Elle lui sourit doucement avec un regard plein d’humanité et rentre « Je ne vais pas abandonner un patient qui souffre.
- Savez-vous qui je suis ?
- Ce n’est pas essentiel, tous les malades ont la même importance pour moi.
- Réellement ?
- Parlez-moi, je pourrais peut-être vous aider.
- Vous vous intéressez au cinéma ?
- Oui, j’aime le cinéma, j’y vais dès que possible.
- Alors vous devez avoir vu Animal House ou Echo park ?
- Je ne crois pas, non. Ces titres ne me disent rien. Pourquoi ?
- C’étaient des films très populaires dans les années 70. J’y jouais les premiers rôles. J’étais une vedette à l’époque.
- Non, désolée.
- Et Amadeus ?
- Oui, bien sûr, c’est un film magnifique de Miloš Forman avec F. Murray Abraham dans le rôle d’Antonio Salieri.
- Et qui jouait le rôle principal, le rôle de Mozart, Wolfgang Amadeus Mozart ?
- Ah ! je l’ai peut-être su. Mais non, ça ne me revient pas. Il avait ce rire…
- Il avait mon rire, mademoiselle.
- Vous, vous êtes l’acteur qui a joué Mozart !?
- Oui, Tom Hulce.
- Pardon, j’avais oublié votre nom.
- … Comme tout le monde. Dieu m’a pourvu du nom le moins glamour : “Hulce”, nul ne sait même comment le prononcer, et du prénom le plus crétin, un prénom pour contes d’enfants et dessins animés : “Tom”
- … C’est le prénom de Tom Cruise, réplique la jeune psychologue légèrement offusquée.
- Nous sommes donc d’accord, conclut Tom Hulce. F. Murray Abraham, voilà un nom qui sonne. Dieu lui a fait cadeau du nom du père des trois religions, ses parents d’un prénom et il s’est attribué ce F. qui le rend inoubliable.
- Vous êtes dur, F. Murray Abraham est un bon acteur, vous devez le reconnaître.
- … un mortel à qui Dieu a tout donné, un visage architectural, un port de prince et le plus grand des talents d’acteur. Et jusqu’à un Oscar et un Golden Globe pour son rôle de Salieri. Alors qu’à moi, il n’a pas consenti la moindre miette, pas même un SAG Award.
- Moi je vous ai trouvé plutôt bon…
- … plutôt bon, oui mademoiselle, vous avez raison, mais le génie, c’était lui, l’Academy of Motion Pictures ne s’y est pas trompée. À l’époque du tournage, je suis venu le voir sur le set, jouer ses scènes de vieillesse. Au début, il ne ressemblait à rien : une silhouette grise de vieillard poussée sur une chaise à roulettes. Il était presque comique. Et puis, il évoquait la musique de Mozart et soudain la sève semblait remonter dans son corps. Ses mains décharnées reprenaient vie. Il parvenait même à faire apparaître des couleurs sur sa peau. Il donnait à lire la musique sur son visage…
- Oui, je me souviens, il était merveilleux
- Il était plus que cela. Savez-vous combien de temps il m’a fallu pour me préparer à ce film, pour pouvoir jouer du clavecin suffisamment bien pour que ce soient mes propres mains que l’on voit à l’écran ?
- Non, désolée
- Une année complète. Et des semaines pour pouvoir diriger un orchestre, remplir une partition et trouver mon fameux rire. Lui, combien de temps a-t-il consacré aux répétitions ?
- Je ne sais pas non plus.
- Il n’a pas répété. Il a appris son texte pendant qu’on le maquillait. Et, pour la plupart de ses scènes, une seule prise suffisait. Vous ne me direz pas que Dieu n’y était pour rien. Dieu qui a voulu me faire plus petit pour qu’il soit plus grand.
- Vous êtes dur avec vous-même.
- Oh ! j’ai été bien plus dur que vous ne pouvez l’imaginer. Mais pas avec moi-même. Pouvez-vous me citer un autre grand rôle de F. Murray Abraham, après Amadeus ?
- Là, tout de suite, non.
- Et un film dans lequel j’aurais joué ?
- Heu, non plus, pardon.
- Et bien, je vais vous expliquer pourquoi. En toute logique, après le triomphe d’Amadeus, j’aurais dû être submergé de propositions de premiers rôles. J’ai attendu des mois, rien n’est venu. Alors j’ai pris cette décision terrible, mademoiselle. Puisque Dieu me privait de carrière d’acteur, j’allais détruire celle de sa créature. J’ai abandonné mon métier et je suis devenu producteur. À partir de ce moment, les choses ont à nouveau marché pour moi. J’ai produit de grandes comédies musicales à succès, engrangé beaucoup d’argent et, surtout, j’ai gagné en influence dans le monde de la production à Hollywood. De là, je pouvais guetter les projets de films et les acteurs envisagés, de sorte que je pouvais toujours intervenir quand un rôle aurait pu lui être proposé. Oh, je lui laissais quelques os à ronger, ces éternels petits rôles de méchants vicelards dans lesquels il excelle : le John Practice de Last Action Hero, le Dar el Dal de Homeland, rien qui lui aurait permis de montrer son talent, rien qui aurait pu lui valoir un nouvel Oscar. Mois après mois, j’ai contrecarré les desseins de Dieu et le prix à payer, le sacrifice de ma misérable carrière d’artiste, était bien peu élevé en regard du plaisir que j’y prenais.
