Ce fut un coup de téléphone, plus tard dans l’après-midi, qui me l’apprit, un coup de téléphone sec, tranchant, brutal, un de ces coups de téléphone qui changent une vie, qui déchirent un monde, une voix inconnue, administrative, glaciale, qui me dit que ma femme était morte, oui morte dans la rue, morte sous une voiture, morte écrasée, morte de la façon la plus grotesque et la plus stupide et je n’y crus pas, bien sûr que je n’y crus pas, je demandai qu’on me répète, je demandai qu’on vérifie, je demandai qu’on me donne des détails, des preuves, des précisions, mais la voix resta glaciale, la voix resta administrative, avec juste ce qu’il fallait de compassion et d’empathie, une voix de préposé aux déces, une voix qui avait tant l’habitude de réciter son texte qu’elle en perdait son âme et alors je compris qu’il n’y avait pas de doute, pas d’erreur, pas de place pour ne plus y croire, elle était morte, vraiment morte.
Et presque aussitôt, comme si cela ne suffisait pas, comme si cela ne devait pas suffire, j’appris le reste, j’appris qu’elle n’était pas morte en revenant du travail, j’appris qu’elle n’était pas morte en allant faire des courses, j’appris qu’elle n’était pas morte dans quelque banal hasard, mais qu’elle était morte en sortant d’un appartement, en quittant un homme, son amant, j’appris qu’avant de mourir elle avait aimé un autre, j’appris qu’avant de mourir elle m’avait trompé, j’appris qu’avant de mourir elle avait choisi une autre bouche, un autre corps, un autre sexe, j’appris que son dernier regard, son dernier souffle, son dernier geste n’avaient pas été pour moi, mais pour lui, pour l’autre, l’amant, l’inconnu, et cette révélation, ce détail, ce clou enfoncé dans la plaie, fut pire que tout, bien pire que la mort elle-même, pire que l’annonce, pire que l’accident, pire que l’absurdité de sa disparition, et je me pris à penser qu’elle était morte deux fois, trois fois même, morte à cause de la voiture, morte en moi à cause de son amant et morte en moi de la colère et de la jalousie que je ressentais.
Je ne savais plus si je devais pleurer ou hurler, je ne savais plus si je devais maudire le destin ou la maudire elle, je ne savais plus si je devais l’aimer encore ou la haïr déjà, je ne savais plus si je devais courir vers sa dépouille ou courir vers l’amant pour l’écraser, je ne savais plus rien, absolument rien, sinon que ma vie venait de s’effondrer, sinon que ma maison venait de s’écrouler, sinon que tout, absolument tout, venait d’être englouti, et que je n’étais plus qu’un homme seul, nu, vidé, trahi, endeuillé, abandonné.
J’étais détruit, broyé, anéanti, et même ces mots ne suffisaient pas, ne disaient rien, ils sonnaient trop secs, trop convenus, ils ne touchaient pas le gouffre qui s’ouvrait en moi, car ce n’était pas une peine claire, simple, identifiable, c’était une onde de choc qui revenait par vagues, qui cognait, qui creusait, qui arrachait tout. La mort, oui, la mort d’abord, la mort nue, la mort brutale, la mort sans détour, la mort qui vous arrache quelqu’un comme on arrache un câble du mur, qui laisse tout à vif, les étincelles, le noir d’un coup, la mort qui coupe la lumière, la mort qui renverse la table encore mise, la mort qui interrompt une phrase en plein milieu, la mort sans justification, la mort sans parole, la mort qui passe et qui emporte. Et moi je tombais avec elle, je tombais comme on tombe dans un escalier sans fin, je tombais sans pouvoir me retenir, sans même chercher à me retenir, je tombais avec ce vide qui aspirait tout, et je n’avais plus rien d’autre à faire que pleurer, pleurer ce manque qui grossissait, pleurer cette absence qui devenait une matière, pleurer cette fin sèche, brutale, irrémédiable, pleurer la fin, pleurer sans fin.
