LA ZONE -

Le homard

Le 06/02/2026
par Olivier-G. Moglia
[illustration]
Le restaurant puait l’iode et le citron bon marché. Les nappes tachées et les assiettes blanches avaient manifestement connu trop de cycles de lave-vaisselle. Il y avait un bruit de fond comme si on grattait des crânes polis mais ce n’était que le bruit des fourchettes sur les coquillages creux. J’étais là, assis, un verre de vin tiède à la main, à les regarder. Deux femmes. Pas des mannequins, pas des cougards, juste deux corps vivants avec des robes qui laissaient deviner ce qu’il y avait en dessous. Elles riaient. Du vin blanc, des huitres, des moules. Le combo érotique des bourgeois qui se croient encore en vie.

Je les matais sans honte. Mes yeux faisaient des allers-retours entre leurs lèvres humides et les coquilles ouvertes. J’aurais voulu me lever, dire : VOUS NE VOULEZ PAS UN HOMARD ? J’EN PINCE POUR VOUS. Mais je restais là, à sucer mon verre et à les déshabiller du regard avec la délicatesse d’une pelleteuse.

Finalement, j’y vais. Parce qu’à quoi bon rester planqué derrière un verre, autant me planter comme un con devant leur table. Qui ne risque rien n’a rien dit le proverbe. Et moi, je suis un proverbe vivant, plein de force et de conneries. Je m’approche, je dis bonsoir, je dis qu’elles sont charmantes. Elles lèvent à peine la tête, me balayent comme on balaie une miette sur la nappe. L’une dit :

- ON EST TRANQUILLES, MERCI.

Je souris, comme un chien qui demande son os. et je retourne à ma table. Mais dans ma tête, je les prends toutes les deux sur le comptoir d’huîtres, les coquilles qui volent, le vin qui se renverse, leurs jambes écartées comme deux couteaux de cuisine.

Je bois encore et je les regarde. Je me dis qu’elles savent. Forcément, elles savent que je bande. J’écarte un peu les cuisses pour que mon pantalon me trahisse. Mais elles ne remarquent rien. Je n’existe pas pour elles. Elles jouent, elles rient plus fort, elles lèchent leurs doigts comme si c’était fait exprès.

Alors j’y retourne. Je pose mon verre sur leur table, je les fixe droit dans les yeux, et je lâche avec la franchise du mec qui a trop bu :

- VOUS ÊTES BELLES. JE MANGERAI BIEN DE LA MOULE CE SOIR.

Etonnament, c’est un silence entier qui a claqué dans le restaurant, comme un élastique qui pète après qu’on ait trop joué avec lui. Leurs yeux se sont élargis, leurs bouches se sont ouvertes et puis elles ont hurlé.

- MAIS VOUS ÊTES MALADE !
- C’EST UNE HONTE !

Je lève les mains, je fais semblant de m’excuser, je dis que je plaisantais, que l’alcool m’a fait parler mais au fond je jubile. J’ai dit la vérité. Et la vérité, c’est une putain qui chope une MST avec le dilemne moral soit je travaille et je flingue mes clients, soit je me soigne et je n’ai plus une thune.

Le serveur arrive. Un type maigre avec un tablier sale et une moustache triste. Il pose sa main sur mon épaule :

- Monsieur, il faut se calmer.

Je hoche la tête, il la joue raisonnable et je décide de prendre un air repentant. Je m’excuse platement et je reviens à ma table. Mais je pense toujours à leurs cuisses, à leurs culotes, à la chaleur moite sous leurs robe d’été. Alors de ma table, en tendant mon verre je hurle :

- EXCUSEZ MESDAMES, VRAIMENT.

Elles continuent de crier, de gesticuler. Le restaurant entier me regarde, je deviens le pervers de service, l’ivrogne de la soirée. Et pourtant intérieurement je me marre. Je ne sais pas si c’est le vin blanc ou la charogne qui palpite dans mon slip mais je me mets à penser : VOUS POUVEZ JOUER LES SAINTES, MAIS VOUS ÊTES DÉJÀ DANS MA TÊTE, ET C’EST PIRE QUE D’ÊTRE DANS MON LIT.

Je continue de les regarder avec un sourire de lion qui regarde une gazelle quand une des deux, la blonde, la plus nerveuse, celle avec le collier en plastique se lève. Elle marche vers les toilettes, les talons qui claquent comme des gifles (je pense évidemment à bifle). J’attends dix secondes, je me lève à mon tour. Le serveur me regarde, je lui souris, il me fusille du regard. Dans les tranchées en 14, je n’aurais pas tenu 15 secondes avec un capitaine comme lui.

