LA ZONE -

Dark

Le 26/10/2023
par iThaque
[illustration] « Nous, les innombrables enfants aveugles, nous vivons enfermés dans cet endroit depuis toujours. Nous avons toujours connu ce dallage humide, ces murs froids à perte de vue, nous ne nous souvenons de rien d’autre. Nous ne savons rien de ces lieux, ni pourquoi nous y avons été placés. Nous nous terrons douloureusement dans les recoins de ces plaines bétonnées, tentant vainement de nous regrouper. Notre cécité fait de nous un troupeau mouvant, sans contours. »
Nihil.

« Prototype personnel de Dieu, mutant à l’énergie dense, il était le dernier d’une espèce : trop bizarre pour vivre mais trop rare pour mourir. »
Hunter S. Thompson.
1.
Tant d’enfants disparaissaient que c’en était presque une épidémie. Près d’une douzaine de garçons avait disparu depuis mon arrivée en juillet - uniquement des garçons. Leurs photos apparaissaient brièvement sur Internet et dans des mises à jour sur des sites spéciaux qui leur étaient consacrés, leurs visages solennels qui vous dévisageaient, leurs ombres qui vous suivaient partout. J’avais lu un nouvel article sur la disparition d’un boy-scout, le troisième de l’année. J’étais déjà lessivé, avant même d’enquêter mais le journal mentionnait aussi la profanation d’une tombe à la mémoire d’un type tué, un tas de pierres surmonté d’une croix pour honorer le défunt, on racontait qu’on entendait, devant ce monticule, son fantôme pleurer. Ainsi je partis cette nuit en allumant ma loupiote aux lumières chatoyantes et en laissant une page vide dans mon carnet à remplir quand je serais de retour de cette virée suivant une rivière saumâtre, ce qui me paraissait en soi assez délirant pour retrouver des jeunes hommes et invoquer un Esprit geignant qui me guettait déjà depuis ma fenêtre ouverte !

2.
En approchant du comptoir d’ivoire il vit qu’elle avait beaucoup changé : elle avait les cheveux courts et elle était plus mince. Elle était toujours aussi jolie, ses yeux verts resplendissaient. Bob l’éponge était loin du genre à se démotiver pour le boulot mais ces derniers temps, il y avait fort à parier que son patron lui enlèverait encore de l’argent sur son salaire, mais de se retrouver avec Beth dans le Crabe Croustillant lui avait fait oublier ces probabilités odieuses… Des motos débrayèrent dehors en rendant de l’huile de vidange sur la route, et des troupes occultes vêtues de heaumes cherchant tous ces enfants disparus se castagnaient entre eux, pour un malentendu sûrement. Peut-être aussi parce que leur recherche n’avait donné aucun résultat.
Bob entendit Beth lui demander de faire un quinquina et il s’exécuta mais il pensait encore à son chèque que le capitaine Krabs allait négligemment remplir mais maintenant ça ne l’inquiétait pas plus que ça. Et même les tâches ingrates quand il allait être de corvées (sans doute pendant des lustres) ça le faisait en réalité kiffer… un manque de jugeote pourrait le qualifier de naïf, d’inconscient, ou même d’imbécile mais en réalité ce prototype personnel de Dieu, ce mutant à l’énergie dense jamais conçu pour la production en série, était le dernier d’une espèce : il se hâtait toujours de servir les clients et d’arriver avant l’heure, débutant ses horaires de labeur bien avant l’aube. Si ingrat, ce capitaine Krabs, mais Bob était si reconnaissant qu’il lui dévoile la recette secrète des pâtés de crabe. Mais Beth comptait bien sur Bob pour qu’il se révolte, se virilise et elle n’avait pas fait tout ce chemin pour ne pas réaliser son projet mystérieux. Elle commençait à avoir des doutes extrêmement lancinants sur Krabs depuis qu’elle fréquentait Bob.

