LA ZONE -

Troisième dialogue

Le 29/08/2006
par 222
[illustration] - « Tu te sens mieux depuis que tu es ici ? »

- « Comment veux-tu que je me sente mieux, sale merde. Et tu pues la chair. Sors d’ici. »

- « C’est moi qui t’ai fait entrer, et j’ai eu du mal, tu pourrais m’être un peu reconnaissante ! »

- « Reconnaissante de quoi, tu es mon père. Tes règles exigent que tu me colles ici. Les lois de ta race exigent que tu prennes soin de ta fille. Enfin, ce que tu appelles des soins, Viscère. Tu es né dans la glaire et tu veux que tout le monde y stagne, pour te sentir moins seul. Mais je te vomis dans le nez, Viscère. Tu vas perdre, contre moi et Gabriel. »
- « Gabriel ? »

- « Je t’en ai parlé. Tu n’écoutes rien si ça ne sort pas de ta gorge et de tes mucus. Gabriel, c’est celui que tu ne vois pas et qui te méprise, celui qui flotte acéré comme une lame au-dessus de toi, mais qui ne te frappera pas, parce que tu le souillerais. Mon amant sans matière. Mon homme. »

- « Ton homme, s’il te ressemble, il doit être beau à voir, tiens. Mais on parle d’une chose qui n’existe pas. Toi, par contre, toi, tu existes, et tu vas déjà un peu mieux, le docteur dit que tu as repris des forces, ces deux semaines. »

- « Il a raison. »

- « Ah ! Tu vois ! »

- « Il a raison : plus vous avilissez mon corps et plus vous me donnez les forces de la haine. Plus vous enrobez mes yeux de graisse et de peaux épaisses, plus vous les rendez denses et noirs, au creux. Vous croyez me vaincre, vous ployez seulement mon corps. Et vous m’affaiblissez : je sens déjà le poids de mes membres. Je suis sûre que dans une volée de marches, je m’écroulerais avant la cinquième. Tu as déjà eu la sensation de flotter au-dessus du sol, vieille merde ? Non, bien sûr que non, avec tes poches de graisse autour de tous tes muscles. Moi si, figure-toi. Moi je flotte, et je plane. Tu sais, les rêves de quand on est petite, où on est à un iota du sol, et où avancer signifie seulement égratigner le sol de la pointe du pied, puis se laisser glisser, sans frottements, et où chaque égratignure, chaque coup de griffe dans la réalité du sol, te projette un peu plus vite, dans ta réalité à toi, plus haut que le poids des choses ? Moi je le vis. Ne me regarde pas comme ça. Je te dis que je l’ai vécu, ces deux dernières semaines. J’avais fait des progrès formidables vers la perfection. Avant que tu m’arrêtes et que tu me foutes tes tuyaux dans les artères, avec tes liquides pleins de sucres, et tes tuyaux dans le bide, bourrés de gels dégueulasses. Ca t’a pas suffi, hein, quand j’étais petite. Toujours des tuyaux, toujours des trucs dégueulasses. »

- « Tu dis n’importe quoi et tu délires, ce sont des dérèglem… »

- « Tas de glaires de porc enrobé de mollard, ferme ta gueule ou je crie. Et tu vois les veines de mon cou ? Avec un cri, Viscère, je les fais exploser. Tu peux ouvrir tes yeux et balancer ta main, tu me crois folle si tu veux, mais moi, je connais mes limites, et je connais mon corps. T’auras l’air bien con, avec ta fille claquée sur un cri et toi seul dans la chambre. Ca va pas arranger tes affaires avec ma mère, connard. »

- « Ca c’est de la méchanceté gratuite. »

