LA ZONE -

Invasion à Great Falls

Le 23/04/2008
par Traffic
[illustration] Chaque fois que je l'attachais au pilier de la cuisine, ma femme me demandait de la laisser partir. Plus que cela, elle me suppliait. Et je n’en faisais rien.

Cette fois là encore, j’étais confortablement assis face à elle sur un fauteuil en cuir d’impala et je fomentais une réflexion longue et profonde quant à l’expérience que j’étais en train de vivre.

« Je suis un fil qui chante et sans m’arrêter je parcours la distance entre deux poteaux télégraphiques. Je suis un fil et je ne dois surtout pas me distendre.«

Me femme Barbara, ses soutif et culotte noire brodés de motifs dorés. Des dessous que je lui avais offert un jour sans intention précise mais qui donnaient l’impression de la surprendre dans son intimité orgueilleuse. Ma femme, solidement attachée dans une tenue impudique à la colonne porteuse qui délimitait la frontière entre le salon et la cuisine de notre ferme séculaire datant des pionniers, était enduite du sang d’un chat errant que j’avais écorché à mains nues derrière l’abri à bois au fond du terrain.
« Baisse d’un ton s’il te plait. Je n’arrive pas à me concentrer. Tu sais pourtant combien il m’importe d’être le fil qui chante. Je dois arriver du premier coup à traverser la distance entre Great Falls et Missoula et si possible sans être interrompu… Les vénusiens ont été formels sur ce point précis. Alors ferme là. «

Je ne pouvais pas laisser cette expérience captivante être troublée par les desiderata de Mme La Baronne de la pleurniche.

« Si tu continue à piailler je te bâillonne, c’est compris ? »

Elle s’était mise à chialer en silence. J’avais décidé d’être magnanime et de laisser ce fait imprévu rester neutre. Et puis, j’aimais bien quand me femme chialait un peu. Tout d’abord, elle semblait se rendre furieuse à mon encontre. Je la défiais de façon arrogante en retour et en fin de compte elle se sentait coupable et tout ça nous conduisait immanquablement à un bon gueuleton Chez Joe’s Steackhouse. Dans le Montana, région consacrée à l’agriculture et à l’élevage du bétail, s’il y a une chose qui vaut le détour, c’est bien un repas dans un bon steackhouse.

Je suis allé chercher un livre de l’immense Lewis Carroll et je me suis empressé de lire le passage d’Alice au Pays des merveilles fondateur de la libération des consciences hippies à haute voix « Mais alors, dit Alice, si le monde n'a absolument aucun sens, qui nous empêche d'en inventer un ? ».

L’objectif était sans doute de préciser la subjectivité de ce qui allait suivre et s’adressait tout autant à ma femme et à moi qu’à un éventuel esprit divin ayant eu la sournoise idée de venir traîner dans le coin. La maison était spacieuse et malgré le solide principe qu’il n’y soit célébré aucune fête religieuse, je craignais toujours une certaine duplicité chez ce type de créatures absconses. De ce fait, je me préservais en affirmant donner un sens à mes expériences, au cas où.

Sans même m’en rendre compte, je me suis mis à lécher un buvard de LSD et j’ai commencé à gigoter mentalement sur du Brian Wilson. « Je suis un fil qui chante yeah yeah. Regarde Barbara ton mari, ton vieux fou de mari est un fil qui chante. Veux-tu que je te détache pour nourrir les applaudissements de l'immense foule, des spectres aux anges. »

Après tout j’écrivais seulement à l’intention des morts et des extra terrestres. Quand j’avais eu un certain succès pour mes essais traitant outrageusement de communication avec les défunts par le biais d'absorption de mescaline à l’université d’Harvard, j’avais tout autant été traité dans la boue que vilipendé comme imposteur. Ma grande fierté était qu’aucun zombie ou autre mort vivant n’était venu se plaindre de ce que j’avais écrit. Les vénusiens eux avaient tenu à me féliciter tout particulièrement. Une nuit ils avaient atterri devant la grange et étaient venu me chercher pour m’emporter avec eux dans un grand vaisseau en forme de disque. Là j’avais été conduit devant une assemblée d’êtres sublimes dotés de quatre antennes et d’une peau caoutchouteuse verdâtre. Ces créatures m’avaient acclamé. Barbara m’avait retrouvé le lendemain nu devant la grange près de ma jarre de bourbon presque pleine. Pas mon habitude ça.

