LA ZONE -
Résumé : à l'occasion de la sortie du N°2 de LRQTP prévue en Septembre et dont le thème est "Déterminisme, libre arbitre, chaos et mon flingue", j'ai demandé à Narak si je pouvais utiliser son excellentissime texte Balistique 1er du nom car il m'avait beaucoup marqué, et d'ailleurs c'est un des meilleurs textes de la section =BEST OFF= de la Zone. Du coup, il m'a concédé qu'il ne l'assumait plus trop, puisqu'entre temps, il avait mué et s'était pris un violent power up pileux, qu'une guerre hormonale sans merci s'était invité dans son corps, accompagnée d'une violente envie de faire des bisous partout à des gens. Comme je le poussais un peu il finissait par céder mais décidais donc de revoir le texte, allant jusqu'à presque le réécrire intégralement. Personnellement je ne suis pas déçu au change, le texte est plus construit, mieux articulé, plus désabusé et dark ironic. Une sale atmosphère y traine. Comme quoi avec l'âge on prend de l'arôme et de la robe. Il est assez amusant de comparer les deux versions. Rappelons que ce texte aura déjà connu deux autre mix disjonctés par Invisible et Simili que je mets en lien en intro également. Narak, simply inspiring.

Balistique - Version 2

Le 19/08/2015
par Narak
[illustration] [ réécriture de Balistique de Narak ]
[ Remixé par Simili de Balistique (crash mix) ]
[ Remixé par Invisible de Balistique (MSN frenzy mix) ]



Mon index se plie et je contracte le muscle de mon pouce dans l'attente du recul. Instinctivement, sans avoir besoin d’y réfléchir ne serait-ce qu’une fraction de seconde inutile. Action, réaction. Le mécanisme s'enclenche. Un déclic instantané propulsant quelques grammes de plomb profilé dans un tube à âme rayée. On a bien raison de parler d’ "âme" pour un canon.
Le bruit de la détonation de la cartouche, celui de la balle frottant sur toute la longueur du canon et celui de cette même balle quand elle transperce le mur du son, ces trois composants se mélangent pour créer un son violent, sec, primal, qui se répercute contre les immeubles de la ville et résonne longtemps. Comme le tonnerre.
J'ai un fusil, et je tire. Tous les jours. Je me lève tôt, à six heures et demie. Je me fais un café dans un petit verre que je tiens du bout des doigts, je pose un paquet de cigarettes sur le tabouret de mon balcon, contre le mur, loin du rebord pour ne pas être visible, je prépare mon fusil, je choisis une cible et je tire. A onze heures je m'arrête, je mange, je change de chargeur, et je reprends jusqu'au soir. Il est important de se lever tôt pour les avoir lorsqu'ils vont au travail ou qu'ils vont déposer leurs enfants à l'école. Ils ressortent vers midi et demie, c'est pour ça que je mange avant eux. Généralement vers quinze heures il ne me reste plus qu'une balle ou deux donc je peux prendre mon temps. De mon balcon j'ai un large champ de vision sur les rues en contrebas qui partent dans chaque direction. Quelques places pavées. Des monuments au loin. Je vois le réseau de la ville s'étaler sous mes yeux, comme sur une carte. Les derniers habitants du quartier sortent de moins en moins, mais il y en a aussi qui luttent pour garder une vie normale, qui continuent de m'ignorer, soit parce qu'il ne savent pas que je les surveille, soit parce qu'ils ne peuvent plus rester enfermés chez eux. Je ne vise pas ces gens là en particulier, mais ils m'offrent plus d'occasions. Je reste sans bouger toute la journée, et je vise.


Un simple geste du doigt et je déchaîne l’enfer. Un enfer fulgurant et d’une précision chirurgicale que je maintiens là, immobile entre mes mains. Sept kilo de mort pure prolongent mon bras. Une force inerte mais que je sens pourtant bouillonner et qui, comme moi, est sensible à son environnement : la température, la pression de l'air, le vent, la gravité. L'arme est une extension de moi-même. C'est l'outil qui exécute ma volonté. Sous mon index, le fusil est un crayon. Un crayon qui trace un cercle dont je suis le centre. Une fois ce périmètre tracé, seul son centre reste vivant. Tout ce qui se trouve dans le cercle, tout ce qui pénètre ce périmètre, finit par mourir. C'est comme ça. Cela vous paraît peut-être une abstraction chimérique de ma part. Je peux vous jurer que si je m'applique bien, il n'y a rien de plus concret. Je peux abattre un homme à deux kilomètres.