- « Tu t’attendais à quoi, Viscère. Mais tu m’as coupée. Maintenant tu vas sortir, tu vas t’en aller, et pour une fois, Viscère, tu vas passer par les escaliers. Et tu vas penser à moi. Tu vas descendre péniblement, en sentant à chaque marche le coup dans ton genoux, sa répercussion dans tes hanches ; c’est ta chair elle-même qui te frappe, Viscère. Tu vas sentir aussi l’écrasement de tes vertèbres, pas tout en bas du dos, même si ce sont tes lombaires qui vont morfler, mais toi, tu sentiras surtout le milieu de ton dos courber, ployer, sous ton propre poids ; entre chaque épaule, à chaque marche, tu vas souffrir du poids de ta tête flasque. Tête de porc. Et après chaque pas, tu devras te relancer, faire un effort de plus pour aller en avant, faire un effort, Viscère, même si c’est une descente. Vieille merde. Et tu penseras à ce que je peux vivre, moi. Moi, je vole, Viscère. Je rêve souvent que je descends un escalier immense et tout droit, Viscère, depuis petite, mais tu m’as toujours dit que ça n’était qu’un rêve. Parce que toi tu ne rêves pas ; ou alors à ta caisse. Ou alors à des gros culs de femmes pleines de foutre. Moi je vois un escalier de pierre, rectiligne, en descente, avec des marches parfaites, aussi hautes que longues. Et quand je descends, je vais comme je t’ai dit. Je flotte sur la première marche ; puis je décide de partir, et j’égratigne le marbre. Comme je t’ai dit. Et écoute bien, Viscère, moi, pour partir, je dois pousser vers le bas. Vers le bas. Sinon, comme souvent dans mon rêve, je pars en avant, et je m’éloigne des marches, presque irrémédiablement. Mon rêve, Viscère, c’est que le presque disparaisse, et que j’atteigne l’horizontale d’une poussée, sans jamais redescendre. Et pour avancer dans l’escalier, je pousse sur la hauteur de la marche, Viscère. Ou juste un peu à cheval sur la tranche. Et mon corps Viscère, mon corps, il fait un angle presque droit avec l’horizontale. Je suis obligée, pour ne pas partir à l’aventure dans l’espace ouvert devant moi. Je me pousse en avant, plus que vers le haut. Et tu sais Viscère, Gabriel, lui, il ne pousse que sur la hauteur de la marche. Gabriel, lui, il ne pousse que vers l’avant. Il est parfait. Il est à angle droit avec la réalité, la gravité ne le reconnaît plus, il s’en est définitivement caché. C’est un ange, lui. Et moi aussi un jour je deviendrai un ange. Ca n’est plus un rêve. J’y suis presque, déjà. Tu n’as rien à voir là-dedans, toi. Toi tu es un poids. Un esclave de la terre. Vieux con. Un boulet à ma cheville. Mais ta prise glisse, tu te crois puissant parce que je suis ici, attachée à tes tuyaux par l’intérieur, mais ça, c’est aujourd’hui. Allez va-t-en. Va peser. Va t’écraser au sol, comme tous les jours de ta vie. C’est ton destin, à toi.

Pas le mien. »


= commentaires =

Dourak Smerdiakov

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Pute : 0
ma non troppo
    le 29/08/2006 à 22:53:59
Je n'ai pas la moindre idée sur la psychologie des anorexiques, mais j'aime décidément bien ce que 222 parvient à faire du sujet.

Ça me rappelle une chanson de Johnny Hallyday.
dwarf
    le 30/08/2006 à 11:59:24
Ouais, elle est très méchante mais je m'en fous un peu de sa vie.
Que de la gueule.
Astarté

Pute : 0
    le 30/08/2006 à 16:44:50
Comme elle parle à son père...
Dommage qu'elle le nomme Viscère.

J'ai beaucoup cette suite, mention particulière pour le paragraphe sur les escaliers. Mis à part "égratigner" le marbre, pour une anorexique ça le fait pas.
Dourak Smerdiakov

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Pute : 0
ma non troppo
    le 30/08/2006 à 20:05:08
Moi, j'aime bien l'illustration que j'ai choisie. Évidememnt, l'ange Gabriel. Évidemment. Ça me rappelle une chanson de France Gall. Pourquoi pas égratigner - suis bourré, faut tout m'expliquer ?
    le 30/08/2006 à 20:16:10
Légende de l'illustration : "You see we're born, born, born to be alive (born to be alive), you see we're born, born, born... born to be alive".


Moins fluide dans le style que le dialogue précédent, beaucoup moins, mais bien plus riche en images originales. Je trouve ça assez fin. HAAAAAAAAHAHAHA assez fin. Fin. Haha.


Pour égratigner, pourtant, ça fait jeu de mots lamentable mais potentiellement anorexique, egg gratin nié.
Décidément, y a matière à déconner avec les anorexiques.

A présent je vais me pendre avec les veines de mon coude.

Commentaire édité par Glaüx-le-Chouette.
Dourak Smerdiakov

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ma non troppo
    le 30/08/2006 à 20:26:42
Faut respecter son coude, y a pas beaucoup de choses de plus utiles dans la vie. Mon coude est mon ami. Je l'aime.
    le 30/08/2006 à 20:28:31
Eh bien suce-le, pour le lui montrer.
Dourak Smerdiakov

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ma non troppo
    le 30/08/2006 à 20:34:21
Mon coude se moque bien de ces simagrées simiesques de chimpanzé mammifère et quadrUmane.