Mais aussitôt, et c’est là ma seconde dévastation, celle qui souille la première, celle qui la contamine, celle qui m’empêche même le luxe du chagrin, aussitôt la trahison s’est incrusté en moi, s’est planté comme une écharde sous l’ongle, et tout se mélangeait, tout se battait en moi, le deuil et la colère, l’amour et la rancœur, la pitié pour sa chute, pour son souffle coupé par la carrosserie, et la rage pour l’aveu muet de sa dernière adresse, de sa dernière étreinte, j’avais honte de ma honte, j’avais honte de ma fureur, j’avais honte d’être un homme qui ne comptais pas pour elle, avec cette question grotesque : comment a-t-elle pu ?, et pourtant je me la posais, je la répétais, je la mâchais jusqu’au sang, comment avait-t-elle pu ? comment avait-t-elle osé ? comment avait-t-elle choisi ce détour, cette chambre, cet homme, ce couloir, cet ascenseur, cette rue, comment avait-t-elle pu vivre sa dernière heure en laissant un autre sexe que le mien lui brûler les chairs intimes ?
Je voudrais n’être que malheureux, n’être que veuf, n’être qu’un corps qui tremble, mais j’étais aussi un juge, un procureur, un enfant humilié qui tapait du pied sur le carrelage froid, j’étais tous ces rôles en même temps, et je me détestais de chercher des preuves, de repenser à des scènes quotidiennes, de relire des messages peut-être, je me détestais de traquer, de supputer, de recomposer le puzzle des heures perdues, alors qu’elle gisait quelque part avec un numéro au poignet, et pourtant je le faisais, je ne faisais que cela, je le faisais parce que je ne savais pas faire autrement, parce qu’entre l’amour blessé et l’orgueil perforé il n’y a plus d’air, plus de place, plus de pensée droite.
Je voudrais lui pardonner et je voudrais la condamner, je voudrais la serrer encore une fois et je voudrais effacer son prénom de ma mémoire, je voudrais tomber à genoux et je voudrais la gifler de toutes mes questions, je voudrais hurler son absence et je voudrais mépriser sa fuite, et entre ces deux bords je marchais, je vacillais, je déraillais, je m’effondrais en silence mais je restais debout parce qu’on me parlait, parce qu’on me tendait des formulaires, parce qu’on me demandait des signatures, parce qu’on me demandait d’être un adulte, un survivant, un mari, et je n’étais rien de tout cela, je n’étais qu’un imposteur, une cloche fendue qui sonnait faux, j’étais la corde qui lâche, le verre fêlé qu’on repose quand même sur la table, et la question revenait, insistante, sotte, meurtrière : comment avait-t-elle pu me tromper, comment a-t-elle pu me quitter d’abord en esprit avant que la voiture ne la bouscule plus durement qu’il ne la bousculait ? comment avait-t-elle pu choisir de mourir loin de moi, non pas dans l’intention bien sûr, mais dans la scénographie ironique des faits, et pourquoi cette scénographie me dévorait-t-elle plus fort que la mort elle-même, pourquoi ?
Alors, oui, après les larmes, après la colère, après les trois morts que je comptais comme un comptable maniaque de sa propre ruine, il n’y eut plus que la tentation, la tentation bête, la tentation lourde, la tentation unique qui reste quand tout s’est effondré, la tentation du suicide, et je me surpris à y penser avec une précision glaciale, une précision presque d’ingénieur, comme si je planifiais un voyage, comme si je comparais des destinations, des moyens de transport, des horaires, une logique implacable, absurde mais implacable, et je me disais que j’avais le choix, oui, que j’avais encore ce ridicule privilège du choix, et que c’était sans doute la dernière fois qu’un choix m’appartenait vraiment.
La voiture d’abord, évidemment, la voiture comme une évidence, la voiture que j’avais garée devant la maison, ma voiture qui attendait, docile, servile, prête à m’emporter, et je m’imaginais, oui, je m’imaginais au volant, de nuit, lancé à toute vitesse sur une ligne droite, la pédale écrasée, les phares éventrant le noir, et le poteau, le mur, le béton, l’obstacle qui grossissait, qui approchait, le fracas, la tôle qui se plie, le sang qui jaillit, et tout qui s’arrête d’un coup, net, brutal, définitif, la version rapide, la version immédiate, la version fracassante, et j’y pensais sérieusement, j’y pensais comme à une délivrance, j’y pensais comme à une façon de rendre justice au chaos, d’ajouter ma collision à sa collision, mon choc à son choc, et je me disais que ce serait presque poétique, grotesquement poétique.
