René releva les yeux de l’écran.
Pas de la tarte, Lovecraft. Brian Lumley avait essayé… et ce clin d’œil à Edgar Poe. Il se sentit immédiatement à l’aise. Terrain connu. Références maîtrisées. Il entra dans le texte comme dans un salon où il avait déjà ses habitudes.
Le texte était excellent, conclut-il sans hésiter — surtout parce qu’il était caricatural. On comprenait vite que le personnage était dérangé, ou adepte d’un humour décalé. René aimait cette évidence-là : quand le texte faisait le travail à la place du lecteur. Mais provenant d’un « psy », tout cela lui parut exagéré. Trop. Et pourtant, le recruteur ne semblait pas surpris.
Cette absence de surprise l’intrigua. Si un professionnel ne voyait pas les troubles, qu’est-ce qui distinguait encore la folie de la normalité ? Et surtout : qui décidait ?
Il se mit à écrire. Beaucoup.
Il nota le mystère, la réflexion éthique, les victimes devenues bourreaux, la rédemption impossible. Il cita : « Celui que tout le monde condamne, celui-là doit être pardonné. » Il trouva cela factuel, presque neutre. Il aimait le neutre. Le neutre donnait l’impression de ne pas juger, tout en jugeant mieux que les autres.
Il releva la richesse des images, le cynisme raffiné, les inventions lexicales, les jeux de mots. Rimbaud. Esope. Au début était le Verbe. Il empila les références avec une application tranquille. Tout tenait, selon lui, dans « être ou ne pas être ». Une crise existentielle banale.
Banale. Le mot tomba sans bruit.
Puis il commença à s’agacer.
Des longueurs. Beaucoup de longueurs. Des redites. Un patchwork de contributions. Une chronologie difficile à suivre. Il expliqua longuement ce que l’auteur aurait dû faire. Jouer sur le mot Conservateur. Il savait, lui. Il savait toujours ce qu’il aurait fallu faire.
Il écrivit que cela aurait évité toutes ces circonvolutions. Il n’aimait pas les circonvolutions — sauf les siennes.
À mesure qu’il avançait, le texte cessait d’être un texte.
Il devint un symptôme.
Il parla alors des mots. De leur disparition. De la catastrophe que ce serait. Il évoqua les Monty Python, le mot manquant, l’erreur d’interprétation. Il aimait ces images où l’intelligence se perd pour de mauvaises raisons.
La chute, écrivit-il, tirait de la léthargie. De nouveau mis en accusation. Sans explication. La rédemption semblait impossible.
Il n’ajouta rien. Il n’en avait pas besoin.
Puis quelque chose glissa.
Il expliqua que le texte était peut-être trop bien écrit. Trop de performance. Déstructurer la syntaxe, rompre la chronologie, faire jaillir des images improbables : oui, une performance — mais au détriment de la crédibilité.
Il nota pourtant sa qualité principale : jouer sur l’attirance-répulsion.
Il aimait cette expression. Elle lui ressemblait.
Il conclut que le texte était au-dessous de la réalité.
Et c’est là que René entra vraiment en scène.
Les fonctionnaires.
Les agents.
Les décideurs.
Il écrivit l’étymologie. Il expliqua le glissement de sens. Il affirma que penser, pour un agent, c’était déjà désobéir. Il asséna que l’administration ne faisait jamais de fautes, seulement des dysfonctionnements. Il donna un exemple. Puis un autre.
Le texte n’existait plus. Il n’en avait plus besoin.
Il parla de l’école. Longtemps.
Du niveau qui baisse. Des élèves qui ne savent plus. Des chiffres. Des pourcentages. Il évoqua ChatGPT. Les GPS. Les calculatrices. L’IA. Plus besoin de penser.
Il écrivit nihil novi sub sole. Puis nihil ex nihilo. Il aimait le latin. Le latin fermait la discussion.
