LA ZONE -
Résumé : Participation du Lagomorphe au grand marathon Lovecraftien. C'est bien évidemment à mille lieues des branlantes parodies déjà publiées. LC t'enlace tendrement et crac, dis en revoir à ta colonne. De la belle ouvrage qui décortique les tics de ce vieux pétomane d'H.P tout en réglant des comptes spirituels à grands coups de phrases définitives sur l'état des Choses de la Vie, de l'Invisible et de l'Indicible. Et gare à ceux qui n'ont pas suivi en catéchisme, c'est très documenté.

Altérités

Le 29/12/2016
par Lapinchien
[illustration] Je suis au bord de la folie furieuse. Ou peut-être ai-je déjà franchi cette frontière infecte de laquelle on ne revient que rarement ? Je couche ces quelques souvenirs moribonds sur ce carnet de piètre facture avant tout pour pouvoir laisser une trace de mon passage furtif en ce bas monde. Je n'ose parler de conseils à un hypothétique lecteur tant je ne souhaite à personne de vivre mes mésaventures et introspections délirantes. Singulièrement j'espère aussi formaliser ce qui n'est plus qu'un brouillard d'incohérence évanescent. Je pourrai ainsi, si Dieu me prête vie, me relire et confronter les ténèbres conquérantes ayant investi ma mémoire à la linéarité rassurante d'un récit qu'il me plait de croire factuel. Néanmoins l'exercice est difficile et compliqué continuellement par les sons odieux qui tambourinent sans cesse dans mon crâne supplicié. De toute façon, même à la relecture, pourrai-je me convaincre de ces simulacres et faux-semblants auxquels la vie m'a confronté ? Je n'y crois guère, et je ne pense d'ailleurs pas qu'une autre personne que moi-même, fusse-t-elle un psychiatre ou un neurologue de renom, puisse trouver une quelconque cohérence, la moindre explication pertinente et concrète, dans mes propos.

J'ai grandi à Providence dans l'état de Rhode Island, plus précisément dans le North End à Elmhurst. Aussi loin que je me souvienne, ma piètre condition ne m'a jamais permis de quitter ces lieux maudits. J'ai longtemps travaillé aux champs tout en suivant les strictes préceptes du guide puritain de la communauté de fermiers, l'intransigeant Pasteur Boyle. Aux XVIIIe et XIXe siècles, Elmhurst avait été construite sur d'anciens marécages qui s'étaient inexplicablement asséchés, de grandes étendues de terres rouges utilisées alors pour l'agriculture. Le sol était prodigieusement fertile du fait des riches limons ayant sédimenté au fond des étangs durant des millénaires. Des rues furent ensuite construites le long de l'avenue Douglas, de la rue Eaton et de l'avenue Chalkstone. Elles permettaient le transport des fruits et légumes aux marchés de la ville. Une ligne de tramway reliant Elmhurst à Providence fut inaugurée en 1882 grâce aux donations de la communauté du Pasteur Boyle, fruit du labeur des fermiers aidés par la mystérieuse corne d'abondance que constituait la boue pourpre.
Aujourd'hui, je fais toujours des crises d'épilepsie et lorsqu'elles se produisent, je revois cette entité monstrueuse et informe, ses énormes yeux noirs percent mon âme et alors qu'elle répète des prières sataniques sans réellement prononcer de paroles, dans une succession de craquements, de fractures, d'éboulis et éruptions, je comprends parfaitement. Des ondes traversent mon crâne et des idées m'envahissent. Certes ce n'est pas une traduction littérale de ce que dicte la Bête. Ce serait probablement impossible. Plutôt des intuitions, des obsessions entrecoupées de néologismes infects, qui ne prennent corps que si j'ose les considérer. J'ai longtemps essayé de m'en soustraire, de nier ces voix, ce qu'elles me chuchotaient indirectement. Tout me rebute dans la perversion de la parole divine détournée et néanmoins, une forme de vérité séduisante se dessine par touches comme dans la composition d'une improbable peinture pointilliste, vérité qui se dévoile, que je réfute de toute ma foi, mais qui si souvent lorsque j'en connecte des bribes éparses, me procure une joie intense et indescriptible, une forme de révélation mystique. Aussi je cède aux enseignements de l'entité écarlate car je sais que mon cœur ne lui appartiendra jamais.

En 1909, Pleasant Valley Parkway, un quartier dortoir semblable dans son architecture à la rue principale de Blackstone, émergea d'un lopin de terre que les fermiers puritains rachetèrent au comté de Rhodes et qui s'étendait, grand comme trois stades de Baseball, de chaque côté d'un ruisseau coulant de l'avenue de l'Académie, parallèle à Chalkstone. Cependant les résidents attirés dans le coin n'étaient pas d'aussi bonne condition que leurs homologues de Blackstone. Au début du siècle avec l'arrivée de ces souillures irlandaises et de ces raclures ritales, la construction de l'hôpital Providence Lying-In fut actée par le conseil municipal. Très vite, le calme que j'avais connu durant mon enfance dans la ferme de mes parents fut remplacé par l'immonde grouillement de ces cafards venus de la vieille Europe et de leurs incalculables portées de chiards bruyants et sales. Il n'était pas rare que nous qui avions été élevés si pieusement par le Pasteur Boyle, qui d'ordinaire étions si sages et respectueux, ne nous retrouvions malgré nous à défendre l'honneur de Luther, Calvin et nos valeurs de Puritains de la Nouvelle-Angleterre dans d'interminables batailles de cailloux face à ces pourritures de gosses catholiques. Ces vauriens défendaient un pape que nous autres considérons comme l'antéchrist de la Bible, tel que le rapportait Daniel. Paul appelle l'Antichrist "l'homme du péché" et "le fils de la perdition". D'autres termes sont employés dans l'Apocalypse : "La bête qui monte de la mer " ou encore "la bête écarlate".

Quand je sombre dans la plus infâme des confusions, j'ai toujours un repère, une lueur qui me permet de retrouver la voie de la raison, une étoile mentale qui me guide vers une petite chapelle intérieure, à la pointe de mes lobes frontaux. Les prières des Puritains que le pasteur Boyle m'a transmises, sont des bouées lorsque de nul part surgissent les tempêtes de néant. "Seigneur Jésus, donne-moi une repentance profonde. Permets-moi de voir le péché avec horreur et de redouter son approche. Aide-moi à le fuir et à garder jalousement mon cœur rien que pour toi."

Quand on était gosses, on passait nos vies dans les boues rouges. Une partie de la journée, on travaillait avec ardeur pour aider nos parents dans les durs travaux des champs, mais parfois on avait nos petits répits et on se retrouvait pour chahuter un peu plus loin à quelques miles d'Elmhurst dans une portion des vieux marécages asséchés qui n'avaient pas encore été aménagés pour être labourés et ensemencés. C'est un truc générationnel. On traîne toujours plus ou moins avec une vingtaine de gamins du voisinage. Mes grands frères et même mes parents confessaient parfois les mêmes erreurs de jeunesse à table, après les bénédicités, toujours pour nous réprimander cela dit. J'avais deux amis, les meilleurs au monde, que notre Seigneur prenne bien soin de leur âme qui lui furent restituées bien trop tôt pour qu'elles n'aient pu être souillées et corrompues par les tentations et pêchés auxquels les adultes sont soumis. Ô mon cher John, Ô mon cher Alfred, vos sacrifices et les dix-sept autres n'auront pas été vains. Vous siégez à la droite de notre Seigneur parmi les Innocents. Certes, le Pasteur Boyle nous avait mis en garde à plusieurs reprises et réprimandé. Nos petits jeux constituaient bel et bien des blasphèmes, des profanations, mais nous n'étions que des gamins et ce n'est pas du tout ce que nous ressentions lors de nos interminables chasses aux trésors dans ces anciens lieux de culte des indiens Narragansett.

Ce qu'il y avait de vraiment amusant avec les boues rouges, c'est que du jour au lendemain, des objets enfouis durant des centaines d'années sous terre, faisaient inexplicablement surface près du site des vieux totems. Tantôt des haches, des carquois, tantôt de petites pierres taillées et outils. Tous les trésors dont rêvent les gamins en somme. Malheureusement il y eu un incident un jour, une sorte de bulle de vapeur de gaz retenue sous la boue qu'on avait fini par percer à force de creuser des galeries en quête de pacotilles.

Ce jour là, la Bête écarlate s'adressait à moi pour la première fois au travers de mon ami John qui sous son emprise mentale scandait dans un incompréhensible dialecte des phrases qui trouvaient un écho surprenant en mon for intérieur : "Pendant des siècles, vous avez séparé le règne animal du règne minéral. En réalité, ils sont inextricablement liés. Leur évolution est parallèle et intriquée et par cycles successifs le globe à connu les colonisations des uns et des autres. Nous avons conjointement dans nos collaborations et confrontations, créé les réactions chimiques qui ont sculpté la Terre telle qu'elle existe aujourd'hui. " Ces pensées sans le moindre sens s'évanouirent dans le jet de vapeur gazeuse qui manqua de peu de tous nous asphyxier.