Suite à cette nuit, le contour des choses se précisait parfaitement et ma mission devenait prioritaire sur tout le reste. Maintenant, je m'attelais à la dernière partie de mon plan et je devais me mesurer à autre chose encore. J’ai mis une pomme sur la tête de Barbara qui semblait résigné à contribuer à l’expérience.

« Tu comprends Barbara je suis un fil qui chante et je vais relier Great Falls à Missoula en un seul lancer de flèches. Je veux que tu sentes la possibilité de rentrer en contact avec les vénusiens. Quand tu verras que je tire sur la pomme. Pense fortement à leur cheftaine. Sublime ta pensée. Cette flèche est l’antenne de réception qui va nous permettre de leur communiquer nos merveilleuses intentions d’accueil. C’est très très très important que tu ne te laisses polluer par rien d’autre que les vénusiens… »

La sonnette de la porte d’entrée a retenti. Je suis allé pour voir qui c'était, redoutant le passage d’un témoin de Jéhovah ou bien d’un représentant en conserves de viandes. Il en passait souvent dans le coin et de plus en plus depuis que j’avais commis l’erreur d’offrir l’hospitalité à un pitre du Midwest censé être démonstrateur en lingerie féminine. Par philosophie, je lui avais laissé ma place dans le lit conjugal et ma femme s’était offerte à lui comme tout bon hôte du Montana devrait le faire afin de rendre le séjour agréable au visiteur égaré dans le coin. Moi je m’étais descendu une jarre de bourbon en absorbant deux livres de poitrine fumée extra salée. On avait bien rigolé avec le démarcheur. Ensuite il avait sans doute raconté ses péripéties parce que pafois ça confinait au défilé.

Ce coup là, à mon grand soulagement , je voyais une voiture de police garée devant la maison. C’était Fred et Georges les flics locaux. Deux branleurs dont la conséquente connerie était représentée par les chapeaux trop larges que leur avait fournis le maire et qui ne tenaient pas pour peu que le vent du nord décide de se lever et souffler. Je leur ai chaleureusement frotté les omoplates en les invitant à rentrer. Ils m’ont salué d’un « Salut Vieux fou » tonitruant.

« Venez avec moi au salon, Barbara et moi sommes en train d’expérimenter le truc du fil qui chante. Pour les vénusiens. Ces créatures vont débarquer d’un jour à l’autre et autant que ce soit dans le Montana, pas vrai ? »

Ils sont rentrés et ont salués respectueusement Barbara.

« B’jour ‘dame. Vous voulez qu’on vous libère ? On est là pour ça non ? On est la cavalerie. Ah aha aha. »

« Foutez pas votre bordel les couillons. Un buvard ? Un bourbon ? Un joint juste ? Servez vous ce qui vous plaira, tout est à côté dans la table basse à coulisse. «

Tous mes visiteurs m’enviaient cette pièce de mon mobilier. Je l’avais importé de l’état voisin du Dakota de l'échoppe d’un menuisier qui l’avait façonné à ma demande en forme de pyramide et dont les différents étages pivotaient pour offrir des rangements tout autant pratique que conforme aux souhaits des vénusiens du vaisseau.