Il affirma que l’auto-apprentissage était un mythe. Que la maïeutique était détournée. Que l’homme céderait sa place à l’IA. Il écrivit asinus asinum fricat. Il se sentit fort. Très fort.
Il avait assisté, selon lui, au naufrage. Il écrivit Acta fabula. Il compara le monde à une falaise. Il n’y avait rien à faire. Trop tard.
À la fin, il s’excusa presque.
« Désolé d’avoir démystifié ton texte. »
Il expliqua que l’artiste maudit ne faisait plus recette. Que soit on n’avait pas compris, soit on était hypocrite. Il évoqua sa puissance destructrice. Il l’écrivit noir sur blanc.
Il termina par La Zone. Atypique. Décalé. Limite absurde.
Il y a des amateurs ?
René relut.
Tout était là. Sa culture. Sa lucidité. Sa colère. Sa fatigue.
Il n’y avait plus de texte. Plus d’auteur. Plus de lecteur.
Seulement lui.
Et cette impression sourde, qu’à force d’expliquer pourquoi tout était perdu, il n’avait rien sauvé.
C’est à ce moment-là qu’elle apparut. Pas vraiment une entrée. Plutôt une présence en trop. Une femme.
René releva les yeux. Pas surpris. Il classa immédiatement :
Femme.
Irruption.
Incohérence narrative.
Il pensa : symbole.
Elle tenait un chalumeau.
Il corrigea : métaphore un peu lourde.
Une femme qui met en œuvre son projet eugénique par extermination de ceux qui n'appartiennent pas à "l'élite des Hommes" (selon ses propres critères)
radicalité morale. tentative de purification.
classification : nazi.
Le mot se posa correctement. Stable. Satisfaisant. Il aurait pu développer. Il allait développer.
La flamme jaillit. Courte. Précise.
René observa d’abord le phénomène. La chaleur sur la peau. Intéressant. Localisée. Puis diffuse. Il nota mentalement la progression. Une montée en intensité assez classique. Rien d’exceptionnel.
Il pensa : description sensorielle.
Sa chemise noircit avant de céder. Le tissu se rétracta, colla. L’odeur arriva ensuite. Il la reconnut sans difficulté. Il aurait pu la nommer.
Il chercha le mot exact.
Trop lent.
La peau suivit.
Il eut un léger sursaut — réflexe, pas une réaction construite. Il s’agissait maintenant d’un problème de seuil. La douleur franchissait quelque chose. Il aurait fallu préciser. Il tenta.
La douleur comme saturation du langage. C’était bien. Très bien, même. Sa main voulut intervenir. Elle resta là, suspendue, comme si elle attendait une validation théorique avant d’agir. La peau se plissa, s’ouvrit par endroits. Une matière plus sombre apparut. Il nota la différence de texture.
Il pensa : contraste.
L’air entra là où il n’aurait pas dû. La sensation changea. Plus aiguë. Plus instable. Il aurait fallu ajuster l’analyse.
Il n’en eut pas le temps.
Le mot revint. Nazi. Automatique. Mais déjà insuffisant.
Sa voix tenta de suivre. Elle accrocha. Quelque chose cédait aussi de ce côté-là. Les sons ne passaient plus correctement. Il entendit un reste de lui-même sans pouvoir le formuler.
Intéressant.
Très intéressant.
La flamme continua.
Il comprit alors — avec une clarté tardive — que le phénomène ne s’arrêterait pas pour le laisser finir.
C’était regrettable.
Il restait des choses à dire. Beaucoup. Il chercha une dernière formulation. Plus simple. Plus solide.
Il ne trouva pas.
La pensée se défit avant la phrase.
Elle coupa la flamme.
Il n’y eut rien à conclure.
Il nota malgré tout : interruption prématurée du raisonnement.