Nous fûmes une vingtaine d'enfants de fermiers à être frappés par des maux redoutables du jour au lendemain : D’ intrigants vertiges suivis de pernicieuses et insoutenables céphalées, prémices d'une neurasthénie généralisée totalement inexplicable, nous qui étions si joviaux et pleins de vie. En quelques jours, nos membres se firent lourds, nos démarches hasardeuses, certains sombraient dans un fulgurant coma alors que les plus chanceux étaient frappés de crises épileptiques à répétition. C'était d'ailleurs mon cas, le ciel soit loué. Quoi qu'il en fut, au bout d'une semaine, nous ne pouvions plus nous déplacer ni même nous tenir debout. La communauté puritaine des fermiers d'Elmhurst avait à présent les moyens de prendre en charge les frais d'hospitalisation de leurs chères têtes blondes du fait des prodigieuses richesses que leur rapportait la spéculation immobilière et les loyers des quartiers entiers qu'ils avaient levé de terre. Mais à quoi bon devenir soudainement prospères pour être à quelques années d'intervalle frappés du plus terrible des fléaux et voir leurs marmots sombrer dans d'incompréhensibles tourments ?

Lors de ma première crise épileptique, je me suis retrouvé face à la Bête qui monte de la mer, indubitablement la Bête écarlate mentionnée dans la Bible. J'étais tétanisé face à son incommensurable monstruosité, son indescriptible difformité. Dans mon délire même, l'épouvante que la vision m'inspirait faisait monter par vagues la folie qui s'échouait par déferlantes sur la grève de ma raison, l'érodant à chacun de ses assauts. Et dans ma transe, je compris que l'Antéchrist s'adressait à moi pour la seconde fois sous sa forme véritable : "Malgré son caractère froid et inanimé, la roche détient le secret de l’émergence du vivant sur Terre. Le moindre caillou porte la signature du jaillissement de la vie. Il y un lien secret entre minéralogie et biologie et ce quelle qu'en soit l'échelle. Nos évolutions, nos survies et mutations ont été parallèles et intriquées. Aux origines, la terre n'était qu'une énorme boule de roche fondue sans la moindre cellule de vie. Et la diversité des organismes est lié à la diversité des minéraux et des biotopes. Les roches sont un ingrédient essentiel oublié dans la recette du vivant. Rien ne semble moins vivant qu'une pierre. C'est inanimé. C'est l'antithèse d'un être vivant a priori, de votre point de vue car en réalité, la biodiversité magmatique est bien entendue bien plus composée de roches que de cellules organiques. Il en va sans dire. Une relation oubliée a permis l'émergence du vivant biologique et minéral et son évolution vers des formes plus complexes." Les tentatives du Malin de me convertir à ses croyances blasphématoires furent vaines car je n'arrivais alors pas très bien à cerner le message qu'il voulait insidieusement instiller en mon esprit par la ruse. Dans un réflexe de survie, je me réfugiais dans ma chapelle intérieure et priais de toutes mes forces. C'est d'ailleurs ce qui me sauva : "Seigneur Jésus, donne-moi une confiance plus profonde, que je puisse me perdre pour me trouver en toi. Toi ma terre de repos, la source de mon être. Permets moi de mieux te connaître en tant que sauveur, Seigneur, Maître et Roi. Permets-moi de prier plus ardemment dans mon intimité, que ta parole me soit plus douce et de m’accrocher fermement à sa vérité." La crise d'épilepsie était finie et je recouvrais mes esprits.

J'ai passé une grande partie de mon adolescence, alité dans une de ces chambres sordides de l'austère Lying-In, ce disgracieux hôpital de briques de Providence. J'ai moi même déduit que l'origine de mon mal étrange provenait des boues primitives des étangs asséchés. Des légendes passablement immorales circulaient sur la disparition miraculeuse des eaux. Il était question d'un pacte que les settlers puritains des temps anciens avaient passé avec le Démon. Le Pasteur Boyle n'hésitait pas à tourner ces ragots en dérision d'ailleurs. Si pour la plupart des habitants du North End, ces terres et leur fertilité hors norme se révélèrent être une manne financière, de nombreux effets secondaires regrettables s'abattirent sur la plupart des enfants d'Elmhurst comme pour équilibrer une injustice universelle bafouée. Les limons rouges dans lesquels les enfants batifolaient toute la journée semblaient liés à leurs troubles sévères. Cependant cette piste fût rapidement écartée par les autorités sanitaires fédérales puisque personne ne souffrait de la consommation des denrées alimentaires, que les agriculteurs eux même semblaient être miraculeusement épargnés et que de nombreux tests en laboratoire ne mirent en évidence aucune propriété singulière à la terre rouge, fut-elle bénéfique ou néfaste. De vives tensions puis quelques rixes entre les communautés furent dénombrées suite à ces événements insoutenables. Très vite cependant, il fallut se rendre à l'évidence : les catholiques n'étaient en rien responsables même si les rumeurs d'empoisonnement perdurèrent plusieurs décennies après l'étrange événement. Lorsqu'on ne trouve pas de cause rationnelle pour expliquer de telles calamités, forcément on s'en retourne vers les vieux mythes de la région, ceux des indiens Narragansett et de leurs cultes hérétiques et blasphématoires.

Pour ma part, j'étais convaincu que les assauts des catholiques étaient le pendant sur la réalité de cette guerre de conversion qui se jouait en mon esprit chaque fois que j'étais pris dans une crise épileptique. Nous vivions les 1000 ans de règne de la Bête, celle qui perfidement par l'institution papale et cléricale avait détourné les Chrétiens de leur Dieu véritable, celle qui les manipulait comme des pions dans un grand échiquier, leur faisant miroiter le salut de leur âme en les inscrivant dans des guerres fratricides enfantées par l'Abomination et dont elle seule tirait avantage et intérêt. Je commençais à m’accoutumer à sa difformité tout en refusant de donner un sens à ses messages subversifs, tantôt élucubrations, tantôt ruses pour me pousser à rejeter le puritanisme et embrasser les foutaises du Vatican et pourtant elle persistait à m’inonder de ses idées auxquelles j'étais totalement hermétique, réfractaire puisque immunisé par la foi : " Prenez pour exemple vos propres échafaudages. Vous comprendrez que tout comme nous dans nos biotopes de lave, vous êtes hybrides dans vos environnements en surface. Considérez ces étais de construction d'un être massif biologique qu'est son squelette : un noyau quasi-minéral autour duquel s’agglutine la vie pour se projeter dans l'espace et le temps. Et in fine, il ne reste que ce squelette après votre mort, puis sa fossilisation. Les deux formes, minérale et biologique, sont tributaires l'une de l'autre. Et toutes ces bactéries extrêmophiles puisent leur énergie dans la roche mère et la sillonnent de long en large permettant par la même sa transformation, la rendant tantôt poreuse, tantôt striée, optimalisant les réactions chimiques qui se produiront à sa surface. Ne trouve-t-on pas des acides aminés dans les météorites ? Ces résidus d'astéroïdes parmi les plus anciens objets du système solaire formés il y a plusieurs aeons avant la naissance de notre terre mère. Ces premiers matériaux solides du système solaire se sont agrégé pour former les planètes." Et je ripostai toujours à ce baratin sans queue ni tête en me réfugiant dans ma chapelle mentale. Ma ferveur à combattre l'Ignominie et ma foi sans faille avaient d'ailleurs conduit à d'improbables miracles puisque la petite chapelle s'était transformée en splendide temple et j'accueillais mes compagnons puritains dans le coma à mes cotés et tous ensemble, nous prions de concert pour protéger nos murailles des assauts toujours plus violents de la Bête écarlate : "Seigneur Jésus, Permets-moi de parler en sainteté, en pensées, en actions, et ne me laisse pas chercher la vertu ailleurs qu’en toi. Travaille profondément en moi, puissant Seigneur, céleste mari, que mon être soit comme une terre labourée, parcourue en long et en large par les racines de la grâce jusqu’à ce que toi seul soit visible en moi: ta beauté dorée comme la moisson d’été, tes fruits nombreux comme la récolte d’automne." Ce terrible combat ne transpirait pas lorsque je retrouvais mes esprits. Je me méfiais de mon entourage probablement infiltré d'immondes catholiques en particulier parmi les membres du personnel hospitalier.

C'est qu'à nous vingt, 10 gamins puritains dans le coma et 10 autres souffrant d'épisodes épileptiques sévères et incapables de se mouvoir, on occupait tout un étage du Lying-In Hospital, tout de même, un étage maudit peuplé d'enfants neurasthéniques ou comateux frappés d'une sorte de malédiction. Autant vous dire que les visites étaient rares. Nos familles venaient tout au plus une fois par mois et de la communauté puritaine, il n'y avait guère que le Pasteur Boyle pour quotidiennement prendre de nos nouvelles auprès du corps médical et s'assurer du bon soin de nos âmes. Le plus regrettable pour ceux d'entre nous toujours conscients était bien sûr l'isolement, nous avions tous nos cellules individuelles dans cette sordide enceinte et ne pouvions communiquer entre nous. Le supplice était d'autant plus grand que toute la journée ces fourbes gamins irlandais et italiens de Pleasant Valley Parkway prenaient plaisir à venir jouer dans les parages, à copieusement nous insulter, nous et nos glorieux aïeux depuis le backyard derrière l’hôpital où ils jouaient quand ils ne bossaient pas à l'usine. De Décembre à la fin Mars depuis 3 ans, un froid sec et pénétrant s’abattait soudainement sur la ville. C'était inhabituel, la région étant connue pour son climat océanique et ses étés étouffants. Heureusement que l'immeuble était fort bien chauffé. Sam Skeesuk, un des infirmiers avec qui je m'étais lié d'amitié depuis mon internement m'en avait un jour expliqué les raisons :

