LA ZONE -
Résumé : 10eme billet d'humeur officiel de Mill dans sa très suivie et très inspirante rubrique "Lieu Commun". C'est un de ces billets que je préfère : quand le lieu commun sort d'on ne sait où, qu'on l'entend pour la première fois, que personne ne nous a jamais fait la remarque mais qu'in fine c'est pas le principal puisque on est déjà plus dans le billet d'humeur collant un peu trop au sujet, qu'on sort du conceptuel pour plonger en immersion dans un bloc de littérature pure basculant clairement plus dans le camp de la poésie en prose que du reportage journalistique. Ici, portrait social voire sociétal comme on aime bien distinguer de nos jours. Vlan, on se prend une tranche de vie insoupçonnable dans la tronche. ça sent le vécu, ça sue le vécu, ça pue vécu. Peut être pas par Mill, mais quelqu'un à forcément subit ce calvaire, c'est trop bien raconté pour être fictif. Une telle peinture de la condition humaine, on se sent dans l'obligation de coller Emile Zola en illustration. Une fois qu'on a lu le texte par contre deux ou trois semaines vont s'écouler avant qu'on trouve l'ovalbumine et le jaune appétissants de nouveau. Un texte bon contre le cholestérol donc.

Lieu commun n°10 : La vie, c'est comme une canette de bière

Le 12/03/2016
par Mill
[illustration] Dix-huit ans, job d'été, pesant et hargneux, propice à la gamberge, avenir tracé, fac, études, diplômes, lesquels et pourquoi, pour qui, pour quoi, je m'en carre le nœud, m'en pourlèche la biscotte, m'en secoue les pruneaux, surtout ne pas échouer ici, dans cette suffocante torpeur, m'affranchir de la nécessité, la contingence, la dictature de l'estomac.
    Une usine d’œufs. Ça s'invente pas. J'ignorais que les œufs se pondaient en usine, directement sur le tapis roulant de la calibreuse. Un mois plus tard, j'ai toujours pas vu le cul d'une poule. La Ferme de la Côte bleue, ça s'appelle. Beaucoup trop maniéré pour cet enfer putride où règne une odeur atroce, qui n'est ni celle des volailles confinées dans leurs boîtes à pondre, de leurs fientes et de leur gerbe, ni celle des dizaines d’œufs brisés, entre nos doigts brutasses, chus du tapis, écorchés avant même que d'avoir vu le jour, ni celle de nos aisselles, dégoulinant de cette sueur étonnamment rance, étouffante, si éloignée de notre signature corporelle habituelle. C'est un relent de mort sociale, le fumet de la porte close et du cul-de-sac, l'aromate préféré des cyniques en queue-de-pie, hauts-de-forme, écharpe blanche, le parachute doré incrusté dans la dent creuse, à la place du cyanure. C'est la fragrance grise des frustrations ultimes et infinies, le triste remugle de ceux qui se sont arrêtés de marcher. Désormais, ils piétinent. De la calibreuse à la plastiqueuse, de la plastiqueuse au camion, du camion à la calibreuse. Pause syndicale. La cigarette ne masque pas les senteurs glauques de leur vie qui s'enfuit.
    Louis, trente ans et des poussières - je lui en donne trente-huit, peut-être davantage - m'accepte enfin dans son giron après que l'étudiant mal dégrossi que j'incarne si brillamment ait contesté l'autorité suprême, les patrons, la rage au cœur, la haine au ventre, la science des mots bien ficelée au bord des lèvres. Personne n'a jamais osé répondre à leur mépris, leurs invectives, la supériorité tangible du dégoût que leur inspirent leurs employés. J'ai marqué les esprits. Même le Gitan qui voulait me casser les dents le jour de mon arrivée me demande de recalculer sa fiche de paye.
    Et Louis, donc, le chef officieux de ce miséreux cosmos, me saisit par l'épaule, m'assoit à ses côtés, partage son sandwich et me confie, nimbé de l'aura fatale des sages et des philosophes :
    « Tu sais, la vie, c'est comme une canette de bière : quand tu la secoues, elle te pète à la gueule. »
    C'est idiot, délicieusement, poétiquement idiot. Mais ça me change, oh oui, ça me change des pieds qui touchent terre, des tartines de merde dont on avale chaque jour une portion, de la longue maladie contagieuse dont on meurt à la fin. Dans cette folle et séduisante imbécillité, je reconnais l'élan, le cri de la grimace, le poing certes timidement relevé, le feu hurlant, la larme acide, un juste retour de bâton.

= commentaires =

Muscadet


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    le 12/03/2016 à 17:38:27
La Ferme de la Côte bleue était bien localisée à Monbazin, près de Montpellier évidemment, haut-lieu de la scène glandesque et estudiantine.

L'entreprise a été radiée le 8 juin 2006 pour insuffisance d'actif.

Longtemps gérée par Philippe DE GODOS, qui, d'après mes recherches, se serait rabattu sur sa SCI de support juridique avant de mettre, encore, la clé sous la porte le 5 juin 2010, toujours à Monbazin.

Vipère au poing.

Entre-temps, on retrouve ce même ex-directeur d'usine d'oeufs Philippe DE GODOS, âgé de 66ans, mais 200km plus loin dans la région, à Montauroux exactement, sur les hauteurs de Cannes, où il gère désormais un domaine viticole.

Bref, vous savez tout.
Lapinchien


tw
    le 12/03/2016 à 17:39:25
ici Mill Zona #OKjeSors
Muscadet


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    le 12/03/2016 à 17:41:37
Eh oui, commenter, c'est aussi un travail d'investigation.

Commentaire édité par Muscadet le 2016-03-12 17:52:14.
dwarf     le 13/03/2016 à 13:14:39
Très bon texte, bravo.
Dourak Smerdiakov


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    le 16/03/2016 à 12:55:33
On remarquera qu'on peut aisément renverser le lieu commun : la vie, c'est comme une bouteille de champagne, plus tu la secoues, plus ça pétille (en fait, ça mousse, surtout, certes).

Celui-ci n'était pas mal, peut-être parce qu'on y sent, ou croit sentir, un vécu, quelque chose qui sonne vrai, et assez bien écrit, et pas juste une sorte d'exercice d'indignation un brin maniéré.
Curare-


    le 17/03/2016 à 21:49:32
Du réchauffé 'la vie c'est 1 tartine de merde'
Déjà lu c'est déjà beaucoup

Je clique sur le papillon

http://colloque-des-oisives.org/cgi-bin/kholwiki.pl?action=kholok&page=oad3&options=&etats=AA&lng=fr

faut suivre les zoonards

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