LA ZONE -
Résumé : Notre doux compagnon à dreadlocks nous revient avec une note de blog qui raconte tout connement l'histoire d'un type qui vend son âme au diable, et ce qui s'en suit. C'est court, pas prise de tête, et souvent marrant. Du coup, c'est lu aussi vite que c'est oublié, comme tout ce qu'a posté Ceacy sur la Zone, mais ça constitue indiscutablement de la très bonne littérature pour les chiottes.

Vendu

Le 29/03/2007
par Ceacy
[illustration] Il est assez terrible de constater que, si Dieu tombe en désuétude, le diable fait salle comble
À l'heure où s'affirmer comme catholique convaincu vous vaut railleries, regards en coin ou mépris - à peine dissimulé - de la part de tous les bien-pensants, combien de démons et déchus en tous genres passent sur grands écran ? Combien de damnations se vendent en librairie, et combien d'albums dominent le hit-parade à grands coups de pentagrammes ? Lucifer fascine, c'est un fait. Il existe, c'en est un autre.
Cela fait un certain temps déjà : j'avais dix-sept ans, à l'époque. Le monde entier nous serine à longueur de temps qu'être jeune est formidable : croyez-moi, c'est risible. Je passais le plus clair de mon temps au 36e dessous, seul, frustré de toutes ces choses qu'il me restait à faire, et déçu de celles auxquelles j'avais goûté. Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ... Je haïssais les couples dans la rue, je haïssais les enfants qui riaient dans les bras de leur mère ; et je me haïssais de les haïr, et d'être moi.
Ce jour-là, je m'étais réveillé encore plus maussade que d'habitude, et le vent semblait me donner raison. Un vent violent, qui faisait s'entrechoquer les volets et mordait la peau à travers vestes et gants; un vent froid qui entravait les mouvements et faisait de la marche un calvaire.
La matinée m'a semblé durer cent ans, cent longues années à regarder, sans rien comprendre, un pantin s'agiter au tableau, avec l'air qui gémit par-delà les fenêtres.
J'en suis sorti hébété ; j'avais devant moi un week-end de travail, et la perspective d'un an, voire deux, du même tonneau. J'en avais assez, assez de ne pas pouvoir faire tout ce dont je mourais d'envie, assez de me sentir pathétique, assez de me lever chaque matin en espérant que le soir arrive rapidement. Assez d'être seul, aussi.
Je suppose que j'aurais pu tout laisser tomber, ou ouvrir les bras aux paradis artificiels. Au lieu de cela, j'ai vendu mon coeur au diable.
Il n'y a pas eu d'éclairs, ni de molosse aux yeux de braise. Juste le vent, sur les bords de la Seine ; le vent qui s'engouffre dans le manteau d'un homme et le soulève comme une parodie d'ailes de suie. J'ai senti une douleur à la main, et vu le sang qui gouttait de ma main sur un papier qu'il me tendait. Je n'ai pas vendu mon âme, non : je ne crois pas avoir une âme, le pacte eût été caduc.
Je n'avais jamais réalisé à quel point mon propre corps était bruyant : le bruit sourd du sang qui pulse dans les artères fait un boucan d'enfer. Enfin, faisait : le diable n'est pas très métaphore. Je me suis retrouvé soudainement dans une enveloppe de silence, de plus en plus froide alors que dans mes veines tout ralentissait pour finalement s'arrêter. C'est à ce moment que j'ai eu peur, peur de mourir.
Mais j'avais tort de m'inquiéter : blanc comme la craie, j'ai continué à vivre.
J'ai très vite constaté des changements dans les rapports avec les autres. Pas de leur part, bien entendu : les gens ne s'intéressent qu'à eux. J'aurais pu me couper un bras devant eux qu'ils auraient encore essayé de me serrer la main.
Moi, en revanche, je n'éprouvais plus rien, pour personne. Dans les premiers jours, certaines remarques que j'ai faites sans y prêter attention ont blessé des êtres qui m'étaient chers - le seul regret que j'en ai tiré est de ne pas avoir profité de leur expression peinée. C'est, en quelques semaines, devenu l'un de mes sports favoris : lâcher, insidieusement, de petites piques, suffisamment mesquines pour faire mal, assez subtiles pour me laisser le bénéfice du doute.
Je me suis senti puissant, ces quelques mois. Libéré de tout remords, de tout cas de conscience, j'ai papillonné de cinéma en musée, de théâtre en bistrot ; j'ai fait la connaissance de beaucoup de gens, rencontré un certain nombre de jeunes filles - qu'elles me pardonnent, leurs noms m'échappent.
Mais tôt ou tard, on se lasse ; et j'ai voulu tenter de nouvelles choses, goûter de nouveaux plaisirs. J'ai découvert les joies de la peinture et du piano, été déçu par les drogues - le croirez-vous, la plupart ne peuvent agir que par l'intermédiaire du sang ? Peu de sommeil, énormément de fêtes, d'alcool, de filles et de films. Presqu'un cliché. L'argent ? On le trouve, ne vous en faites pas.
Un soir, en revenant chez moi à vélo, je n'ai pas vu le feu rouge. Ça aurait pu être tragique ; mais c'est un piéton que j'ai heurté, Dieu merci. Je me suis relevé, un peu endolori : lui pas.
Alors, pour voir s'il était encore vivant, je suis remonté sur mon vélo, et j'ai roulé sur son bras. Il a gémi ; il n'était pas mort. Il a fallu encore cinq ou six passages, dont un sur le creux du cou, pour qu'il passe l'arme à gauche. Je crois ne jamais m'être autant amusé : le bruit de la chair flasque sous la roue, et les petits soubresauts des membres quand la jante commence à peser sur l'épine dorsale ... la peau qui éclate par endroits, et le bruit des os ; ah, l'ultime craquement lorsque les vertèbres se brisent !
J'ai eu de la chance, ce soir-là : la rue était déserte. Les fois suivantes, j'ai préféré ne rien laisser au hasard : ici, un petit chien et sa maîtresse, tous les deux les pattes brisées, et qui aboient de concert pendant que j'expérimente l'ingéniosité helvète en matière de couteaux suisses ; là, un skinhead qui découvre qu'avoir des cheveux aurait pu amortir les coups de maillet. L'un dans l'autre, de bons souvenirs.
Mais, comme je l'ai signalé plus tôt, on finit par se lasser de tout. Le problème, c'est que je n'ai pas de coeur, vous voyez. Non, non : bâillonné comme ça, vous ne pouvez pas hurler. Soyez calme ; soyez un bon donneur.


