Elle se regardait dans la rivière.
L’eau lui renvoyait un reflet fatigué, fragile, abîmé par la vie, comme une feuille d’automne, déchirée, prête à se laisser porter par la brise. Mais la feuille tomba, s’écrasant doucement parmi les autres, mortes et silencieuses. Voilà ce que le petit torrent clair pensait d’elle.
Seul le printemps pouvait la refaire fleurir, avec ses bourgeons naissants, ses couleurs vives et son parfum fleuri. Seul l’été pouvait rallumer son rire éclatant, avec sa chaleur intense, sa bonne humeur ensoleillée, ses vagues salées et son sable granuleux, parfois agaçant, mais si doux à l’âme. Un horizon de bonheurs.
Cependant, dans ses yeux, tout semblait terni. Noyé sous un épais brouillard, puissant et muet, qui ne laissait filtrer ni lumière… ni espoir. Seulement le vide. Et le froid.
Achevée par le fardeau, elle plongea ses jambes frêles et blanches dans l’eau. Elle n’avait plus de force, plus d’envie, plus rien. Seulement un néant grandissant, suspendu au-dessus de sa tête.
Même le froid mordant de la rivière ne la fit pas frémir.
Les cuisses, puis le ventre, puis la poitrine. Aucune sensation ne l’envahissait. Aucune douleur fraîche. Même ses larmes avaient cessé de couler. À force d’en verser, elles s’étaient taries, épuisées.
Le regard perdu dans l’immensité du rien, elle continua d’avancer, jusqu’à ce que l’eau vienne recouvrir sa bouche.
Quand l’eau vint effleurer le bout de son petit nez, elle s’immergea entièrement dans la douce rivière. L’eau glissa dans ses oreilles, adoucissant les bruits trop forts, calmant les pensées furieuses, apaisant les maux de son cœur fatigué.
Elle ne trembla pas.
Son âme avait déjà perdu trop de morceaux, à force d’avoir tant tremblé.
Les minutes passèrent sans même que son corps ne frissonne. Sans débat. Sans un bruit.
Une bulle d’air, contenant son dernier souffle, remonta lentement à la surface.
Quand elle éclata, on aurait juré entendre toute sa tristesse, toute sa douleur, s’échapper dans un cri muet de souffrance.
Alors, l’eau vint caresser son corps avec tendresse, comme pour la consoler d’avoir tant souffert. Et, par la main, elle l’emporta dans ses abysses, emportant avec elle l’âme éclatée de la pauvre jeune femme.
Celle qui, au fond, ne désirait qu’une chose : être libre.
Les mois passèrent, comme les saisons d’une routine qui n’en finit pas.
La jeune femme fut repêchée.
Ils l’avaient tant pleurée.
Et ils pleuraient encore.
Pourtant, son âme, elle, demeurait. Présente dans la noirceur de l’eau, elle dansait désormais avec les profondeurs, le silence, et les mystères encore inconnus des hommes.
Un homme s’avança vers cette même rivière, qui avait connu il y a peu la tristesse et la tragédie.
Son eau était toujours claire, mais son goût avait changé. Elle avait le goût salé des larmes et des sanglots.
L’homme s’approcha lentement. Chaque pas faisait frémir la surface de l’eau, comme si la rivière elle-même respirait, vivante. Il sentit un souffle derrière sa nuque, un frisson qui n’était pas le sien. Quelque chose… ou quelqu’un l’observait, invisible, et pourtant si proche.
Le vent porta avec lui un parfum d’eau et de mémoire, doux et troublant, qui fit vibrer sa peau là où il ne s’y attendait pas. Il eut l’impression qu’un contact, léger comme une plume, effleurait sa main, son bras, son cou… mais rien de tangible. Seulement la présence d’une âme, fragile et ardente, qui dansait avec lui dans le clair-obscur du soir.
Sa respiration se synchronisa avec le léger torrent. L’eau lui caressa le corps comme une main invisible qui avouait son amour sensuellement.
Il pleura : c’était cette larme qui raviva l’esprit perdu de la jeune fille, une larme mêlée d’amour et de chagrin.
Elle le connaissait, il la connaissait. Ils s’aimaient autrefois.
Ils riaient autant que les oiseaux chantent en été.
Ils s’aimaient tellement fort qu’ils avaient l’impression que rien ne pouvait les séparer.
Ils étaient comme des inséparables. Partenaires pour la vie.
Mais la routine, les obligations, les attentes les guettaient comme une abeille guette son miel.
Moins d’attention.
Moins de baisers.
Moins de caresses.
Moins de tout… et plus d’ignorance.
Moins d’amour, plus de reproches.
Et puis, la faute…
Vint le choc.
Puis la tristesse.
Puis la colère…
Parfois on remonte la pente, et parfois on continue à descendre, jusqu’au fond.
