LA ZONE -

LEX2

Le 12/01/2006
par nihil
[illustration] Le médecin commente mes dernières plaintes concernant mon intégration sociale et mon repli sur moi-même. Il donne l’impression d’être sûr de lui, mais je le connais assez pour le sentir embarrassé. J’essaie de comprendre pourquoi. Y a-t-il quelque chose dans mon discours qui ait vraiment changé au cours des années ? Je ne crois pas. Bien sûr quand j’ai été recruté par mon entreprise j’ai connu quelques mois d’euphorie qui ont rassuré tout le monde. On m’a accueilli à bras ouverts, offert sans discuter un bon salaire et des avantages. On m’a complaisamment laissé supposer que j’étais nécessaire à l’entreprise, que mes compétences en matière de sécurité informatique étaient essentielles. Mais la fin de cet état de grâce et ma chute auraient dû être prévisibles pour quelqu’un qui suivait mon dossier depuis bien longtemps. Aujourd’hui, avec le recul, je comprends comment un faible comme moi a pu tomber dans le panneau, mais le médecin n’a pas ces excuses.
A nouveau il me conseille de quitter l’appartement de mes parents, pour rompre avec mon passé piégé. Je hausse les épaules, je ne vois pas l’intérêt. Je ne veux pas repartir de zéro. Ca fait longtemps que j’ai perdu mes illusions : le médecin ne cherche pas à m’aider, il veut uniquement me faire rentrer dans le rang. Il cherche à m’assujettir à une réalité que je ne supporte plus. C’est un agent de l’ordre établi qui préfère que je me renferme sur moi-même plutôt que je remette en cause le système qui m’écrase.
Une nouvelle fois, le médecin évoque Gabriella et je me renfrogne.
A seize ans, j’ai été pris d’une attaque psychotique. Impossible aujourd’hui de me souvenir des circonstances exactes, comme un effroyable blanc de plusieurs jours avant et après. Dans ma mémoire il n’y a plus qu’une retransmission de mauvaise qualité, que je suis incapable de comprendre correctement. Comme si quelqu’un d’autre avait agi à ma place. Des images terribles me reviennent par à-coups, remontant de nulle part, et me secouent terriblement. Des rêveries fragmentaires où le monde entier autour de moi, et la réalité, se désagrègent d’un coup, me laissant perdu, seul au cœur du vide.
J’avais mis le feu à l’appartement familial. J’avais survécu malgré des brûlures très graves. Mais une petite fille de neuf ans, ma petite sœur Gabriella, avait été victime des flammes.

Et encore et toujours la même chose. Rendez-vous la semaine prochaine. Ordonnance, anxiolytiques et d’autres trucs, toute la petite pharmacopée du psychotique de service. Des gélules bleues et grises qui paralysent mon instinct et me changent en loque pleurnicharde. Des gélules vertes et grises qui changent mon monde en une hideuse plaine ennuyeuse. C’est ma vraie personnalité qu’on a démolie sous un prétexte psychiatrique. Je n’existe plus en tant que personne depuis qu’on me force à plier. C’est trop. Je ne peux plus supporter ça. Je veux reprendre le contrôle de ma vie, sortir de ces rails pharmaceutiques qu’on m’impose. C’est fini, le médecin ne me reverra plus. Je froisse l’ordonnance dans ma poche, et sitôt dans la rue, je la balance dans le caniveau.

Ma vie est bâclée, mal recopiée sur des standards qui ne veulent plus rien dire. J’ai fait des études parce que je n’avais rien d’autre à faire, j’ai trouvé du boulot parce qu’il le fallait bien. Je me suis laissé glisser sur la pente du préfabriqué, du pré-établi, sans force et sans volonté. J’ai suivi un chemin qu’on a tracé pour moi et que des milliers d’autres avant moi ont déjà foulé. Je n’ai rien eu à décider moi-même, juste fermer les yeux et me laisser guider, prendre par la main et abdiquer toute forme de libre-arbitre. J’ai un appartement moins pire que d’autres, j’ai choisi quelques connaissances moins pires que d’autres, déterminé à la va-vite quelques centres d’intérêt qui seraient désormais les miens, pour remplir un peu mes interminables plages d’inertie. Mais rien de tout ceci ne me correspond, rien ne me représente vraiment. Je me suis tellement laissé aller qu’aujourd’hui je ne sais plus qui je suis.
___

