LA ZONE -

Soft Ice Cream (Goodbye, Meliza...)

Le 07/04/2026
par Sinté
[illustration]
Nous pénétrions dans la ville. Le soleil avait entamé sa descente, le ciel prenant une tournure orangée. L’immeuble vu de l’extérieur ne paraissait pas tant dégueulasse, mais Gainsbourg me le dirait très bien : malheur à moi qui vais pénétrer à l’intérieur... C’était assez spacieux, propre et bien rangé. Je notais tout de même la présence de mouches domestiques tournoyant au milieu du salon, mais l’endroit me semblait tout de même agréable et presque réconfortant. Elle m’invita à m’asseoir, à m’installer comme j’en avais envie, en somme à faire comme chez moi ; chez moi ça ne me gêne pas de me balader entièrement nu donc je préférais éviter pour le moment. Par politesse je lui fis tout de même un signe de la tête, un geste que j’eus vite trouvé pathétique. La télévision était branchée sur Arte et il y avait un documentaire sur les léopards, me semblait-il. Pour le moment je fixais l’écran sans faire attention à ce que pouvais faire Meliza quand elle vint s’asseoir à côté de moi. Je croisais les jambes comme une bonne femme ou une tapette. Je sentais son regard posé sur moi et tout le courage que j’avais engrangé au moment de l’aborder il y a de cela quelques jours était en train de disparaitre, de s’évaporer dans la lueur de ses yeux noirs, très profonds. Enfin, j’osais pour la première fois ouvrir la bouche autrement que pour répondre par oui ou par oui en lui demandant si elle avait quelque chose à boire, les yeux toujours rivés sur l’écran où les léopards avaient laissés leur place à une sorte d’aventurière portant un chapeau d’aventurière spécialisée en animaux exotiques. Elle me répondit d’aller voir dans le réfrigérateur si je voulais quelque chose. Je pensais qu’à ce moment précis j’avais besoin d’un peu d’amour et je me doutais que je ne le trouverais pas en ouvrant la porte d'un frigidaire, enfin je n’y croyais pas. Donc je me suis levé et au moment de me lever j’ai détourné rapidement le regard vers elle et remarqué qu’elle souriait. Comme je l’imaginais il n’y avait aucune trace d’alcool dans le frigo, seulement une bouteille d’Oasis goût tropical à moitié entamée et deux canettes de Coca-Cola. J’ai pris une canette et ai refermé la porte. Je lui ai demandé si je pouvais mettre de la musique, sans vraiment savoir pourquoi d’ailleurs, moi-même la question me surprenait. Elle m’a dit qu’elle était d’accord et j’ai déjà commencé à regretter ma proposition. Ma canette dans la main gauche, je me suis assis sur une chaise et ai posé le coude sur la table. L’atmosphère sentait la mort, la tristesse. Mes narines en avaient l’habitude, l’inhalation était facile, mais je cherchais tout de même en tournant mon regard vers la fenêtre un signe de soutien, une délivrance, un échappatoire ou au moins une preuve que la planète demeurait habitable et non hostile, mais il n’y avait rien qu’un bâtiment voisin tout aussi triste dans sa blancheur écaillée qu’une tache de foutre sur un parquet. J’ai repensé au problème majeur de mon existence, qui n'est autre que mon obsession sexuelle : sans doute j’avais besoin d’une bonne baise et encore, même une mauvaise m’aurait suffit, je restais preneur, mais j’ai toujours été une tarlouze quand il s’agit de finaliser les choses et ce dans à peu près tous les domaines. Je pensais donc que je n’allais jamais baiser Meliza et cette idée me déprimait fortement. Il m'aurait fallu une cigarette mais je ne fume pas. Je ressentais un vide et ce vide était affectif, le sexe pouvait cependant suffire à le combler, j’en étais persuadé ; l’acte sexuel est déjà une très belle forme d’amour, il y a peu de preuve d’amour aussi forte que d’offrir son corps tout entier à la personne que l’on chérit, sinon il faudrait s’arracher le cœur ou rendre l’âme à Dieu, ce qui — et je crois pouvoir le dire sans trop m’avancer — n’a jamais été réalisé par aucun être humain, si ce n’est par la manifestation humanoïde du Christ et par certains de ses disciples, d’une certaine manière. Je restais longtemps (du moins selon mon ressenti) à contempler le vide par la fenêtre. Dehors la nuit commençait à tomber, tout devenait bleu sombre, comme le fond d’une mère. Toutes les mères ont bon fond. Je me sentais comme une poussière dans l’œil d’un cyclope. Je suis victime d’une malédiction familiale, une sorte de tradition. Je ne me sentais vraiment pas bien et je crois