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La Zone -
Résumé : Un temps on se fige : Arthus va-t'il nous pondre le même crottin mainstream que tant d'autres sur cet AAT casse-gueule ? L'illusion est tenace, mais heureusement, quelques détails nous tiennent la tête bien sous la ligne de flottaison : oui, on est sur un texte zonard, pomponné et maquillé comme un cadavre pour l'exposition funèbre. Un petit filet de merde par là, une obsession morbide par ici - jamais trop profond, mais assez pour qu'on commence à y songer.

Les Marronniers

Le 07/09/2026
par Arthus Lapicque
[illustration] Récit émietté d'un ex-employé de nuit en EHPAD.
Tout recommence aux transmissions, et dès la deuxième semaine, j’en avais assez d’entendre l’infirmière se gargariser de son jargon médical. L’aide-soignante avec qui j’allais passer la nuit, Aminata, lui posait des questions concrètes sur les selles de Madame Grasland : « c’est liquide ? », « odorant ? », « glaireux ? »
La pauvre petite vieille souffrait d'une diarrhée infectieuse. Il fallait l’essuyer tout doucement pour ne pas la faire pleurer à cause des escarres. J’ai fait de mon mieux, en apnée, ignorant ses yeux qui brillaient comme un feu d’artifice.

« S’occuper de ses grands-parents, c’est naturel, comment ils faisaient dans l’temps ? » me sermonnait Stéphane, mon doublon, ma première nuit aux Marronniers. « Tu sais, les gens croient qu’ils sont incapables de faire notre métier mais tout le monde peut y arriver, c’est dans les gênes. »
Stéphane travaillait dans le BTP avant de passer à travers un plancher. Il avait des broches en titane un peu partout. Légalement, les agents d’hébergement sont limités à trois nuits consécutives par semaine. Stéphane en enchaînait parfois cinq dans les différents EHPAD qui dépendent du CCAS.

Le premier matin, Stéphane m'apprenait à faire une toilette dans la salle de bain de Madame Veyer. Je n’écoutais pas. J’angoissais en imaginant ma main maladroite glisser entre ses fesses fripées. « ...Tu la laves, ensuite, tu l’habilles et puis tu la laisses vaquer à ses occupations. Le petit déjeuner commence à 8 h, elle se débrouille, hein Madame Veyer ? » Avec ou sans dentier, je n'entravais rien à ses borborygmes. Je souriais, j'acquiesçais.
Quand le moment est venu, j’ai nettoyé sa vulve avec l’un des deux gants de toilette qui pendaient au-dessus de l’évier. Le plus pénible au fond c’était de l'habiller. On passait un temps fou devant son armoire. Elle articulait un cri de désapprobation à chaque fois que je posais mes doigts sur la mauvaise combinaison. Jusqu’à ce que je choisisse la bonne au bout d’un quart d’heure de tergiversations. J’ai appris par la suite que ce genre de caprice était commun à beaucoup de nos pensionnaires parmi les quatre-vingts à gérer.

Il m’en a fallu des matins pour ne pas prendre de retard. J’enchainais mes deux toilettes. Monsieur Lechat se lavait tout seul mais comme il n’arrivait plus à toucher ses pieds, je l’aidais à enfiler ses bas de contention. Je gardais Madame Veyer pour la fin.
Le troisième jour, j’ai perdu trop de temps avec Monsieur Lechat. Je n’avais pas assimilé la technique de retourner chaque bas, et quand j’essayais de les enfiler à l’endroit, ses orteils, surtout ses ongles, empêchaient le tissu de glisser. Aminata qui avait déjà fini est venue m’aider à terminer la besogne avec Madame Veyer. Elle a hésité avant de prendre un des deux gants de toilette :
— Les deux sont à l’endroit, avec lequel as-tu lavé son visage ?
J’ai bégayé :
— Ah ? Il y a un gant pour ça ?
— Ben oui, il faut prendre celui qui est retourné pour le bas et l’autre pour le visage.

Aminata se ruinait le dos à force d’enchainer les tours de change. Moi, je respectais le protocole en utilisant la montée électrique des lits. J’ai vite abandonné. Pas le temps.
On se partageait les vieux : répartition équitable entre les pénibles et les sympas. Comme tous les bleus, je me suis fait avoir au début ; je me coltinais Madame Hardouin qui sonnait sans cesse.
Entre deux sommes, je lisais Harry Potter dans la tisanerie du deuxième étage. La mère Hardouin avait le chic pour appeler aux moments où je somnolais. Depuis que son mari était mort dans leur sommeil, elle refusait de dormir allongée et passait sa nuit sur un fauteuil. Puis elle refusait les couches, alors je lui tenais le bras pendant que son quintal titubait en geignant jusqu’à la cuvette. Sur le trajet, un serpentin de merde filait entre ses fesses. Elle avait donc toujours fini son affaire avant d’atteindre le trône. Durant la « promenade », elle me racontait les mêmes anecdotes, son passé, la crise de la viande, les chariots de légumes, la vie dans les champs.

