LA ZONE -

Camping Sauvage

Le 10/05/2022
par Cerumen
[illustration] Salingue gara son SUV à l'extrémité ouest de l'aire d'autoroute. D'un bref coup d'oeil, il s'assura de la tranquillité des lieux... hormis quelques routiers somnolant dans la cabine de leurs poids lourds, il n'y avait pas âme qui vive. La laisse à la main, il se dirigea vers le coffre, l'ouvrit, et laissa sortir Nanard, en prenant soin d'attacher la laisse à son collier.

Sitôt sur le bitume, Nanard se mit à émettre un long gémissement plaintif, ce qui lui valut un coup de pied dans les côtes. "Ta gueule, sale clébard !!" le tança Salingue. "Avance !" Salingue tira brutalement sur la laisse, et Nanard finit par obtempérer.

Passant par dessus la glissière de sécurité, Nanard sur les talons, Salingue entreprit de longer l'autoroute, s'éloignant de l'aire de repos...
Soixante kilomètres plus à l'est, une demi-heure plus tôt, Ernest Dartreux et son épouse Marie Carmen roulaient à tombeau ouvert en direction de leur lieu de vacances, une forêt interdite aux campeurs, dans laquelle les Dartreux avaient la ferme intention de planter leur tente Quechua.

Quel bonheur d'abandonner le travail durant une quinzaine de jours ! Ernest, égouttier de profession, se remémora avec tendresse la veille, quand il avait fait la connaissance de l'intérimaire qui devait le remplacer durant ses congés : un pré-adulte, le visage dévoré par l'acné, que lui et ses collègues avaient bizuté comme il se doit, à l'heure du déjeuner... le jeunôt, les yeux remplis de gratitude quand ils lui avaient offert, pour casse-croûte, un sandwich jambon fromage, agrémenté d'une grosse touffe de poils pubiens, s'en souviendrait pendant longtemps, de ces longues minutes, passées à vomir son immonde repas de midi.

Ernest en riait encore.

Marie Carmen, elle, se contentait d'afficher un demi-sourire suffisant. Elle occupait le poste de
DRH dans une association d'insertion. Son métier consistait à embaucher des bénéficiaires du RSA, de les exploiter à travers un contrat aidé durant une année (leur RSA était reversé à l'asso, et complété par deux centaines d'euros), puis d'exiger d'eux leur démission, leur faisant perdre leurs droits à la précieuse allocation. Evidemment, tout était calculé : ils refusaient invariablement de démissionner, ce qui leur valait des fiches de paie d'un montant de zéro euros, tandis que l'asso continuait de toucher leur RSA, jusqu'à la fin de leur contrat, moment où on leur faisait parvenir une photocopie d'attestation à remettre à Pôle Emploi, attention ! Une photocopie, je souligne, les spoliant donc de leurs droits à l'assurance chômage... Les nigauds étant nombreux, le chiffre d'affaire de l'association était en hausse constante depuis près de dix ans, et Marie Carmen avait vu son salaire quintupler ces dernières années.

Le plus beau dans tout cela, c'était qu'un élu RN du département couvrait les agissements de Marie Carmen et de ses collègues, leur garantissant une absence totale de déboires judiciaires, au cas purement hypothétique où ils se feraient prendre... Ah ! Ah ! Ah ! La bonne blague !...

La conduite d'Ernest était nerveuse. Il faut dire qu'il n'avait pas son pareil pour slalomer entre les voitures, griller les priorités et faire des queues de poisson. Les autres usagers de l'autoroute l'abreuvaient d'un concert de klaxons, à quoi il se répandait en insultes de toutes sortes, de préférence racistes : "Bougnoule !", "Macaque !", "Sale Youd !".

"Wif ! Wif !" Sur la banquette arrière, Dipsy, le loulou de poméranie de Marie Carmen, tout émoustillé par les préparatifs des Dartreux et leur départ en vacances, ne cachait pas sa joie. "Attends un peu, toi !" dit Ernest, "à la prochaine aire de repos...". "Chut, chéri ! Il va se douter de quelque chose..." le réprimanda vivement Marie Carmen.

Ernest aperçu un panneau annonçant "Aire du bon repos" et s'engagea vers la sortie. Sitôt la 404 garée et la portière ouverte, Dipsy, tout fou, surgit du véhicule, courant vers un bout de pelouse, mastiquant des marguerites, reniflant les relents de pisse à l'extérieur des toilettes publiques, puis revenant vers la voiture de ses maîtres, jappant joyeusement. Mais la voiture avait déjà repris sa route. Ce n'était pas grave, ils s'étaient trompés, n'est ce pas, ils reviendraient bientôt le chercher, c'était sûr ! Dipsy s'allongea sur le macadam et attendit leur retour.

Trois jours plus tard, Dipsy, chien fidèle, mais un peu long à la comprenette, attendait toujours.