- Jack, les quolibets de ces marmots irlandais et italiens dans l'arrière cour... Ignore-les. Les morveux sont jaloux.
- Jaloux ? Mais de quoi pourraient-ils bien être jaloux, Sam ? Ils sont bien portants et ils font des batailles de boules de neige alors que nous autres nous sommes alités et atteints d'un mal incurable. Prisonniers de cet endroit horrible et de nos corps malades.
- Ils meurent de froid, Jack. Ils triment dans le froid dans l'usine de conditionnement de poisson pour quelques cents par mois. Et quand ils rentrent à leur logis, et par là, j'entends celui que leurs parents louent à la communauté puritaine, il y fait tout aussi froid, je te l'assure. L’Hôpital bénéficie d'un tout nouveau système de chauffage géothermique, une invention toute récente au cœur même du modèle économique ayant permis la construction de l'établissement. De l'eau chaude est pompée très profondément dans une nappe phréatique proche d'une chambre magmatique souterraine et circule dans tous les conduits et radiateurs du Lying-In Hospital.
- Une nappe phréatique est la source du chauffage de tout cet établissement ?
- Effectivement, Jack, je pense que les prospecteurs chanceux ont dû se baser sur les légendes que colportaient mes ancêtres. Ils ont foré et ont touché le jackpot.
- Sam, tu parles à nouveau de cette histoire de lac souterrain aux portes de l'enfer peuplé de créatures monstrueuses ?
- De quelle autre histoire veux tu que je parle, petit ? Le légendaire lac sous-terrain créé par le Grand Kautantowit pour garder captif le maléfique Hobbamock, est le socle de toute la mythologie de mon peuple, garnement.
- Ne me dis pas que tu crois en ces sottises, Sam.
- Si j'y crois, sacripant ? L'histoire orale du peuple Narragansett établit notre présence dans la région depuis plus de 30 000 ans, bien avant celle des autres natifs, vikings et colons européens. Il doit bien y avoir un fond de vérité dans ce que rapporte une aussi vieille civilisation.
- Autrefois, le Pasteur Boyle nous enseignait l'Histoire des Narragansetts. Il se moquait de leurs légendes animistes. Les données archéologiques concernant la présence humaine en Amérique du Nord à une époque si reculée, contredisent tout ce folklore.
- L'Histoire est écrite par les vainqueurs, gamin. Tu sais bien que mon peuple a été décimé par la variole, la typhoïde, la rougeole et les maladies des tiques que tes ancêtres anglo-saxons ont importé de leur vieux continent à l'agonie. Bon. Assez bavassé, Jack. C'est l'heure de la piqûre.

Sam Skeesuk était un descendant du fier peuple des Narragansetts. Ses rudiments en sciences et technologies qu'il mélangeait allègrement aux mythes de sa tribu, le rendaient à mes yeux d'adolescent, tantôt pathétique, tantôt charismatique en fonction de mon humeur. Son visage étriqué donnait l'impression fausse d'une personne austère au premier coup d’œil. Certes, intraitable, il ne l'était pas vraiment même si le Pasteur Boyle nous interdisait de lui adresser la parole. Il le disait corrompu de naissance et totalement azimuté du fait du métissage de nos civilisations. Autant vous dire que Sam lui retournait les compliments. Il vivait reclus dans une maisonnette à une trentaine de miles de Providence pour rester en communion avec le Great Spirit comme il se plaisait souvent à l'affirmer fièrement alors qu'en réalité ses faibles revenus et la diaspora de son peuple le condamnaient à ce style de vie d'ermite égaré. Sa peau était aussi rouge que les boues des marrais. D'ailleurs dans la Genèse, il est rapporté : « Alors Dieu modela l’Homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. » aussi quand on était gosses on se disait que sûrement Dieu avait façonné les Narragansetts à partir de la boue pourpre des marrais asséchés. Le Pasteur Boyle nous avait plusieurs fois punis pour avoir blasphémé de la sorte alors que lui-même ne se privait pas d'affirmer que les Indiens n'étaient pas des Hommes comme nous autres.

Ce soir là, je me lamentais comme à l’accoutumé de ma triste condition à l'extinction des feux. Je n'arrivais pas à dormir. Je me rappelle avoir longtemps pensé aux insultes des petits irlandais et italiens. "Certes j'ai déjà perdu et me suis relevé de grandes batailles de la vie et les broutilles colportées par tous ces bâtards défenseurs de l’Antéchrist du Vatican ne devraient en rien m'affecter. Elles devraient tout au plus m'amuser, je veux dire. Pourquoi leur donner un tel crédit ? Avant elles auraient tout simplement été évacuées par ma mémoire immédiate. Fichus enfants de chœur ! Fichus catholiques insouciants et leurs sempiternels excès ! Leur foi souillée me contamine. Elle grouille dans leurs propos, leurs petits cris de vermine hideuse. Ces marmots impies sont des nécrophages. Je vois pertinemment, par la lucarne de ma cellule, ces mandibules à la commissure de leurs lèvres qu'ils cherchent maladroitement à cacher quand ils façonnent des boules de neige. Et chaque juron qu'ils me bazardent depuis le backyard est une pupe mentale qui mutera en vers gras se nourrissant de mon cerveau. Leurs médisances finiront par me phagocyter le crâne in vivo. Heureusement, bientôt, le Seigneur reviendra ici bas et mènera une bataille finale contre l'antéchrist papal et mettra fin à son règne millénaire détournant par son clergé les commandements de Dieu. Et sa furie ne s'abattra pas seulement sur les personnes ayant commis l'iniquité ici bas. Sa soif de justice n'épargnera pas les honnêtes gens."

J'en étais à ressasser ces considérations mystiques, lorsque soudain, je sentis une forte fièvre me gagner. Mes draps étaient trempés. Je transpirais à grosses goûtes. Je m'en allais appeler l'infirmier de garde lorsque j’aperçus que la lumière dans le couloir s'était allumée. Un long filet photonique se glissait sous la porte de ma cellule. Je pris conscience qu'en réalité je n'avais pas de fièvre. Il faisait chaud. Très chaud. Je portais ma main sur le radiateur près de ma couche et une douleur effroyable me traversa. Avec empressement je retirais ma main dont les doigts avaient été sévèrement brûlés et je soufflais dessus ce qui m'empêcha par miracle de hurler comme un loup à la lune. L'air de la pièce était devenu âcre et je tentais de retenir des toussotements étouffés par mes paumes. L'atmosphère était exécrable et d'ailleurs je frissonnai d’effroi. Une vapeur nauséabonde semblant émaner de la surface des radiateurs et des conduits de chauffage se répandit en brume dans toute ma cellule. J'étais torturé, oppressé par le souvenir des propos blasphématoires de l'infirmier Sam Skeesuk. J'avais du mal à faire la part des choses entre les sueurs froides provoquées par la terreur qui me gagnait et l'intense sudation engendrée par la température qui ne cessait de monter. Mes yeux se mirent à me jouer des tours, j'étais frappé de malencontreuses hallucinations visuelles. Les tuyaux du système de chauffage géothermique devenaient rouge vif par endroit en émettant une intense luminosité comme s'ils étaient sur le point de fondre. Il en était de même des radiateurs qui se gondolaient déformés par une surchauffe hors du commun. Sam m'avait dit que l'eau chaude qui alimentait le système de chauffage provenait d'un lac sous-terrain tout près d'une chambre magmatique. Il me sembla sur le moment que cette chambre magmatique avait probablement été percée par quelque éboulement et que la lave était remontée aspirée par les pompes jusqu'aux circuits des chaudières du Lying-in Hospital. Il fallait agir vite. Je devais m'extirper de ma couche et venir en aide à mes petits camarades avant que la lave ne perce les tuyaux et ne se répande provocant un terrible incendie. J'étais cependant pétrifié, incapable de mettre ce plan en action. Ma maladie n'en était pas la cause pourtant. J'entendais de terribles pas lourds derrière la porte de ma chambre accompagnés d'improbables éclaboussures flasques. Je reconnus sans équivoque le son singulier de la boue rouge dans laquelle nous batifolions lorsque nous étions gamins et il me sembla alors qu'un gigantesque golem de boue primitive déambulait dans les couloirs de l'étage. Peut être même plusieurs tant les ombres projetées par la lumière sous ma porte étaient difformes et imposantes. Je me planquais sous mes draps totalement affolé. Et c'est alors que la porte claqua violemment comme si un puissant souffle géothermique l'avait éventrée. Je crois que c'est alors que je fus emporté dans une de ces terribles crise d'épilepsie dont j'étais coutumier.