que Meliza avait fini par le remarquer. Elle est venue et s’est assise à mes côtés, sur la chaise voisine, avant de me demander ce qui n’allait pas chez moi. Je lui ai répondu que justement je ne savais pas et que si je le savais tout irait déjà mieux, que c’est bien le principe de la tristesse (mais de la vraie tristesse, profonde, qui se tire de l’enfance) que de ne pas savoir où la pointer du doigt, là où elle fait mal. Elle m’a dit qu’elle voyait et je ne l’ai pas crue, car Meliza m'apparaissait selon toute vraisemblance comme une abrutie incapable d'émettre la moindre réflexion. Les hommes croient voir des choses mais ne voient que l'ombre de ces choses, c’est un peu ce que disait Platon avec sa caverne, et c’est ce que je disais à Meliza qui me souriait toujours de ce même sourire et qui me regardait avec un regard que je n’avais aperçu que deux ou trois fois chez d'autres femmes, je me souviens notamment d’une parfaite inconnue probablement d’origine maghrébine à La Poste. C’était un regard qui ressemblait à l’amour, non pas qui sentait l’amour mais qui ressemblait à l’amour, ce qui selon moi n’est pas tout à fait la même chose. Je commençais à perdre le fil des choses, je ne savais plus quoi faire, même si à ce moment-là je m’imaginais l’étreindre extrêmement fort et la plaquer contre un des murs de la pièce avant de l’embrasser bien langoureusement en y mettant bien la langue et en lui offrant tout ce qu’il me restait de salive. À mesure que les minutes passaient je fantasmais de moins en moins quant à l’idée de coucher avec elle. En fait ce n’était pas de son amour que j’avais besoin, c’était de lui donner le mien et de me perdre dans ses yeux comme un aveugle dans un couloir. Mes pensées devenaient sacrément romantiques mais au sens sincère du terme plutôt que littéraire, d’un romantisme erratique et impulsif. Nous baignions dans le silence quand je me suis lancé : J’ai envie de m’arracher le cœur. Comment ça ? De m’arracher le cœur et le foutre dans un mixeur, puis balancer la bouillie qui en sortira aux quatre coins du monde (je trouvais l’expression aux quatre coins du monde assez horrible en plus d’être assez peu pertinente). Elle ne répondit rien et sortit son téléphone d’une des poches de son jean. Je me sentais vraiment con alors j’ai surenchéri : Je crois qu’on a beaucoup à se dire. Je crois, oui. Pour toi, c’est quoi l’amour ? Je ressens pas le besoin de mettre des mots dessus. Donc le mystère te plaît ? Ça doit être ça. Elle marqua un temps d’arrêt, lança une musique sur son téléphone (une merde pop dont je suis incapable de me souvenir autant du nom de l’artiste, qui était une femme, que de celui de la chanson) et posa le téléphone à plat sur la table en prenant bien soin de mettre le volume au maximum. Cette musique devait sans doute lui paraître entrainante mais moi elle m’emmerdait franchement, quand enfin elle me demanda : Tu as déjà été amoureux ? La question me gênait et je lui ai répondu je crois, une ou deux fois, une fois dont j’étais sûr et d’autres petites fois qui ressemblaient plutôt à des reflets de la première, des reflets que j’avais moi-même crées dans mon monde mental. Et ça s’est mal passé ? Non, ça s’est pas passé du tout. C’est triste, c’est le risque quand tu veux donner ton cœur à n’importe qui. C’est comme ça, je suis bénévole des sentiments. Tu peux pas être bénévole de tes sentiments. Et pourquoi je pourrais pas l’être ? Elle ne sut quoi répondre et changea de sujet : Tu veux manger ici ? Pourquoi pas… oui. Qu’est-ce que tu aimerais manger ? Peu importe. Et là je me sentais de plus en plus gêné puis je me suis mis à penser à toutes les putes qui peuplaient notre planète et que l’on ne croisera jamais. Il y a là-bas, quelque part, forcément au moins une chienne qui fantasme quant à l’idée de prendre dans sa bouche la bite d’un homme ressemblant à Nelson Monfort, ou bien une gouine qui se ferait bien lécher le minet par une femme bigleuse et édentée, ou encore une intellectuelle mais du genre intellectual bitch qui taillerait bien le crayon du premier lecteur de Calaferte ou de Houellebecq dans une bibliothèque ou dans un métro bondé d’Afro-Français, et qui serait également du genre à lire Calaferte ou Houellebecq, parce que oui, les filles qui lisent ce genre d’auteurs crasseux existent et sont comme les trésors perdus de notre monde, une sorte de One Piece pour ne pas perdre mes contemporains. Après