"Aire du bon repos..." marmonnait pensivement Ernest en passant la cinquième. "C'est pas là qu'on avait laissé Sultan il y a trois ans ?

-    Sultan ? C'était le berger allemand ou le beauceron, celui-là ?

-    Attends... je crois que c'était le beauceron. Le berger allemand, c'était l'année d'avant.

-    Ah oui !" se remémora Marie Carmen, "celui qui s'est coincé le museau dans la boîte aux lettres !

-    Oui, il était con, Sultan... Putain, pour qui il se prend, celui-là ? Il s'imagine que la route est à lui
?!" s'écria Ernest après que le conducteur d'une Taunus l'ait dépassé par la droite.

Accélérant, Ernest le doubla à son tour, se rabattit devant la Taunus et écrasa la pédale de frein, obligeant le conducteur de celle-ci à donner un brusque coup de volant vers la droite pour éviter la collision.

"Ah ah !" s'esclaffa Ernest, apercevant la Taunus défoncant la glissière de sécurité dans le rétroviseur, "Direct dans le décor, mongol !"

Nanard, ainsi que son maître, Salingue, le lui avait ordonné, était dressé sur ses jambes, cambré vers l'avant, les mains sur les reins, exhibant fièrement son érection aux éventuels conducteurs susceptibles de l'apercevoir depuis leurs véhicules, passant à leur hauteur sur l'autoroute. Salingue le filmait à l'aide d'une DV, tout en insultant son esclave.

C'est à ce moment que la Taunus fracassa la glissière de sécurité, interrompant la petite scéance d'exhibitionnisme des compères Salingue et Nanard, lesquels, fauchés par le véhicule, moururent sur le coup. La Taunus finit sa course dans un arbre, quelques dizaines de mètres plus loin ; son conducteur rendit l'âme un instant plus tard, le crâne défoncé par le pare-brise.

Ernest continua de se prendre pour Fangio durant plusieurs heures, et passa de nombreuses minutes à patienter d'arriver au péage, dans un embouteillage monstrueux. Son répertoire d'injures racistes épuisé, il décida d'embrayer sur les insultes homophobes : "Tarlouze !", "Pédale !", "Sale phoque !".

Le reste du voyage se déroula sans incident, et nous retrouvons notre couple de drôles d'oiseaux sur leur lieu de villégiature estivale, la forêt de R. :

Fort de plusieurs années d'expérience, et également d'une facilité d'utilisation du constructeur Quechua, Ernest lança la tente, laquelle se déplia en l'air et retomba sur le sol, prête à l'emploi. Alors que sa chère et tendre, Marie Carmen, défaisait ses valises, notre Ernest national érigea un barbecue, sur lequel ils feraient griller d'appétissantes merguez, le soir même. Problème : la cartouche de camping gaz ne fonctionnait pas, aussi il fallut bricoler quelque peu. Du Super 95 entra en jeu, le feu partit, il suffisait juste de placer les merguez sur la grille, et le tour était joué !

Fredonnant une chanson de Salvatore Adamo, Ernest surveillait la cuisson, quand la voix de Marie Carmen l'interpella de l'intérieur de la tente :
-    "Peuzeul, Peuzeul.. Il manque des pièces à mon Peuzeul...

-    ERNEEEEEEEST ! Y'A UUUNE BEEEESTIOOOOLE BIIIIIZZAAAAARRRE !

-    J'arriiiiiiive ma chérie"

Passant la tête par l'ouverture de la tente, Ernest découvrit Marie Carmen en nuisette, le couvant d'un regard de braise :

-    "Alors, beau mec ? T'as envie de voir ma chatte ?"

Quelques minutes plus tard, Marie Carmen subissait les assauts du petit soldat d'Ernest, lequel, suant, gémissant, lui donnant des coups de boutoir, jouit, roula sur le côté et commença à ronfler. Elle ne mit pas longtemps pour le rejoindre dans le sommeil.

Dehors, les merguez finissaient de se carboniser, des braises, attisées par le vent,
s'échappèrent du barcecue improvisé, et mirent le feu aux aiguilles de pin, sur le sol, qu'Ernest n'avait pas voulu nettoyer, "Non mais, franchement, nettoyer ? Mais quelle perte de temps !!"

Les animaux vivants dans les parages du campement des Dartreux, décidèrent brusquement de changer d'air. Ils se carapatèrent vite fait : ça commençait à sentir sérieusement le roussi, dans le coin.

On aimerait croire qu'Ernest et Marie Carmen soient morts dans d'atroces souffrances, et que leur agonie fut lente et pénible... mais non. Ils périrent asphyxiés, doucement, durant leur sommeil, sans s'apercevoir de quoi que ce soit. Leurs corps carbonisés furent retrouvés quand l'incendie fut maîtrisé par les pompiers, leurs cendres collectées, puis placées dans une urne, laquelle fut récupérée par des parents éventuels. Contrairement à la croyance populaire, il n'y a aucune justice, divine ou autre, pour punir le pécheur, le connard, ou l'abruti.