Mais une autre image s’imposait, l’autre possibilité, l’autre sortie, plus lente, plus intime, moins bruyante, celle des médicaments, la pharmacie comme arsenal, les gélules comme munitions, et je me voyais aligner les boîtes, ouvrir les plaquettes, avaler méthodiquement, boire de l’eau entre chaque dose, attendre que le cœur se ralentisse, attendre que le souffle se coupe, attendre que la conscience se dissolve, mourir couché, mourir silencieux, mourir sans bruit, disparaître comme une tache d’encre qu’on efface, mourir par effacement plutôt que par explosion, et je comparais, oui, je comparais les deux scénarios, comme un imbécile, comme un enfant qui hésite entre deux jouets, entre deux couleurs, entre deux desserts, la brutalité ou la lenteur, le choc ou la dissolution, l’éclat ou l’effacement, et je ne savais pas, je ne savais pas quel suicide me convenait le mieux, je ne savais pas lequel me ressemblait le plus.
Et je restais là, planté, oscillant entre la vitesse et la lenteur, entre le bruit et le silence, entre la violence et la fadeur, je restais là à choisir mon cercueil comme on feuillette un catalogue, à me dire que de toute façon cela ne changerait rien, que l’issue serait la même, que la fin serait la fin, mais je ne pouvais pas m’empêcher de tourner autour, d’y penser encore, d’y penser toujours, comme si le simple fait d’hésiter me maintenait en vie, comme si l’hésitation était une respiration, comme si le choix suspendu était encore une forme de survie.
Alors j’ouvris des bouteilles de vin, toutes les bouteilles qui traînaient dans le cellier et je commençais à boire, je bus sans m’arrêter, oui, je bus comme on avale une solution finale, je bus comme on avale un poison qu’on sait déjà trop doux, je bus à perdre haleine, je bus pour effacer les images, je bus pour étouffer les questions, je bus pour ne plus voir ni le poteau ni les plaquettes de somnifère, ni la collision ni l’effacement, je bus pour suspendre l’hésitation, pour m’enrouler dans une torpeur qui tiendrait lieu de décision, et bientôt je ne fus plus qu’un corps chaviré, un bateau dans la tempête, je ne fus plus qu’un tonneau de vin et de bile, et je sortis, je sortis parce que l’air me manquait, je sortis parce que la maison étouffait, je sortis parce que les murs s’étaient mis à tourner, à tourner comme des bêtes féroces autour de moi.
Dehors je vomis, oui, je vomis mes tripes, je vomis ma journée, je vomis ma femme, je vomis l’amant, je vomis ma colère, je vomis les trois morts, je vomis le monde entier dans l’herbe humide, je m’écroulai à moitié, je m’agrippai au vide, je ne tenais plus debout, mes jambes n’étaient plus que deux cordes molles incapables de soutenir quoi que ce soit, et je rampai presque, je titubai, je flottai dans ce brouillard qui m’emportait, et c’est alors que je la vis, la mare, la flaque énorme, le trou d’eau noir au bord du champ, je la vis comme une invitation, comme une bouche ouverte, comme un lit silencieux, et je pensai, oui, je pensai sérieusement que je pouvais tomber dedans, que je pouvais m’y laisser glisser, que je pouvais m’y noyer comme un rat, finir là, dans ce silence liquide, dans ce cercueil d’eau boueuse, simple, discret, ridicule et parfait.
Et la lune, la lune pleine, la lune énorme, la lune cruelle, la lune suspendue au-dessus de ma tête, la lune qui me regardait, la lune qui me jugeait, la lune blanche et froide comme une lampe d’interrogatoire, la lune qui n’éclairait rien d’autre que mon désespoir, la lune qui se reflétait dans la mare, double lune, lune dans le ciel et lune dans l’eau, comme si le monde entier voulait doubler ma folie, comme si le monde entier voulait me rappeler que je n’étais plus qu’un reflet, qu’un déchet, qu’un homme à moitié noyé avant même d’avoir chuté.
Et je restai là, vacillant, oscillant entre la terre et l’eau, entre le souffle et l’asphyxie, à regarder la mare comme on regarde une solution, une promesse, un piège tendre, une tentation molle, et je me dis que ce serait si facile, si rapide, une chute, un basculement, une seconde, et tout serait fini, tout serait englouti, et la lune seule en témoin, la lune pleine, la lune cruelle, la lune indifférente.