Commentaire édité par Dourak Smerdiakov.
    le 30/08/2006 à 20:43:24
Se faire retourner le coude sur un genou ça doit faire super mal mais ça doit produire toute une série de bruits fascinants et uniques, de la rupture des tendons externes au déplacement de la tête de l'os, en passant par l'écrasement sourd de la chair, je me disais ça l'autre jour, c'est marrant qu'on parle de coude maintenant.
Dourak Smerdiakov

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Pute : 0
ma non troppo
    le 30/08/2006 à 20:52:25
Bah. Jette-toi du deuxième étage, ça te seras plus utile.
    le 30/08/2006 à 21:00:55
J'habite au premier. Et face à une cathédrale. Faut pas pécher à la face de Dieu, c'est du suicide téléologique.
Dourak Smerdiakov

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ma non troppo
    le 30/08/2006 à 21:51:22
Je ne vois pas en quoi c'est un péché puisque tu sautes du deuxième (premier) et ne te suicides donc pas. Tu évites juste de faire la pelle début septembre, ce qui te permets d'attendre qu'il y ait suffisemment de feuilles mortes et que ça en vaille la peine.
Marvin

Pute : 0
    le 31/08/2006 à 00:34:04
c'est super cher les clubs de fitness.

commentaire édité par Marvin le 2006-8-31 0:34:17
Dourak Smerdiakov

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ma non troppo
    le 31/08/2006 à 01:04:45
Oui, mais tant qu'on a la santé.
Dourak Smerdiakov

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Pute : 0
ma non troppo
    le 31/08/2006 à 02:24:16
222
Dourak Smerdiakov

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ma non troppo
    le 31/08/2006 à 02:24:44
Saloperie, je retarde de deux minutes. Et j'ai pas l'air con.
    le 31/08/2006 à 07:22:45
444, là, par contre, pour ton second message. La Providence est grande. Par contre je me demande si tu serais pas en train de draguer, coquinou.
Dourak Smerdiakov

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ma non troppo
    le 31/08/2006 à 11:56:01
J'aurais l'air encore plus con. Quand je courtise, j'écris des virelais.
Astarté

Pute : 0
    le 31/08/2006 à 20:19:05
Dourak : Pourquoi pas égratigner - suis bourré, faut tout m'expliquer ?

Tu devais être bourré...
Dourak Smerdiakov

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ma non troppo
    le 31/08/2006 à 20:31:45
J'étais. Je suis. Je serai. Manque un temps pantemporel à la conjuguaison française.
    le 31/08/2006 à 20:37:54
Malgré tout, même pas bourré, je soussigné au tippex sur l'écran Glaüx certifie sur l'honneur qu'on voit pas bien pourquoi pas "égratigner le marbre".
Dourak Smerdiakov

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ma non troppo
    le 31/08/2006 à 20:46:10
Ça c'est vrai. Je n'y pensais pas, mais c'est vrai. Nous vous sommons de renoncer à la prohibition de l'égratignage, sinon nous enverrons nos canonnières ouvrir votre marché à nos produits.
    le 31/08/2006 à 20:53:07
Ca y est, je capte plus rien. J'aurais dû torcher.
Astarté

Pute : 0
    le 01/09/2006 à 09:42:31
De la nécessité d'une explication sur la prohibition de l'égratignage du marbre pour Dourak et Glaüx bourrés ou pas.

- le marbre est une roche DURE
- L'anorexique est LEGERE
- Egratigner veut dire BLESSER LEGEREMENT avec des griffes ou des ongles.

Imaginons qu'une anorexique égratigne vos bites qui sont molles, elle peut vous blesser légèrement si elle est vilaine l'anorexique. SI si
Imaginons maintenant que vos bites soient en marbre donc dures, elle pourra la salope vous égratigner pendant des heures elle ne vous blessera jamais.
Donc pas de blessures : pas d'égratignures, pas de verbe égratigner. Effleurer v'là le bon verbe.

Ca va mieux là ?
Dourak Smerdiakov

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Pute : 0
ma non troppo
    le 01/09/2006 à 10:37:59
Ces anorexiques, toutes des salopes.
    le 01/09/2006 à 19:56:25
Et si tu lances très très fort l'anorexique contre le marbre ?
Abbé Pierre

Pute : 1
    le 01/09/2006 à 20:19:05
Ca dépend si elle a les ongles en avant.
Le mieux serait bien sûr de percer au niveau des côtes et de trancher un peu les os pour qu'ils soient bien coupants avant de lancer très très fort l'anorexique contre le marbre.
Puis c'est bien, avec ce genre de bestioles, y'a pas beaucoup à percer, c'est l'avantage.

commentaire édité par Abbé Pierre le 2006-9-1 20:19:28
nihil

Pute : 1
void
    le 02/09/2006 à 01:50:52
Toujours aussi bon, un peu plus inégal que les précédents, et ça commence à tourner un poil en rond, mais avec une recette aussi efficace, je suis prêt à signer pour 3000 épisodes de cette sitcom alimentaire.

Dourak, j'ai du remplacer ton illustration d'ange par une plus grande, moins pixellisée et moins moche à la fois.
Aka

Pute : 2
    le 31/12/2006 à 18:01:09
Je vais un peu à contre courant des autres commentaires : plus ça avance, plus je deviens fan. Le style n'est plus accompagné de toutes ses fioritures. Il ne reste que la rage. Très bon.

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