LA ZONE -
Résumé : Notre Grand Inquisiteur préféré ouvre la danse avec maestria pour cet appel à textes sur le thème du stand-up. Comment ? Certains esprits agités me noient de messages privés en me disant qu'ils ont posté leur participation depuis plusieurs semaines et qu'elles ne sont toujours pas publiées ? C'est un scandale, dites- vous ? Eh bien figurez-vous que notre cher CTRL X a des passe-droits. Et si vous n'êtes pas contents, vous pouvez allez cordialement vous faire mettre, bande de médiocres. Soyez heureux qu'on daigne seulement lire vos productions, et comble du mauvais goût, les publier à la vue de tous. Maintenant que ce point plus que secondaire est réglé, j'aimerais vous parler de ce texte qui m'a provoqué un retournement testiculaire, où l'on apprend un peu malgré nous qu'il existe un festival de l'humour à destination des familles en Charente Maritime. Ça prend son temps, ça pose correctement le décor, on a presque envie de se payer une gaufre et un demi coupé à l'eau "pour le plaisir", et puis on se retrouve pris en otage, on n'a rien vu venir, tout s'est passé très vite, pas moyen d'en faire un traitre portrait robot. Non, vous n'allez pas particulièrement vous marrer, à moins que vous ne soyez un dangereux sociopathe, incapable de prendre son pied sans une bonne dose de maltraitance mentale. "C'était vraiment quelqu'un de discret, vous savez. Il était toujours là pour donner un coup de main, il ne demandait jamais rien en retour. Le voisin idéal. Personne ne se serait douté de ça..."

Soyez heureux

Le 26/06/2020
par CTRL X
[illustration]
Prenez une ville de moins de 10 000 habitants. C'est déjà lugubre. Imaginez à présent une manifestation culturelle estivale qui s'y tiendrait du 9 au 12 août, sous la bannière « Les escales d'humour » (sous titre :  « Impertinente Charente Maritime »). Les gens se donnent tout de même beaucoup de mal, dans l'ensemble. Neuf fois sur dix, heureusement, ils échouent. La dernière impertinence que se soit offerte la Charente Maritime, puisqu'on en parle, c'est Nicolas Venette. Médecin, sexologue et écrivain de langue française né à La Rochelle, Nicolas Venette est l'auteur de « Traité du scorbut », ce qui est déjà très impressionnant, mais surtout de « Tableau de l'amour humain considéré dans l'état du mariage », ce dernier livre étant vu comme le premier traité de sexologie occidental. On peut parler de best-seller. L'ouvrage a connu une trentaine de rééditions et a été traduit en anglais, en espagnol, en allemand et en néerlandais. L'auteur y propose, dans le plus grand calme, une solution à la crise de l'amour qui sévit à l'époque, en prônant un équilibre entre les élans amoureux et les impératifs religieux. Un pied de nez au politiquement correct. Un truc complètement pété, en somme. Nicolas Venette, cela dit, est mort en 1698.

Prenez donc cette ville de moins de 10 000 habitants, intrépide, impertinente et un peu sinistrée aussi, un vendredi soir. Et moi donc, seul, maussade, crevé, une clé d'hôtel dans la poche (accrochée à une sorte de morceau de bois flotté). J'étais alors piégé au détour d'un déplacement professionnel. Bref, rien ne s'opposait à la nuit. J'arrivai sur la place où se tenait l'essentiel du programme vers 19h30. J'y trouvai une vingtaine de stands tenus par des personnes impliquées dans le tissu associatif local. Ça sentait le redoublement en CM2, la transpiration de pauvre, les secrets de famille et la bagarre. Tout le monde semblait promener une gaufre au Nutella et un gobelet en plastique rempli de bière sans mousse. On s'éclatait.