La Bête écarlate était de nouveau face à moi mais cette fois elle exsudait des torrents de boue localement. La matière visqueuse chutait et lorsqu'elle impactait le sol, mutait en un improbable golem hideux. Des légions entières furent constituées et en rang de bataille en un instant. " Au début ", Tonitruait l'Abomination, " la Terre était formée de matière en fusion portée à des milliers de degrés puis au contact de l'espace interplanétaire qui courbait au fur et à mesure de la concrétion de masse, le magma s'est refroidi et solidifié sur sa surface." Puis l'Abomination ordonna à ses armées de nous traquer et nous capturer. Je remarquais que mes dix amis de la communauté puritaine dans le coma se tenaient à mes cotés, affolés et paralysés par la peur. " Des croûtes se fissuraient et étaient longuement brassées.", Grondait la Bête montée de la mer, "Les métaux les plus lourds coulaient en son centre. D'autres se formaient par des réactions nucléaires dans son noyau. Des volcans expulsaient des matériaux en fusion des entrailles du globe. " J'eus la terrible impression comme lors de nos premières confrontations, que l'Antéchrist s'adressait à moi seul pour pervertir et corrompre ma foi, donner un sens charmant et raisonnable à ce qui était de l'ordre de l'intime conviction. "J'ai plusieurs fois vomi mes tripes avant que le sol ne se recouvre de basalte.", Poursuivait le Monstre dans une myriade d'éclairs, " Lorsqu'on coupe une roche, on trouve surtout des minéraux, un patchwork de cristaux tels le quartz ou le diamant.", Tempêtait la Bête écarlate, " Les minéraux possèdent des propriétés remarquables et sont à l'origine de nombreux éléments chimiques composant la matière. Je drenne du molybdène dans mes veines ce qui me permet de durcir localement mes membres au besoin. L'énergie de mon corps est régulée par le cobalt. Les météorites primales ne contenaient qu'un kit de 250 minéraux de base, les température et pressions extrêmes dans les entrailles de la Terre ne permirent pas d'en générer d'autres. Le granit est devenu le socle des continents. La Terre s'est alors refroidie et l'eau est devenue liquide agissant comme un extraordinaire solvant où les molécules pouvaient se côtoyer et interagir entre elles. J'ai alors stocké des quantités astronomiques de zyrkon, vieux de plusieurs aeons, formé en présence d'eau liquide." Les pensées qu'éveillait en nos esprits la Bête par ses tumultes géothermiques n'avaient pas le moindre fondement, c'était de la folie furieuse concentrée. Nos convictions primales étaient saturées de nouveaux commandements. Nos narines perlaient le sang. J'invitais mes dix camarades à prestement se regrouper dans mon temple mental en suivant l'étoile. Nous allions longuement y prier tandis qu'au dehors la Bête ordonnait à ses légions de prendre d'assaut notre refuge et qu'elle reprenait avec plus d'insistance ses incursions dans les fondements de ma foi dans une succession de craquements, de fractures, d'éboulis et éruptions : "Une marre d'eau pleine de molécules, une bonne petite soupe prébiotique chaude frappée par les rayons du soleil. L'eau de l'océan s'évapore, s'élève dans l'atmosphère puis se condense dans l’ammoniac, le méthane, l'azote, le dioxyde de carbone et les composés sulfurés, l'atmosphère primitive terrestre, avant de retomber en gouttelettes ionisées dans l'océan." Nous étions tous les onze regroupés devant l'autel alors que les coups flasques et boueux des golems sur les murs du temple ébranlaient l'édifice dans son intégralité. Il risquait à tout instant de s’effondrer mais notre foi ne fléchissait pas et créait un dôme abstrait porteur qui ne faillirait jamais. La Bête irritée tonitruait au loin et projetait ses visions impies et insupportables dans nos frêles esprits adolescents : "N'oublions pas l'activité électromagnétique dans les cieux. Ces éclairs rompant les champs disruptifs, décomposant par leur monumentale énergie les molécules de gaz et d'eau qui peuvent alors subir d'autres réactions chimiques, faisant émerger des composés organiques essentiels à la vie, les acides aminés, briques élémentaires du vivant, qui s'assemblent en protéines entre autres pour composer les muscles et autres tissus biologiques."

A toute cette violence proférée gratuitement, nous ne répondions que par une seule et unique prière en boucle, à haute et intelligible voix, puisqu'au début était le verbe et que seul le verbe pouvait vaincre le verbe : "Ô Seigneur, je n’ai pas d’autre maître que toi, pas d’autre Loi que ta volonté, pas d’autre plaisir que toi, pas de richesses sinon celles que tu donnes, pas de biens en dehors de ta bénédiction, pas de paix sinon celle que tu m’accordes." Une déflagration dispersa les légions de golems assiégeant le temple dans une explosion de poussière de boue sur plusieurs dizaines de miles à la ronde. La Bête écarlate était furieuse. Les éléments se déchaînèrent alors qu'une pluie de boue rouge s'abattait par trombes dans cet univers mental à l'intersection de ma considération, de celle de mes camarades dans le coma et de celle de la Bête montée de la mer. Et c'est d'ailleurs la mer et ses mystères que l'Antéchrist invoqua pour nous porter une attaque d'une violence bien plus grande démultipliée par la rage qui l'habitait à présent : " Dans les profondeurs océaniques résident des sources hydrothermales bouillantes et riches en minéraux, des volcans sous-marins sous hautes pressions et températures. Une vie foisonnante s'y est développée non pas en utilisant l'énergie solaire mais l'énergie chimique de ces cheminées. Des minéraux sous forme de poussières. Des molécules organiques sont apparues. Elles sont devenues plus stables et duraient plus longtemps." Alors le temple vola en éclats et copeaux emportés dans des cyclones de néant sortis de nulle part. Nous nous retrouvions tous les onze, vulnérables dans l'attente d'un coup de grâce de la Monstruosité.

Je sentais bien que la Bête écarlate en avait le pouvoir. Elle aurait très bien pu nous anéantir d'un déferlement sec et précis des forces de la nature concentrées en un point. Mais tel ne fut pas le cas. Elle se mit à nouveau à parler dans nos crânes et ému par cette forme inattendue de pitié, je m'autorisais à écouter et comprendre ses propos : "La boue, molle, collante, désagréable...", Proférait l'Antéchrist, "Elle peut contenir de l'argile, lui même contenant les plus courants des minéraux sur Terre. La structure fondamentale de l'argile est composée d'un grand nombre de feuillets moléculaires empilés, séparés par des espaces qui se remplissent d'eau et d'autres molécules. Ces surfaces assez étendues bombées et creusées localement sont propices à la combinaison des acides aminés par capillarité électromagnétique, à la formations de molécules plus complexes, voire d'acide ribonucléique, duplicata de pans entiers du code génétique d'être vivants et support à la synthèse de protéines. Les surfaces des strates de l'argile facilitent les assemblages. Les surfaces où les réactions chimiques se produisent peuvent être aussi importantes que les ingrédients utilisés. Les minéraux ont un temps remplacé les surfaces biologiques où se produisent à présent ces synthèses. Mes ancêtres vous ont fait un cadeau sans commune mesure. Mes ancêtres vous ont offert les membranes de vos cellules avant de massivement vous disséminer dans l'En-Dehors." J'étais totalement sous le charme même si je ne comprenais pas tout à ces propos obscurs. Ils décrivaient l’émergence de la vie dans l'argile. Cela fit immanquablement écho à Genèse 2-7 « Alors Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. » La boue, la glaise, l'argile... J'étais sous le charme et il m'en fallait d'avantage. Mon sacrilège causa la perte de mes camarades. En réalité, les golems avaient repris forme suite à cette invocation et les légions encore plus nombreuses fonçaient sur notre petit groupe. "Ô Seigneur, Je ne suis rien sinon ce que tu fais de moi. Je n’ai rien sinon ce que je reçois de toi. Je ne peux rien être sans la grâce dont tu me pares. Creuse en moi comme on creuse un bassin et remplis-moi de ton eau vive jusqu’à en déborder." Nos prières n'y purent rien. Je vis mes jeunes amis se faire concasser les uns après les autres, être happés et broyés dans la boue du torse des golems qui éructaient leur sang vaporisé et crachaient au loin le broyat de leur squelette, quelques poussières et cailloux dispersés aux quatre vents. Tous mes compagnons avaient péri sous mes yeux. Nos prières n'y purent rien. Cependant les légions de golems rassasiées firent une haie d'honneur à la Bête qui s'approcha de ma petite personne en quelques pas parcourant des dizaines de miles et occasionnant de terribles tremblements de terre. Elle même semblait satisfaite et repue même si je ne pouvais pas vraiment lire une quelconque émotion sur les traits difformes de son visage, pas plus que le moindre indice qui m'inspire de l’empathie. Elle se pencha sur le temple en ruines et souffla un puissant blizzard dans ma direction : "Stries, structures laminaires, dômes convexes ou concaves. Certaines charpentes minérales sont les restes fossilisés d'organismes biologiques. Elles ne peuvent être le résultat d'un simple processus chimique ou physique. J'échange des nutriments à phagocyter contre de précieux déchets d'êtres unicellulaires structurant mon échafaudage en se décomposant et en se calcifiant. Vos ancêtres ont fait un cadeau similaire aux miens en retour : des membranes minérales nous permettant de nous enfoncer et d'explorer d'avantage l'En-Dedans." Et c'est à l'apogée d'une inextinguible frayeur parcourant tout mon être que je m'évaporais. Je sortais en réalité de ma crise épileptique.

A mon réveil, le Pasteur Doyle se trouvait à mes cotés. J'émergeais et constatais que rien n'avait été dégradé dans la pièce. J'en conclus que j'avais divagué et de suite je racontais mon cauchemar au guide de la communauté puritaine. Cependant pour ne pas être perçu comme un fou j'en éludais une grande partie, me focalisant sur le parallèle entre le chauffage géothermique et les légendes indiennes que Sam m'avait rapporté. Je n'aurais probablement pas dû le faire car le Pasteur Doyle me sermonna avec virulence :
- Je vais demander à ce que cet infirmier soit muté à un autre hôpital. Sam Skeesuk a de toute évidence une très mauvaise influence sur l'esprit affaibli des enfants du Lying-In.
- Mais voyons, je sais faire la part des choses...
- Te rends tu compte des blasphèmes que tu viens de proférer ? Tu viens d'évoquer ces ridicules croyances animistes pour expliquer tes horribles cauchemars.
- C'est ce que j'ai ressenti. ça avait l'air si réel pourtant.
- Un improbable combat entre le Grand Kautantowit contre le maléfique Hobbamock dans les profondeurs magmatiques ? Ici-même sous cet hôpital ? Dans la source chaude souterraine qui servirait de prison à cette figure païenne du Diable ?
- Il y avait également des golems de boue rouge dans les couloirs et...
- Tu es grand à présent, Jack. Je vais te dire ce qu'il s'est produit ce soir. 10 de tes petits camarades dans le coma sont décédés. Paix à leur âme ! Que notre Seigneur les accueille dans son Royaume ! Et ne t'avise pas de raconter ces sornettes Narragansett à qui que ce soit ! D'ailleurs tu vas rester en isolement dans ta cellule. C'est bien plus prudent.

