LA ZONE -
Résumé : Notre héros est bien décidé à se tirer une balle dans la gueule et fait son solde de tout compte avec la vie. Ce qui n'empêche bien entendu pas le texte d'être drôle, au contraire. Les digressions absurdes sur les américains, qui forment le gros du texte sont un peu inutiles par contre. C'est un peu du n'importe quoi dans un texte suicidaire (même comique), on s'en serait bien passé même si c'est pas super pesant.

Pourquoi j’aurai préféré m’appeler John Taylor III

Le 29/05/2007
par Traffic
[illustration] Juste avant de me tirer une balle dans la tête. Pour être tout à fait sûr, j’ai bien voulu m’assurer que je ne regretterai rien. J’ai regardé autour de moi. La maison était vide. Pas de problème, l’humanité m’avait bien fui et j’en avais fait de même. Nous avions adopté un très bon compromis en ce sens. De toutes façons, nous ne nous supportions plus.

Il y avait deux lettres sur la table. Celles qui m’étaient parvenu dans la semaine. Une publicité Carrefour « Semaine des poissons exotiques à prix inouï » et un document de mon assureur concernant mon véhicule. Celui que j’avais balancé en haut d’un ravin le jour où j’avais compris que je ne l’utiliserais plus. C’était peut-être le chèque de remboursement. Je ne sais pas, je n’avais pas ouvert l’enveloppe. Je tenais à mettre un point d’honneur en mourrant sans considérer la connerie de fric qui nous avait amené à tous devenirs cons.

J’ai pris le fusil en main et je l’ai regardé en le retournant de part et d’autre. J’avais acheté des balles pour sanglier. J’allais vraiment me défoncer la tête. Cette putain de tête qui ne s’arrêtait jamais de penser dans le simple but de me faire savoir sa vision des choses. « Tu vois, ça va pas. Vraiment tu es un gros looser de merde. Ca va pas du tout. Hein connard. » Une bonne balle de sanglier allait la ramener à la raison. Je me marrais de la gueule qu’elle allait faire en voyant le truc arriver pour de bon. Parce que cette conasse de tête pensait que je n’avais pas les couilles pour appuyer sur la gâchette. Alors depuis des années, elle reprenait son discours. « Tu devrais te tuer, tu devrais en finir avec ta vie pathétique. Mais tu vois pas que tu es un pur inutile. Et en plus tu t’accroches. Fais de la place pour les autres ».

J’étais là assis serein dans le salon face à ma cheminée dans la maison de campagne gardoise que j’occupais depuis un long moment sans vraie raison. Je pensais à ma tête, à l’assurance Maaf, à la citation de Nietzsche « Les regrets sont comme la morsure d’un chien contre une pierre, une bêtise. » Et j’essayais de regarder une dernière fois autour de moi si quand même par hasard je n’allais rien regretter après avoir appuyé sur la gâchette. Tant qu’on n’est pas mort, on croit encore qu’on est en vie pour l’éternité, je me suis dit. Ca m’a fait sourire.

En fait il y avait bien un truc que je pensais regretter au fond. C’était un truc tout con. C’était de n’être pas né américain. Je m’étais toujours dit que c’était ma principale tare d’être français parce qu’au fond, j’avais bouffé toute ma vie des trucs américains. Du cinéma, des bouquins, des technologies, des modes et des coutumes. Les quelques trucs français que j’avais vécu ne m’avaient pas convaincu. Au fond, c’était quoi d’être français ? Aller chercher sa baguette et son camembert. Respecter les traditions républicaines, le défilé à la télé, les bals flon flon des fêtes votives et les jours fériés qui n’en finissent plus au mois de mai. C’était quoi d’autre ?

Etre français m’avait emmerdé royalement en vérité. Et tous les gens avaient raisonnablement essayé d’échapper à ce phénomène absurde en adoptant la façon de vivre américaine depuis les années 50. Tout ce qui avait eu l’heur d’être un peu croustillant était venu d’outre atlantique.