Je jetai un œil au flyer crée pour l'occasion. Un groupe de rockabilly(Gérard et ses beaux frères) devait se produire en fin de soirée, un tatoueur éphémère se proposait de confondre votre intégrité physique avec un vulgaire mur de chiottes, une initiation à l'impro était prévue pour les 8-16 ans... Ce genre de choses. Une troupe de danse baptisée "Hip-Hop(s) or not" se produirait, en formation déambulatoire, tout au long de la soirée. Je regardai avec frayeur autour de moi et constatai avec soulagement que ces zoulous n'étaient visibles nulle part. Rien ne m'effraie davantage, en effet, que le hip-hop et la déambulation. Le festival, enfin, était parrainé par un chroniqueur France Inter dont le nom ne me disait rien, mais qui semblait se démarquer par son irrévérence féroce et l'acuité de son regard sur notre société. Bref, il s'agissait plus ou moins d'un avant-goût de l'enfer. Il ne manquait peut-être qu'une conférence gesticulée sur le thème « Peut-on rire de tout grâce au théâtre de marionnettes ? » pour que l'on ait commis un sans faute. Dommage.

Je commandai un hot-dog et m'installai au deuxième rang, devant l'estrade qui constituait l'épicentre du dispositif.

Il y avait sur cette estrade un micro sur pied et un tabouret de bistrot. Ces équipements étaient mis à la disposition de toutes et de tous, pour un temps imparti de trois minutes, avec pour seule mission de tenter de faire rire ceux qui comme moi étaient assez hardis pour s'être installés dans le public. Nous nous trouvions donc face à ce qu'il convient d'appeler une scène ouverte. Pour s'y produire, hélas, il suffisait d'aller s'inscrire à la buvette. Par conséquent, le contingent d'anonymes qui se produisait sous nos yeux était essentiellement constitué d'hommes galvanisés par la quatrième pinte de bière locale, une I.P.A infâme brassée non loin, par un trio de passionnés. Ce breuvage moyenâgeux constituait à vrai dire la seule bonne blague de la soirée. Les candidats au rire et à l'impertinence étaient donc majoritairement des hommes entre deux âges qui se contentaient de déchiffrer maladroitement deux ou trois blagues qu'ils avaient pompées cinq minutes plus tôt sur les fils de conversation Messenger qu'ils échangeaient avec leurs collègues de bureau, le reste de la semaine.
Eh bien croyez-le ou non : on riait malgré tout. Parce qu'en vérité, personne ne se prenait au sérieux et que ce n'était déjà pas si mal. On déconnait, quoi. De la même manière qu'on s'amuse toujours davantage lors d'une soirée karaoké en compagnie de trois couples ivres à Roubaix, qu'à un concert des Enfoirés au Zénith de Bordeaux, par exemple. Voilà de quelle manière on riait. Quant à moi, je vivais ma meilleure vie. Enfin, disons que ça allait. C'était juste un petit peu mieux que de me masturber dans ma chambre d'hôtel devant une émission de la Rai Uno.

Et puis ce type est monté sur scène. Il portait un imperméable, malgré la douceur offerte par l'impertinente Charente Maritime, en cette soirée estivale. Il portait aussi une chemise, une cravate et même un attaché-case en cuir, qu'il avait posé à ses pieds. Globalement, l'homme aurait pu servir d'illustration Wikipedia à l'article « crise des subprimes ». Il buvait dans une de ces petites flasques de rhum blanc « La Martiniquaise » qu'ils vous refilent dans les épiceries de quartier. Sympa. Quand il est passé à côté de moi, en route pour la gloire, je me suis dit qu'il sentait la vieille pâte à crêpe.

Bonsoir à tous ! Haha. Salut ! Vous allez bien ? Yeeeaaahh... Salut tout le monde !
Est-ce que vous êtes chauds, ce soir ???


Il s'agissait de la pire entrée sur scène depuis les prestations du chanteur Cali sur la tournée « La vie est une truite arc-en-ciel , en 2010.

Et bonsoir à toutes les connasses présentes ici ce soir, également !