Ce soir, exceptionnellement, il n’y a eu aucun appel de résident. Aminata a pu récupérer en dormant sur un fauteuil du coin télé au premier étage. Elle se tapait soixante bornes pour venir au boulot et rentrait juste à temps pour emmener ses enfants à l'école. Toujours crevée. Elle laissait la télé allumée en guise de berceuse. Moi, je lisais Harry Potter dans la tisanerie du deuxième.
Au dernier tour de change, on s’y est mis à deux pour Madame Maréchal, une boule de nerfs toujours recroquevillée et raide de tous ses membres. Pendant qu'Aminata l’épluchait tant bien que mal, je tentais d’insérer la couche entre ses jambes. La vieille m'a saisi le poignet. Je l’ai laissée le serrer. Mon corps brûlait d'effort et le contact frais de sa main translucide était agréable. Elle me fixait sans lâcher prise, l'œil luisant. Aminata s'est moquée en l'appelant mon amoureuse.

Comme Aminata était tout le temps fatiguée, je répondais aux appels pendant qu’elle s’encroûtait devant la télé, les yeux mi-clos, ignorant le téléphone accroché à sa ceinture. Je préférais travailler avec Valérie même si elle sursautait au moindre bruit depuis que des petits cons s’étaient introduits dans l'établissement. Ils avaient cassé un vieux PC au rez-de-chaussée et cramé sa voiture en partant.
Valérie, une grande blonde d’un mètre quatre-vingts, une charpente osseuse deux fois plus épaisse que la mienne, mais son dos était foutu. La nuit de l’incendie, elle m’a raconté qu’elle avait pris un médicament la veille, un décontractant musculaire très puissant. Elle a eu un blackout et s’est réveillée face contre table. Le médecin l’avait prévenue. Heureusement qu’elle n’a pas eu le temps de prendre le volant pour chercher sa fille à l’école. La petite est finalement rentrée à pied toute seule. Voyant sa mère endormie sur sa chaise, elle lui a préparé le dîner avant qu’elle se réveille et reparte au boulot dans la foulée.

On rigolait bien avec Valérie pendant les tours de change : « Alors ! Madame Milet nous a laissé un œuf de Pâques ? » Un peu cucul dit comme ça, mais les boulettes de merde que la vieille pondait ressemblaient vraiment à des Kinder Surprise.
Avant le dernier tour, Valérie s’est dressée d’un coup dans son fauteuil devant la télé, les yeux paniqués, l’index sur ses lèvres. Elle avait entendu un bruit. J’ai tendu l’oreille. Une voix gémissait à l’étage du dessus. Nous sommes montés tous les deux par les escaliers - les ascenseurs étaient proscrits en cas de panne. La voix criait. Valérie me broyait le bras. Les cris prenaient forme : Madame Veyer, allongée devant sa chambre, gesticulait dans son vomi sur le sol du couloir. Elle essayait avec peine de se relever et d’appeler à l’aide sans son dentier. Nous n’avons pas pu nous empêcher de rire comme des hystériques.

Il fallait surveiller Madame Petiot qui était bien faible depuis ce matin. L'infirmière nous a fait comprendre que si elle continuait de haleter, nous devions appeler le médecin de garde. En attendant, Aminata distribuait les médicaments dans les chambres. Et moi, pour préparer les tours de change, je remplissais le chariot de couches qu’on appelle « protections » dans le métier : blanches - 0, jaunes - 1, bleues - 2, violettes - 3 ; une couleur et un chiffre pour chaque niveau d’inondation - on nous incitait à y aller mollo avec les violettes qui étaient très chères.
Le médecin a débarqué à l’entrée, un engin dernier cri en main sur lequel il tapotait avec un stylet. Madame Petiot suffoquait comme un chien dans une voiture en été. Elle ne semblait pas effrayée, son agonie avait quelque chose de naturel. Je scrutais l’artère dans son cou qui palpitait trop vite pendant que le docteur prenait sa tension. Il empruntait un ton détaché, le visage serein, puis un déclic sur ses lèvres : « elle est partie ». Dans le cou de Madame Petiot, la veine avait disparu.

Aminata dormait dans la tisanerie du deuxième. Je m'étais isolé au coin télé du premier. Je n'arrivais pas à lire et scotchais sur Arte, l'esprit encombré par l’image du cadavre de Madame Petiot qui tournait en boucle. J’avais ressenti un courant d’air étrange en sortant de sa chambre vide, et depuis plusieurs nuits ma propre ombre m’inquiétait.
Soudain, une décharge dans ma moelle. Un murmure hirsute m'observait juste à ma gauche. Du coin de l’œil je guettais sans oser regarder la chose en face. La trouille me paralysait. La chose s'approchait de mon dos crispé. Le téléphone a sonné sur ma ceinture, mon cœur a bondi. J'ai entendu Aminata crier avant de pénétrer mon champ de vision. Elle poursuivait la chose : Madame Lunard en pleine crise de démence errait dans les couloirs et cherchait à s'évader. Je la revois, retranchée derrière la fontaine, le visage jaune et tordu, nous menaçant avec sa canne et marmonnant des injures pendant qu'Aminata, paumes en avant, tentait de la calmer : « Vous êtes chez vous Madame Lunard, personne ne vous a kidnappée, il faut dormir maintenant... »