Je fus bien plus abattu par l'infinie tristesse liée à la perte de mes amis que par ma mise à l'écart par le Pasteur. Je sombrais alors dans la plus terrible des déprimes qu'il m'ait été donné d'affronter. Il y eut des commémorations dans la chapelle du Lying-In Hospital même, comme si les Puritains n'avaient pas voulu que les maux incompréhensibles qui nous frappaient se répandent telle une pandémie sur Elmhurst, Providence, puis le Monde. Je ne fus pas autorisé à assister à la messe donnée avant l'inhumation de mes pauvres amis et je croisais furtivement mes parents en ce jour de triste mémoire. Ils m'adressèrent à peine la parole. Je n'arrivais plus à gérer toutes ses contradictions et paradoxes en mon esprit. Le songe et la réalité se mêlaient curieusement. Le doute n'était plus permis. L'Antéchrist, la Bête qui monte de la mer de mes cauchemars étaient bel et bien réelle dans les dimensions oniriques où elle nous happait lors de nos crises épileptiques et où elle nous retenait prisonniers lorsque nous sombrions dans le coma. Si le verbe m'avait permis de m'extraire de ces lieux infernaux, le verbe pourrait sans nul doute me permettre d'ouvrir une brèche pour m'y engouffrer de ma propre initiative. J'étais déterminé à affronter l'Abomination qui avait si effroyablement fauché les vies de dix de mes jeunes amis. Alors je répétais ce soir de deuil, une prière puritaine en boucle, jusqu'à ce que le sommeil me gagne, que l'épuisement m'emporte.

"Ô mon sauveur, Aide moi.
Je suis si lent à apprendre,
si prompt à oublier,
trop faible pour gravir: je suis au pied de la colline quand je devrais être
au sommet."

Nous étions huit gamins, cette fois, guidés par l'étoile vers ce qui n'était plus une chapelle, ni un temple, mais une monumentale cathédrale mentale fortifiée. La Bête écarlate apparut au loin, une masse informe émergeant de l'océan, et les idées malsaines et hérétiques que nous inspiraient ses craquements, fractures, éboulis et éruptions, ne tardèrent pas à s’immiscer sournoisement dans nos consciences et prendre la forme d'un monologue satanique : " La concrétion minérale des stalagmites et stalactites semble déjà une lute pour la survivance et la projection dans l'espace temps. Elle est purement géologique. Loués soient vos aïeux pour l'offrande sans commune mesure qu'ils nous firent ! Un stromatolithe est une structure laminaire souvent calcaire qui se développe en milieu aquatique peu profond, marin ou d'eau douce continentale. Les stromatolithes sont d'origine à la fois biogénique, construits par des communautés de cyanobactéries, et sédimentaire. Elles modifient le courant marin et la température de l'eau, à leur avantage. Ils finissent par former de petits piliers en bordure de mer ou de lac, à la structure plus tourmentée au bord de l'eau." La Bête écarlate surplombait à présent la cathédrale et lui portait de violents coups avec ses membres. Alors que toute la structure s’effondrait, étrangement, les coups les plus violents de la Monstruosité étaient ceux qu'elle portait à notre foi par son discours incompréhensible mais indubitablement subversif : " La sédimentation semble être une forme de cristallisation induite par les bactéries dans une eau presque saturée en sels minéraux, ce qui explique la forme en boule des stromatolites, alors qu'une sédimentation normale créerait une structure en feuillets horizontaux superposés. Les stromatolithes morts sont considérés comme des roches fossiles. Leurs lointains descendants forment des monticules ronds et noirs. Des microbes monocellulaires les bâtissent petit à petit et résident sous forme de mousse à la surface. Ils captent les minéraux et les sels présents dans l'eau et les cimentent, couche après couches, génération après génération, sur des millénaires. Il y a de nombreux aeons les insignifiants microbes peuplant les océans, captaient l'énergie solaire et créaient de la matière organique par photosynthèse puis rejetaient de l'oxygène. Ils étaient déjà des milliards de milliards d'individus. Le dioxygène sous forme gazeuse est bientôt devenu prépondérant dans l'atmosphère. Un dangereux cocktail corrosif s'est mis en place et le fer dissout dans les océans s'est oxydé et a précipité au fond de la mer créant de vastes étendues rouges. La chimie de la Terre s'est fondamentalement transformée à nouveau. Des 250 minéraux primordiaux contenus dans les météorites ayant formé la Terre, nous sommes passé à plus de 5000 suite à ce grand chamboulement. La roche créait la vie et la vie créait de nouvelles roches. Une évolution duale et symbiote se mis en place." La cathédrale s'effondra d'un seul tenant sur mes sept amis et moi-même. Bloqué sous les décombres, je voyais la Bête suer de la boue rouge, quelques golems se formaient à l'impact de chaque écoulement et engloutissaient les enfants dans leur torse. Alors qu'un des géants de roche remarquait que j'étais totalement immobilisé et qu'il se dirigeait vers moi pour me porter l’estocade, un rayon de lumière surgit du ciel m'impacta, m'enveloppant dans une candeur monochrome protectrice. Je repris mes esprits.

Le verbe à nouveau m'avait protégé face à l'Antéchrist. Deux gamins étaient au chevet de ma couche dans ma cellule du Lying-In et ils priaient. Il s'agissait de deux de mes camarades hospitalisés à l'étage pour les mêmes troubles que moi. Nous n'avions pas le droit de nous rencontrer mais ils avaient décidé de désobéir à leurs aînés car eux aussi pressentaient une menace maléfique à nos portes. Ils devaient me parler et s'étaient infiltré dans ma chambre à l'extinction des feux.
- John ? Alfred ? Qu'est ce que vous fichez ici ?
- Jack, on t'apporte de terribles nouvelles. Il ne reste plus que nous trois. Sept autres de nos amis sont tombés dans le coma et si on agit pas de suite je suis certain que le mal va aussi nous emporter.
- Qu'est ce que vous me racontez ? Le Pasteur Boyle ne m'a rien dit de tel aujourd'hui.
- Ah, ne nous dit pas que tu fais encore confiance à ce tortionnaire ?
- C'est un homme de Dieu, Alfred, ne blasphème pas de la sorte. Tu dis qu'il ne reste plus que nous trois. Je suis certain que ses prières y sont pour quelque chose.
- Il ne nous dit pas tout, Jack. J'ai surpris mes parents qui ont assisté à la messe avant l'inhumation de nos dix camarades décédés. Ils discutaient de choses abominables et immorales. Un des fermiers de la communauté aurait déterré une statuette pourpre dans les boues primitives en labourant ses champs. Il a très rapidement fait le rapprochement avec les sculptures des totems Narragansetts. Puis il a remis l'objet au Pasteur Boyle qui a décidé de pratiquer sur la statue représentant une sorte de pieuvre stylisée aux innombrables tentacules, un rituel d'exorcisme datant des origines de notre communauté. Il a brûlé l'idole pour conjurer la malédiction qui s'est abattue sur les enfants. Le jour suivant, ceux d'entre nous qui étaient inconscients furent retrouvés sans vie dans leur cellule. Et ce matin, sept de nos camarades épileptiques tombaient à leur tour dans le coma. Il n'y a plus que nous trois. Fuyons loin de cet hôpital ! Nous ne sommes pas en sécurité ici. Nous étions maudits pour avoir profané par notre innocence enfantine un ancien lieu de culte Narragansett. Mais le Pasteur en brûlant la statuette à déclenché la fureur de ces divinités anciennes.

Il ne fut pas difficile de me convaincre de fuguer car étrangement, nous avions regagné des forces depuis quelques jours et nos déplacements étaient moins patauds. Il fallait emprunter le tramway qui nous conduirait jusqu'à Blackstone, fuir le plus loin possible d'Elmhurst et des boues primitives pour espérer s'en tirer. Nous n'avions pas vraiment d'autre plan. Ce ne fut pas facile de sortir de l'enceinte du Lying-In Hospital sans éveiller les soupçons des infirmiers de garde. Je ne sais par quel miracle, nous parvînmes à déjouer leur vigilance. Mais à peine avions nous mis les pieds dans le backyard que nous nous retrouvions face à face avec une coalition de chiards catholiques de Pleasant Valley Parkway. Ils étaient bien décidés à nous refaire le portrait comme ça les titillait depuis plusieurs mois. Nous essuyâmes quelques tirs de boules de neige et de cailloux. Paralysés par le froid puisque nous n'avions pas dégoté d'habits assez chauds pour affronter cet hiver hors norme, nous fûmes très rapidement encerclés par l'adversaire qui s'apprêtait à nous achever. Je remarquais que John faisait une crise d'épilepsie alors qu'Alfred avait déjà sombré dans le coma. Les légions de l'antéchrist papal avaient eu raison de nous. Alors qu'ils nous toisaient, qu'ils approchaient leurs visages des nôtres pour nous postillonner des jurons blasphématoires, je remarquais furtivement les mandibules de ces fourbes étrangers. Un blondinet aux cheveux bouclés qui me paru être le chef de ces diablotins me serra avec insistance. Des filets de bave s'échappaient de la commissure de ses lèvres alors qu'il m'empoignait, menaçant de m'écraser un gros caillou sur le crâne. Cette bave glacée qu'il expulsait au rythme de ses insultes incompréhensibles et gesticulations hystériques, impactait mon visage et donnait l'impression d'une grêle de pus visqueux dégueulasse et d'ailleurs des pupes de nécrophages que j'avais remarqué tantôt par ma lucarne, semblaient s'en extirper et promptement percer des trous dans ma peau pour creuser des galeries dans ma chair et phagocyter mon cerveau. Transi de peur et de froid, je me réfugiais dans la prière et implorait le Seigneur de nous venir en aide face à ces créatures sataniques.