3.
Sans écouter Bob protester faiblement, Beth avisa la vitre fumée d’une porte de bois sombre, entre le buffet et la bibliothèque, l’ouvrit et chercha à tâtons un interrupteur ; il lui sembla qu’il s’agissait du débarras. Le sol était de béton brut. À la lumière des deux néons qui clignotaient, elle découvrit un immense atelier où des machines-outils recouvertes de bâches sommeillaient au milieu de tableaux noirs ou blancs, de panneaux de liège, d’affiches, de lourds cartons poussiéreux et de posters. L’ensemble avait été recouvert de photographies collées, scotchées ou punaisées, accompagnées parfois de post-it multicolore, de feuilles de brouillon d’écolier arrachées à des carnets à spirale pour légender ces centaines ou ces milliers d’images ; partout il n’y avait que des visages.
Et en nettoyant la poussière de tous ces portraits et de ces cartons, elle découvrit avec surprise deux anciens portefeuilles en crocodile avec fermoirs en laiton, un carnet en cuir usagé, rempli de notes écrites en langue étrangère et une bouteille de vin rouge millésimé dont l’étiquette avait beaucoup souffert.
Soudain elle comprit. Il y avait peut-être trois mille visages, mais d’une seule et même femme. Et cette femme, c’était elle.
À présent elle tenait une photo qui semblait être hantée par l’imagination de Tim Burton ; son visage qui ressemblait à Lady Crane, cette jeune sorcière dans Sleepy Hollow, la pétrifiait.
Le monstre la collectionnait depuis des années. Des sessions oubliées dans le Tunnel-sans-fin lui revinrent en mémoire : elle avait longé la rivière où des lavandières lavaient encore leur linge, pour arriver jusqu’au tunnel qu’un pont enjambait, presque arrivée elle vit des enfants affamés fouiller des poubelles alors que l’eau de la rivière stagnait, les tourbillons et les remous étaient lents. Elle ressemblait à un tapis sale et froissé. De l’autre côté du pont, elle apercevait des voitures et des silhouettes à l’arrêt. À ce moment, elle fut contrainte d’y croire : Aberdeen toute entière s’était figée. Elle n’entendait plus son cœur battre ni même Krabs lui donner des indications sur son shooting. Un moment qu’elle enfouirait dans sa mémoire, ne se souvenant même plus qu’il y avait dans les malles à côté d’elle des layettes en sang et des vêtements troués et en lambeaux, que le temps s’était détraqué et qu’elle ne respirait sans doute plus.
Elle passa sa main sur son front, se frotta les yeux. Mais pourtant ça s’était bien passé, sûrement qu’auparavant elle avait été droguée par Krabs et qu’un autre être ou qu’une horrible chose était responsable de cet univers, qui, lui, s’était arrêté.
C’était à cet endroit qu’elle était revenue à maintes reprises : parcourant les autres photos, elle vit celles de la scène d’orgie, photographiée maquillée, démaquillée avec cette fois en arrière-plan des kymographes pour enregistrer les mouvements de son cœur ; le jour aussi où elle faisait semblant de débattre, cette fois-ci, les cheveux courts, avec une foule de jacobins en costume, l’éclat de rire de Krabs et son sourcil levé quand les chiens des vagabonds avaient jappé, tandis qu’il débitait encore d’autres conneries, et elle, encore elle, toujours elle, sur des mètres carrés, sans début ni fin, à toute heure, en toute saison et d’année en année ; tout ce qu’elle avait jamais montré d’elle se trouvait ici et ressemblait à une obsession et c’était un doux euphémisme.
« Mademoiselle ! »
Krabs se tenait à présent devant elle, il s’était couvert la tête d’un linge sec, et se tenait dans l’embrasure de la porte. D’une main tremblante, elle attrapa une pelle, la brandit par le manche et assomma le patron de Bob l’éponge. Elle enfonça ensuite le tranchant de la pelle dans les photogrammes, tapa du plat contre sa pose en sous-vêtement, envoya en l’air un portfolio pendant que Bob déambulait en vidant des jerricanes d’essence partout et tout ce qu’il resta, après l’incendie, du Crabe Croustillant, n’était qu’un tas de gravats et de cendres fumantes. Le khôl sur ses yeux avait coulé, Beth avait l’impression qu’elle pleurait pour la première fois… Bob passa une main sur son épaule, comme s’il s’agissait de la consoler.
En réalité, c’était des larmes de joie.