Avant ma dernière nuit, je suis allé dans la chambre de Madame Petiot. Le thanato avait fait du bon boulot, même s'il manquait des cils sur une paupière.
Elle ressemblait à une poupée endormie. Belle, déridée. Regarder ce corps sans vie était vraiment apaisant. Le vide absolu. J’ai pensé aux trous noirs, tous ces mystères spatio-temporels. Il paraît que la force d’attraction d’un trou noir est telle qu’elle dilate le temps quand on s’en approche. Auprès du corps de Madame Petiot, j’ai senti l'éternité. J’y suis retourné plusieurs fois dans la nuit. Je n’avais jamais autant visité personne depuis mon entrée aux Marronniers.

= commentaires =

Nino St Félix


    le 07/09/2026 à 08:19:12
Voilaaa. Pas trop de couches (sic), un peu de merde pour faire bonne figure. On est a la lisière entre l'underground et le mainstream. Quelques moments où ça menace de verser dans la chronique mielleuse... Mais justement pour mieux retomber dans un début de malaise. Et là fin est finalement sans doute le moment le plus intéressant, par lequel peut être une vrai nouvelle underground pourrait commencer. Mais on peut faire quelque chose de sympa sans présenter de la necrophilie ou de la coprophagie. La fascination pour la morte est particulièrement bien suggérée, j'aurais presque voulu en savoir un peu plus
Cormary Stéphane


    le 07/09/2026 à 09:38:59
Une vision douloureuse mais nécessaire, un reportage in situ sur les conditions dans lesquelles sont accueillit nos vieux, ça manque un peu de sexe mais on sent bien l'intention de l'auteur, son amour déraisonnable pour nos ancêtres incontinents
Cormary Stéphane


    le 07/09/2026 à 10:34:22
ça y est, je viens moi aussi de participer a l'AAT en pondant un texte particulièrement con.
Lindsay S


    le 07/09/2026 à 11:54:11
j’étais partie pour lui chercher des poux, mais le con m’a plu.

Il y a quand même un petit truc qui finit par me chiffonner : situation banale → vieux truc bien dégueulasse → vanne de merde → petit moment humain pour qu’on culpabilise juste ce qu’il faut d’avoir ri.

Au bout de quelques lignes, j’ai commencé à voir arriver le prochain étron avec son petit supplément émotion.

Madame Hardouin chie sur le chemin des toilettes, on rigole, puis elle nous raconte sa vie. Madame Milet nous pond ses Kinder Surprise, on rigole encore. Madame Veyer vomit dans le couloir, tout le monde rigole comme des cons, et hop, on se rappelle qu’elle est quand même vulnérable.

C’est efficace, hein. Mais à force, ça sent un peu la recette.

Et puis arrive Madame Petiot.

Elle crève, et là, bizarrement, plus personne ne rigole. Le narrateur retourne voir le cadavre plusieurs fois, trouve ça apaisant, parle de trous noirs et d’éternité.

Donc voilà : j’avais prévu de démonter le procédé, j’ai trouvé le procédé, j’ai même trouvé quelques ficelles… et finalement j’ai aimé.

C’est vexant.
Cormary Stéphane


    le 07/09/2026 à 15:11:38
Petiot, c'est de la famille au toubib?
Parce que y'aurait des choses à dire. L'homme cachait des juifs dans sa chaudière apparemment, d'après la rumeur. C'est pas pour critiquer mais perso je l'aurai pas choisi comme médecin traitant.
Mack Blask


    le 07/09/2026 à 22:12:20
Oui, c'est un texte qui sonne juste.
Et si Arthus ne connaît rien à ce monde là, alors le texte est encore meilleur.
Arthus Lapicque


    le 09/09/2026 à 19:25:24
Merci les zonards. C'est un vieux texte que j'ai dépoussiéré. L'image du macchabée maquillé dans le descriptif correspond parfaitement pour le coup, bravo à l'auteur ou l'autrice du résumé.

C'est fictif, Mack Blask, mais lié à l'expérience. Des souvenirs trafiqués en quelque sorte. Je n'ai aucun mérite à ce niveau.

Je pourrais en dire plus Nino, mais je trouve ce texte suffisant en quantité.

Petiot est le vrai nom. De même que les autres résidents d'ailleurs. De toute manière, ils sont tous morts désormais.

Pas vraiment de recette ni de mise en scène, Lindsay, le schéma qui se répète, s'il y a, n'est donc pas conscient, comme l'intention de faire rire, en passant.
LePouilleux


    le 10/09/2026 à 17:02:37
Le texte qui sauve l'AAT à mon sens. Chaque anecdote à son petit côté sombre et absurde, mais ce sont des anecdotes profondément humaines, ancrées dans un quotidien et une routine, entre les patients largués et les soignants au bord du craquage. Du moins, à la lecture on peut ressentir le truc comme ça, un traitement du sujet un peu moins superficiel que les autres textes.

Après, j'attends que GD Lodace confirme la validité de tout les détails insérés dans le texte, je voudrais pas me tromper lourdement non plus.

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