Au moment où je tire, je deviens autre chose qu'un être humain. Un être humain est une cible. Moi je tire. En faisant cela, je deviens alors une force qui crée un axe dans l'espace. Le long de cet axe, le temps s'accélère, et des gens meurent. Je ne me préoccupe pas d'eux. Mon esprit entier ne se concentre que sur cette pointe de plomb sifflante. Je sens la balle fuser. Et je sens aussi l’impact. Instantanément. Dans mes mâchoires. Dans mes bras. Dans mes oreilles. Dans mes tripes. Je fais corps avec le fusil. Ce que je fais est devenu très instinctif. Ça ne fait pas de moi une machine. Au contraire, je fonctionne bien plus comme un animal. Beaucoup d'oiseaux et de poissons chassent comme moi. Ils repèrent, ils se positionnent patiemment, ils tuent. La seule différence est que je ne le fais pas pour manger.

Je ne fais souffrir personne. Il est vrai que ce que subissent mes proies doit être assez dramatique. Je n'ai jamais été pris pour cible mais de là où je suis, de mon côté du viseur, c'est plutôt facile à imaginer. Ils marchent dans une rue, s'en allant au travail, faire des courses, allant voir des amis. Ils marchent, préoccupés par des idées, des désirs, des projets, des souvenirs, et subitement plus rien. Ils disparaissent bien plus vite qu'ils ne sont venus au monde. Ils tombent comme des arbres, et leurs organes perforés se vident de sang, par terre. Si ma première balle les manque, ce qui arrive parfois, ils rentrent la tête dans les épaules et ils lèvent les yeux, tentant de comprendre ce qu'il se passe. Personne ne court avant de savoir vers où courir. Comme face au tonnerre. Personne ne court face au tonnerre, parce qu'il n'y a pas de direction vers laquelle fuir. Comme la balle se déplace plus vite que le son, il y a toujours un moment où ils se figent sans savoir. Ils sont très étonnés de mourir, même s'ils savent que de nos jours il est dangereux de marcher dans la rue. Puis je les mets encore en joue, et ils disparaissent. Tous. Tout le monde.

Je tire sur les Blancs parce qu'ils sont partout. Je tire sur les Noirs parce qu'il sont facile à repérer. Je tire sur les Arabes, beaucoup de gens tirent déjà sur les Arabes. Et je tire sur des Juifs, j'imagine. Et sur toute l'Asie. J'ai tué des grands hommes et des petits hommes, et des femmes, des riches, des beaux, des puissants, des gens célèbres, en pleine santé, des laids, des gros, des pauvres, des malades et des vieux. Je tire sur le père, la mère et les enfants. Je tire aussi sur des fous. Je tire sur le prêtre, je tire sur l'imam, sur les mécréants, sur les prophètes. Parfois je tue des groupes. Je tire sur tout le monde et je m'en fous. Je pourrais même tirer sur les oiseaux et les chiens, mais les balles coûtent cher.

Je tire à Gauche, à Droite, je tire au centre, je tire sur les libéraux, je tire sur les conservateurs, je tire sur les fascistes, sur les communistes, sur les chrétiens-démocrates. Parfois j'envie ceux à qui on dit de tirer sur les catégories précises de gens, les immigrés par exemple. C'est plus simple. Ce n'est certes pas facile de faire la différence, de repérer un immigré du premier coup d’œil dans la rue, cependant on te donne aussi une raison suffisante pour le faire. J'envie ceux qui tirent avec un État, un dictateur, une doctrine ou un dieu pour les épauler, pour leur dire sur qui tirer. Moi je n'ai rien de tout cela. Je suis tout seul.

Je tire sur quelqu'un. Là, près de l'arrêt de tramway, sur la gauche, il y a une porte qui vient de s'ouvrir. J'ai visé légèrement plus haut pour anticiper la chute de la balle, et j'ai bloqué mon souffle pour être plus précis.