Marko et Yann se sont invités chez moi avec deux autres mecs que je ne connais pas. Vestiges de fin de fête inutile, organisée à l’arrache par des zombies grégaires en mal de défonce facile. Six heures du mat, un début de lueur foireuse qui glisse sur des corps assoupis en travers du lit et sur le canapé. Musique rageuse mais à très bas volume, j’ai l’impression qu’elle n’est qu’en moi, des canettes vides et des boîtiers de cassettes qui traînent sur le parquet rongé. J’ai la pénible impression d’être le seul encore vivant dans la pièce. Envie de m’enfuir. Un gaz létal inodore est entré à flots et ils se sont tous endormis, paisiblement entraînés sur les pentes noires de la mort. Et on me laisse derrière. Leur sang s’est refroidi rapidement, figé dans les veines, la rigidité cadavérique s’est emparée d’eux. Je ne peux m’empêcher de fixer douloureusement les masses sombres, enveloppées dans les couvertures. Plus de mouvement, plus de bruit. Enfin.

Il y a une odeur bizarre dans cette chambre, un relent de rouille et d’humidité. Ca fait maintenant plusieurs jours que je le remarque, mais c’est la première fois que je m’en inquiète vraiment. Comme une odeur de sang séché, ou de poisson vidé. C’est sans doute parce que trois à dix mecs ont transpiré dedans depuis hier et que l’appartement n’est pas assez aéré, mais j’ai l’impression que ça vient des murs eux-mêmes. Je me mets à gratter lentement et consciencieusement la peinture du mur contre lequel je suis appuyé, et elle se détache trop facilement, molle et fragile. Puis je m’aperçois en un sursaut de ce que je suis en train de faire, et je m’éloigne des cloisons.
    
Je claque la porte derrière moi et je tombe nez-à-nez avec les voisins d’à côté. Des gens charmants : un couple d’immigrés portugais, avec leur fille de quinze ans et leur fils de sept ans. Une petite famille idéale, genre série télé. Le père, un petit barbu rigolard, m’a plusieurs fois invité à manger chez eux, mais j’ai toujours décliné. Lorsqu’il me voit il me gratifie d’un grand salut et me demande des nouvelles. Je marmonne quelque chose avant de me détourner.
Des gens charmants, vraiment. Tous mes voisins sont des gens charmants, attentionnés et compréhensifs. Parfaits, tous parfaits. J’ai envie que tout le monde crève autour de moi.

C’est l’heure où les gens qui travaillent à Paris commencent à emplir les rues, les routes, les transports. Labyrinthe d’immeubles à perte de vue, de centres commerciaux miteux et de carrefours vides. Un parc à bestiaux à l’échelle planétaire. Je lève les yeux sur ceux qui m’entourent maintenant, qui me dépassent sans me voir. Ils avancent consciencieusement vers la station de RER. Rien à signaler, c’est toujours les mêmes, interchangeables. Je m’arrête à tout hasard dans un square minuscule et m’assieds sur un banc. Aujourd’hui plus rien ne me semble normal, j’ai l’impression de découvrir le monde sous un jour nouveau. Des pigeons s’approchent de moi, et je sens un vent de panique courir en moi à la vue de ces horreurs sur pattes s’approchant négligemment de mes chevilles. Leur carcasse enfoncée, leur sale plumage couvert de sanie. Ces saloperies bouffées de parasites et d’ordure, avec leurs yeux abîmés.

Je rentre. La luminosité augmente rapidement à l’est et j’en suis effrayé, les réverbères s’éteignent brusquement devant moi. Une chape de nuages colmate le ciel sans faire barrage à la radiation qui s’intensifie. Je me laisse emplir de la vision de mon corps luttant contre un vent de particules nocives, arrachant à mon squelette des lambeaux de peau et de chair, jusqu’à ce qu’il ne reste que des cendres... Je débouche sur une place déserte, hideuse dans sa nudité hivernale. Des graffitis délavés s’étalent sur les rideaux de fer baissés des boutiques. Oh merde. Qu’est-ce que je fous là au juste ? Ce quartier n’est qu’un décor grandeur nature. Acceptation muette ou révolte. Adaptation du sujet aux conditions d’expérimentation ou rejet de l’environnement. Je me détourne avant d’avoir atteint le distributeur et sa foutue lumière bleuâtre. Des images sans relief qui disparaissent déjà de ma mémoire.
___