elle, je me suis finalement décidé à lui faire écouter un truc aussi : Salvatore de Lana Del Rey, parce que toutes les filles que j’ai connues aimaient Lana Del Rey et parce que moi aussi j’aime Lana Del Rey, donc c’était gagnant-gagnante. Soft ice cream. J’aurais aimé jouir dans sa bouche et qu’elle prenne mon foutre pour de la crème glacée. Je savais plus si je voulais vraiment la baiser ou non, j’étais paumé. Elle était en train de faire cuire des pâtes, des pennes. Je lui ai balancé, tandis qu’elle vaquait à la casserole, que j’aurais aimé savoir ce qu’elle pensait de Lana Del Rey et elle m’a répondu qu’elle adorait. Les femmes sont des êtres tout à fait prévisibles, comme les hommes d’ailleurs ; cependant j’allais faillir à ma prévisibilité. Je ne sais pas ce qui m’a pris mais je me suis levé d’un coup de ma chaise, me suis approché de la cuisine et ai attrapé Meliza par-derrière, mes mains posées sur ses hanches et la verge à moitié tendue à l’intérieur de mon jean frottant légèrement avec la raie de son cul, de manière à ce que ça paraisse involontaire si encore elle demeurait assez naïve pour le croire. Elle ne me donna aucune réaction apparente, remuant les pâtes dans l’eau. Je me suis mis à lui baiser le cou puis la joue droite avant de me séparer d’elle. Lana a dû jouer un rôle là-dedans concernant ce comportement quasi animalier qui surgissait en moi. Sur fond d’une musique que vous trouvez kiffante, j’imagine que tout paraît possible, vos émotions sont décuplées et l’amour transpire par tous les pores, même la haine qui n’est qu’une des nombreuses branches de l’amour. Dans la vie tout n’est qu’amour, car Dieu lui-même est l’Amour et Dieu est la Vie et la Vie est par la suite logique des choses l’Amour. Tout ne forme qu’un dans cette triade. Nous sommes tous égaux malgré le sommet de la pyramide. C’est ce en quoi je me suis perdu alors que je suis retourné m’asseoir sur ma chaise avant de lancer I Will Survive de Gloria Gaynor. Si on ne survit pas à la vie on survit au moins à la mort, la première n’étant pas éternelle et la seconde n’existant tout simplement pas. Rien ne disparaît jamais définitivement, tout finit simplement par succomber à un très long sommeil avant la résurrection finale. Je ne sais toujours pas aujourd’hui pourquoi je pensais à toutes ces choses (la vie, la mort, l’amour, les putes) alors que le bonheur me tendait les bras, alors que j’aurais pu me donner tout entier à cette fille trouvée un peu par hasard dans une foule un peu composée par hasard lors d’une course de cyclisme dans une ville aussi banale que Châteauroux. Elle vint s’asseoir en face de moi et toutes ces pensées me poussaient à lui poser tout un tas d’autres questions d’ordre spirituel : Comment tu vois les choses ? C’est-à-dire ? Laisse tomber, c’est quoi l’amour pour toi ? Hmm… je sais pas, pour toi c’est quoi ? Une salope. Une quoi ? Une putain, une chienne, une traînée... Je ne vois pas où tu veux en venir. Qu'est-ce qu'une pute selon toi ? Une fille qui aurait besoin d’amour. Non, ces filles n'ont pas besoin d'amour, elles débordent d'amour ! et c'est bien pour cela qu'elles se comportent ainsi. C’est possible. Toi t’es une pute ? tu te considérerais comme une pute ? Non. C’est dommage, c’est dommage parce que moi j’aime les putes, et j’insiste là-dessus : les chiennes sont des êtres adorables, quoique parfois, souvent même, très fières et sans doute trop fières, d’une fierté déplacée ; en fait elles sont souvent imbues d’elles-mêmes et se vantent trop facilement de leurs prédispositions à aimer gratuitement, à vouloir donner à tout prix, à se sentir samaritaines ; elles sont également, encore une fois, souvent trop légères et pas assez désabusées ; puis je pense en définitive qu’une bonne pétasse est une salope qui fait de sa désinhibition un statut plutôt qu’un état d’esprit, qui ne se sente pas investie d’une mission, qui ait presque honte d’être comme ça ; d’ailleurs c’est quelque chose qu’on pourrait transposer sur à peu près tous les phénotypes : marxistes, communistes et autres anarchistes en galère ; féministes et végans hystériques ; enfants à papa et maman bien rangés… en fait, il n’y a rien à sauver de tout ce beau monde, peut-être l’être humain devrait-il avoir honte de lui-même, et je pense qu’il devrait en être ainsi même pour les gens les plus « respectables », la modestie demeurant une valeur capitale, l’une des plus importantes