Je suis toujours la première à arriver aux studios, c’est moi qui assure les matinales la semaine. J’ai un trousseau de clés énorme, il faut tout ouvrir : l’accueil, les bureaux, les deux studios. Et les fenêtres bien sûr, les ordis tournent non-stop, il fait toujours trop chaud. Ça va faire deux ans que je travaille ici, c’est ma première radio estampillée punk et anarchiste. Dans les années 80, c’était une des premières radios libres et ils émettaient depuis des toits d’immeubles en esquivant les flics. Aujourd’hui, évidemment, tout se passe en centre-ville et avec des subventions de la mairie, la transgression n’est plus qu’un vestige qu’on chérit. Les murs sont des autels à la gloire de ce passé. On y trouve des Sid Vicious à la colle avec des Nina Hagen, des graffs, des Fuchs, des repros de Bacon et des portraits d’Artaud en pêle-mêle sur la peinture. Les vieux de la vieille frôlent la cinquantaine à présent. Ils n’ont plus de crêtes, ils ont pris du bide et troqués les toits d’immeubles pour des pavillons bourgeois, mais la punk attitude résiste encore dans leurs Docs Martins, leurs tatouages vieillis et leur « tu te souviens » qu’ils égrènent comme des chapelets. Ils ont la nostalgie d’eux même et de ceux qui sont partis. Parce qu’il y en a toujours dans leurs histoires : du suicidé, du shooté, de l’azimuté. Le punk se doit d’en avoir vu, d’avoir survécu et d’en rire. Et même si aujourd’hui ils sont patrons de PME, expert-comptable ou à peu près tout ce qu’on veut, ils viennent toujours trainer ici avec quelques vinyles sous le bras. Ils sont assis le cul sur la plage depuis longtemps mais, au moins un soir par semaine, ils ont besoin de se croire encore en pleine mer. Toujours. Punk never die.
A ce jeu-là, mon dirlo est le plus fort. Il ressemble à Nicolas Sirkis. Un Nicolas Sirkis, sans teinture. Il est le plus fort, car il n’a pas déserté lui. Il a le pavillon d’accord, mais ses fesses sont toujours derrière un micro. Il passe les trois quarts de son temps à remplir des dossiers de subventions pour boucler les budgets, à lécher les culs qu’il bottait il y vingt ans, mais ce n’est pas grave, c’est justifié, c’est pour la bonne cause. C’est pour pouvoir passer du Crass et ouvrir les esprits … Son embourgeoisement n’est pas un choix, c’est un sacrifice, on peut y aller, il tient la baraque. Je l’aime bien parce qu’il y croit, il s’est persuadé de tout ça. Les gens ne sont jamais plus vrais que dans leurs mensonges. Et quand parfois il n’y croit plus, ce sont des choses qui arrivent, il écrit. Mais il ne veut pas être lu, ou par quelques personne seulement. Il ne veut pas être publié non plus, encore moins édité, tout ça c’est des conneries, c’est de l’industrie, c’est de la merde. Il dit ça en remplissant un dossier de partenariat avec la FRAC parce ce que ça, par contre, c’est pas des conneries, l’art sous perf’ c’est de la thune qui rentre. De la thune pour Crass, pour son cul derrière le micro, pour que le radeau de la Méduse tienne. Bref, on en a tous des comme ça, des incohérences qui tiennent. Et pas que les vieux de la vieille, même nous les jeunes, « les petits cons » comme ils nous appellent.