Et c’est alors, oui, c’est alors qu’il apparut, que je le vis ou crus le voir, ou l’imaginai peut-être, un être minuscule, grotesque, ridicule, un lutin, un nain difforme sorti d’aucun conte connu, planté là devant moi, les pieds dans l’herbe humide, les yeux brillants comme deux braises perfides, et je crus d’abord à un mirage, à une hallucination due au vin, à la lune, à la bile encore dans ma gorge, mais il parla, oui, il parla d’une voix aigüe, cassée, mais ferme, une voix qui fendait le silence de la nuit : ta vie est triste ? pense à la mienne.
Et je restai stupéfait, titubant, la bouche ouverte, incapable de répondre, incapable de comprendre, et lui continuait, implacable, presque joyeux dans sa cruauté, il disait qu’il était tout petit, minuscule, méprisable, invisible aux femmes, et qu’en plus il n’avait qu’un micro-pénis, un ridicule vestige, une moquerie de virilité, un organe inutile, risible, et que pour cela les femmes ne voulaient pas de lui, ne voulaient jamais de lui, pas une, pas même une fois, pas même pour rire, et il riait en le disant, il riait comme un démon, il riait de son propre malheur, il riait de sa propre misère, il riait d’un rire sec, grinçant, presque joyeux, et moi je le regardais, hagard, tremblant, adossé à mon désespoir, je le regardais comme on regarde un fou qui danse au bord d’une tombe.
Et soudain il ajouta, en me fixant de ses yeux brûlants : au moins moi je n’ai rien perdu, au moins moi je n’ai pas été trompé, au moins moi je n’ai pas connu l’humiliation que tu portes en toi, car comment tromper quelqu’un qu’on n’a jamais choisi, comment trahir quelqu’un qui n’a jamais eu droit à l’amour, je n’ai pas été trahi, je n’ai pas été dupé, je n’ai pas été effacé comme toi tu l’as été.
Et je compris, ou je crus comprendre, que ce grotesque lutin se posait en miroir, en contrepoint, en caricature, que son malheur était sa fierté, que son absence de vie lui servait d’armure, qu’il riait de son vide comme moi je pleurais de ma perte, et que son rire, ce rire atroce, me visait, me perçait, m’invitait à comparer, à mesurer, à relativiser, comme si un micro-pénis pouvait contrebalancer une trahison, comme si le ridicule pouvait consoler du tragique, comme si son rire pouvait m’apprendre à rire moi aussi de ce qui me dévorait.
Alors le lutin, voyant sans doute que je ne répondais pas, que je restais planté là, tremblant, hébété, la bouche entrouverte, la bile encore au coin des lèvres, dit d’une voix qui claquait comme un ordre et une promesse à la fois : viens, viens, je vais te montrer quelque chose, et sans attendre mon assentiment, sans se retourner, il s’enfonça dans les bois, léger, vif, sautillant presque, et moi, ivre, perdu, vidé de toute volonté, je le suivis, je le suivis parce que je n’avais plus la force de dire non, plus la force de réfléchir, plus la force de décider, je le suivis comme on suit son propre cauchemar, comme on suit la main glacée d’un guide absurde, je le suivis en trébuchant, en me cognant aux branches, en respirant difficilement, et le silence de la forêt n’était brisé que par ses pas rapides et mes chutes lentes.
Et soudain, dans une clairière, au milieu de cette obscurité gonflée de lune, je le vis, oui, je le vis et je crus d’abord que c’était une hallucination de plus, mais non, il était bien là, massif, immobile, un âne, un âne gris, banal en apparence, banal dans ses yeux lents, banal dans sa respiration lourde, mais affublé d’une monstruosité grotesque, d’un appendice colossal, une bite énorme, disproportionnée, absurde, pendante comme une arme de siège, une bite d’étalon mythologique mais collée à ce corps d’âne, ridicule et terrifiante à la fois, et je restai pétrifié, je restai fasciné, incapable de détourner le regard.