Je pousse la porte du petit vestibule qui mène aux chiottes. Elle est là, arrêtée, en train de se regarder dans le miroir crasseux, les lèvres serrées comme si elle voulait étrangler quelqu’un avec sa bouche. Elle me voit entrer et d’un coup son regard me traverse comme un couteau à huîtres.

- QU’EST-CE QUE VOUS FOUTEZ ICI ?

Je ferme la porte derrière moi, j’ouvre mon pantalon. Tranquille, même pas un geste de cow-boy, juste la routine, comme si j’allumais la télé avant une bonne sieste. Je baisse ma braguette, je sors l’animal et je le laisse respirer l’air moite des toilettes.

- UNE PETITE PIPE POUR SE FAIRE PARDONNER ?

Elle recule d’un pas, choquée, outrée, la main sur la poitrine comme une vieille actrice de théâtre.

- MAIS VOUS ÊTES DÉGUEULASSE !

Je souris. Avec le recul, j’avais vraiment l’air d’un con, pantalon entrouvert, mais c’est mon style, le con assumé. Elle me fusille encore, puis soudain son visage change. De la rage, elle passe à autre chose. Un truc entre le mépris et la curiosité malsaine. Comme si elle voulait vérifier jusqu’où pouvait aller ce taré en face d’elle.

Et là, contre toute logique, elle s’approche. Elle me chope par la ceinture, et je sens sa bouche descendre comme si elle voulait me mordre plus que me sucer. J’ai un petit geste de recul mais elle m’engloutit avec une hargne incroyable. Pas de sensualité, pas de romance, juste une guerre froide entre ses lèvres et ma queue.

Je reste planté, adossé au mur. C’est pas une pipe, c’est une manif avec revendication syndicale. Elle avale comme si elle voulait se venger du monde entier. Moi je ferme les yeux, j’ai presque envie de lui dire de ralentir, mais j’ai trop bu.

Et je lâche tout, direct dans sa bouche. Une explosion pathétique mais sincère. Elle écarquille les yeux, mais ne recule pas, là voilà qui avale par dépit ou par mauvais esprit révolutionnaire.

- ESPÈCE DE CONNARD !

Je remonte ma braguette, je souris encore, je lui fais un petit signe de la main, poli comme un client qui salue la caissière

- MERCI MADAME, VRAIMENT MERCI

Elle me fixe avec des yeux noirs, plus noirs que le fond des toilettes à la turc. Et moi, je retourne à ma table, comme si de rien n’était, avec mon verre de vin blanc et mon crustacé enfin calmé.

Mais j’étais à peine à ma table, fier comme un coq qui vient de se vider les couilles dans la basse-cour, que l’autre se lève, la copine, la brune, et fonce vers moi, talons qui claquent et yeux de torpille.

- QU’EST-CE QUE T’AS FAIT À MON AMIE ?

Je la regarde, étonné, comme si j’étais un gosse pris avec la main dans le pot de confiture. J’ouvre la bouche pour bredouiller un « rien », mais elle me coupe net :

- VIENS. ON VA S’EXPLIQUER.

Elle me chope par le bras, me tire comme un chien galeux en laisse pour direction les toilettes. Je la suis, moitié curieux, moitié inquiet. Dans le vestibule, elle se retourne, baisse son pantalon d’un coup sec me balance :

- PÈTE-MOI LA RONDELLE.

J’ai cru que j’avais mal entendu. Je cligne des yeux, je regarde autour, non, c’est bien à moi qu’elle parle. Et là, évidemment, la malédiction tombe : la demi-molle. Panique à bord. Sortez les balasts !

- DESOLE…
- FERME-LA ET BOUGE.

Elle se penche, prend les choses en main, moi, je bafouille, je m’excuse avec ma queue qui joue au lombric sous xanax mais elle s’acharne et s’agite comme une forcenée. Je deviens le figurant de mon propre film, cela a beau être pathétique mais petit à petit, ça repart, pas par héroïsme, juste par réflexe biologique. Elle galope, elle m’insulte à moitié, je comprends pas tout, j’ai le souffle court et je me concentre pour garder le drapeau en l’air malgré la tempête.

Et puis ça vient, un orgasme sans romance ni tendresse. Un petit jet pour moi, un râle pour elle. Deux explosions maladroites dans un cagibi qui pue le vinaigre blanc.