Deux mois plus tard, le temps immobile gangrénait toujours dans le tunnel mais toutes les lavandières, qui lavaient leur linge en amont dans cette même rivière, avaient reçu le don de faire pousser les récoltes ou de rendre stériles les terres des gens qu’elles cherchaient à affamer et le détraquement du temps, pour elles au moins, avait transcendé la perte de leurs fils, leurs disparitions soudaines…

4.
« À l’heure où j’écris ces lignes, j’ai retrouvé les disparus, de l’eau sale perlait encore sur leur peau et ils semblaient cuver, comme ivres. Ils avaient seulement fugué et Il les avait accueillis dans son royaume aux murs ivoirins ; les fugueurs cueillaient des fleurs aussi étranges que malades quand je les avais aperçus, après être allé jusqu’au bout du tunnel. Je sais maintenant que d’autres mondes ne vont pas tarder de se dévoiler ; des mondes qui viennent d’être enfantés par Krishna ou Shiva ou même par Momo, le roi des légendes urbaines, avant même qu’ils soient pollués et inhabitables… je sais maintenant qu’Il ne vient absolument pas d’un conte de fées et même si Il lui arrive de batifoler avec les cafards et les cloportes hantant le lavabo, il a toujours assez de force pour blasphémer, même la gueule en sang, allongé sur le sol froid des hangars après une bonne raclée. »

« Je sais depuis peu que les gamins perdus avaient pris la fuite et que ces idiots accusant les sorcières maléfiques du coin d’en être responsables avaient tort. Le temps s’était inversé dans le tunnel où on avait retrouvé les gosses, ce qui avait eu pour effet de les transformer en laitue humanoïde, mais ils étaient prêts à tuer quiconque voudrait les ramener à la réalité, leurs violences, leurs comportements tempétueux peuvent attester que cette faille spatio-temporelle ravive les traits les plus sombres de leur personnalité, bien loin et bien plus terrible qu’une simple crise d’ado. Et pendant que d’autres jeunes hommes se dévergondent dans les rades à punk, les univers parallèles Il les dilue et dilue leurs nuits profanes car il est le seul Maître du temps. Je sais aussi qu’après la tournée des troquets, quand nous aurons atteint les ruines du Crabe Croustillant où travaillait Bob l’éponge, Beth sera fier de lui, et Bob se surpassera pour imaginer des sévices et des tortures, comme de crocheter notamment les langues et les organes des influenceuses et des influenceurs par des crocs très vraisemblablement rouillés ; à leur suite, les générations suivantes abandonneront définitivement leur activité, angoissés à l’idée que Beth et Bob puissent sévir. Et déterminés à mettre fin eux-mêmes à leur règne d’or et ils ne pavoiseront plus ; leur règne qui vacille déjà depuis que la route, montant en lacet jusqu’au pont qui enjambe le tunnel, enténèbre les traqueurs de photos et les décourage de poursuivre plus loin, et tous ceux qui nous harcelaient, photographiaient en enfermant nos âmes brûlantes dans une simple pellicule ou un médiocre téléphone pour des réseaux sociaux minables, Il les réduira en poussière et attirera d’autres adolescents dans son piège. »

= commentaires =

Lapinchien

tw
Pute : 3
à mort
    le 26/10/2023 à 23:11:08
duuu LSSSSSSSSSDDDD, vite !
Clacker

Pute : -4
    le 26/10/2023 à 23:57:18
Saluons quand même la critique très pointue sur les dérives du néolibéralisme, avec cette dénonciation au vitriol des pratiques influençantes de nos chers hommes et femmes sandwichs (restons inclusifs, la parité est bien respectée dans le milieu des FDP).

HaikU, un auteur engagé comme on en fait peu.
Lapinchien

tw
Pute : 3
à mort
    le 27/10/2023 à 17:52:29
Bob, les ponds-je ?
Cerumen

Pute : -8
    le 27/10/2023 à 21:32:20
Donc : du cut-up.

MAIS, pour une fois, ça fait moins 'Prose Séparée Mécaniquement', je trouve. Si ce texte était une spécialité culinaire, ça serait plutôt du corned beef (voire un pâté de crabe, pour rester dans le thème) qu'une fricadelle.
Clacker

Pute : -4
    le 03/11/2023 à 01:19:12
Il y a quoi de comestible à part les frites, dans la fricadelle, en définitive ?

Voilà ce que l'Histoire ne dit pas.
bobethct
    le 16/11/2023 à 22:45:55
Le.cutup com une coupe tranche dorange: peauchairepulpepintout
Si lorangexistait ce serait comme limage dela crouterrestre du livre
Si laterre existe ce serait

Mais c probabkemebt qune suite presente H azardeuse.
Nempeche comme jaimebien maoensee je sais que jcrois genial quoi joiurrai otetre mm aimer la oute d puvs
traducteur
    le 16/11/2023 à 22:47:13
Presemment ca mplait
dictatur
    le 16/11/2023 à 22:48:23
Ce que j'ai sous les yeux me plait bien.
Lapinchien

tw
Pute : 3
à mort
    le 17/11/2023 à 08:18:53
des cernes ?

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