Je partage mon bureau avec Rémy. Rémy est irlandais. Il a atterri ici un peu par hasard. Il fait beaucoup de choses par hasard. Il a une femme et deux enfants et je crois que là aussi il ne sait pas bien comment il en est arrivé là. Le jeudi et le vendredi il mixe dans des bars, ou des soirées étudiantes. Il dort à la radio ces soir-là, il ne reprend pas sa voiture, à cause de enfants, tout ça. Je le retrouve invariablement, chaque vendredi matin, fracassé dans un coin du bureau qu’on partage. Il y a un duvet bleu planqué dans une des armoires en métal, il sert à qui en veut, il y a toujours un égaré qui passe. Rémy a mauvaise haleine le vendredi matin, j’ai donc toujours des chewing-gums dans mon sac. Rémy veut divorcer tous les vendredis matin et puis ça lui passe. Rémy est enfermé à double tour dans sa vie, parce que oui, ce sont des jumeaux : Jack et Ryan. Il me dit que je ne viens jamais le voir, que je devrais sortir plus. Je lui dit qu’il ment, que je passe souvent, seulement je ne reste pas longtemps, mais je l’assure qu’il bosse bien, que sa musique est bien, qu’il fait tout bien le jeudi soir. Pour Jack et Ryan…j’ai des chewing-gum à la menthe s’il veut, je ne peux pas faire grand-chose de plus, chacun ses hasards…
L’autre « petite conne », c’est Charlotte. Enfin personne ne l’appelle Charlotte, on doit dire Charlie. Elle a passé sa primaire à s’entendre dire Charlotte, la sotte et elle s’en souvient encore. Charlie a beaucoup de mémoire et d’empathie pour sa personne. Moins avec ses cheveux. Elle s’est rasé le crâne et tatoué l’arrière, il lui reste juste une frange, rouge, bleue ou verte, ça dépend de jours et des teintures qui restent. Visuellement parlant, elle est ce qu’on peut faire de plus punk au XXIème siècle. Elle ne se fringue qu’en import, made in England évidemment. Résilles, bretelles, mitaines, badges au kilos sur le perfecto vieux de trente berges. Elle est une véritable pièce de musée, la preuve que tout ça, un jour, à exister. Avec le mur des souvenirs, elle est l’âme de ce microcosme, la chouchoute des vieux de la vieille, la mascotte officielle.
Ce matin, elle est en retard. J’ai hâte d’avoir le fin mot de l’histoire, ses résumés de nuits sont toujours à la hauteur de mes espoirs. Mon heure d’antenne finie, je peaufine mon émission sur Foujita, sa chapelle et ses cent mètres carré de fresques. Je dois boucler l’intro du titre Hong Kong de Gorillaz qui me servira de générique. Hong Kong ce n’est pas le Japon certes, mais rester approximatif, c’est un peu rester punk, non ? Bidouillage never die !
LA ZONE -
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j'ai tellement aimé ce texte que je l'ai interverti avec un texte tout pourri en attente. Bien aimé parce qu'il me semble que c'est autobiographique et que les contradictions et compromis des vieux punks sont hyper drôles. La vie fait preuve d'ironie, chaque jour, c'est un truc qui m'a marqué au fer rouge et j'aime bien les textes qui me le rappellent et mettent ça en avant.
Il y a juste un truc qui me chiffonne c'est l'âge que devraient avoir les punks des années 70, de nos jours. Si mes calculs sont bons, ils devraient plutôt flirter avec les 70 piges que la cinquantaine. Après, peut être que les faits se passent au début des années 2000 ?
À mon avis, ce texte se lit sans peine, mais il ne me touche pas. Peut-être que ça parlera aux vieux en Docs qui aiment se raconter entre deux subventions. Moi, j’ai rangé mes idéaux depuis longtemps et je me bats désormais dans le système, alors la nostalgie punk en mode musée m’amuse plus qu’elle ne m’émeut. Le style passe bien, mais je trouve qu’il manque de rage, ça ronronne plus que ça ne crache. Ça se veut chronique vivante, et ça ressemble surtout à un inventaire de clichés, à peine dépoussiérés. Après tout, pourquoi pas : certains y verront sans doute un hommage, moi j’y vois surtout une bière éventée. Bref, ça se lit, mais ça ne laisse pas de marque.
Ps pour le teasing,
le registre « dithyrambe institutionnel » qui encense avec des grands mots, gomme toutes les aspérités, et donne l’impression qu’on vend une pièce de musée plus qu’un texte vivant. Ben je suis restée à l'audioguide et au chauffage central.
puisque les auteurs ne viennent pas faire leur propre promo, je suis allée voir son blog et là bas les textes... Graou
Par exemple, je suis mort de rire de lire que de vieux punks antisystème sont devenus des patrons de PME. ça ne t'émeut pas ?