LA ZONE -

Dix petits pois

Le 28/02/2026
par Aponiwa
[illustration]
Héraklès Navet ferma les paupières. Jamais il n’avait vu un tel carnage. Dix petits pois gisaient sur la nappe blanche de la table de la cuisine. Leur regard vide et leur expression disaient toute l’horreur du crime. Un cure-dent leur avait été planté en plein cœur. Du jus vert caillé s’échappait des blessures et tachait leur costume de soirée. Derrière le détective, la pendule égrainait les secondes. Face à lui, Mrs Onion, la gouvernante, une dame au gros bulbe pâle, ne cessait de pleurer à chaudes larmes. Pour un peu, cela était presque contagieux : les yeux du plus grand enquêteur de tous les temps commençaient à piquer sérieusement. Il les rouvrit sur la gouvernante éplorée.
— Pouvez-vous me dire quelles étaient les personnes présentes hier soir, je vous prie ?
— Oui… Snif… Mrs Leak, ma patronne avait organisé une fête pour célébrer le printemps. La famille Carrot, deux jeunes gens très bien avec leur fils Junior, étaient présents… Snif…
Elle souffla dans un mouchoir avec distinction puis reprit :
— Il y avait aussi les Potatoes, un couple charmant. Mr Butternut, un ancien militant de la RAF, Rien à Foutre, une section qui combat les idées reçues chez les légumes. Et puis, Mrs Pepper, une vieille dame qui épice toujours les soirées avec ses anecdotes piquantes. Que d’agréables compagnies…
Mrs Onion se moucha de nouveau et leva deux yeux bouffis par les larmes sur Héraklès Navet.
— Allez-vous retrouver le meurtrier ?
Le détective tira une bouffée de sa pipe avant de balayer la cuisine du regard. Hormis la scène du crime, tout était propre comme un sou neuf. La cuisinière à bois rutilait, la vitrine en pin où étaient disposées des assiettes peintes à la main sentait la cire d’abeille et le carrelage brillait. Un livre de recettes était ouvert sur le plan de travail. Les moustaches de l’enquêteur s’agitèrent.
— Évidemment ! Je trouve toujours le coupable ! Vous n’avez jamais lu les aventures d’Héraklès Navet ?
La gouvernante bredouilla une réponse qui ressemblait à un « ouieuhbofsnif ». Navet n’y prêta pas attention.
— Rassemblez dans le salon tous les invités de la veille, je vous prie, Mrs Onion. Je vais devoir les interroger.
— Bien sûr, Mr Navet. J’y vais de ce pas.
Elle s’éloigna vers le salon, les épaules basses et la semelle traînante. L’enquêteur croisa les bras puis s’approcha de la table de la cuisine. Les dix petits pois étaient parfaitement alignés. Les cure-dents également. Celui qui avait perpétré ce meurtre était aussi tordu que soigné. Il avait fait preuve d’un grand sang-froid. Un vrai maniaque. Les lèvres pâles de Navet s’étirèrent un en sourire.
— Les entrevues m’en diront plus…