Marko se tient la tête à deux mains. On est à la terrasse d’un café miteux, avec un de ses potes, un irlandais, à boire des demis. Il y a trop de lumière, je garde la main près des yeux pour les couvrir. Derek est en face de moi, les yeux dans le vague, ça fait quinze minutes que personne n’a parlé, ça me met incroyablement mal à l’aise. Dans trois semaines, ce type part faire une grande virée en Pologne, il est bien décidé à ne plus repasser par la France à l’avenir. On sent que l’idée perturbe Marko, d’ailleurs c’est lui qui brise le silence en revenant sur la question :
- Ouais… Si y’avait pas mon frère et mes potes ici, j’irais bien avec toi. J’en ai vraiment marre de traîner ici. C’est la grosse galère cette banlieue, j’aimerais bien voir du pays.
Personne ne répond.
- Tu restes combien de temps là-bas ?
Il hausse les épaules.
- Va savoir. Quelques mois ou un an... J’en sais rien.
- Comment tu vas te débrouiller pour le fric ?
- Le manque de fric, ça m’a jamais empêché de circuler, et tu vois, je vis aussi bien que les sédentaires...
- Ca t’inquiète pas plus que ça ? Je veux dire...
- Y a pas de raison, j’ai toujours vécu avec le porte-monnaie à zéro, ça m’a plutôt réussi, si on peut dire… Mais j’ai vingt-sept ans... C’est sûr que j’aimerais bien m’arrêter quelque part, un jour, si je trouve un coin qui me branche. Mais tu t’arrêtes pas avec les poches vides, hein ? J’ai pas de métier, je suis un putain de squatteur qui sait rien faire.
Derek baisse d’un ton pour poursuivre :    
- Tu sais que je me suis barré de Dublin après un braquage raté ? Les hold-up c’est un domaine dans lequel j’ai une certaine expérience. Etant donné que je n’ai aucune intention de refoutre les pieds dans ce bled, je ne me sens pas tenu de laisser une bonne impression, tu vois ?
- Ouais…
- J’ai un compatriote à Paris, un mec de la pègre, qui peut me fournir la logistique nécessaire. Un fourgon... des armes... T’imagines le truc ?
- Euh pas trop, non...
Derek recolle ses reins au dossier et regarde ailleurs, comme si de rien n’était.
Je m’occupe à déchirer ma serviette en papier en mille morceaux. Je fume clope sur clope depuis que Marko m’a offert une cartouche. Je m’ennuie.
___

Technicien spécialisé en sécurité informatique, c’est pas une vocation. C’est pas une passion, c’est juste un gagne-pain, une raison sociale qui me fout la haine aujourd’hui. Après un an passé à végéter à la clinique psychiatrique de Charnes, j’ai dû exercer toutes sortes de métiers bizarres avant de décrocher cette place.
Pendant deux semaines j’ai fait du démarchage par téléphone, dans des locaux découpés en minuscules cases cloisonnées. Dans chaque case, une chaise, une tablette, un stylo, un formulaire, un Minitel, un téléphone micro. Interdiction de parler pendant les horaires de travail. Temps de pause planifiés pendant lesquels vos appels sont répartis à vos collègues anonymes. Temps aux toilettes chronométré. Sans cesse les mêmes phrases débitées dans le micro. Toujours les mêmes réponses préfabriquées aux objections et questions catégorisées dans votre formulaire. J’ai eu l’occasion de profiter des temps de pause de mon chef de section pour promettre le viol collectif à une correspondante et je me suis fait pincer.
Pendant deux mois et demi j’ai été masseur dans un établissement de thalassothérapie en Normandie. Je m’occupais de détendre les tissus adipeux des patients après la douche froide. Potentialiser l’effet du régime et permettre une meilleure évacuation des couches lipidiques. Je malaxais les poignées d’amour et les capitons de cellulite d’obèses autocentrés, qui passaient leur temps à compter le nombre de calories de leur dernier repas sur leur calculatrice. On vivait tous dans une sorte de ghetto pour obèses, un village concentrationnaire conçu pour des gens en marge de la société, rejetés de leur boulot et de leur famille. Des règles à part, un seul sujet de conversation, des menus allégés dans tous les restaurants. J’ai démissionné après m’être engueulé avec une diététicienne.
Pendant deux mois j’ai travaillé pour une entreprise de prise en charge des déchets médicaux et biologiques. Je faisais la tournée des hôpitaux et des laboratoires pharmaceutiques avec un camion frigorifique. Containers jaunes de déchets biologiques (cultures de cellules humaines infectées, de bactéries, placentas, greffons rejetés), rouges de déchets radioactifs ou toxiques (cultures de virus, cellules tumorales, solutions de traceurs radioactifs, médicaments périmés), bleus de déchets divers. Cadavres d’animaux abattus lors des suspicions d’épidémies. Sacs-poubelles de cadavres congelés d’animaux de laboratoire après euthanasie. Tout ça à l’incinérateur. J’ai été viré pour avoir laissé Marko se servir dans un stock de médicaments périmés.
    