Le lutin, lui, rayonnait, il leva les bras comme un maître de cérémonie et déclara fièrement : je te présente mon copain, lui c’est un vrai étalon, lui c’est l’excès inverse, lui il est condamné non par défaut mais par excès, car les filles ne veulent pas de lui, jamais, pas une, pas même une téméraire, car chaque fois qu’il baise, chaque fois qu’il les prend, il les démonte, littéralement, il les brise, il les tue presque, il les démonte tellement que certaines meurent asphyxiées, oui, asphyxiées, parce que sa bite remonte jusque dans leur gorge et les étouffe, alors il reste seul avec son malheur de géant.
Et je restai là, titubant, le vin encore dans mes veines, la lune sur mes épaules, le lutin à mes pieds et l’âne monstrueux devant moi, et je ne savais plus si je devais rire, pleurer, vomir encore, ou m’agenouiller devant cette scène grotesque qui ressemblait à un cauchemar médiéval, une farce cruelle inventée par un esprit malade, une parodie de consolation, une fable obscène adressée à mon malheur.
Alors je les regardai, oui, je les regardai tous les deux, le lutin triomphant avec son rictus cruel, l’âne placide avec son fardeau grotesque, et je ne savais plus si j’étais encore vivant, si j’étais déjà mort, si j’étais simplement prisonnier d’un délire, d’une hallucination fabriquée par l’alcool, par le chagrin, par la lune, et les mots sortirent de ma bouche, lourds, pâteux, mais clairs, d’une clarté désespérée : je ne comprends pas, je ne comprends rien, est-ce que je délire ou quoi, est-ce que je rêve, est-ce que je suis déjà en train de pourrir dans la mare, je viens de perdre ma femme, je viens d’apprendre qu’elle m’a trompé, et voilà qu’on me sert un lutin avec un micro-pénis et un âne avec un braquemard gigantesque, et cela devrait me réconforter, cela devrait me consoler, cela devrait me sauver, c’est ça ?
Je riais presque en le disant, un rire brisé, un rire qui ressemblait davantage à un sanglot, et je continuai, vacillant, les yeux dans les yeux du lutin : Admettons que cela ne soit pas un délire d’alcoolique et d’homme brisé, c’est quoi la morale, dis-moi, c’est quoi la leçon, c’est quoi l’enseignement, car toute fable a sa morale, tout cauchemar prétend nous apprendre quelque chose, alors dis-moi, toi, petit monstre, toi, grotesque messager, toi et ton âne d’apocalypse, qu’est-ce que vous voulez de moi, qu’est-ce que vous voulez que je comprenne ?
Je crachais mes mots, je crachais ma bile, je crachais ma douleur dans ce théâtre absurde, et le silence qui suivit fut pire encore, la lune éclairait trop fort, l’âne me fixait de ses yeux vides, le lutin souriait comme un diable patient, et j’attendais qu’il réponde, j’attendais qu’il me livre sa vérité, j’attendais qu’il me tende une vérité alors le lutin éclata de rire, un rire perçant qui ne ressemblait plus à un rire mais à une scie rouillée dans la nuit, et sans prévenir, sans honte, sans gêne, il grimpa sur l’âne, oui, il grimpa sur son dos comme un cavalier de foire, et dans un geste obscène, grotesque, insupportable, il commença à l’enculer, le petit corps sec planté dans la masse lourde de l’animal, une scène tellement absurde, tellement surréaliste, que je crus m’évanouir, que je crus enfin basculer dans le délire complet, dans la folie finale, et pourtant non, cela se déroulait devant moi, réel ou irréel mais là, visible, implacable.
Et il parlait en même temps, oui, il parlait, haletant, ricanant, comme si ses paroles accompagnaient sa danse obscène : tu sais, tu peux avoir tous les malheurs du monde, absolument tous, tu peux avoir ta femme morte, ta femme traîtresse, ton amour détruit, ton orgueil brisé, ta vie pulvérisée, tu peux tout perdre et croire que tu es le plus malheureux des hommes, mais quand tu le sais, quand tu le reconnais, il te reste une seule arme, une seule consolation, une seule maigre consolation : aller voir ceux qui sont aussi désespérés que toi, aller les chercher, aller les rejoindre, aller partager leur misère, et en profiter, oui, en profiter.