Hervé posa ses mains sur ses hanches, avec un grand sourire. Il secouait la tête, amusé par un telle concentration de connasses, sans doute. Il ressemblait, en fait, à un type qui se serait défenestré l'après-midi même du septième étage d'un bureau d'étude, avant de rebondir sur la capote d'une Renault Megane Cabriolet puis atterrir au bar d'un PMU de quartier dans lequel il aurait passé l'après-midi à payer des tournées de Ricard et faire des concours de bras de fer avec des sénégalais hilares. La manière dont il saluait tout le monde dans le public, comme s'il était attendu depuis des mois sur une estrade de Charente Maritime, ne fit que souligner davantage son allure de type au bout du rouleau.

Vous allez bien ? Bonsoir. Bonsoir, Monsieur. C'est votre femme, ça ? Oui ? Félicitations. Vous devez être content, dites-donc. J'espère au moins que vous avez la fibre... Haha. Mesdames et Messieurs, je m'appelle Hervé Lancelin, j'ai 48 ans et je ne suis pas vraiment humoriste.
Ouais, je sais ce que vous vous dites... « Spoiler Alert », n'est-ce pas ?
Enfin je ne me considère pas non plus comme un ingénieur-systèmes mais c'est quand même pour ça qu'on me paie depuis vingt ans donc bon...


Il but une longue rasade de rhum et manqua de se casser la gueule en s'asseyant sur le tabouret de bar.

Est-ce qu'il y a des gens qui ont le cancer de la glande pancréatique, parmi vous ?
...
Non ? Personne ?
Des pédophiles, peut-être ? Des gens qui habitent Mulhouse ? Des juifs ? Haha. Non, je plaisante...


Hervé Lancelin, 48 ans, termina sa flasque et la rangea soigneusement dans son attaché-case, ce qui lui prit un temps fou. Ensuite, il s'essuya grossièrement la bouche avec la manche de son imperméable et poursuivit :

J'ai le droit de déconner avec tout ça parce... le truc, vous voyez, c'est qu'on m'a annoncé cet après midi que j'avais le cancer de la glande pancréatique. Non opérable.

Pour une raison assez étrange, deux personnes applaudirent mollement, du côté du stand d'artisanat.

Merci beaucoup. Haha. Le quart d'heure de gloire, in extremis. Non c'est vrai que c'est assez rare, comme cancer. Apparemment, ça représente moins de 2% de tous les cancers. En même temps, j'ai mis toutes les chances de mon côté. Je fume, je bois, je mange de la viande rouge. Je lis même des romans d'aventure de Philippe Tesson, à l'occasion. En gros, je brûle la chandelle par les deux bouts. C'est tout moi, ça...
...
J'ai trois enfants. Je ne sais pas encore comment je vais leur annoncer ça... J'ai peur qu'ils soient trahis par leurs émotions et qu'ils se mettent à danser sur la table et à inviter des amis à dormir.


Je ne vais pas vous mentir, sur l'échelle du malaise, dans le public, on se situait environ à trois Balkany et demi.

Mais enfin, apparemment, je ne suis pas juif. Le médecin est formel.

Peut-être même quatre Balkany. Cependant,  Hervé récolta ses premiers rires : un motard au troisième rang qui regardait son téléphone et une femme juste devant moi, qui s'esclaffa nerveusement et cacha son visage sous le bras du type à côté d'elle, quand elle fut remarquée.

Je suis pas humoriste non plus, comme je vous disais, mais j'ai tendance à faire rire les gens. Comme cette femme insensible et outrageusement saoule du premier rang qui se marre parce que mes chances de survie à 5 ans se situent entre 1 et 5%. N'est-ce pas Madame ? Hein ? Vilaine pochtronne que tu es, va...