Elle remonte son pantalon, me lance un regard noir. Je m’attends à un merci, ou au moins à un c’était pas mal. Mais non; elle crache la sentence comme un juge de tribunal populaire

- NE RECOMMENCE JAMAIS ÇA, ESPÈCE DE DÉGÉNÉRÉ.

Et elle sort, me laissant seul avec ma braguette ouverte, ma sueur, et ce doute profond : est-ce que je viens de vivre une victoire ou une humiliation ?

Et puis rebelotte, je viens à peine de finir mon verre que le serveur s’approche, tablier pendouillant, moustache en berne. Il me regarde avec ce sérieux de curé de campagne.

- MONSIEUR, LES DAMES SE SONT PLAINTES. VOTRE COMPORTEMENT EST INACCEPTABLE.

Je hausse les épaules, je fais mine de rien, mais il insiste.

- SUIVEZ-MOI.

Je le suis, comme un écolier qu’on emmène au bureau du proviseur. Destination : les toilettes, évidemment. C’est devenu mon bureau de crise, cette pièce. Une cellule capitonnée en carrelage où l’honneur n’est plus un prétexte.
Il ferme la porte, se tourne vers moi.

- ON NE FAIT PAS ÇA AUX FEMMES.

Et là, sans prévenir, il chope ma ceinture, baisse mon pantalon. Moi, je reste bouche bée, l’air de dire : mais qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Et lui, sérieux comme un juge, il se met à genoux et commence à me sucer.

Je reste planté, immobile. Je me dis que c’est une caméra cachée, un bizutage, une intervention divine en mode grotesque. Mais non, c’est bien réel : le serveur du restaurant de poissons est en train d’essayer de me ranimer.

Sauf que rien, même la demi-molle a déserté, c’est fini, rideau.

- DÉSOLÉ, MEC, JE CROIS QUE C’EST MORT.

Mais il insiste et s’applique, le pauvre. Il fait son boulot comme s’il battait des œufs en neige. Moi je me tiens au mur et au bout de longues minutes ridicules, je sens juste trois gouttes pathétiques sortir dans un râle d’agonie. Un orgasme de vieillard asthmatique.
Je remonte mon pantalon, il se relève, sérieux, lisse son tablier comme si de rien n’était.

- VOILÀ. MAINTENANT, RESPECTEZ LES FEMMES.

Je me sens flagada, un tracteur m’aurait roulé dessus que je ne serai pas dans un meilleur état. Je retourne à ma table, les deux femmes me fixent, fulgurantes, les yeux pleins de haine et je leur envoie un petit signe d’amitié, mon majeur dressé. Je m’assois, je bois une gorgée de vin pour me requinquer et dans ma tête, j’entends une fanfare ridicule avec le trombone qui me souffle de me tirer de cet endroit. Je fais un signe au serveur en essayant cette fois d’être le client le plus respectable du restaurant :

- L’ADDITION, S’IL VOUS PLAÎT.

Il me regarde, s’approche de moi et penche la tête comme un prêtre qui va annoncer un enterrement.

- CE N’EST PAS POSSIBLE, MONSIEUR. PAS ENCORE.

Je fronce les sourcils. Pas possible ? Depuis quand on m’emprisonne dans une gargote aux moules surgelées ? Et là, il me montre la salle. Une trentaine de personnes, hommes et femmes, installés aux tables, les yeux braqués sur moi. Certains sourient, d’autres me fusillent du regard, mélange improbable de complicité et de haine. Comme un tribunal populaire mais avec des assiettes d’huîtres.

- VOUS VOYEZ, MONSIEUR ? IL Y A ENCORE TOUS CES CLIENTS QUI ATTENDENT !

Je reste planté là, bouche ouverte, pantalon encore mal remonté, la braguette qui menace de descendre toute seule.

- VOUS VOUS FOUTEZ DE MA GUEULE ?

Mais personne ne rit, encore moins le serveur qui me fusille du regard. Un type au fond lève son verre, me salue comme un gladiateur qui entre dans l’arène. Une femme tape dans ses mains, lentement, avec un sourire de hyène. Les autres attendent, patients, l’œil luisant, comme s’ils savaient déjà ce qui allait se passer.

Le serveur pose sa main sur mon épaule, ferme, solennelle.

Je sens mes jambes trembler. Je me dis que je suis tombé dans le seul restaurant où le menu comprend une entrée, un plat… et un gangbang communautaire en supplément.

Je jette un coup d’œil aux deux femmes. Elles sourient, cette fois, mais pas de haine ou de peur, juste une jouissance froide, une revanche servie sur assiette de la mer avec moi en plat principale, le homard qu’on va sucer jusqu’à la moelle.