d'ailleurs... (en vérité, à ce moment-là, je ne savais plus ce que je racontais, je me laissais porter par le pilotage automatique de mes pensées.) Je crois qu’elle n’avait pas tout compris non plus, l’inverse aurait été étonnant, mais visiblement elle écoutait attentivement mes paroles qu’elle buvait comme du petit lait. Elle ne répondit rien, se contentant machinalement de me sourire de toujours ce même sourire au point d’en avoir gravé ce putain de sourire dans ma mémoire quand elle se leva de sa chaise, approcha son visage près du mien et vint m’embrasser. Je fus pris de court, presque de vertige, debout je me serais probablement écroulé sur le sol. C’était un moment bref, palpitant, foudroyant même. Anywhere de Rita Ora venait de se lancer sans qu’on ait à lui donner le signal. Les chevaux sauvages descendent des collines et les hommes de leurs testicules. J’avais envie de pleurer, de pleurer des larmes de joie, d’une joie semblable à celle d’un dépucelage. L’amour est une crème glacée.
Le reste de la soirée, après le dîner, on l’a passée sur le canapé — elle se tenant entre mes bras et la tête appuyée contre mon torse — à se pelotonner et à mater la télé, National Geographic pour être précis. Il y avait un reportage sur les rescapés de la Shoah même si j’ai toujours eu l’impression que tous les soirs ils passaient des reportages sur les rescapés de la Shoah, et évidemment les conteurs et transporteurs de mémoires y allaient toujours de leurs petites larmichettes. À l’approche de minuit je commençais sincèrement à crever de fatigue et Meliza m’invita à dormir avec elle dans sa chambre, ce que j’ai tout naturellement refusé ; la proximité, ça m’a toujours terriblement gêné, ce qui doit être, d'une manière ou d'une autre, lié à l’enfance. Je me suis donc endormi sur le canapé et ai rêvé durant la nuit que je gambadais dans une prairie très lumineuse, très verte et bordée de bois sombres où les pâquerettes et coquelicots jonchaient le sol, cohabitant avec les mousses et les champignons. J’étais très bien. La vie ne semblait être devenue plus qu’un long fleuve paisible voire un aperçu du Paradis voire le Paradis lui-même. J’étais seul mais heureux, les rayons solaires semblaient avoir triomphé de l’obscurité et au ciel les grues côtoyaient les Airbus avec une sérénité propre à leur espèce. J’aurais aimé ne jamais me réveiller, vivre indéfiniment dans ce monde débordant de positivités ; pourtant je me suis réveillé vers sept heures, me suis rhabillé et ai rejoint la chambre de Meliza où elle semblait dormir paisiblement, potentiellement prisonnière d’un rêve encore plus beau que le mien. J’ai préféré la laisser dans cet état de paix et suis parti immédiatement de chez elle sans lui laisser le moindre mot d’adieu, sachant que c’aurait été totalement inutile et sachant aussi, non sans un mal coincé dans la gorge, que je ne la reverrai plus jamais.
Sur la route du retour je me suis mis à divaguer sur un flot de pensées merveilleuses : je pensais à l’amour, à l’avenir qui me tendait les bras ; j’étais jeune et rempli d’espoir, et sans savoir pourquoi, sans savoir d’où cela venait, j’ai toujours eu la sensation que je « réussirai » ma vie. Je me suis arrêté aux alentours de neuf heures du matin sur le bas-côté d’un chemin empierré, au niveau de Saint-Julien-sur-Cher. Je voulais contempler le bonheur du néant et le néant du bonheur via les eaux du Canal de Berry (injustement déclassé en 1955), serpentant de Noyers-sur-Cher à Marseilles-lès-Aubigny. Dans l’eau il y avait des nénuphars, et je vis quelque canards colverts zigzaguer et des sortes de moustiques dont je ne me souviens plus du nom peupler par milliers (sans doute le nombre est sous-estimé) la surface de l’eau. Au loin je voyais quelques pêcheurs assis sur des chaises pliantes, la canne en main ou directement posée à l’aide d’un trépied sur la rive, le fil tendu, en attente de l’hameçonnage. J’avais déjà donné quelque coups de moulinets dans ma vie, hélas sans réussite ; je n’avais pour ainsi dire jamais ramené le moindre poisson. Je vis s’envoler très haut dans le ciel un groupe conséquent de volatiles et me suis mis à pleurer. Le monde, certes, était une salope mais une merveilleuse salope. Je n’ai plus jamais revu Meliza mais je suis passé à autre chose, à l’avenir ou à quelque chose qui y ressemblait, un mot large et optimiste, le regard tourné vers un horizon qui, je l’espérais, serait le bon.