"Ô mon Seigneur, mon Dieu,
Je suis peiné par mon cœur sans grâce,
mes jours sans prières,
ma pauvreté de cœur,
ma paresse dans la course céleste, ma conscience souillée
mes heures gâchées,
mes opportunités ratées.
Je suis aveugle alors que la lumière brille autour de moi: enlève les écailles de mes yeux,
polis mon cœur incrédule jusqu’à le réduire en poussière."

La Bête écarlate dans un improbable saut avait gobé l'étoile. En retombant dans l'océan, elle souleva dans une éclaboussure, une lame de fond. Puis elle nous aperçut, John, Alfred et moi-même au sommet de la corniche où avaient été battis la chapelle, le temple et la cathédrale. Nous étions trois gosses hagards évoluant à tâtons dans les nombreux décombres de notre foi, des proies faciles et affaiblies que l'hideux Antéchrist eut à peine le temps de percevoir alors que le tsunami qu'il avait déclenché s’abattait dans nos esprits tel un mur compact de paroles impies balayant tout sur son passage : "De monumentaux mouvements tectoniques entraînent la formation de continents et un refroidissement jamais connu du globe. Une grande extinction de la vie s'opère alors. Des volcans actifs percent la croûte de glace et créent massivement du dioxyde de carbone. Il agit comme un isolante thermique autour de la terre qui se réchauffe à nouveau. Ceci permet à la vie de se maintenir alors qu'elle s'était pratiquement éteinte. Par effet de serre, la glace a fondu. L'alternance de cycles. La hausse du taux d'oxygène permet l'apparition d'animaux de plus grandes tailles." Le ventre de la Bête avait improbablement gonflé. Certes, elle avait gobé l'étoile et les ténèbres avaient investi ma foi. Cependant elle ne semblait pas réussir à digérer l'astre de lumière. La Bête écarlate fut prise d'un haut le cœur puis éructa un terrible ouragan qui perça mon crâne dans la continuité de ses monologues hérétiques entamés tantôt : "Il y a quelques aeons à peine notre planète se couvre d'une multitude de plantes qui permettent la régulation de l'oxygène et du dioxyde de carbone. Une guerre sans pitié s'engage pour l'adaptation et la survie dans la biodiversité. La vie prolifère dans les eaux. En particulier les arthropodes trilobites sillonnant les fonds marins et qui possédaient un avantage évolutif majeur : une carapace constituée de carbonate de calcium. Les êtres vivants se sont mis à produire de la roche pour leur propre usage, endo et exosqueletique,coquilles, protections, os, dents. Les êtres vivants sont devenus plus gros et plus résistants.Lorsqu'ils meurent ces animaux enrichissent la diversité minérale tant par l'apport de leurs squelettes, que par les énergies fossiles qui résultent de leur entassement et compression. Les coquillages morts roulés dans les vagues et l'érosion ont créé certains sables des plages d'atolls. Les fossiles ont permis l'émergence de minéraux plus complexes, au propriétés plus nombreuses, aux strates réticulaires dépassant celle des réactions simples de cristallisation et polymérisations de base. Nous remercions vos aïeux pour ces présents faits en retour car les nouveaux minéraux créés de plus en plus complexes nous étaient apportés dans l'En-Dedans par le glissement des abysses autour des failles océaniques. " La Bête ne peut contenir l'astre avalé. Elle dégobille un puissant jet de lumière qui m'entoure d'un halo protecteur.

Je reprends mes esprits dans l'altérité concrète, celle du premier champ de bataille de l'Antéchrist papal et ses légions damnées de petits catholiques crétins. Alors que les démons de la vieille Europe allaient m’asséner le coup de grâce, un adulte s'interposa. Sam Skeesuk fila quelques coups de pieds aux chiards ritals et irlandais qui cessèrent de nous molester. Je reconnus la grandeur d'âme de mon ami qui pourtant avait été licencié un peu plus tôt dans la journée par le pasteur de ma communauté et qui en théorie avait toutes les raisons de m'en vouloir, moi qui n'avait pas su trouver les mots pour le défendre. Cependant mon optimisme béat laissa vite place à un fort sentiment d'oppression lorsque l'Indien prit la parole et que dans un long râle guttural il entonna, menaçant : " Cessez tout de suite vos enfantillages sinon j'invoquerai le maléfique Hobbamock et il enverra ses hordes de Nikommos. Ces lutins des forêts sans foi ni loi viendront vous aspirer la cervelle par vos narines et les mangeront toutes crues. Puis le terrible Hobbamock formera un orage dans les cieux et de ses éclairs naîtra une armée de Neimpaûogs qui feront subir le même sort à vos frères et sœurs..."

En quelques paroles, l'Indien avait mis l'ennemi en déroute. Le bataillon de petits catholiques s'étrillait et chacun des chiards s'évanouissait dans la pénombre. Sam Skeesuk éclatait de rire tout en pointant du doigts les fuyards peureux. Mais alors qu'il s’apprêtait à nous porter secours, d'immondes clapotis sourds et flasques en provenance de la partie non éclairée du backyard nous glacèrent le sang. Je reconnus sans équivoque le son singulier de la boue rouge dans laquelle nous batifolions lorsque nous étions gamins. Ces bruits étaient entrecoupés de cris étouffés brefs et d'improbables grincements semblables à ceux de centaines d'os s'entrechoquant et réduits en broyat de petits gravillons. Je crus reconnaître une dizaine de contours difformes dans l'obscurité. Il s'agissait des golems de boue pourpre de mes cauchemars et dans l'ombre à quelques pas de nous ils démembraient et concassaient tous les gamins qui avaient fuit. Certes je ne pus le voir avec précision mais c'est ce qu’éveillaient en mon imaginaire les silhouettes associées aux bruits qui me parvenaient.

Je souhaitais qu'on se replie dans l'enceinte du Lying-In Hospital mais alors que je me tournais vers mes camarades de fugue, ils avaient disparu et à l'endroit où ils s'étaient effondrés suite à leurs crises épileptiques, il y avait d'improbables flaques de boue pourpre souillant la neige immaculée. Sam Skeesuk m'alpaga par le cou et m’entraîna avec vigueur et détermination à l'intérieur de l'établissement de soins. Dehors à nos trousses, je crus reconnaître le Pasteur Doyle. Au loin, il brandissait une sorte de lanterne projetant un fort halo rougeâtre et grommelait des mots incompréhensibles. Toutes les lumières du Lying-In étaient éteintes et l'alarme à incendie retentissait. Cependant nous ne croisions pas le moindre patient, membre du corps médical ou de l'administration. Il faisait effectivement anormalement chaud, cependant nul part dans notre progression nous n'étions confrontés aux flammes ou à la fumée. Sam Skeesuk m'avait soulevé et me portait à présent à bout de bras. Il poussait des épaules, une à une, les portes des sorties de secours mais elles semblaient toutes verrouillées aussi décida-t-il de traverser les cuisines pour rapidement regagner le hall d'accueil. Dans la pénombre je devinais des présences menaçantes. Les golems de boue tapis dans chaque recoin nous suivaient du regard puis lorsque nous nous éloignions d'eux se rassemblaient probablement avec les autres pour se mettre à nos trousses. Il n'y avait pas plus de monde dans le lobby et toutes les entrées et les sorties avaient été barricadées. Le bruit flasque et lourd des golems nous encerclait de toutes parts aussi Sam Skeesuk se résigna à rejoindre l'escalier pour fuir par le toit. Il récitait compulsivement des prières Narragansett et le nom de Hobbamock revenait entrecoupé de soupirs et d'hurlements de terreur. Je décidai de soutenir les prières animistes de mon ami par le verbe réel et unique, le verbe puritain qui laverait toutes les hérésies proférées qui en ses moments cruciaux d'affrontement de la Bête finiraient par nous desservir et se retourner contre nous :

"Maître du Jour de la rétribution,
Que ma plus grande joie soit de t’étudier,
de méditer sur toi,
de te contempler,
comme Marie, de m’asseoir à tes pieds,
comme Jean, de me pencher sur ta poitrine,
comme Pierre, d’être attiré par ton amour
comme Paul, de tout remettre en question.
Permets moi de progresser et de grandir dans la grâce pour qu’il y ait
plus d’affirmation dans mon caractère, plus de vigueur dans mes intentions, plus de hauteur dans ma vie,
plus de ferveur dans ma dévotion, plus de constance dans mon zèle."