= commentaires =

Lapinchien

lien tw yt
Pute : 321
à mort
    le 05/02/2026 à 19:02:25
Triangulable quelque part entre un épisode des "contes de la crypte", une soirée lambda de Thierry Ardisson au Club/restaurant "Les Chandelles" 1 rue Thérèse dans le 1er arrondissement de Paris et la blague du mec bourré cabossé qui se retrouve à l'hosto et qui dit au médecin : "Ah là là, mon vieux, vous ne me croirez jamais... C'était un cauchemar ! D'abord, j'ai été percuté de plein fouet par une soucoupe volante. Ensuite, un camion de pompiers m'a roulé sur le pied. Et au moment où j'essayais de me relever, un cheval de course m'a mis un énorme coup de sabot en pleine tête !" et qui conclue par "Et si vous ne me croyez pas parce que je suis bourré allez demander au mec qui a tout vu depuis la cabine du manège..."
Lapinchien

lien tw yt
Pute : 321
à mort
    le 05/02/2026 à 19:11:02
Mais j'imagine qu'on vivrait tous ce type d'expérience si le karma se situait à ras les couilles.
René de Cessandre

Pute : -167
    le 05/02/2026 à 20:38:31
Version Parafoutrale de "L'Arroseur arrosé".
Il n'y a pas à dire, la Société progresse.
René de Cessandre

Pute : -167
    le 05/02/2026 à 20:52:33
... mais c'était un restaurant où l'on servait des Homards ou des morues ?
Lapinchien

lien tw yt
Pute : 321
à mort
    le 05/02/2026 à 21:15:45
Si tu cherches à savoir si on va tous te sucer dans le coin, saches que tu risques plutôt de te retrouver avec un sifflet anti-relou dans le fion.
Lindsay S

Pute : 243
    le 05/02/2026 à 21:19:48
Je vote pour le sifflet :)
René de Cessandre

Pute : -167
    le 05/02/2026 à 22:00:09
Merde ! J'ai piqué à LpC un jeu de mots qu'il aurait aimé pouvoir faire ! Ca lui a coupé le sifflet, et il ne sais plus où le mettre... J'ai peur qu'il en fasse une jaunisse. T'inquiète pas LpC, la prochaine fois tu seras plus rapide ! C'est sûr !
    le 05/02/2026 à 22:02:07
On dit bonjour à René, notre animal de compagnie tout droit sorti du CP, et à ses répliques goût fraise tagada.

Bonjour Renééééé.

Au revoir Renéééé.
René de Cessandre

Pute : -167
    le 05/02/2026 à 22:10:27
Je m'aligne sur le niveau ?
Je ne veux pas dépareiller ?
    le 05/02/2026 à 22:11:59
Texte décevant, au départ je me suis dit que j'allais adorer être mis mal à l'aise par un personnage humain trop humain et masculin trop masculin et normal trop normal, et puis ça tourne au délire mais un délire trop sérieux, pas assez débile pour moi, qui ai tendance à l'être, et qui en ai besoin s'il faut faire pendant à un sentiment gênant. Comme celui d'avoir pu être, souvent, le personnage du début, sans le passage à l'acte.

Dommage. J'aurais bien aimé être foutu dans ma merde, mais au bout du compte j'ai souri un peu.

Curieux emploi du capslock à part ça, un peu pli pour du capslock bordel.
    le 05/02/2026 à 22:12:51
Ou poli. Mais pli aussi en fait. Ouais. C'est vraiment un texte pli.
Nino St Félix

lien
Pute : 159
    le 05/02/2026 à 22:13:25
J'ai bien rigolé. Ca me rappelle un texte à la con que j'avais écrit a 20 piges dans le genre. Sauf que là c'est mieux, marrant, rythmé, débile à souhait, bien écrit en prime et ça nous prend pas pour des cons. Je suis content repus. Le seul truc c'est qu'en fait c'est tellement con et bon que la fin est un ton en dessous, j'espérais un truc encore plus débile et absurde (un peu trompé par l'illustration pour le coup).
Je suis rassuré car j'étais resté sur ma faim sur le dernier texte de l'auteur. Alors que je connais le prochain et que c'est du même tonneau.
Nino St Félix

lien
Pute : 159
    le 05/02/2026 à 22:15:34
c'est pas du vrai CAPSLOCK mais j'adhère. C'est pli et vif.
cmb ?

= ajouter un commentaire =

Les commentaires sont réservés aux utilisateurs connectés.