L’âne soufflait lourdement, la clairière entière résonnait de ce spectacle grotesque, et le lutin continuait, implacable, riant de sa propre ignominie : c’est une maigre joie, une joie ridicule, une joie de rebut, une joie de fin du monde, mais c’est quand même une joie, et entre désespérés on trouve toujours un peu de place, un peu de chaleur, un peu de rire même, un peu de vie malgré tout.
Et moi je restai là, pétrifié, incapable de détourner les yeux, incapable de comprendre si c’était une révélation ou une insulte, incapable de savoir si je devais hurler, pleurer ou applaudir, je restai cloué au sol par cette farce sordide, par cette leçon inutile et cruelle : le désespoir n’ouvre pas à la grandeur, le désespoir n’élève pas, le désespoir ne sauve pas, le désespoir ne fait que rejoindre d’autres désespoirs, se mêler à eux, copuler avec eux dans une clairière en pleine nuit, et espérer appeler cela consolation.
LA ZONE -
Je partis ce matin-là comme je partais chaque matin, sans un mot particulier, sans un geste particulier, je lui donnai un baiser, mais un baiser ordinaire je dirai, un baiser d’habitude qui n’avait pas vraiment le souffle de l’amour et je la laissai descendre dans le métro, je la regardai à peine s’éloigner, je n’eus pas même l’idée, pas même l’instinct, pas même le réflexe de lui sourire, de la retenir, de la saluer vraiment, je marmonnais un au revoir mécanique, fatigué, inutile, et je pensais déjà à autre chose, à la journée qui m’attendait, aux dossiers accumulés, aux rendez-vous imbéciles, aux chiffres qui s’entasseraient sur mon bureau, et je croyais, naïf que j’étais, que je la reverrais le soir, comme toujours, que tout continuerait comme toujours, que la mécanique suivrait son cours, et je ne savais pas que ce serait la dernière fois, je ne savais pas que ce regard absent que je lui jetai serait le dernier, je ne savais pas que ce souffle sec, que ce mot jeté en passant, serait le dernier. = ajouter un commentaire =
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= commentaires =
Je suis tombé complètement amoureux de cet auteur. Il y a d'autres textes de lui en attente et j'espère qu'ils sont géniaux dans la même veine que celui-ci. Il propose une dissolution lente de la littérature la plus conventionnelle en manipulant le lecteur l’entraînant sur des terrains très balisés au départ mais excellemment maîtrisés pour lentement le placer face à l'absurdité de sa propre démarche de lecteur l'extirpant de la réalité et de ses certitudes les plus ancrées. ça s'applique au fond, à la forme et bien au delà. De la prestidigitation haut de gamme. J'ai particulièrement apprécié quand Nicolas Sarkozy fait irruption à la fin du texte. Probablement pour aborder la condition de Nelson Mandela du lecteur.
Si ce de la prestidigitation, on voit tous les trucs.
On remarque de suite que l'auteur aime et abuse des anaphores, des redondances et des répétions, ce qui fait durer inutilement le texte 2,5 fois plus longtemps.
On note aussi sont goût pour les comparaisons et images oxymoriques qui permettent aussi de rallonger la sauce.
Pour ce dernier point c'est dommage, car elles ont leur utilité : montrer qu'il ne s'agit pas de "dépression" (comme le suggère le titre), mais d'un basculement dans la schizophrénie (marqué par la description des sentiments contradictoires que le héros ressent simultanément).
Mais ce texte jette de la poudre aux yeux, à tel point que LpC n'a pas vu à quel point son propos est sexiste et macho.
On retient en tous cas une chose de ce texte : il vaut mieux en avoir une grosse.
* Si c'est... voleur de lettres !
Long long. Et vide vide. Oui oui. Je me suis ennuyé. C'est joli mais creux. Pour moi je précise ' je suppose que ça peut plaire, cet espèce de rythme lancinant, ces mots qui s'alignent et se répètent comme des moutons qui s'enculent en file indienne et d'ailleurs c'est le seul moment où, par magie toute la purge précédente a pris un peu de relief : le nait qui sodomise l'ane. Enfin quelque chose, enfin la fin de la neurasthénie et du désespoir saoulant. Enfin l'éclat de joie et de plaisir. M'en fout qu'on me raconte une histoire sans queue ni tête. Mais relire huit fois la même chose écrite en variations .. c'est de la musique ? Faut lire avec la vois d'Enrico Macias ou de Sheila ? Non je vois l'effort et je kiffe le délire finale mais pour le reste je suis d'autant plus déçu que j'ai lu en avant première un autre texte de l'auteur que j'ai beaucoup aimé.