Presque dix ans que je trafique des ordinateurs, d’abord ceux que m’offraient mes parents, puis ceux de la clinique psychiatrique. Formation accélérée en sécurité informatique, payée par les services sociaux à ma sortie de Charnes. Et me voici, petit cadre informaticien dans un hôpital de banlieue, à installer des logiciels de merde pour des secrétaires incompétentes. A me faire humilier par des chefs de service aigris, brimer par des collègues normopathes. Ca va faire deux ans. Deux ans perdus, à jeter, à oublier. A l’heure qu’il est, je devrais être au boulot, devant mon écran ou peut-être en réunion avec quatre abrutis dont je ne connais que le prénom. C’est fini, je n’y retournerai plus.
___

J’ai comme l’impression d’oublier des morceaux de mon existence. Je suis là, dans cet appartement vide comme une cellule et je me dis peut-être que le téléphone sonne en ce moment, et que je ne l’entends pas, alors que j’entends très bien le claquement de ce volet contre la fenêtre ou le bruit de ma respiration.
Peut-être qu’on frappe à ma porte, qu’on m'appelle de l’extérieur mais moi je n’entends pas. Peut-être que je suis comme un fantôme, que des gens se pressent autour de moi, me parlent, et je ne vois rien, je ne sens rien, alors que je vois très bien les murs de ma prison et la lumière qui rampe. J’ai un peu l’impression de zapper des trucs en cours de route sans même m’apercevoir des raccords. Alors je passe mon temps à décrocher le téléphone pour vérifier qu’il n’y a pas quelqu’un qui respire à l’autre bout de la ligne.

Je me mets à tourner en rond dans l’appartement. Passe en ville pour acheter deux ou trois trucs, ma tête cognant dans tous les murs, retire quatre cents francs sans la moindre raison au distributeur de billets, crise d’angoisse, je suffoque, la boutique de journaux est fermée, je loue une cassette vidéo en sachant pertinemment que mon magnétoscope est en panne. Rentre. Je me couche à neuf heures, épuisé, puis me relève à onze, la haine remue dans mes tripes, avant de me recoucher une demi-heure plus tard. Je ne dors pas avant trois heures.

Elle avait un regard extraordinaire. Des yeux de chien malade, de moribonde, des yeux trop grands qui lui bouffaient la face, emplis de fièvre. Elle donnait l'impression de pouvoir mourir d'un instant à l'autre. Déjà grande pour ses neuf ans, sa carcasse efflanquée se mouvait avec une étrange difficulté, comme pourvue d'une armature en béton armé. Elle avait de longs doigts osseux, sa peau paraissait faite de la même matière que les ailes des mouches. Ses longs cheveux noirs retombaient sur son visage aux cernes effrayants. Gabriella, mon ange, ma poupée adorée. Elle était en train de jouer dans sa chambre, totalement absorbée, je l’observais par l’embrasure de la porte. Assise sur le tapis devant une assemblée de poupées, de bonshommes en plastique et d’animaux en peluche, elle leur parlait tout bas, son regard rivé au sol ou volant d’un personnage à l’autre.
Est-ce que ses foutues poupées l’entendaient, elles ? Il y a une sorte de grondement sourd quelque part, j’ai l’impression qu’il a toujours été là mais je ne l'entends que lorsque ma lucidité frise la souffrance.

