouais, et puis en même temps... Baudelaire quoi.

C'est bizarre qu'il y ai pas plus de commentaires, j'ai l'impression de faire figure d'inconvenant... le petit noob qui vient de découvrir "la zone" et qui poste ce qui lui passe par la tronche comme ça, directement et sans vergogne sur les articles sacro-saints de ce qui apparemment forme le pilier central de la communauté, je me trompe ?
Lapinchien


tw
    le 08/03/2006 à 22:08:20
çà c'etait un tres bon bonus dvd : toi aussi fait de l'introspection comme Jack, demande toi ce que tu fous là, ce que tu fais là... mais fous -le, fais-le...
Ange Verhell


    le 09/03/2006 à 08:56:52
au cinquième paragraphe tu parles d'utérus funèbre ,
c'est une façon originale d'enculer les mouches ...
Lapinchien


tw
    le 09/03/2006 à 09:07:04
Aka et moi ne sommes pas une entité que tu peux tutoyer, merci de respecter le protocole
Ange Verhell


    le 09/03/2006 à 09:36:27
Ah, eh ben je vous laisse entre vous,...
LH     le 09/03/2006 à 11:25:13
Chuis pas d'accord avec nihil.

D'abord parceque je peux pas le blairer


Et aussi parce que je trouve que Jack s'en sort 'achement bien quand c'est un peu plus sérieux.
Le personnage devient plus crédible.
Lapinchien


tw
    le 09/03/2006 à 11:50:00
Le reportage de "la ferme des morts" est une transition pour lui, çà l'obsede de plus en plus et petit à petit il sombre dans la folie. La fin de ses aventures ne va pas être super joyeuse donc je ne vois pas trop comment on pourrait axer l'histoire sur du drole...

Depuis le debut avec Aka on a decidé de partir sur un personnage pathetique et pas forcement comique. N'empeche, les delires creatifs qu'ils se tape sont ridicules non ? Il se la joue severe, sauf que de plus en plus la realité (et /ou la folie) s'imicent dans son imaginaire
Aka


    le 09/03/2006 à 12:08:50
Bonjour M.Jack, j'adore ce que Vous faîtes.
Ange Verhell


    le 09/03/2006 à 12:47:14
BEn, franchement, j'ai quand même relu le texte trois fois, y a de l'idée, mais ça me semble un peu désordre ou mal amené. Je vais reprendre depuis l'épisode Un, parce que là, ça n'arrive pas à faire mouche.

En tout cas la notion de "mort vivant" prend maintenant, pour moi, un sens original.
Lapinchien


tw
    le 09/03/2006 à 15:04:01
en même temps je pense que Jack est un peu bordel en ce moment dans sa tronche, mais çà n'engage que moi le kortex gauche, je ne sais pas ce qu'en pense Aka


PS: arrete de secrèter de l'oestrogène dans Jack, çà fait desordre les nichons chez un mec
Nounourz


    le 10/03/2006 à 03:10:47
moi j'aime beaucoup.
il faut dire que je suis particulièrement réceptif aux histoires de vers qui grouillent et qui... urk...

*parti vomir*
Caroline     le 23/10/2008 à 23:16:50
oui c'est bien joli tout ça mais je souhaiterais revoir le reportage sur la ferme des morts et je ne le trouve pas.
Pourriez vous m'aider
merci kiss
Lapinchien


tw
    le 23/10/2008 à 23:30:34
t'as checké dtc ?

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