Feu. La balle retombe loin de l'autre côté de la place en emportant le visage de quelqu'un, une jeune fille je crois. Elle est tombée dans la rue. Une autre femme l'a vue. Il se passe un moment avant qu'on entende des cris. Voilà, il y a des cris. C'est toujours comme ça. Les gens crient. Ils s'agitent connement mais ils ne font rien. Ils s'approchent du cadavre. Comme un vrai petit troupeau. J'ai déjà rechargé.

En joue. Feu.

Ils paniquent en dessous. D’un mouvement de poignet je fais coulisser la chambre, les cartouches jaillissent et tintent en retombant. Pas de précipitation. Les bras souples, les mains précises. Respirer à fond. Bloquer. Feu.

Je compte mes tirs de façon mécanique et je recharge. Les balles claquent comme si la main de Dieu giflait chacune de ces merdes passives de toutes ses forces, Mais je ne crois pas en Dieu. où alors en un dieu qui aurait un fusil. En joue. Feu. J'oublie souvent que je tire sur des gens, des gens comme moi, qui respirent, qui pensent, qui vivent. D'ici, j'ai plutôt l'impression d'éclater des fruits trop mûrs. En joue. Ça bouge. Feu. Ça ne bouge plus.

Plus rien ne bouge. On entend seulement des sirènes qui se rapprochent. C'est toujours comme ça. Il y a toujours des sirènes quelque part. Ils vont venir chercher les corps, les enrouler dans un drap ou une bâche et se dépêcher de partir. Je me demande parfois pourquoi ils enlèvent les corps, pourquoi ils nettoient derrière moi. S'il laissaient les cadavres dans la rue, je finirais par avoir moins de cibles. Les gens se méfieraient, c'est certain. Les gens se méfient des rues pleines de cadavres. Ils développent des techniques pour se protéger. Ils ne sortent que la nuit, en courant, en priant, mais pas trop fort parce qu'il est important que personne ne les entende, ils rasent les murs, ils s'organisent en groupes, certains s'arment, comme cela ils peuvent courir, tirer et ramasser les cadavres des leurs en même temps. Ils ont des chefs pour leur dire sur qui tirer. C'est comme ça que ça commence.

Ce ne sont pas des sirènes de police. La police ne viendra pas. La police ne vient plus. Ils sont occupés ailleurs. Là dehors, il doit y avoir beaucoup de gens avec des fusils. Je me demande combien. Combien sommes-nous à tirer ? Et alors, d'un seul coup, je ressens comme un vertige. J'imagine aussitôt des cercles devant moi, derrière moi, à gauche et à droite. Des cercles et de longs traits, tracés et tirés partout sur la ville. Des trajectoires et des périmètres si nombreux qu'ils noircissent l'horizon devant moi. Des centaines, des milliers de tireurs. Et des cibles. Des cibles toujours plus nombreuses qui cherchent des fusils.

= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 20/08/2015 à 18:08:19
j'y ai foutu 10/10 en tant qu'admin à ce texte du coup il numéro 1 momentané du =BEST OF= de la Zone ici : http://www.lazone.org/articles/bestOf.html
Lapinchien


tw
    le 20/08/2015 à 18:09:24
en même temps, c'est vrai que le menu =BEST OF= de la Zone est tellement bien planqué qu'il faut un puisatier à roulettes géodésiques pour le trouver.
Lapinchien


tw
    le 20/08/2015 à 18:10:39
Bien sûr il suffirait qu'objectivement d'autres admins donnent une autre note pour qu'il descende dans le classement mais franchement je trouve qu'il est très bien là tout en haut du classement.
Lourdes Phalanges


    le 20/08/2015 à 20:25:07
J'aime, sans fioritures, et la conclusion est à la fois tranchante et graphique.
Valstar Karamzin


    le 15/04/2016 à 23:21:22
Très beau texte.
Implacable, fatal...et droit... une belle fin, effectivement, elle donne à voir.
Lapinchien


tw
    le 15/11/2016 à 16:13:08
Ce texte de Narak est dans le Best Of mais il mériterait d'être encore mieux classé. Ce serait bien si les admins accomplissaient leur devoir conjugal.

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