C'est juste que l'auteur prend le temps d'installer le lecteur dans une ambiance conventionnelle et hypnotique avant de soudainement le fister jusqu'à la glotte par surprise au détour d'une phrase. C'est sûr qu'il faut passer un cap de rejet quand on y est réfractaire mais c'est une construction super intelligente, je trouve. Ce serait cautionner la sélection naturelle des contenus par le hook au cœur des réseaux sociaux, c'est à dire la disqualification de ceux qui ne provoquent pas l'adhésion avant 3 secondes. L'effort est toujours payant.
Puis en terme de mort par accident on fera jamais mieux que le Don dans son fabuleux "da ya think i'm sexy"
Trop de trop c'est beaucoup trop. Et trop de trots c'est encore trop peu.
Pour moi ce texte tape juste quand il arrête de faire semblant. Quand il s’enfonce dans ses excès, sa brutalité, sa saturation obscène, quand il accepte d’être lourd, vulgaire, grotesque, quand il va jusqu’au bout du ridicule sans demander pardon. Là, il tient. Là, il fait mal. Là, il assume.
Il commence à boiter dès qu’on voit les ficelles, dès que l’auteur explique ce qu’il est en train de faire, dès que les effets sont nommés au lieu d’être infligés. L’avalanche d’adjectifs vient parfois jouer les traducteurs de sensations, comme si le texte avait peur qu’on ne comprenne pas à quel point c’est censé être violent, absurde ou tragique.
Je n'y vois rien de machiste. Au contraire : c’est une dissection à vif de la virilité, sans anesthésie ni respect du corps. Jalousie rance, fantasme de possession, humiliation sexuelle, comparaison permanente, orgueil troué — tout est exposé comme une panne générale. Pas un seul homme debout, pas un seul modèle sauvable, pas une virilité qui ne finisse pas en caricature ou en déchet.
Il manque seulement une voix féminine. Pas pour calmer le jeu ni distribuer les bons points, mais pour apposer le tampon final sur l’autopsie : être un mec, dans ce texte, ce n’est pas une position dominante, c’est une maladie honteuse dont personne ne sort propre.
Sauf que la femme qui trompe son mec est punie de mort......
Si elle meurt, ce n'est pas une punition, c'est juste parce que c'est inexorable, que c'est inhérent à la vie. Il n'y a pas de cause à effet. Elle est même plutôt décrite comme une femme qui vit sa vie comme elle l'entend.
Classique… “la femme qui trompe est punie de mort”. Sauf que dans ce texte, c’est pas elle qui crève pour ça, c’est lui qui se vautre dans tout : vin, hallucinations, jalousie, fantasmes de suicide…
Elle est morte accidentellement, le reste c’est la catastrophe narcissique du mec.
Moi quand je cherche qui est puni, je ne vois que lui. Lui et sa virilité ratée. Pas elle.
Le narrateur, c'est une version moderne de Quasimodo dans Notre Dame de Paris et de Gwynplaine dans L'Homme qui rit : c'est l'Homme écartelé entre le terrible et le bouffon, le sublime et le grotesque, la tragédie et la farce.Ce texte en apparence binaire montre la condition humaine sous ses deux aspects non pas contradictoires, encore moins schizophrènes, mais étroitement unis.
Au cœur du récit, à la jonction des deux parties, le narrateur trouve une mare, à la fois trou noir et reflet de lune. Chez Hugo, c'est "le miroir sombre et clair" qui fait apparaître "cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l’Homme". C'est l'escarboucle, pierre fabuleuse qui permet de voir la réalité sous ses deux aspects.
Hugo avait la ressource de croire en Dieu qui sait pourquoi l'homme est à la fois un roi et un bouffon. Olivier-G Moglia nous offre un conte sans morale rassurante qui viendrait mettre de l'ordre dans le chaos intérieur de son narrateur, mais une "leçon inutile et cruelle" sur le désespoir.
Je trouve que c'est un grand texte, profond, qui ne se soucie pas de plaire, encore moins de nous dire quoi penser, et qui explore de manière audacieuse les possibilités du récit.