Un improbable écoulement de boue dans les escaliers des deux derniers étages qui rapidement muta en torrent visqueux nous interdisait l'accès au toit aussi, Sam qui me serrait contre sa poitrine, bifurqua vers les chambres du cinquième niveau. Je reconnus l'éclairage rouge vif qui m'irradiait dans mes cauchemars. Il s'agissait de toutes les tuyauteries du chauffage géothermique portées à incandescence. Je crus d'abord que de la lave faisait fondre le métal et giclait jusqu'au sol où des incendies localisés se déclenchaient, puis je compris qu'il ne s'agissait pas de jets de magma mais des terminaisons d'improbables tentacules pourpres et incandescentes d'une entité gigantesque. Sam défonça une porte et nous nous retrouvâmes dans la chapelle du Lying-In Hospital éclairée de milles chandelles. Le Pasteur s'y trouvait et nous faisait face brandissant de sa main droite une statuette auréolée de lumière pourpre. C'est alors que je fus pris de violents spasmes et que ma conscience se perdit dans des vagues de douleur épileptique. Je ne suis pas certain de ce que je rapporte à présent mais dans mes souvenirs brumeux, cette étrange conversation entre le pasteur et l'indien fait surface de temps à autres. Elle est est d'un réalisme terrifiant aussi j'ai la certitude de ne pas avoir souffert d'hallucinations pendant ma crise.

- Rends-moi l'enfant, Sam. Ne vois tu pas que la Bête écarlate qui monte de la mer est furieuse ?
- Boyle, il est temps de mettre un terme à toutes vos hérésies !
- Les Puritains doivent honorer leur part du marché. Tous les 10 ans, nous devons porter les offrandes que la Bête écarlate nous réclama en contre partie de la salvation de notre communauté, il y a deux siècles de cela.
- Vous êtes un monstre. Sacrifier une partie des adolescents de votre communauté, en échange d'une prospérité usurpée !
- Ils ne sont en rien sacrifiés. La Bête a besoin de bâtisseurs pour consolider sa forteresse dans les abysses.
- Vous vivez dans le déni. Les boues des marrais asséchés sont rouges du sang de vos enfants.
- Narragansett, donne-moi le gosse. La Bête le réclame et elle viendra le chercher si je n'officie pas le rituel de passage.

J'eus la sensation d'être soulevé à plusieurs pieds du sol. Une tentacule de lave avait percé le ventre de Sam qui s'embrasa en poussant des cris horribles alors qu'il lâchait prise et que je chutai. Le pasteur se précipita sur ma dépouille pour me transporter vers l'autel mais il était déjà trop tard. Des centaines de membres préhensiles en fusion perçaient les canalisations de l’Hôpital par lesquelles ils étaient remontés des profondeurs magmatiques. Ils volaient dans toutes les directions et claquaient comme des fouets brisant les murs et les plafonds de brique, sectionnant net tous les étais et tréteaux métalliques des fondations aux combles. Je garde la sensation effroyable de voir muter la totalité de mon système sanguin en fins canaux dendritiques drainant de l'eau boueuse vers chacune des cellules de mon corps, par je ne sais quelle réaction chimique, une à une, pervertie en cristal minéral.

Je me vois servir la Bête. Je fais partie de son immonde armée de golems de boue. Nous travaillons à ses plans d'invasion de l'En-dehors par l'En-dedans. Je reconnais tous mes amis disparus mais aussi de nombreux autres puritains de générations passées dans les rangs des golems. Au bout d'une centaine de rangées, les puritains sont remplacés par de très vieux Narragansetts ayant probablement eux même pactisé avec le Démon avant l'arrivée des anglo-saxons en Nouvelle Angleterre. Nous sommes des êtres hybrides et amphibie, autant capables de survivre dans les couches magmatiques que d'exécuter des missions d'exploration, de conquête et colonisation en surface. En premier lieu, nous modifierons l'atmosphère terrestre en la saturant de dioxyde de carbone pour que les êtres minéraux puissent y respirer sans encombres. La Bête s'approche de moi et prononce quelques paroles pour m'activer : "Un fossile est le reste minéralisé d'un animal ou d'un végétal conservé dans une roche sédimentaire. Le processus inverse à la fossilisation existe, il permet à un être minéral mort de s'incarner dans un être biologique." Je me remémore avoir eut la force de prononcer une toute dernière prière tout en vomissant de la boue rouge.

"Mon Seigneur, mon bon Seigneur,
J’ai une position dans le monde,
garde moi de faire de cette position mon monde;
Que je ne cherche jamais dans la créature,
ce que je ne peux trouver que dans le Créateur;
Ne laisse pas ma foi cesser de te rechercher jusqu’à te voir.
Élance-toi en moi, toi le Roi des rois et Seigneur des seigneurs,
que je puisse vivre dans la victoire, et atteindre mon but, victorieux."

Je fus retrouvé par des équipes de secours, près d'un gouffre béant qui se tenait en lieu et place du Lying-In Hospital. La terre s'était même affaissée sous la totalité du quartier de Pleasant Valley Parkway qui avait été intégralement englouti avec la plupart de ses habitants. Les spécialistes dans les journaux parlaient de tremblements de terre liés à un défaut de conception dans le système de chauffage géothermique de l’Hôpital. Une réaction en chaîne avait transformé le lac sous-terrain en véritable cocotte-minute qui avait implosé. Cet événement dramatique avait également occasionné des glissement phréatiques et les eaux du lac sous-terrain avaient refait surface inondant entièrement les champs agricoles de boue rouge de la communauté puritaine. En quelques années, malgré les efforts de nouveaux promoteurs qui tentèrent de pomper les eaux pour retrouver les incroyables terres fertiles, les marrais et la nature avaient repris leurs droits.



= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 30/12/2016 à 19:01:52
Lourdes Phalanges exagère. C'est très en dessous des autres textes de l'appel de Cthulhu. En plus, c'est très dilué, le style est assez naze et ne ressemble pas du tout malgré tous mes efforts à celui d'Hopital Psychiatrique Lovecraft. D'autres contributeurs ont su très bien le cerner et l'imiter tout en contemporanisant le contenu, tout en étant drôles en plus. Non. C'est le bon dernier des textes proposés.

Mais on ne sait jamais... Il peut y avoir encore d'autres textes postés d'ici le 31 au soir. Peut être même de très nuls.
Lourdes Phalanges


    le 30/12/2016 à 19:27:35
Quelle modestie maladive !
Lapinchien


tw
    le 31/12/2016 à 11:41:21
je vois que tu as utilisé une image de "l'Antre de la folie" en illustration. J'en profite pour faire un peu de pub pour un film de Gore Verbinski à venir https://www.youtube.com/watch?v=0gxSSrCr8sY dont le trailer montre une filiation évidente avec ce film de Carpenter et donc de King et Lovecraft. /!\ Beware this trailer contains tentacles /!\

et ici https://www.youtube.com/channel/UCT-wY5orpORo21JrLdxXFgg/videos Quelques exercices de développement personnel avant la nouvelle année

Commentaire édité par Lapinchien.
Cuddle


fb
    le 31/12/2016 à 15:25:52
Dès que ma grippe est passée je me lance dans la lecture de ton chef-d'oeuvre. Pour l'instant, pas le courage.
Lapinchien


tw
    le 31/12/2016 à 16:57:29
la modestie est la forme ultime de la prétention. non, ce texte n'est pas un chef d'oeuvre. J'ai bien senti en le construisant et l'écrivant qu'il était complètement à l'ouest. J'avais une bonne idée mais je n'ai pas réussi à la concrétiser.

cette année pour la St Sylvestre, tous les zonards tournent au grog si j'ai bien pigé.
Lourdes Phalanges


    le 31/12/2016 à 17:39:42
Non, moi ça va nickel. Renforcement de l'organisme avec douches/bains froids et promenades en forêt régulières et la fragilité immuno-sylvestrienne disparaît à tout jamais.
Lapinchien


tw
    le 31/12/2016 à 17:42:49
promenades nu en forêt, non ? et puis ça fait pousser le poil, dru.
Lourdes Phalanges


    le 31/12/2016 à 17:54:42
Cul nu, le sexe au vent, savourant lacs et buissons.
Lapinchien


tw
    le 31/12/2016 à 18:04:08
bon. c'est pas la bonne méthode pour endurcir le système immunitaire. Tu risques de chopper la grippe aviaire et la refiler en rentrant. Le mieux c'est d'aller au cinéma lors d'un pic épidémique et chopper 3,4 grippes d'affilé. Après t'es peinard le reste de ta vie si tu survis.
Lapinchien


tw
    le 31/12/2016 à 18:12:05
D'ailleurs je suis sûr que cette année, pas mal de gens on choppé la crève en allant mater Grog One.
Clacker


    le 01/01/2017 à 18:00:20
Puissant !
C'est une véritable nouvelle, pour le coup. Ca m'a fait penser à un possible texte de Lovecraft coécrit avec P.K.D.
J'ai un tout petit peu décroché sur certaines considérations scientifiques, parce que je suis une queue en sciences, mais sinon c'était du très bon. Les images sont bien foutues.
Pour moi l'étalon des nouvelles Lovecraftiennes jusqu'à présent, si vous avez quelque chose à foutre de mon avis.
LePouiIleux     le 03/01/2017 à 15:03:33
C'est ça. LP a pondu le texte le plus lovecraftien et le plus travaillé du dossier sur bien des points. On reconnaît le mélange de paranoïa et de culpabilité de la communauté wasp à l'égard de la vieille civilisation indigène poussé à son paroxysme chez H.P.
Lapinchien


tw
    le 03/01/2017 à 15:14:57
et par LP, tu veux dire LePouilleux ou Lourdes Phalanges ?
LePouilleux


    le 03/01/2017 à 17:17:05
C'est confusant. Je parlais de toi.
Dourak Smerdiakov


lien fb tw
    le 03/01/2017 à 17:45:03
L'abréviation officielle du pseudo Lapinchien sur la Zone est Lc (ou mongolien, mais ça ne fait qu'une lettre de moins). On envisage un remplacement automatique (non, pas de Lc lui-même), mais il y a aussi le lac de Constance et ce serait de la discrimination anti-lac.
Lapinchien


tw
    le 03/01/2017 à 18:27:58
merci bien, LePouilleux mais à nouveau je pense complètement être Hors Sujet relativement à l'appel à texte. Et je le sais parfaitement bien car c'est moi qui l'ai lancé. Peut être la seule idée intéressante que j'ai mal exploitée est celle de croire que HPL avait, même s'il se revendiquait clairement athée, pris l'antéchrist de la Bible pour modèle pour fabriquer son Cthulhu. ça collerait je pense avec ses origines waspiennes effectivement.