Goodbye, Meliza...

= commentaires =

Lapinchien

lien tw yt
Pute : 383
à mort
    le 08/04/2026 à 00:37:35
Il ne s'agit pas ici d'un simple récit de rencontre manquée, mais d'une véritable signature pathologique. Voici pourquoi, derrière le masque de papier du narrateur, transpire l'ombre d'un écrivain dont le narcissisme n'a d'égal que l'obsession pour ses propres névroses : Yann Moix.

Le personnage principal manifeste cette pathologie typique de l'auteur : une incapacité chronique à vivre l'instant présent sans le transformer en une tragédie grecque de supermarché. On y retrouve ce besoin viscéral de lier la moindre déception sentimentale à un traumatisme originel situé dans l'enfance. C'est la marque de fabrique de celui qui a fait de ses souffrances familiales un fonds de commerce littéraire, voyant dans chaque rideau de salon le spectre d'une malédiction ancestrale.

L'ADN de l'écrivain est ici flagrant dans ce mélange permanent de mystique christique et de trivialité organique. On passe sans transition de la métaphysique de la résurrection à des descriptions graphiques de fluides corporels. Cette obsession pour la souillure télescopée avec une piété presque médiévale est le pivot central de son œuvre. Le narrateur ne peut pas simplement regarder une femme ; il doit la situer quelque part entre la sainte et la prostituée, sous l'œil d'un Dieu qu'il convoque comme un arbitre de ses propres turpitudes.

On reconnaît ici cette arrogance si particulière : celle de l'homme qui décrète le vide intellectuel de sa partenaire par simple préjugé esthétique. Le narrateur pratique la logorrhée punitive. Il assomme l'autre de références philosophiques et littéraires (le mythe de la caverne, les auteurs de la provocation contemporaine tels Houellebecq et Beigbeder) non pas pour échanger, mais pour marquer son territoire. C'est le portrait craché de l'intellectuel parisien égaré en province qui, tout en feignant l'autodépréciation, se délecte de sa propre supériorité supposée face à une naïve qu'il juge incapable de le comprendre.

L’allusion aux Afro-Français dans le métro est un condensé de provocation de salon. C’est une phrase qui, dans sa structure et son intention, hurle le nom de Yann Moix, il ne cherche pas à racialiser son propos ou être raciste, mais se placer au chausse-pied dans la posture, voire l'imposture, de celui qui voit le monde tel qu’il est, sans les filtres du politiquement correct.

L'ancrage territorial ne trompe pas. L'obsession pour les départements du centre de la France, les descriptions précises de cours d'eau déclassés et la mélancolie des villes moyennes trahissent ses origines du bassin de la Loire. Le narrateur ne voyage pas, il fait un pèlerinage dans sa propre amertume géographique. De plus, l'intrusion systématique de la mémoire historique (notamment la Shoah) au détour d'un programme télévisé banal souligne ce besoin permanent de se lier à la Grande Histoire pour donner une épaisseur à son propre vide affectif.

L'utilisation d'un vocabulaire provocateur et daté pour s'auto-insulter est une technique de manipulation textuelle bien connue de l'intéressé. En se qualifiant lui-même de lâche ou d'incapable, il désamorce la critique tout en installant un climat de virilité contrariée. On retrouve ce fantasme de l'homme-animal, pulsionnel, qui s'arrête net devant l'obstacle, préférant la fuite à l'engagement, et le souvenir à l'acte.

Ce texte est le parfait précipité d'un ego qui se regarde pleurer dans le miroir d'une bouteille de soda tiède. Entre mysticisme catholique, mépris de classe, fétichisme des auteurs maudits et fascination pour la télévision la plus morne, le narrateur n'est pas un personnage de fiction : c'est le double littéraire d'un homme qui a érigé sa propre impuissance à être heureux en système philosophique.

C'est du Moix tout craché : un mélange d'intelligence fulgurante et de bêtise narcissique, le tout enrobé dans une prose qui cherche désespérément à obtenir le pardon d'un Dieu auquel il ne croit qu'au moment de jouir ou de souffrir. La preuve ultime étant que Meliza n'est pas une femme au-delà de 25 ans donc encore potentiellement désirable

Un beau gâchis de talent, ou un talent du gâchis, au choix.

= ajouter un commentaire =

Les commentaires sont réservés aux utilisateurs connectés.