- Qu’avez-vous fait ! murmure la jeune psy bouleversée.
- Malheureusement, Dieu a trouvé un moyen de contourner mon influence à Hollywood. Un réalisateur français a monté une grosse production internationale pour tourner en Europe Le Nom de la Rose.
- C’était Jean-Jacques Annaud, je me souviens maintenant, F. Murray Abraham y joue le rôle de Bernardo Gui.
- Ce que vous ne savez pas, c’est qu’Annaud voulait Abraham pour le rôle principal, celui de Guillaume de Baskerville. Dès que j’ai lu le scénario et la liste des acteurs pressentis, j’ai compris qu’il tenait là son second Oscar. Par chance, Abraham, à cette époque, était sous contrat pour une pièce à Broadway. Il n’était donc pas disponible durant le début du tournage. Devinez ce qui s’est passé… il est venu me voir, moi, pour que je négocie sa sortie de contrat ! Ce que je ressentis était du bonheur pur : je tenais une éclatante revanche contre Dieu. Bien sûr, je l’ai assuré de mon aide, il pouvait compter sur un ami tel que moi ! Il m’a remercié avec des larmes dans les yeux, cet innocent ! J’ai blindé son contrat pour qu’Annaud ne puisse pas le racheter et j’ai fait croire à Abraham qu’il lui avait finalement préféré Sean Connery. Quel sublime affront à la face du Tout-Puissant, sa divine créature remplacée par James Bond ! En lot de consolation, Annaud a proposé à Abraham de jouer Bernardo Gui, car il n’avait que quelques scènes en fin de tournage. Un nouveau rôle de vicelard dans lequel il a été à peine remarqué. J’étais dans la salle pour applaudir à tout rompre quand Sean Connery a reçu son Bafta. Ce Bafta, c’était le mien, mademoiselle, Connery avait été ma chose, il ne le savait pas, mais il me le devait.
- C’est affreux, pourquoi avoir fait ça ?
- Parce que le Dieu de miséricorde a préféré me laisser détruire sa créature plutôt que me permettre de partager ne fût qu’une fraction de sa gloire. Oh ! Dieu dans sa mesquinerie a bien cherché à se venger : il m’a fait descendre le grand escalier de la réussite sociale. Mon agence a périclité, j’ai tenté de la sauver par des moyens qui ont attiré l’attention des autorités. Il m’a fallu quitter les États-Unis, sans le sou, pour échouer dans ce mouroir. Comprenez mademoiselle, s’Il m’a gardé en vie jusqu’à aujourd’hui, c’est uniquement pour que ma torture soit plus longue. Toutes ces années passées à me voir disparaître des écrans, à me voir oublié par les derniers cinéphiles. Plus personne ne regarde mes films, alors que lui restera, pour l’éternité, le sergent Leeper des Hommes du président, l’Omar Suarez de Scarface et l’Antonio Salieri d’Amadeus.
Un aide-soignant rentre dans la pièce :
- C’est l’heure du goûter, Tom. Tu vas être content, nous avons aujourd’hui ta compote préférée, pomme-banane.
Il déverrouille les freins du fauteuil roulant et commence à le pousser. Au moment de passer à côté de la jeune fille, Tom Hulce, lui pose la main sur l’épaule :
- Vous-même, mademoiselle, n’avez-vous pas rêvé, à vingt ans, de devenir la nouvelle Sigmund Freud, ou, au moins, la nouvelle Françoise Dolto. Et regardez-vous, vous voilà psy de réconfort dans ce minable hospice pour vieux acteurs ratés. Nous appartenons au même monde, vous et moi, celui de la médiocrité. J’en suis le parangon, l’idéal type, la figure tutélaire, je suis votre saint patron.