« Maintenant Silence tout le monde. On va commencer l’expérience. »

Barbara en sous vêtement noir et or tremblait légèrement et elle s’était mise à serrer ses mains en me voyant sortir mon arc. C’était le grand modèle qui me servait exclusivement pour chasser des cerfs au mois de mars. J’avais trois trophées de grand mâle accrochés au mur de mon salon. Tous tués d’une seule flèche dans le cœur. La pomme allait déguster, ça j’en étais certain.

J’ai bandé la corde et j’ai commencé à imaginer que j’étais le fil qui chante. Un des flics, Bob éternuait violement alors que je m’apprêtais à lâcher la corde.

« Putain tu déconnes Bob. Tu veux que je loupe mon coup et que je transperce le crâne de ma femme ? C’est ça ? Tu te rends compte de ce que tu as failli me faire faire. Ca peut tuer une flèche en acier comme celle là. Sois conscient merde. »

J’étais colère, vous pouvez pas savoir.

« Excuse moi, Al, j’ai pas fait exprès. C’est sans doute le pollen dans le joint. »

« C’est sûr que ça doit te changer de ta mauvaise herbe vendue par les indiens Akhoa dans la réserve. Moi je m’occupe de tout, je fais pousser l’herbe, je fabrique mon lsd. Que des produits naturels. Les meilleurs de la région. A croire que tu es incapable d’apprécier les bonnes choses, man. »

Pom Pom Pom. Barbara s’était tortillée pendant ma diatribe. Pom Pom Pom. Le fruit avait roulé de sa tête au sol. Je n’en croyais pas mes yeux. Mais qu’est ce qui m’avait équipé d’une série de béotiens pareils. Si ça continuait à déconner de la sorte, les Vénusiens on allait les avoir dans le cul et ils iraient se poser dans l’état de Washington ou pire chez ces ploucs de l’Idaho.

« Mais tu nous fais quoi là ? Tu peux pas rester tranquille, nom de foutre ? C’est bien la peine que je t’attache aussi serrée si c’est pour que tu bouges ton cou comme un python parkinsonien. Merde. »

Je me suis approché de Barbara et je lui ai reposé la pomme sur la tête.

« Bon me faut un buvard à moi maintenant. Là j’en peux plus. Ca me ferait chier de pas pouvoir planter une foutue flèche dans une foutue pomme alors maintenant plus un mot, plus un geste j’en ai pour trois minutes. Du calme. »

Le buvard m’a détendu. Je percevais les ondulations des vaisseaux extra terrestres vibrillonaient de partout au dessus des fermes de la région.

Je tendais mon arc et Barbara se mit à danser. C’était une fort jolie danse. Elle avait ses oreilles qui poussaient et qui se mettaient à jongler avec la pomme. Qu’est ce que c’était joli. Ma femme avait toujours eu un don pour l’élégance et le fabuleux. Je n’étais pas plus surpris que cela. Une fois elle m’avait enfoui le visage dans la profondeur de ses seins déjà abondant qui avaient alors décuplé de volume m'enveloppant merveilleusement. J’avais fini par décider de m’y installer pour toute la nuit, m’endormant là dans le plus moelleux et voluptueux des couchages. On en avait fait des choses elle et moi. Les précédentes compagne que j’avais eu, je les avais toutes enterrées sous les micocouliers dans l’allée et elles n’avaient pas particulièrement compté à vrai dire.

Maintenant, ses oreilles sifflotaient gentiment El Condor Pasa, cet air du sud rempli de présage et toujours dans le même temps jonglait joyeusement avec la pomme rouge. Ensuite dans son regard, le moment tant longuement attendu se produisit. Ca faisait comme un raz de marée sombre et opaque concentré dans une lueur de son regard bleu clair. Quand vous avez une femme blonde aux yeux clairs habitée à son insu par l’esprit noir des envahisseurs et que vous devez jouer la comédie pendant vingt ans pour piéger ces enculés de vénusiens, je peux vous dire que ce genre de choses ne risque pas de vous échapper.