L'incriminée se dégagea brusquement des bras de son compagnon. Elle ne riait plus. Elle réfléchit un instant à ce qu'elle pourrait bien répondre à ce connard mais décida plutôt de lui balancer son gobelet. Hervé Lancelin esquiva sans même y prêter attention, avec une souplesse étonnante. La fille se rassit, déçue et vexée. Hervé enchaina, très concentré maintenant :

Bref, ce qui m'a frappé, aujourd'hui, au moment où mon gastro-entérologue m'a annoncé que j'avais été tiré au sort parmi un panel de centaines de milliers de personnes, et que j'allais crever par conséquent dans un délai relativement bref, c'est qu'il n'y a aucune règle, ici-bas, finalement. Nous ne sommes que des bêtes sauvages. C'est vrai. On passe son temps à essayer de croire que si on s'y prend correctement, si on fait les choses comme il faut, je sais pas, la situation va forcément s'améliorer, d'une manière ou d'une autre. Mais c'est un mensonge ! Votre patron, votre famille, vos parties de tennis, votre femme... Tout ce qui vous tient à cœur. Il n'y a aucune règle. Aucune véritable relation de cause à effet. La seule règle, c'est que les types comme moi se feront toujours enculer, à la fin.
Baiser jusqu'à la moelle épinière.
Niquer jusqu'au plus profond de leurs cellules souches.
...
Maintenant je sais que je vais mourir de la pire façon qui soit. Et qu'aucun des efforts que j'ai pu produire n'aura rien changé. Ni aucune des saloperies dont je me suis rendu coupable, d'ailleurs.
...
Il n'y a pas de règles quand tu aimes ta femme et que tu prends sur toi pour ne pas lui défoncer sa jolie petite gueule à coups de grille-pain. Hein ? Pas de règle quand elle se met à dérayer et à te traiter de couille molle. Il n'y a pas de règles quand tu découvres qu'elle couche depuis quelques mois avec un type qui poste sur Facebook des photos de ce qu'il cuisine le dimanche, pour sa famille de merde.
Ça n'a aucun sens.
Toute souffrance est inutile.
….
Je mentionne le grille-pain parce que c'est le seul truc de qualité que l'on possède, ma femme et moi, après tout ce temps. C'est un toaster américain, massif. En ferraille. Assez lourd, quand même. Enfin on peut... On peut tout à fait défoncer le crâne d'une connasse avec si on ...


Hervé tomba sur ses genoux et se mit à cogner le micro sur l'estrade pendant un petit moment. Au niveau de la mise en scène, ça fonctionnait plutôt bien. Puis il se releva péniblement et regarda son micro avec un air désolé.

Si on y met tout son cœur, quoi. AHAH. On peut tuer une femme à coups de grille-pain ! Mais on ne le fait pas, bien entendu. Pourquoi ? C'est en partie la question que je vous pose aujourd'hui.

Quand j'étais enfant, ma mère m'a emmené au cirque. J'ai donc pu voir des trapézistes, des clowns, mes premiers vrais chinois, mais surtout, j'ai vu ce soir-là un lion adulte pisser sur une quinzaine de personnes, dans le public. Le lion a émis un jet d'urine prodigieux et tout à fait inattendu. Ces pauvres gens ont du sentir la savane pendant des mois. Le spectacle n'a pas été interrompu. Les personnes souillées par l'urine de lion se sont simplement levées et ont quitté le chapiteau sous le regard placide des autres fauves, perchés sur leurs tabourets en inox. Eh bien, c'est avec la même démarche abattue que la famille du premier rang, deux adultes et deux jeunes enfants, s'est décidée à quitter « Les escales d'humour », et plus particulièrement le numéro qu'était en train de proposer Hervé Lancelin. Ils rassemblaient leurs affaires en essayant de ne pas se faire trop remarquer quand Hervé les a interpellés :

Vous partez, sans déconner ?

J'essaie simplement de faire comprendre à vos enfants que toute souffrance est inutile, au bout du compte. Vous pouvez me croire. C'est une recommandation émise par un homme qui vient de se faire diagnostiquer un cancer de la glande pancréatique, quand même... C'est ce qu'on appelle une parole rare, bande d'enculés.


Ils s'en allèrent tristement, sans échanger un mot entre eux. Je pouvais presque sentir sur eux l'odeur âcre de la pisse de lion.

Passez quand même une bonne fin de soirée ! Soyez heureux !