Après la colère, la jeune femme sombra.
Si bas, trop bas… qu’il devint impossible pour elle de remonter.
Elle offrit à la rivière son dernier souffle.
Ce même lieu où tout avait commencé : leur premier rendez-vous, leur premier baiser, leurs premières passions. Elle savait qu’ici, elle le retrouverait.
En devenant une avec l’eau, elle pourrait de nouveau le toucher… le faire frissonner, l’effleurer… le caresser.
L’homme nu dans la rivière sentit que sa baignade avait quelque chose de différent.
L’eau ne le frôlait plus, elle l’enveloppait, le reconnaissait. Ils ne faisaient plus qu’un, comme deux âmes liées depuis toujours. Par moments, il croyait entendre son nom, glissant à la surface du courant, murmuré dans une langue faite de souffle et de souvenirs.
Plus les caresses sur sa peau s’intensifiaient, plus les frissons se faisaient brûlants.
La température de l’eau montait, lente, étouffante, comme une bouilloire prête à éclater.
Il ferma les yeux.
L’eau glissait sur son corps, s’insinuait entre ses doigts, épousait chaque creux, chaque souffle.
Autour de lui, des bulles naissaient et éclataient contre sa peau.
Chacune murmurait des mots qu’il connaissait par cœur, ces phrases qu’elle lui soufflait jadis, la voix tremblante de désir, tard dans la nuit, parfois à l’aube. Les yeux clos, bercé par le petit torrent devenu tiède, il laissa son esprit dériver.
Il l’imagina près de lui. Il sentait son odeur, ce parfum qu’il n’avait jamais oublié et revoyait son sourire, éclatant comme une éclaircie après l’orage.
Les souvenirs prirent possession de sa tête : leurs rires, leurs jeux, leurs corps enlacés sous la couette. Il avait l’impression qu’elle était là, sur lui, vivante, brûlante, passionnée. Son souffle frôlait sa peau, invisible mais bien réel.
Tous ses sens étaient en éveil.
L’odorat, l’ouïe, le toucher, la vue, le goût, tout s’embrasait.
Et surtout l’imagination.
Cette imagination qu’il partageait avec elle autrefois, quand leurs corps s’inventaient mille façons de s’aimer, mille instants de folie tendre.
Là, dans la rivière, il avait l’impression de revivre l’un de leurs plus beaux moments.
Plus il prenait plaisir, plus son corps s’abandonnait, glissant peu à peu dans l’eau.
Le torrent l’enlaça comme lui avait enlacé son amour jadis, avec tendresse, avec faim.
Et quand le dernier frisson le traversa, un souffle de plaisir et de paix mêlés, il s’enfonça dans les abysses sombres et glacées de la rivière.
C’est ainsi que son âme quitta son corps pour rejoindre sa bien-aimée.
Leur amour était trop sincère, trop passionné, pour que l’infini lui échappe.
À présent, ils n’étaient plus deux, mais un seul souffle, un seul murmure, une seule flamme dans l’éternité.
LA ZONE -
Quand la rivière engloutit le désespoir d’une femme, lui volant presque son dernier souffle, quelque chose en elle se rallume. Une braise ancienne, amoureuse et sensuelle, remonte à la surface. Elle "émerge" d'une façon étrange, surprenant les baigneurs les plus aguerris qui n’avaient jamais vu la rivière "rendre" quelqu’un avec autant de désir. = ajouter un commentaire =
Les commentaires sont réservés aux utilisateurs connectés.
![[imprimer]](/images/print.png)


= commentaires =
Un texte sympathique, tendre, comme un conte puisant ses sources dans la mythologie gréco-romaine.
Pas vraiment Parafoutral, en effet, mais qu'importe ?
Pour la critique, on est parfois à la limite de la répétition inutile, mais cela n'enlève pas à la poésie des images.
Et cela fait plutôt du bien.
Encore une fois Tonton n'a rien compris à ce texte. Laisse-moi éclairer ta lanterne à l'huile de colza bio du Morbihan.
L'eau est une métaphore ! Ce liquide qui t'enveloppe ne te lâche pas et te fait couler c'est du foutre ! La dame est en pleine séance de bukkake. Elle ne se noie pas vraiment, elle s'oublie dans le plaisir. Et l'homme représente tous les mecs qui se paluchent autour d'elle. Ils la rejoignent dans son orgasme.
Faut vraiment tout t'expliquer !
Bon, maintenant que le fond est réglé la forme. Je trouve ça mièvre et dégoulinant de tristesse. La raison du suicide ne me semble pas traitée suffisamment et il en ressort une impression de gâchis ou de futilité.
La sempiternelle histoire d'amour qui finit mal. Roméo et Juliette avaient la classe eux !
