LA ZONE -
Résumé : Cette lettre adressée à la mère de la narrateuse prouve que l'Abbé peut lui aussi donner dans le sensible et le psychologique sans que ça fasse trop tâche. L'histoire d'une vieille rancune illustrée de traumatismes et chargée d'accusations. Bon la fille qui en veut à Maman, ça fait quand même très ado, voire goth de 13 ans, mais ça sonne assez souvent juste.

Haine maternelle : dolor sanguinis

Le 15/12/2005
par Abbé Pierre
[illustration] Maman,

Je t’écris, je ne sais même pas pourquoi. Je t’écris, la feuille posée sur un bureau que tu ne verras jamais, d’une main que tu ne tiendras jamais plus dans la tienne. Je crois que cette lettre n’est qu’une part rescapée de ton enseignement d’autrefois. Je crois qu’elle n’est qu’une façon de te prouver que je t’ai obéie et que tu m’as étouffée. Tu sais, Maman, tes grands discours, à chaque réunion de famille, pour me rabaisser, pour me prouver à quel point je n’étais qu’un objet que l’on déplaçait, que l’on jetait par terre, que l’on détruisait par la simple force de ses mains.
Je me souviens t’avoir toujours haï, t’avoir toujours détestée pour le simple fait que tu étais vivante, plus vivante que moi. Et plus libre. Je me souviens de ton mari, soumis à toi, à tes actes, à tes paroles assassines, répétant chaque jour ce que tu me disais. Je ne crois pas qu’il m’ait battue de sa propre volonté, il n’en aurait pas été capable. Une larve n’est pas capable de frapper. J’ai encore une marque, sur la jambe, une cicatrice rougeâtre, le sang de ta déchirure. J’avais fait tomber ton vase préféré. Tu m’avais poussée. C’était un couteau que tu avais pris, un long couteau de cuisine. Je me suis enfuie, j’ai couru vers ma chambre que tu avais fermée à clef. Je revois encore ton grand sourire, tes dents pointées sur ma silhouette frêle, collée contre la porte, cherchant le refuge dans ta pitié. Mais tu n’en avais pas, tu n’en as jamais eu, n’est ce pas ? Tu as coupé ce qui se présentait, la cuisse d’une gamine de sept ans. Je n’avais pas vu la claque arriver, j’avais mis trop de sang sur ta belle moquette. Il ne s’enlèverait pas, disais-tu, il faudrait des mois avant qu’on ne la voit plus. Et pourtant, mes petites mains en sont venues à bout en quelques heures. Ton regard, à cette époque, m’avait effrayée, je ne croyais pas à mon mal mais je ne croyais pas au tien non plus. C’était normal, je m’habituais. La solitude n’arrangeait rien, tu en profitais pour jouer l’ignorance et je ne mangeais pas, c’eût été trop te demander. Pourquoi ai-je été ta fille ? Pourquoi as-tu hérité de cet être invivable, insupportable, que tu gardais pour ne pas empoisonner le monde entier de ma présence ? J’entendais cette phrase à chaque fois que tes yeux se posaient sur moi, tu en faisais un divertissement que tout le monde devait apprécier. Je restais, la tête baissée, comme une bête de cirque, insensible. Ta chère sœur, aussi, j’avais neuf ans lorsque je l’ai vue. Elle te ressemblait je crois, elle avait la même taille, la même forme de visage, la même cruauté. Lorsqu’elle parlait de moi, je devenais son nouveau jouet et tout le monde riait. Si j’avais la maladresse de verser une larme, on riait plus fort. Si jamais je tentais de fuir, on me retenait et on continuait.
Parce que vous étiez lâches. Parce que vous n’êtes encore que des lâches. Je sentais tous ces sous-entendus lorsque vous discutiez, jamais vous n’auriez oser vous engueuler vous-mêmes. Les conséquences pouvaient être trop lourdes. Tu vois, Maman, je suis seule, depuis des années. Peut être as tu gagné, peut être as tu enfin réussi ce que tu voulais faire de moi. Tu restes au fond de mes viscères, toujours prête à me remettre sur ta voie. Je te sens encore, déchirant peu à peu mon âme, de l’intérieur. Mais je sais ce que tu fais. J’ai pris conscience de tes actes après avoir été bercée dans un océan d’ignorance. Je suis vide. Tu as extirpé ma chienne de vie, cette existence à tes côtés qui t’était détestable. A présent, tu me remplis. Tu combles le néant que tu as créé. Et je reste, encore, vomissant ma docilité, ma dépendance, ma servilité. Je reste dans ce monde qui n’est pas le mien, je me surprends à penser de véritables rêves. Et là, tu me frappes, ne me laissant jamais le temps de réfléchir.
Tu me laisses plonger dans ma déchéance et tu goûtes mon agonie de la place que tu t’es offerte en mon corps. Je paye ma mise au monde, ta propre douleur sûrement. J’assume ta lâcheté, tes faiblesses. Je suis ta catharsis, la solution de ta misérable vie et tu te plais à me contempler, à te contempler, te transformant selon tes désirs, te cachant en moi pour rester forte devant les autres. Mais je ne dois toujours pas pleurer. Si mes doigts tremblent, ces feuilles te le montreront et je redeviendrai la gamine que j’ai toujours été. Je ne veux pas. Je m’acharne à vivre, tu m’as appris à crever.