Le jeune type qui animait cette scène ouverte portait, comme on pouvait s'y attendre, un sarouel et des dreadlocks. De ce fait, il s'approcha avec une infinie prudence d'Hervé, qui saluait de la main la famille en exode, et débouchait une nouvelle flasque de « La Martiniquaise » qu'il venait de sortir de sa mallette. L'altermondialiste fit tout son possible pour tenter de reprendre possession du micro sans brusquer Hervé. Il tendit donc la main en souriant, comme il était sans doute habitué à le faire chaque soir, assis en tailleur sous un distributeur de billets, un chien mourant à ses côtés. Hervé, à ma grande satisfaction, le méprisa ouvertement.

Quoi ? Attends. Non, j'ai pas terminé. Hey ! Va te laver les pieds. Fous le camp, j'te dis ! J'ai encore une ou deux blagues. Des trucs plus... Des trucs moins exigeants. J'en ai fini avec la famille, c'est bon. Je vais maintenant vous livrer quelques observations acerbes à propos des trottinettes électriques, OK ? Tout ce qui est... glisse urbaine. Ce sera moins impactant, vous allez voir. Ou alors on peut parler, je sais pas... des dérives de la téléphonie mobile ? Multiplication des applications inutiles ? Ça vous branche, ça? Un peu plus d'Instagram et un peu moins de mes pulsions homicides, voire carrément suicidaires ?

C'est dommage, cela dit, parce que j'avais d'excellentes vannes sur le suicide. J'ai même un point de vue. Attendez, il est dans ma poche, je vais vous le montrer. Vous allez voir, c'est tordant...


Hervé sortit un pistolet de sa poche d'imper. Un pistolet qui ne ressemblait pas du tout à un accessoire de théâtre vivant. Je n'y connais rien en armes à feu mais à la manière dont il tenait ce flingue, on voyait bien que c'était du sérieux. Les gens ont commencé à se regarder et à se lever. Hervé, lui, a pointé son arme sur sa tempe et c'est à partir de ce moment-là que je dirais qu'il a commencé à déborder légèrement sur ses trois minutes réglementaires. Quelqu'un a crié « Arme à feu, évacuez !». A partir de là, ça a été l'émeute. Les badauds qui fréquentaient paisiblement les « Escales de l'humour » se sont mis à s'éparpiller comme une volée de pigeons. Le public s'est dispersé dans le plus grand désordre, autour de moi. Les bancs ont été renversés, les gobelets en plastique projetés dans les airs, la plupart des gens couraient de manière ridicule, glissaient sur les gaufres au Nutella qui gisaient au sol. Une femme criait « Bérénice ! Bérénice ! » les mains crispées sur son visage. Je me suis demandé s'il s'agissait d'une représentation itinérante d'une pièce de Jean Giraudoux (ce qui n'aurait rien de drôle, c'est vrai) mais en fait, non : Bérénice devait avoir quatre ans et être piétinée quelque part. Hervé Lancelin, lui, s'en foutait complètement et il continua à tenter d'apporter un peu de sourire à ce monde en souffrance, son flingue toujours contre sa tempe :

Quelle est la différence, Mesdames et Messieurs, entre un chalet en Suisse et mon cul ? Hein ? Vous l'avez ? Personne ? Monsieur, peut-être, qui s'enfuit en marchant sur tout le monde ? Une suggestion ? Entre un chalet en Suisse et mon cul ?
Non ?
Alors devinez donc quelle est la différence entre de la bière et de la pisse ?
...
Personne ?
Environ un quart d'heure, bande de connards !


A ce stade, il ne restait plus que moi, dans le public, et Hervé, sur son estrade. Hervé s'assit au bord de la scène et se mit à me parler doucement :

J'aime pas le stand-up, Monsieur. Ça sonne toujours un peu faux, non ? Je devrais sans doute pas le dire mais je trouve que la seule qui s'en sort à peu près, c'est Muriel Robin. Je sais pas pourquoi mais elle m'a toujours fait rire, cette connasse. J'ai lu quelque part que ce qui faisait sa force en tant que comédienne, c'était sa très bonne gestion du timing. Mais sinon, je n'aime pas le stand-up, en général. Vous buvez ?

