Et quand je dis que ça saigne, c’est pas trois gouttes de rien quand on désinfecte.
Non, non - ça saigne pour de vrai.
C’est sûrement parce que j’ai voulu qu’il me l’enlève au bistouri plutôt qu’à l’azote liquide.
L’azote, j’avais déjà essayé : c’est froid, c’est propre, presque sans douleur.
Et moi, je voulais que ça brûle. Je voulais qu’il coupe dans le vif.
Alors il a piqué, anesthésie locale.
Cette sensation de bras endormi qu’on traîne comme un poids mort. Sauf que là, c’était ma main.
Et quand la main s’est réveillée, la douleur aussi.
Les picotements, les pulsations, la chair qui se souvient qu’elle existe.
Je dois avouer que c’est exactement ce que je voulais.
Au moment où j’avais le plus besoin d’avoir mal, j’ai trouvé un moyen légal, presque hygiénique, d’enfoncer la lame.
Un médecin, une table, un geste sûr :
l’exorcisme en blouse blanche.
Je voulais une cicatrice. Une trace nette, un signe.
Et elle est là. Rouge, fine, vivante.
Comme un petit œil qui ne se ferme jamais.
Je n’ai jamais aimé les mutilations.
Mais parfois, il faut bien un témoin, même minuscule, même de chair.
Une preuve qu’on a traversé quelque chose - qu’on a perdu, qu’on a repris le contrôle.
Ces jours-ci, mes maux sont nombreux :
mon estomac brûle, mes dents grincent, ma nuque se tend, mon corps entier parle trop fort.
Alors oui, j’ai eu envie de tailler la peau, juste pour que la douleur ait enfin un visage.
Et qu’il soit à moi.
Ça saigne toujours.
Peut-être parce que je gratte la croûte,
peut-être parce que j’ai peur que ça cicatrise trop vite.
Ou parce que j’aime ce moment suspendu,
ce battement rouge où je suis à la fois vivante et absoute.
Grâce à cette douleur-là, j’ai retrouvé un droit.
Le droit de choisir ce qui me blesse.
Le droit d’offrir un peu de moi à quelque chose de plus grand que moi.
Je crois que c’est lui, encore.
Celui que j'aime dans mon orgueil.
Maintenant, il dit d’inciser.
Et moi, j’obéis.
Parce qu’une fois qu’on a goûté à cette morsure acide de contrôle, on en redemande.
Le cerveau réclame sa ration comme un chien mal dressé.
Ça devient un rituel : j’ai mal donc j’existe, j’ai mal donc je tiens debout.
Quand tout s’effondre, je remets la douleur au centre de la pièce,
comme une bougie qu’on rallume dans une chambre sans fenêtre.
C’est moche, c’est crade, mais c’est net.
Et surtout : c’est moi qui décide.
Le matériel est prêt, propre comme un autel : lame, pince, désinfectant, compresses.
Je m’installe.
Je coupe.
Sous le pied, je tranche ce qui dépasse. Le sang coule, rouge rituel, et je l’essuie.
Ça brûle. Normal. C’est l’incantation qui commence.
Quand ça se calme, je désinfecte, je couvre, je dors. Et il me visite dans mes rêves.
Le lendemain, chaque pas devient un rite : cinquante kilos plantés dans une plaie ouverte.
Une claque sur la chair, un rappel que je suis là, entière, vivante.
Peut-être que l’autre pied attendra demain. Peut-être que demain aussi, je recommencerai.
Cette douleur du corps efface provisoirement celle du cœur.
Le sang qui coule emporte mes pensées les plus noires, comme une rivière purificatrice.
Cette ouverture est un passage, un pont contre la folie.
J’aurais presque préféré être anorexique, ou suicidaire : quelque chose de visible.
Perdre du poids, hurler sans le dire, que quelqu’un voie la souffrance et tende la main.
Mais je n’ai pas ce luxe.
Alors j’avance.
Chaque pas est un rite, précis, cruel, ritualisé.
Formaliser ma douleur, la rendre palpable, lui donner rythme et corps à chaque séance.
Et dans ce battement cruel, je respire, je vis, je résiste.
Le sang devient prière, la plaie, sanctuaire, et offrande.
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