A bientôt, Maman.

= commentaires =

nihil


    le 15/12/2005 à 17:16:01
Titre en latin, forme vépistolaire, sensibilité et introspection... Faudrait quand même pas que la vénération de l'Abbé pour Aka en vienne à masquer sa propre personnalité.
Bon je classe ça dans le dossier Haine maternelle, ça me semble logique, même si la problématique est un peu inverse ici.
Sinon, sinon comme moyen de vengeance je suggère la rétronaissance à la narrateuse, qui pourrait être coachée par Lapinchien, the King of German Headfucking : ah cette connasse de géniteuse veut faire payer à son avortement sur pattes la douleur de l'enfantement ? Et bien réparons celà : une bonne grosse narrateuse de soixante à quatre-vingt kilos qui rampe de force dans son utérus et s'y taille une place à la machette, ça devrait lui calmer les nerfs.
Ca ca lui comblerait le néant, à cette pute ! Toi aussi lecteur, comme moi, octroie des idées de vengeance originale à la narrateuse.
Enfin bon tu connais, tu rentres toi-même très bien dans Aka. C'est un hommage à son texte Stabat Mater Dolorosa ? Toi aussi tu veux gagner de la thune grâce à tes délires paranoïaques ?
Abbé Pierre


    le 15/12/2005 à 18:06:42
Pour le titre, je cherchais une prière à la con pour mon blog et je suis tombé là dessus sur un autre texte. Donc j'ai décidé d'écrire un article en maximum 32min là dessus. Mais ouais, inconsciemment, ça doit être parce que j'aime Aka.
Abbé Pierre


    le 15/12/2005 à 18:09:25
Puis ma personnalité est dans mon autre article en attente.

Ahahahahahahahahahahaha.
Ieyasu


    le 15/12/2005 à 20:11:25
La Goth de 13 ans, ça aurais plus été "Maman t'est trop conne pourquoi tu me laisse pas sortir ?"
Nounourz


    le 15/12/2005 à 22:28:28
si le thème du texte laissait en effet présager le pire, on se retrouve au contraire avec une heureuse surprise lors de la lecture.

Les sentiments d'amertume et de colère de la narratrice sont bien rendus. On comprend sa rancune, on la vit avec elle, l'écriture est simple mais efficace et les tournures font mouche.

Du bon boulot.
Dourak Smerdiakov


lien fb tw
    le 15/12/2005 à 22:51:19
Je me contenterai après une première lecture de citer un grand critique littéraire contemporain : "C'est la fête des mères aujourd'hui ?"

Lapinchien


tw
    le 16/12/2005 à 00:49:41
C'est marrant comme quant on regarde la barre des aperçus des images des textes, celle ci prend une teinte pourpre au fur et à mesure que la semaine passe... On sens poindre l'habillage de noel.
Lapinchien


tw
    le 16/12/2005 à 01:10:27
donner la vie , c'est condamner à mourir, si la naratrice se suicide, elle pourra même pas revendiquer le choix de la mort puisque le choix de sa mère de la mener à terme jusqu'à la naissance et donc jusqu'à la mort lui est antérieur. Je propose d'ailleurs pour retablir cette curieuse injustice que passe à l'assemblé une loi visant à ne plus reprimer le patricide et le matricide. Il me semble que çà devrait être un juste droit et non un deli, puisqu'en nous mettant au monde, les parents initient un long et vicieux enfanticide : nos vies.
Vassago


    le 16/12/2005 à 01:48:19
Ca vo pa un text d'ARKANYA!
ARKANYA L ekri mieu ke ca!
Aka


    le 17/12/2005 à 15:02:47
Bonus DVD :

"P.S : J'ai fait le choix de me trancher les poignets et la carotide sur ton joli tapis blanc. Comme ça, t'auras de quoi t'amuser avec le nettoyage connasse."
Astarté


    le 03/11/2007 à 13:48:39
Il s'y recolle quans lui?
Astarté


    le 03/11/2007 à 13:49:01
quand

*merde alors*
So...     le 21/01/2009 à 00:47:19
Très pittoresque!! Les fautes d'orthographe ajoutent du cachet et de la crédibilité!! Bravo!

= ajouter un commentaire =