Il me tendit sa flasque.

Je refusai: « Non, merci. Je... Elle était pas mal, votre blague sur la bière. C'est... C'est très vrai, en plus... »

N'allez pas croire que je ne chiais pas dans mon froc. Il y a une différence de taille entre ne pas être capable de fuir et se montrer courageux. Hervé poursuivit :

Vous savez ce qu'il y a de pire ? J'ai aussi une carie dentaire, là, au fond.

Et il me montra où, exactement, dans sa bouche, avec le canon de son flingue.

C'est dégueulasse. Je pue de la gueule, vous avez pas idée. Sans compter que ça fait un mal de chien. Ça veut dire qu'il va falloir que je prenne rendez-vous chez le dentiste, alors que j'ai une véritable phobie du dentiste, et qu'en plus je dois aussi gérer un cancer de la glande pancréatique, maintenant ? La vie est sans pitié, quand même. On est jamais tranquille, vous ne trouvez pas ?

Il fallait que je trouve quelque chose à dire à cet homme. Les mots qui sauvent, peut-être. Je dis :

Je suis tout à fait d'accord avec vous. Il y a toujours quelque chose. Un éclat sur le pare brise, la kermesse de l'école, une femme qui vous trompe, les réservations à confirmer pour les vacances, un déplacement en province, un de ses parents qui meurt, les charges locatives, les exercices de respiration qui ne fonctionnent pas, les petits coups de mou, les sucres contenus dans les farines raffinées, les...

J'allais évoquer les déplacements professionnels dans les villes de moins de 10 000 habitants quand un éclair a traversé mon champ de vision et que j'ai senti quelque chose s'étaler sur mon visage. C'était Hervé Lancelin qui venait de se faire sauter le caisson. Il venait de me souiller, le con. J'aurais préféré de l'urine de fauve, je crois. Les Escales de l'humour se sont clôturées là-dessus, cette année-là. Et l'impertinente Charente Maritime est partie se coucher tôt.

De mon côté, j'évite de repenser à tout ça mais parfois, quand même, quand je me brosse les dents face au miroir de la salle de bain, il m'arrive encore de me demander quelle est la différence entre un chalet en Suisse et le cul d'Hervé Lancelin. Et puis je pense à Nicolas Venette et ses solutions à la crise de l'amour. Ensuite, je me couche à côté de ma femme et je m'endors généralement vers trois heures du matin.

= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 26/06/2020 à 22:46:57
ah, non mais quel pied ! quel pied !
Clacker


    le 26/06/2020 à 22:59:14
Oui, très bon, et surprenant. J'ai tout particulièrement aimé les descriptions et pensées du narrateur, aussi caustique, sinon plus, que le type en scène.
tomatefarcie


    le 27/06/2020 à 23:29:34
Dieu sait si dans ma putain de vie j'en ai lu, des 3334è textes sur le thème du stand-up. Mais celui-là rentre direct dans le top 10, et même dans le top 8. Et je suis très sérieux, tant pis si ça choque ou remet en cause mon hétérosexualité à l'égard de la gent féminine !
Clacker


    le 03/07/2020 à 21:48:59
J'attends toujours une expertise au carbone 14. Est-ce bien un texte de CTRL X, ou PhScar est-il encore responsable d'une mascarade à demi assumée ?

Je le vois un peu comme on voit l'incroyable. L'incroyable c'est ça, c'est ce qu'on ne voit pas.
Clacker


    le 03/07/2020 à 21:49:37
L'incroyable c'est Dourak.
Lapinchien


tw
    le 04/07/2020 à 19:56:28
Ce texte mérite plus de commentaires. Il faudrait lancer un débat.
Lunatik-


    le 05/07/2020 à 00:59:09
Ce texte mérite que je le lise, et même que je le lise avec les yeux ouverts, or là, je lutte pour garder un neurone allumé.
I'll be back.

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