Résumé : Jean Fréron était un critique littéraire adversaire des Lumières. Il détestait Voltaire, qui le lui rendait bien comme en atteste cette épigramme : « L’autre jour au fond d’un vallon / Un serpent piqua Jean Fréron,/ Que pensez-vous qu’il arriva ?/ Ce fut le serpent qui creva. » En 2026, l’Underground littéraire a ses duellistes de l’Obscur. A ma gauche, Rosalie, diabolique 666e auteure de La Zone. A ma droite René, commentateur fantomatique dont les contributions apparaissent puis disparaissent dans les couloirs de l’espace et du temps. Soyons honnêtes, malgré son nom de phénix, l’esprit frappeur n’a pas de corps pour porter la riposte. Nous dirons donc qu’à travers ce personnage de fiction, Rosalie livre aux flammes de la satire les commentateurs moins préoccupés des textes que de leur propre personne ; ceux qui, à grand renfort de confiture raclée au fond du pot, ne font que ressasser leurs obsessions personnelles. De Cessandre et consorts n'en renaîtront pas. Rosalie 1, Les trolls 0. Lectrices, lecteurs, c'est la fin de la Saint-Con. Vous pouvez cesser de voir en votre voisin un nazi en puissance et reprendre une activité normale.
= chemin =
= résumé =
[ Jean Fréron était un critique littéraire adversaire des Lumières. Il détestait Voltaire, qui le lui rendait bien comme en atteste cette épigramme : « L’autre jour au fond d’un vallon / Un serpent piqua Jean Fréron,/ Que pensez-vous qu’il arriva ?/ Ce fut le serpent qui creva. » En 2026, l’Underground littéraire a ses duellistes de l’Obscur. A ma gauche, Rosalie, diabolique 666e auteure de La Zone. A ma droite René, commentateur fantomatique dont les contributions apparaissent puis disparaissent dans les couloirs de l’espace et du temps. Soyons honnêtes, malgré son nom de phénix, l’esprit frappeur n’a pas de corps pour porter la riposte. Nous dirons donc qu’à travers ce personnage de fiction, Rosalie livre aux flammes de la satire les commentateurs moins préoccupés des textes que de leur propre personne ; ceux qui, à grand renfort de confiture raclée au fond du pot, ne font que ressasser leurs obsessions personnelles. De Cessandre et consorts n'en renaîtront pas. Rosalie 1, Les trolls 0. Lectrices, lecteurs, c'est la fin de la Saint-Con. Vous pouvez cesser de voir en votre voisin un nazi en puissance et reprendre une activité normale. ]
= biblio =
21/05/2026
18/04/2026
01/04/2026
04/03/2026
14/02/2026
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= commentaires =
René Reviennnnnns ils sont tous devenus fous.
Sinon j'imagine De Cessandra avec un chapeau devant son ordinateurs, endimanché a toute heures, l'intégrale des œuvres de Cervantès en Pléiade a coté de lui, chassant ses démons tels des moulins dans la pampa des textes agonisants.
Un héros d'un autre temps, brulé incompris comme jeannette.
Et sinon c'est FINI la St Con, bande de larves
Quel feu d'artifice final pour la Saint-Con 2026 ! J'ai bien aimé les thèmes de la somatisation de la critique littéraire, la maïeutique inversée (ou l'accouchement de la mort), le fétichisme du latin comme refuge décliniste et par dessus tout la combustion de René par une femme. Dommage que l'intéressé se soit cramé lui même. Ce texte entre directement dans mon top 3.
René est tellement agaçant avec ses filtres réacs son obsession pour le classicisme qu'on a presque envie qu'il s'autoflambe par friction comme le frottement de deux silex de connerie pure avant même que la meuf n'arrive. Mais franchement, la mayonnaise prend carrément dès que le feu prend ! C'est super drôle et cynique de voir ce pauvre René continuer à faire des fiches de lecture sur sa propre peau qui crame au lieu de hurler ou de chercher un extincteur. Cette fin absurde sauve tout, le détachement clinique du mec face à sa propre mort est un pur régal d'humour noir, et la chute sur « l'interruption prématurée du raisonnement » est franchement hyper bien trouvée.