La mort est, à l'image de la vie, parfois injuste.

"Les violents incendies qui sévissaient ces derniers jours ont finalement été maîtrisés par les soldats du feu, après six jours de lutte acharnée. On déplore, outre quarante-cinq hectares de forêt dévastée, la mort de deux campeurs, soupçonnés d'être la cause du départ du feu. Notre envoyé spécial sur place..."

Le Capitaine des pompiers éteignit le transistor et se tourna vers son lieutenant : "Franchement, Fred, ces campeurs sauvages sont une vraie plaie. Encore quarante-cinq hectares foutus en l'air rien qu'à cause de ces deux là, et la saison ne fait que commencer...

- Croisons les doigts pour qu'ils soient les seuls qui auront échappé aux patrouilles cet été, mon Capitaine" répondit Fred. Il ajouta : "De toute façon, quels genre d'inconscients sont capables d'allumer un feu de camp sur un lit d'aiguilles de pin sèches, qui plus est sous le vent, avec un plein bidon de carburant et une cartouche de camping gaz défectueuse à proximité ?"

Le Capitaine jeta à son lieutenant un regard signifiant qu'il connaissait par coeur la nature humaine et savait parfaitement de quoi elle était capable.

"Tu veux que je te dise, Fred ? Des gros cons".

= commentaires =

Dourak Smerdiakov


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Pute : +0.66
    le 10/05/2022 à 12:09:04
Je ne sais pas si on souffle sur des braises ou sur des cendres, mais en tout cas ce n'est pas un souffle épique. Mais bon, les con, quoique vachement caricaturaux, brûlent dûment, indubitablement, réglementairement, et concomitamment, voire amoureusement, c'est flagrant.

Qui m'expliquera ce couple fétichiste-exhibitionniste et le rapport avec le propos ?
Cerumen


    le 10/05/2022 à 12:19:07
Il s'agit d'une petite fantaisie de ma part... aucun rapport avec le reste.

J'attire ton attention sur le jeu de mots "Il était con, Sultan". Con, Sultan. Ça fait 'consultant'. Ahahah.

Rions ensemble.
Dourak Smerdiakov


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Pute : +0.66
    le 10/05/2022 à 12:27:19
Impossible, j'ai jokari.
Lapinchien


tw
Pute : +1
    le 11/05/2022 à 15:22:47
Toutes ces vies impactées par les trajectoires d'une autre
Lapinchien


tw
Pute : +1
    le 11/05/2022 à 15:30:46
tant de destins croisés et parfois un télescopage
Un Dégueulis


Pute : chiquée pas chère
    le 11/05/2022 à 18:54:14
J'arrive, j'arrive.
Un Dégueulis


Pute : chiquée pas chère
    le 11/05/2022 à 18:54:24
JE VIENS !
Dourak Smerdiakov


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Pute : +0.66
    le 11/05/2022 à 19:10:17
Cette envie de prendre une douche ou une kalachnikov.
Cerumen


    le 11/05/2022 à 19:30:19
Dégueulis : retiens toi encore un peu mon loulou

Lapinchien : je te sens nostalgique mon lapin

Dourak : qu'est ce tu bois doudou dis donc ?
Lapinchien


tw
Pute : +1
    le 12/05/2022 à 06:55:49
nostalgique, surement pas
Cerumen


    le 13/05/2022 à 19:48:59
Bon, pas nostalgique, ok, mais... rêveur, distant... un peu comme si tu avais des difficultés à débugger un pong-like...
Un Dégueulis


Pute : chiquée pas chère
    le 13/05/2022 à 20:51:49
Bon je l'ai lu. Il y a des incohérences et ça me gêne, des sauts aussi dans la narration, on a l'impression que l'auteur oublie ce qu'il a écrit juste avant et avance sans transition (autoroute à 120 puis immédiatement après embouteillage sans transition).

Persos qui n'ont rien à faire ici sauf caractère de comic relief (les 2 BDSM, d'ailleurs au début je pensais que c'était un vrai chien, la description est mal faite).

Morale un peu naze (OU EST PASSÉE LA MISSION ÉDUCATRICE DE LA ZONE ???), nan j'déconne.

Sinon, l'histoire de l'assoc' arnaque, c'est du vécu ?
Clacker


Pute : -1
    le 15/05/2022 à 14:25:42
Sorte de réinterprétation très personnelle du film Magnolia.

Ou peut-être pas.

Sorte de réinterprétation très personnelle des Bronzés 3, ou de Camping, ou bien de Christian Clavier.

En tout cas, c'est très personnel.

Je me pose la même question que Dégueulis concernant l'association. C'est assez vraisemblable, comme truc.
Cerumen


    le 15/05/2022 à 16:23:30
Oui, c'est du vécu.

La description de Nanard qui laisse à penser que c'est un chien est voulue.

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