Sinon le remplacement automatique est effectivement un mauvaise idée et serait discriminatoire pour pas mal de trucs en réalité http://www.acronymfinder.com/LC.html Pour les substituts à mon pseudonyme, tant qu'ils sont affectueux sans ambiguité, je les accepte tous. J'aime bien le Lagomorphe trouvé par Lourdes Phalanges mais c'est discriminant pour le Prince Charles. M'appeler Mongolien c'est flatteur mais par contre c'est carrément insultant pour les trisomiques.
Clacker


    le 03/01/2017 à 22:53:40
Tu l'as dit toi-même, le principe c'était pas de faire du lovecraft, mais du lovecraft zonesque. J'ai bien aimé retrouver ton style épiquo-scientifique mixé avec du fantastique, pour moi ça remplit très bien le contrat que tu as rédigé avec ton sang.
C'est documenté, agréablement écrit, et y a de vrais bons tableaux.
Je ne suce pas, mais j'avale quand c'est du bon.
Castor tillon


    le 16/01/2017 à 02:06:27
Un 60000 signes de Lapinchien, il faut non seulement trouver le temps, mais prendre son temps, et le lire en une seule fois, la densité et la complexité du texte ne se prêtent pas à la lecture par épisodes. La première partie est passionnante, je ne sais pas où tu te documentes, mais c’est du lourd. Par contre, il y a de longues séquences où, comme tu le reconnais toi-même, tu te dilues. Pour un amateur d’action pure comme moi, c’est un inconvénient, mais ça ne concerne que moi. Je pense aussi que si les blasphèmes géologiques avaient pu être édulcorés (par je ne sais quoi, par contre), la lecture aurait gagné en fluidité. En l’état, ils pèchent par leur sécheresse, amoindrissent l'approche horrifique de la bête, et ralentissent l’intérêt de l’histoire, qui donne tout son jus dramatique dans les séquences hospitalières. En gros (pour moi), un poil de terreur supplémentaire n'aurait pas été superflu.
Un texte solide, pas du tout hors sujet, cesse de te récrier, et un gros boulot. Si j’avais eu le temps de le lire avant de voter, il aurait été dans mon top 3.
Muscadet


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    le 16/01/2017 à 03:22:03
J'étais très fort en catéchisme.
Si jamais je m'aperçois une fois au bout qu'il y a eu tromperie...
Lapinchien


tw
    le 16/01/2017 à 09:38:45
en fait il n'y a pas trop de rapport avec le catéchisme puisque les prières que je cite parfois en les modifiant un peu, sont puritaines et non catholiques forcément.
Lapinchien


tw
    le 16/01/2017 à 10:37:30
et le narrateur a bien entendu un rapport fantasmé et obsessionnel au catholicisme et raconte tout et n'importe quoi à son propos comme pas mal de nos concitoyens aujourd'hui y compris voire même en particulier les catholiques qui se disent de droite.
Muscadet


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    le 16/01/2017 à 12:37:00
8 heures et 14 minutes, donc. J'ai été obligé de faire beaucoup de pauses étant donné que la lecture a été particulièrement pénible.
Dire que ce texte m'a parlé serait un euphémisme, nous avons littéralement combattu, moralement et physiquement. La boule au ventre et les mains moites. C'est à dire qu'il s'agissait d'une affaire personnelle entre lui et moi, et l'auteur est hors de cause dans cette histoire.
Je trouve que c'est un texte propre à la syntaxe soignée, avec un univers cohérent et une mise en scène historique réussie. Les services d'un géologue étaient peut-être superflus, cela dit le résultat final est évocateur et le texte en ressort avec une autonomie.
Il m'a également rappelé l'ambiance des premières saisons d'X-Files.


Commentaire édité par Pleven 130-1 le 2017-01-16 15:10:04.

Commentaire édité par Muscadet le 2017-01-16 15:59:06.
Lapinchien


tw
    le 16/01/2017 à 19:58:39
merci à ceux qui se sont lancé dans cette étape du Dakar cette année. La voiture balai cherche encore des survivants qui se seraient embourbé ou retourné en route.
Castor tillon


    le 16/01/2017 à 22:44:33
Bon, je reviens en mettre une petite louche, parce que je n'ai pas été capable, dans ma première intervention, de mettre clairement le doigt sur ce qui m'interpelait. En fait, les blasphèmes géologiques sont terrifiants pour les gamins, mais pas pour le lecteur. Du coup, l'horreur engendrée par l'arrivée de la bête se dilue, et se résume, pour moi qui lis, à l'apparition d'un gros cantonnier. Ce n'est qu'une image idiote, bien sûr, parce qu'effectivement, le phénomène géologique est la clé de ce récit.
Lapinchien


tw
    le 18/01/2017 à 12:41:51
ce que j'ai essayé de faire, le titre le résume assez bien. Par contre je ne sais pas si j'ai réussi. Souvent HPL est décrit comme un sociopathe et raciste et on entend de plus en plus de voix qui s'opposent à cette vision très premier degré de sa biographie. certes j'ai surfé sur ce vieux mythe mais in fine même si l'histoire se déroule dans la ville de Lovecraft on ne peut certainement pas confondre le narrateur et personnage principal avec l'auteur qui était clairement athée même si d'origines WASP, probablement pas puritain par ailleurs. Donc l'exercice ici consistait à créer de multiples altérités : catholiques, indiens, puritains et de les faire se confronter les uns aux autres dans leurs a priori les uns des autres en fantasmant totalement sur les religions et cultes de chacun et surtout en faisant des raccourcis entre les communautés religieuses et conditions sociales. Le reste sur est purement dans la tête du narrateur puisque les gamins souffrent a priori d'une intoxication exotique à un gaz rare ayant refait surface sur les lieux où ils jouaient. La succession des événements peut s'expliquer par des mécanismes purement géologiques sans intervention de monstres. Bien sûr ça reste ambigü au final puisque l'objectif était d'imiter le style de HPL. Reste un gros délire que je me suis tapé dans les propos que tient la bête qui monte de la mer, soit l'antechrist puritain, soit le Cthulhu de LPH comme j'en imagine la genèse. En effet il distille des propos incompréhensibles pour le narrateur qui correspondent bien à une des dernières updates sur les théories de l'apparition et l'évolution de la vie qui serait très liée à celle des minéraux qui eux même ont évolué au court du temps. Par dessus ce délire, je greffe une autre couche de SF puisque j'imagine que l'évolution minérale telle qu'on la connait aujourd'hui ne serait que la partie émergée de l'iceberg et que dans les profondeurs magmatiques une vie complexe minérale et hybride inversée à la notre aurait colonisé les hautes pressions et températures avec au sommet de leur chaîne alimentaire toute une hiérarchie de golems ayant construit des civilisations et des citées entières dans la lave sous les plaques tectoniques (cela n'a rien d'original en soit puisque ça mélange plusieurs mythes et contes super connus aussi et hyper repris en SF littéraire, jeux de rôle et jeux vidéos d'ailleurs. Ce qui m'a le plus fait marrer dans l'écriture de ce truc c'est d'imaginer deux évolutions interdépendantes l'une visible et l'autre pas, sachant qu'au final on a des êtres hybrides mi-organiques mi-minéraux dans les deux cas et que leurs intentions sont exactement les mêmes, l'exploration et la colonisation. Tout un nouveau bestiaire de plus apparait s'ajoutant aux altérités déjà en plein délire xenophobique. Par ailleurs ça me plaisait bien aussi de montrer des catholiques en temps que communauté ayant migré et sur qui opprobre est jetée et tous les fantasmes sont projeté comme on peut le voir aujourd'hui pour les migrants musulmans. L'Histoire se répète, on ne tire jamais les leçons du passé, tout ça en gros, koi.
Muscadet


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    le 18/01/2017 à 15:34:44
La comparaison avec les flux migratoires actuels ne tient pas selon moi, mais je ne polémiquerai pas.
Lapinchien


tw
    le 18/01/2017 à 17:44:38
Je cherche pas à comparer les flux migratoires mais à me retrouver dans un contextes oû les catholiques migrent donc irlandais et italiens , et deviennent les derniers arrivés donc les têtes de turc en haut de l'échelle de suspicion.
Lourdes Phalanges


    le 24/01/2017 à 16:00:47
N'empêche, Howard est surement l'auteur le plus lu sur Youtube :

https://www.youtube.com/channel/UCbs2NP7U3utFvmP2rU1Sluw/videos

Il fait même de l'ASMR le bougre :

https://www.youtube.com/watch?v=JyR_VI6sP7w
Lapinchien


tw
    le 24/01/2017 à 16:35:18
la video ASMR est vraiment flippante

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