« Je suis le fil qui chante, ouep. C’est tout moi ça. »

« Bon mon bébé, tu es prête pense aux vénusiens qui nous observent maintenant. Pense à eux et dis leur, dis leur bien Hasta la Vista de ma part »

La flèche s’est fichée dans son oeil gauche.

Les flics se sont levés d’un bond. Ils avaient l’air surpris de ce qui était arrivé.

Je les ai regardé benoîtement.

« Vous l’avez vu ? Vous l’avez vu ? Ne me dîtes pas que vous n’avez pas vu cette infernale créature noire prête à convoquer ses armées pour envahir la planète ? Elle était là tapie dans son œil. Ca faisait longtemps que je l’attendais. Vingt ans que je vis près de cette putain de saloperie. Vingt ans et je l’ai eue» fis-je en reposant l'arc à plat sur le sol.

Al s’est penché sur le cadavre de Barbara accroché au pilier de la cuisine.

« Alors je l’ai eue ? «

Il a regardé la flèche enfoncé jusqu’à la moitié de sa longueur dans le crâne de ma femme. Puis il a acquiescé.

« Ouais tu l’as bien liquidée, Vieux fou. Tu l’as eu en plein dans le mille. Ca on peut pas dire que tu l’as loupé. Tu restes le meilleur d’entre nous. » Il a fait une pause en interrogeant l’autre flic du regard. Puis il s’est tourné vers moi « Dis, tu veux qu’on t’aide pour la mettre avec les autres ? «

« Non laissez là comme ça. Je l’ai trop aimé Barbara pour l’abandonner là bas. Laissez nous maintenant. J’ai besoin de passer encore du temps avec elle. Il faut que je lui raconte tout ça. Vous savez, si je n’ai écrit que pour les morts pedant toutes ces années, c’était juste en prévision d’aujourd’hui. »

Ils ont hoché la tête comme s’ils comprenaient et m’ont laissé inéluctablement seul dans ma grande ferme du Montana à quelques miles de Great Falls avec pour seules compagnies diverses substances psychotropes, la dépouille d’une femme et le sentiment du devoir accompli.

= commentaires =

Aesahaettr


    le 23/04/2008 à 19:48:51
Ai lu la moitié, finirais plus tard; c'est bien mais ça part vraiment lentement quand même.
Le Duc


    le 23/04/2008 à 21:53:50
J'ai pas encore lu, mais je passe par là pour dire que je suis fan du résumé, je sais pas qui la écrit mais je suis fan.
Ceacy


    le 26/04/2008 à 14:20:31
Je l'ai lu en entier, et ça valait le coup.
Caboche à kirsch
    le 26/04/2008 à 22:59:59
Je l'ai avalé en entier comme un p'tit Lu d'un coup.
Wold


    le 05/05/2008 à 10:00:17
c'est bien le lsd sa peut rendre la vie plus interessante pour quelque heures et plus interessant un texte pour quelque lignes
Marquise de Sade


    le 08/05/2008 à 18:36:04
Superbe récit autobiographique !
Glaüx-le-Chouette


    le 08/05/2008 à 18:59:39
Voilà un commentaire tout à fait constructif, et tout à fait digne d'un lamantin.
Marquise de Sade


    le 08/05/2008 à 19:20:58
Merci de rendre hommage à maman, Glaux.
Je ne savais pas que je lui ressemblais si parfaitement, même derrière un écran.

Theodore Bagwell
    le 09/05/2008 à 04:10:48
Putain non mais non, c'était à moi ça, le lamantin, j'objecte.
nihil


    le 09/05/2008 à 17:09:41
Toi t'objectes rien du tout, le lamantin est tombé dans le domaine public.
marsouin déçu
    le 20/05/2008 à 17:13:21
ya effectivement du lsd et des vénusiens mais j'ai pas trouvé ça drôle
c'est juste lent et plat....
Aesahaettr


    le 20/05/2008 à 20:39:17
Ta gueule, MILL.

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