Mrs Leak, la propriétaire des lieux se présenta à lui dans les minutes qui suivirent. De grande taille, élancée, les cheveux verts ramenés en queue de cheval et vêtue d’une robe de velours rouge, elle serra la main de l’enquêteur avec une délicatesse toute bourgeoise.
— Comment s’est déroulée votre soirée, Mrs Leak ? interrogea le détective.
Le regard de Mrs Leak se perdit sur le damier noir et blanc du carrelage. Ses yeux étaient cernés. Ses traits tirés.
— Tous les ans, nous nous retrouvons entre amis pour célébrer la saison neuve. Nous dînons de homard, de caviar et de bon vin. L’ambiance y est toujours très bonne, vous savez.
Héraklès Navet plissa les yeux et dévisagea Mrs Leak. Ses lèvres tremblaient. Elle mentait.
— Quelque chose d’inhabituel s’est passé hier soir, n’est-ce pas ?
Les mains de Mrs Leak se serrèrent sur ses jupes.
— Oui. Les Carrots et les Peas se sont disputés.
— À quel sujet ?
— Une recette de cuisine. Après l’altercation, les Peas ont fait une contre-soirée dans la cuisine et je ne les ai plus revus.
— Avec qui avez-vous passé la soirée ?
— Avec les Potatoes, Mr Butternut et Mrs Pepper. Nous jouions au bridge.
— Rien d’anormal ?
Mrs Leak prit le temps de réfléchir, puis :
— Mrs Potato s’est absentée plusieurs fois pendant la partie…
— Intéressant… Qui a découvert les corps ?
Mrs Leak masqua son visage de ses mains et frémit.
— C’est Mrs Onion qui m’a réveillée ce matin par un cri atroce. Elle m’a prévenue aussitôt.
Les moustaches de Navet dansèrent de gauche à droite alors qu’il mâchonnait le bout de sa pipe.
— Merci pour votre témoignage, Mrs Leak.
Il la raccompagna à la porte. À peine fut-elle sortie, qu’une famille toute orange s’engouffra avec fracas dans la pièce.
— Faut faire vite, honey ! s’écria Mrs Carrot en agitant son sac à main Chat Nelle. Nous sommes garés en double file !
— Je sais, chérie ! Junior, assieds-toi !
Le garçon n’obtempéra guère. Il continua de tourner dans la cuisine en faisant voler un avion en bois peint. Héraklès Navet fronça les sourcils et fit la moue avant d’inviter le couple à prendre place face à lui.
— Mrs et Mr Carrot, je voudrais que vous me racontiez votre soirée d’hier…
— Tout s’est très bien passé, lança la dame, maquillée comme une carotte volée.
— N’importe quoi ! s’exclama Junior. Vous vous êtes fâchés très fort hier soir !
Les Carrots échangèrent un regard gêné. Mrs Carrot rougit.
— Nous nous sommes disputés avec les Peas… admit Mr Carrot.
— À quel sujet ?
— Pour une broutille. Les Peas sont susceptibles ! Nous parlions d’une recette de tourte… Junior, assieds-toi !
Le gamin décida d’ignorer son père et continua de courir en rond dans la cuisine.
Héraklès Navet tira une bouffée de tabac avant de reprendre :
— À quelle heure avez-vous quitté la soirée ?
— Avant 22 heures, répondit Mr Carrot. Après, il fait nuit et on n’y voit pas dans le noir.
— Mais je croyais pourtant que les carottes avaient une vue excellente !
— Légendes ! Nous sommes profondément diurnes !
— Bien… Ça sera tout pour moi.
Mr Carrot se leva et aida sa femme, visiblement bouleversée, à en faire de même.
— Allez, viens Junior !
Le gosse les suivit en faisant voler dans les airs son avion en bois. Navet les regarda disparaître dans le couloir qui menait au salon.
— Atchoum ! fit une petite voix sur le seuil.
Une odeur piquante vint chatouiller les narines du détective. Il baissa la tête et aperçut une petite vieille ratatinée au visage sombre et fripé. Deux yeux sagaces le dévisageaient.
— Entrez, Mrs Pepper.
— Vous êtes bien aima… Tchoum !
La vieille dame s’assit puis se moucha.
— Que puis-je faire pour vous, Mr Na… Tchoum !
— Racontez-moi votre soirée d’hier, je vous prie…
— J’ai joué au bridge toute la soirée avec les Potatoes et Mr Butternut.
— Avez-vous noté quelque chose d’inhabituel ?
— Oui !
Héraklès Navet se frotta la moustache.
— Un tyrannosaure a traversé le salon à un moment, poursuivit Mrs Pepper. Il a renversé notre table de jeu avant de se servir un brandy dans le bar de Mrs Leak. Il a fallu attendre que le malotrus décampe avant de reprendre la partie. Atchoum !
L’enquêteur leva un sourcil avant de congédier poliment la vieille dame. Le couple Potato, deux jeunes gens encore pleins de bourgeons, entra.
— Vous vous êtes absentée plusieurs fois pendant la partie de bridge ? attaqua Navet.
Mrs Potato ouvrit tout rond deux grands yeux plein de larmes.
— Ma femme a des problèmes de santé, intervint Mr Potato. Une doryphorite aiguë lui gâche la vie. Elle doit faire des passages fréquents aux toilettes.
— Oh, désolé… s’excusa le détective. Je ne vous embêterai pas plus. Bon rétablissement, Mrs Potato.
Les Potatoes se dandinèrent jusqu’à la sortie. Un petit bonhomme en forme de poire pénétra alors dans la cuisine, un air renfrogné sur son visage rose pâle, une canne à la main. Il s’assit sans même saluer Héraklès Navet.
— Mr Butternut ? Décrivez-moi votre soirée d’hier, s’il vous plaît…
— Je n’ai rien à déclarer ! grogna l’individu.
Navet souffla un nuage de fumée vers le plafond et plongea son regard dans celui de son interlocuteur : Mr Butternut était déterminé à garder le silence.
— Très bien, je vous libère, Mr Butternut…
Le vieux légume clopina jusqu’à la porte et sortit sans un salut. Navet esquissa un sourire. Pas besoin de sa déclaration. Il avait déjà tout compris.