La jeune psychologue reste effondrée sur sa chaise. Tandis qu’on le pousse à travers les couloirs où de très vieilles personnes le dévisagent le regard éteint, Hulce poursuit son monologue :
- La médiocrité s’étend partout et tous je vous en absous. Vous, les acteurs de troisième zone, de série Z, de direct-to-video, de pause publicitaire, je vous absous. Vous les faire-valoir, les hallebardiers, les porte-flingues, les Indiens à plumes, les supplétifs, les petites-femmes, les go-go boys et tous les non-crédités, je vous absous. Vous, les pas-très-doués, les pas-si-jolies, les pas-assez-classe, les pas-dans-le-rythme, les pas-vraiment-bons, je vous absous. Vous, les sans-talents, les sans-textes, les sans-carrières, les sans-distinctions, les sans-charismes, les sans-reconnaissances, les sans-génie, les sans-…
- Tom, continue comme ça et tu seras privé de compote. »
La Zone -
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Résumé : Merde, c'est pas violent, c'est pas débile, et c'est même pas tellement sombre (enfin, sauf si on se met dans la peau de F.Murray Abraham). Et puis ça nous raconte de l'anecdote culturelle pour pignolage inspiré, façon Première ou l'hebdo cinéma de Canal +. Alors on se dit, ok, ça sent la bouse... Et pourtant, ça marche bien, CMB.
(Crédit photo : MILOS FORMAN.)
Dans l’hospice de L’Isle-Adam, accueillant de vieux acteurs nécessiteux, une jeune psychologue s’apprête à entrer dans une chambre. Elle consulte la fiche de ce nouveau pensionnaire : Tom Hulce. On l’avait prévenue qu’il pouvait se montrer difficile, mais cela ne l’inquiète pas. Elle toque, ne reçoit pas de réponse et finit par pousser timidement la porte. Un vieillard dans un fauteuil roulant lève un visage fatigué vers elle : « Laissez-moi seul ! ».
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= commentaires =
De la mozzarella avec des salsifis? Quelle drôle d'idée. Audacieux néanmoins. Merci à l'auteur
J'ai beaucoup aimé cette réécriture de la fin du film, et l'inversion des rôles et des destins.
Pauvre Hulce.
Un vrai régal par rapport au précédent.
C'est bizarre en lisant ton commentaire (toujours aussi pertinent) j'ai l'image d'un annulingus qui me vient en tête.
On va dire que j'ai toujours pas réglé mon problème d'homosexualité latente, ça doit être ça.
Pour le reste, et l'essentiel : c'est un excellent texte, qui faisait un peu peur au début, qui va pas forcément trés loin CMBDTC, mais qui a le mérite de pas nous prendre pour des communistes, et par les temps qui courent, c'est un luxe, faut pas déconner. Même le côté encyclopédie du 7eme art est subtilement inséré, bref, ça se boit comme du petit lait sur la chatte à ta mère, je suis d'accord avec GD LODACE BORDEL DE MERDE, même sur DROGUISTAN qu'il encule en loucedé, dans la plus pure tradition littéraire français. GLOIRE A TOI.
seu
françaiseu
Cela me rapelle une anecdote, un jour que Mozart se plaignait d'être mal installé sur les sièges de son calêche, Salieri s'était exclamé "ha! met des housses, Mozart"
et les deux hommes de rire
Ah, oui, c'était le fameux wolf pack de l'époque.
Le wolf gang
ouaf
Pas mon truc. Le rythme est absent.
Le texte est majoritairement fait de dialogues, mais sans aucune situation. Comme si les deux personnages étaient en image arrêtée et prenaient deux plombes pour ne faire que parler. Jamais personne ne fait ça dans la vie, et a fortiori dans un ehpad où les soins s'enchaînent et où l'urgence est partout (notamment physique et morale, pour les pensionnaires).
Si les dialogues avaient été ciselés à la Audiard, alors ok, mais là ils sont standardisés, en langue comme-on-parle-quand-on-a-la-flemme, du coup je me fais un peu chier tout du long.
Dommage de pas avoir créé de l'action, des événements, de la tension ; du rythme.
Là, à moins de kiffer la confiture, bof.
Ouais je suis de mauvaise humeur, ouais.
Mais c'est juste parce que je suis jaloux du pseudo de l'auteur.
Ça donne envie de fictionaliser en choisissant au pif des fiches wikipedia de chanteurs has-been et d'anciens footballeurs semi-professionnels. Quel potentiel dans le procédé.
Mais le monologue est un peu agaçant, parce que la psy, on me fera pas croire qu'elle sert à autre chose que de réceptacle passif d'un discours à sens unique et, en prime, elle se prend une balle perdue venue de nulle part à la clôture de la diatribe sur la médiocrité, alors qu'on a même pas eu le temps de faire sa connaissance. Faut accrocher aux réfs culs aussi, parce que si t'as pas vu l'excellent Amadeus, les quelques autres films cités, il y a pas grand chose à gratter.
Mais je sais pas pourquoi, ça se lit plutôt bien et c'est légèrement plus malin que les bouses consensuelles de cet AAT. En ces temps de disettes faut pas cracher dans la soupe. Ça joue sur des mises en abîmes, du mec qui joue au petit dieu hollywoodien mais qui se fait punir par le destin, ou encore de celui qui joue le rôle de prodige mais qui se fait voler la gloire par le anti-héros du film.
Je dis mouuuuuuui.