= commentaires =

ceacy     le 29/03/2007 à 21:31:40
J'ai rasé mes dreadlocks.
Asa     le 29/03/2007 à 22:03:46
cmb. Pour la bonne cause.
nihil


    le 29/03/2007 à 23:02:36
Carrément cool comme petit texte, j'ai bien aimé. Je m'étonne qu'un busard comme Ceacy puisse être en mesure de torcher des petits trucs bien ficelés comme ça, bien écrit en plus. Bon y a juste le meurtre à coup de vélo qui me fait doucement rigoler, qui est même tellement incongru que ça casse carrément la bonne ambiance du texte, mais dans l'ensemble c'est carrément potable.
Dourak Smerdiakov


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    le 29/03/2007 à 23:55:30
C'est difficile de croire au diable ET aux dreadlocks, donc la description m'a gâché la lecture.

Sinon, ça commence comme une réflexion bien balourde sur notre époque, sociologiquement votre, puis ça passe à un texte de fiction. J'ai tendance à penser que le premier alourdit toujours le second, et doit être implicite, inclus dans la narration, ou émaner subtilement du texte. Et de toute manière, la morale, c'est à la fin.

LH     le 30/03/2007 à 11:01:55
Fin que pour une fois j'aime bien.

OUais le vélo c'est marrant mais justement. Ceacy t'es cool, je t'aime, faisons l'amour.
Carc


    le 31/03/2007 à 23:33:20
j'ai passé un bon moment, c'est vrai. Ca se mange, les dread-locks?
nihil


    le 31/03/2007 à 23:33:41
Ouais, c'est conditionné et mis en rayon sous forme de hippies et autres baba roots.
Carc


    le 31/03/2007 à 23:37:30
merde, je savais pas que les lycées ça faisait supermarché gratuit aussi. Bon, ben je pense que je vais aller frire un chinois pour me détendre.
Narak


    le 01/04/2007 à 13:12:58
Un peu maigre ce texte mais de bonnes idées.
La fi est pas vraiment raccord avec tout ce qui a précédé, mais bon ça m'a fait sourire.

Putain, je note 6 et puis je vais me coucher, l'absinthe n'est pas le meilleur ami de l'admin.
Conker23     le 27/02/2011 à 21:28:26
Hello,

Je m'étais également fait la réflexion qu'une morale vient également à la fin en règle générale. Après c'est les goûts les et les couleurs, j'aime bien l'ambiance lourde de départ de toute manière. Une sorte de zoom pour arriver jusqu'au personnage, et ça donne d'ailleurs au personnage un caractère très banal. Finalement, il correspond très bien au constat sociologique du début, donc c'est vraiment un mec lambda.
Le meurtre avec le vélo m'a surpris. Ce que je trouve dommage c'est que jusqu'au bout le mec est juste un mec dans la rue. Lui il se voit bien nul et vide de sens, mais finalement pour les autres c'est juste un gars qui n'a rien de particulier. Et là tout d'un coup, il fait un meurtre ! Il a franchis une frontière qui n'est, disons, pas possible pour quelqu'un de normal ! C'est un sociopathe en réalité ! D'un coup, alors qu'on pouvait se retrouver dans ce personnage que je pensais d'ailleurs un petit peu autobiographique au début (et je pense que c'est le cas, avec le trait largement appuyé évidemment !), on ne peut plus car psychologiquement tu comprendras que tes lecteurs ne peuvent se voir dans la peau d'un meurtrier, qui en plus tue de sang froid ! Au final je pense que ce texte aurait mérité d'être bien plus long, histoire de montrer comment un mec normal comme les gens qui lisent tes billets peuvent se révéler être des sociopathes.

Sinon, tout ça est très bien écrit. C'est vraiment plaisant à lire et ça coule tout seul malgré les formulations très étranges que tu peux faire, évidemment voulues, que tu aimes tant disséminer dans tes textes.
Lapinchien


tw
    le 27/02/2011 à 23:22:46
Ceci n'est pas un texte type des annales du bac

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