Les suspects furent rassemblés dans la grande cuisine. Les tic-tac nerveux de l’horloge ponctuaient les éternuements de Mrs Pepper. Mr Butternut s’éclaircit la gorge. Un calme pesant régnait. Chacun dévisageait son voisin avec crainte. Les soupçons pesaient aussi lourd que du plomb.
— Grâce à mon esprit de déduction supérieur, je suis parvenu à résoudre cette énigme ! annonça Navet en bombant le torse.
Un « Oh ! » s’éleva dans la pièce, léger comme une purée de pois. Mrs Potato se dandina. Mr Carrot desserra sa cravate et Mrs Pepper renifla avant de se moucher. Navet repris la parole :
— Hier soir, Mrs Leak avait organisé une soirée pour fêter le printemps. Tout se passait bien, lorsqu’une altercation entre les Carrots et les Peas a éclaté dans le salon. Au sujet d’une recette de cuisine. J’avais remarqué dans la cuisine un livre ouvert à la page de la tourte à la macédoine. En effet, Mrs Leak souhaitait que Mrs Onion prépare ce plat. Mais Mrs Onion, pas plus que les Peas ou les Carrots, ne souhaitait pas être dévorée au repas du lendemain. Elle a alors imaginé ce plan diabolique de monter les uns contre les autres au cours de la soirée. C’est également elle qui a suggéré aux Peas d’organiser une contre-soirée dans la cuisine. Une fois ceux-ci isolés, Mrs Onion, avec l’aide des Carrots, n’avait plus qu’à se débarrasser des Peas. Pas de pois, pas de macédoine. Problème réglé.
— Tout cela n’a aucun sens ! s’écria Mrs Carrot. Jamais nous ne ferions de mal à quelqu’un !
Héraklès Navet pointa son index sur elle.
— Vous êtes coupable, Mrs Carrot. Vous et votre mari avez agressé les Peas tandis que Mrs Onion vous tendait les cure-dents pour réaliser votre méfait ! C’est également elle qui a consciencieusement nettoyé la cuisine après le meurtre.
Mrs Onion s’effondra en larmes.
— Je ne voulais pas faire ça ! Oh, je ne voulais pas les tuer !
— Je me vois contrainte d’appeler la police, Mrs Onion, se désola Mrs Leak.
Une odeur d’oignon envahit la pièce. Les yeux de Navet se mirent à piquer.
— Atchoum ! fit Mrs Pepper.
— Merci, Mr Navet, déclara Mrs Leak. Sans vous, nous n’aurions pu connaître le coupable…
— De rien, ma chère. Mon travail ici est terminé.
Mrs Leak voulut remercier le détective une nouvelle fois mais celui-ci s’était déjà évaporé, laissant derrière lui un doux fumet de pot-au-feu. D’autres enquêtes l’attendaient déjà.

= commentaires =

Nino St Félix

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Pute : 191
    le 27/02/2026 à 19:45:14
ouah.
euh.
marrant, mais un peu journal de Mickey.
Nino St Félix

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Pute : 191
    le 27/02/2026 à 19:46:18
Oh. en lisant la présentation. D'ac. Je fais partie des philistins, donc.
A.P

Pute : 150
    le 27/02/2026 à 20:08:21
Écriture simple, drôle et efficace, pas de chichi. C'est direct et c'est plaisant à lire.
Les personnages sont amusants, par contre l'intrigue est bâclée.

Ce qui est un peu con DANS UNE HISTOIRE D4ENQUETE POLICIERE §§§

Dommage.

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