Bel effort tout de même.
Ah et puis: Ouin Ouin... quelques larmes tout de même.
Ah, quel délice de poésie aquatique et de passion post-mortem ! On nous vend une histoire d’amour éternel, sensuelle et réconfortante, où une femme brisée par la vie se fond dans les flots pour renaître en esprit coquin, caressant son amant jusqu’à l’extase finale. Une ode au désir qui triomphe de la mort, n’est-ce pas ? Sauf que non. Ce texte est une bombe subversive, un cheval de Troie littéraire qui se fout ouvertement de la façade romantique. Sous les bourgeons printaniers, les vagues salées et les frissons brûlants se cache une relecture glaciale, cynique et parfaitement tordue d’un drame national qui hante encore les rivières vosgiennes depuis cet automne pourri de 1984.
Car l’homme qui s’avance vers cette même rivière - celle qui a déjà goûté au sel des sanglots collectifs, qui respire et observe comme un être vivant - n’a rien d’un adulte consentant en quête d’orgasme liquide. Non, c’est un spectre fragile, aux membres fins et blancs comme ceux d’un enfant prématurément arraché, dont le corps a été rendu par le courant après avoir dérivé des kilomètres, plaqué contre un barrage dans un village perdu des Vosges. La rivière claire qui ne fait plus frémir, qui enveloppe sans douleur, qui glisse dans les oreilles pour étouffer les bruits du monde ? C’est exactement celle qui, un soir d’octobre, a recraché un petit être ligoté, bonnet rabattu sur le visage pour masquer l’horreur, après que des cordelettes invisibles l’aient lié dans une étreinte mortelle que le texte travestit en caresses tendres et sensuelles dans un délire Shibari improbable qui a dérapé comme avec David Carradine.
Et cette femme au reflet fatigué, feuille d’automne déchirée qui se laisse porter, qui plonge sans un tremblement, qui offre son dernier souffle dans une bulle muette de souffrance ? Elle incarne le désespoir d’une mère brisée, soupçonnée un temps d’avoir elle-même précipité l’innocent dans l’abysse, noyée sous les accusations, les pleurs incessants d’une famille et d’un pays entier qui n’en finit plus de pleurer encore. Les mois qui passent avant qu’on ne repêche le corps ? Une astuce narrative pour dissimuler la rapidité sordide avec laquelle la rivière a rendu sa proie le soir même, au milieu des hurlements et des gendarmes.
L’homme nu qui sent un souffle sur la nuque, une présence invisible qui danse, qui murmure son nom dans le courant, qui synchronise sa respiration avec le torrent et fait monter la température jusqu’à l’étouffement ? C’est le spectre de ce petit innocent, harcelé par un corbeau anonyme qui, depuis des années, inondait la famille de menaces et de revendications venimeuses - « je me suis vengé huhu», « pauvre con taggle pute», « je vous ferai votre peau de lépreux de la Vologne, enculer » - observant tout, invisible mais omniprésent, jaloux de la vie trop parfaite des autres. La faute, le choc, la tristesse, la colère, la routine qui ronge tout jusqu’à la descente irrémédiable au fond ? C’est l’écho exact des querelles intestines, des jalousies villageoises et des accusations qui ont déchiré cette famille vosgienne, transformées ici en drame amoureux pour mieux enfoncer le couteau.
Les caresses qui enveloppent, qui s’insinuent entre les doigts, qui font naître des bulles murmurant des mots connus par cœur, qui transforment le froid en tiédeur étouffante jusqu’au dernier frisson d’abandon ? Une perversion absolue : ce qui était ligatures et noyade glacée d’un enfant de quatre ans devient érotisme poétique, premier rendez-vous, rires d’inséparables, corps enlacés. Le lieu même où tout a commencé - jeux innocents devant la maison, premiers instants de vie - devient le théâtre d’une baignade fatale où l’eau ne caresse plus, elle emporte.
Quelle subversion géniale et cynique ! Le texte feint la romance réconfortante pour mieux cracher sur la mémoire collective : il sexualise l’innommable, il fait danser le spectre d’un petit noyé dans une valse sensuelle, il transforme le deuil national en orgasme aquatique. On sort de cette lecture avec un goût amer, celui d’un torrent qui n’a jamais vraiment rendu ses secrets.
Quand la rivière engloutit le désespoir d’une femme, lui volant presque son dernier souffle, quelque chose en elle se rallume… Mais ce spectre qui hante les abysses, cet homme de la rivière qui s’enfonce pour l’éternité, n’est autre que celui du petit Grégory Villemin.
> A.P. : ah oui, c'est tout de suite plus parafoutral ! Merci ! Et heureusement : parce que c'est vrai qu'une histoire d'amour qui finit mal, ce ne serait guère plus qu'un pléonasme !