Je me serai bien vu m’appeler JohnTaylor III, faire trois ans sur un campus excitant avec les nanas en jupettes aux matchs de baskets. J’aurai appartenu à une fraternité Phi Delta machinchose. Ensuite, j’aurai bossé pour une multinationale dans le simple objectif d’accumuler des stock-options et j’aurai eu l’impression de respecter la bannière étoilée en faisant mes 70 h par semaine. J’aurai été préparé à devenir un bon patriote dès ma plus tendre enfance avec le flag sur les bocaux de beurre de cacahuètes et ma maman se serait occupé de m’amener jouer au base ball en pick-up. J’aurai eu des taches de rousseur. J’aurai été à Disneyland à sept ans et à onze ans. Ma femme aurait participé à des fêtes seins nus au début du printemps et nous n’en aurions jamais parlé. Nous aurions une maison toute en bois dans le New Jersey ou vers le Maine. Nous n’aurions pas hésité à décorer notre maison pour noël avec des rennes clignotants puisque les voisins le faisaient. Là bas tout ça aurait eu un sens.

Ici même vingt cinq heures, je n’avais jamais très bien compris pour quelle raison je m’étais cassé le cul à les faire un temps. Tout sonnait faux. J’avais l’impression depuis mon plus jeune âge que la France avait décidé de participer à un marathon contre les états unis mais n’avait daigné prendre le départ qu’après une demi heure de course. C’était forcément ridicule.

Je ne sais pas pourquoi je me suis mis à penser à tout ça. J’avais le fusil entre les mains et ma tête s’est mise à se marrer en disant « Tu n’es qu’une pauvre fiotte encore en train de rêver pour échapper à ta réalité. Ah ah ah. Tu ne le feras jamais. » Elle avait raison assurément. Que venait faire cette histoire de John Taylor III le jour de mon suicide. Qu’est ce qu’on en avait à branler des amerloques, des chinois ou des pygmées. J’avais passé ma vie à vouloir être ce que je n’étais pas parce que tout simplement je n’étais pas et que je voulais être.

Et c’était pareil pour tous et toutes. Nous n’étions pas et nous voulions être. Mais nous ne serions pas. Jamais. C’était ainsi. Tout cela n’était qu’une vaste supercherie stupide érigée à base d’histoire de l’homme et de religions débiles. Nous n’étions en fait qu’une foutue bande de singes à la con.

J’ai dit à ma tête « Ne t’inquiète pas, tu ne sentiras rien ». Et j’ai engagé le canon dans ma bouche.

= commentaires =

John Taylor II     le 30/05/2007 à 23:36:00
Crève, saloperie.
Hag


    le 31/05/2007 à 21:55:28
Je trouve l'histoire assez réaliste, dans le sens où un type qui va se flinguer peut vraiment penser à des trucs du genre.
Du coup ça fait racontage de vie et de dire "osef" la tentation est grande.
Bon texte sinon, se lit bien, écriture simple mais servant son propos.
Nico


    le 02/06/2007 à 14:08:14
J'aime beaucoup l'image. Le texte aussi.
Traffic


    le 02/06/2007 à 15:07:03
Je sais pas pourquoi ce passage sur les américains vous semblent déplacé. Peut-être un probleme de génération. J'ai 38 ans et je dois dire que j'ai très tôt été sensibilisé à tout ce qui venait des USA.

Aujourd'hui on bouffe amerloque mais ça fait mieux de les dénigrer.

Pourtant ce sont les seuls à pouvoir apporter la preuve d'une quelconque créativité dans la plupart des domaines.

A quel prix ?

A mon avis trop cher...

Sinon pareil que nico ...

commentaire édité par Traffic le 2007-6-2 15:7:38
Nico


    le 02/06/2007 à 22:01:54
Pareil que Traffic.
Et une bière - chantilly.
Ed     le 26/12/2007 à 06:37:08
" Au fond, c’était quoi d’être français ? "
J'suis pas alle plus loin, je cherchais la reponse :
Se procurer du bon vin sans se poser de question .
Em meme temps il faut choisir, etre francais ou etre Breton,
le choix est pas facile, de plus determine par mon lieu de naissance .
Sinon j'ai bien aime .

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