La chambre de Mme Kaminski est toujours plongée dans la pénombre parce que la lumière lui fait mal aux yeux. Quand il y a trop de lumière, elle tourne la tête, l’air dégoûté, presque effrayé jusqu’à ce que je rabaisse les stores. Les abords de son lit sont chargés de perfusions, d’appareils de contrôles qui ronronnent dans l’ombre. Ses draps et son menton sont tâchés de la bouillie qu’on lui donne à la cuillère, son pyjama mal ajusté laisse entrevoir sa carcasse toujours plus maigre. Elle a un grand pansement grisâtre en haut de la poitrine, je devine la naissance d’une bosse anormale en-dessous.
- Oh… Te voilà, j’ai vraiment, vraiment mal tu sais, tu ne voudrais pas… Demander à quelqu’un de venir ? Tu pourrais m’apporter un verre d’eau ?
Je m’exécute et la fait boire, lentement. Ses poignets sont attachés par des bracelets de mousse à la barrière de sécurité du lit, pour l’empêcher de s’arracher les perfusions. Je pose le verre sur la table de chevet et, interrompant ses marmottements devenus incompréhensibles, je lui murmure :
- Je suis là, Maman, je suis là. Tu me reconnais ? Je t’en prie, parle-moi de ma sœur.
___

Je m’immobilise au centre de la pièce. Mon regard vole d’un mur à l’autre. Derrière les volets fermés, la nuit tombe, rien ne change. Rien ne change jamais. Je vais me passer un peu d’eau froide sur le visage à la salle de bains, ignorant consciencieusement la crasse répugnante qui colonise les carreaux aux murs. Je retourne dans la chambre m’affaler sur le canapé. Je cherche la télécommande de la main, la trouve par terre. L’image éclate dans l’obscurité. Une lueur agitée qui rampe sur le tapis, jusqu’à moi. Je la regarde se tordre sur le dos des mes paumes tendues. Elle projette des ombres mouvantes qui m’inquiètent.
Je reste dans la même position plusieurs dizaines de minutes, le regard immobile, éteint, branché en direct sur l’image hypnotique, la télécommande dans la main gauche.
Je ne suis pas l’émission en cours, je me contente d’absorber les images, sans chercher à les trier. Le temps passe. Mon regard accroche des mouvements dans le faisceau lumineux, sur le tapis. Rien d’identifiable, juste une sorte de grouillement à peine perceptible, quelque chose qui enfle et se ramifie. Ma pensée se focalise d’un coup sur le mouvement en une bousculade mentale incontrôlable. Je me lève, pris de stupeur, le souffle court. Je tends la télécommande vers l’écran qui dégueule cette maladie et j’éteins.

Je n’ai plus qu’une envie, c’est me coucher là, n’importe où, me rouler en boule. Je ne veux plus rien entendre, plus rien voir d’autre que mes murs. Je ne veux plus qu’on bouge autour de moi, qu’on me parle. La musique est de trop, je ne supporterai plus que le silence et la pénombre. Enfermé, emmuré. Je me mets à pleurer, et je gémis, encore et encore et encore, sans m’arrêter, jusqu’à ce qu’une torpeur animale finisse par m’emporter.

Toc toc.
Je sursaute. J’avance vers l’entrée, jette un œil dans le judas. C’est Marko. J’attends une longue minute avant de déverrouiller. Il entre, me salue d’un simple signe de tête à son habitude. Il a l’air soucieux. L’appartement est dans un état lamentable, j’ai un peu honte, mais je suppose qu’il ne fera pas attention. On se sert une bière et on se pose sur le canapé, sans avoir échangé le moindre mot. On siffle la moitié de la bouteille avant qu’il décide de briser le silence :
- Je te réveille, non ?
- Mmh oui… Je dors un peu n’importe comment ces temps-ci. Ca se voit tant que ça ?
- Un peu oui. T’as une sale gueule. T’es sûr que ça va ?
- Comme d’habitude.
- Et le boulot ?
Je hausse les épaules.
- Je sèche un peu en ce moment, ça me saoule.
Il se lève, fait mine d’examiner mes bouquins entassés en tous sens sur une étagère. J’attends qu’il se décide à exposer le motif de sa visite, ce qu’il finit par faire :
- Justement, j’aurais quelque chose à te proposer. C’est assez… Délicat.
- Quoi ?
- On s’est embarqué dans un projet avec Derek… Tu sais, l’irlandais, tu le connais.
- Oui je vois. C’est quoi ?
- C’est un braquage de banque.
Il s’attendait à une réaction vive, je le vois dans son regard, mais il se heurte à mon mutisme. J’ai l’impression que cette conversation est irréelle. Je fais comme si je comprenais, et je hoche la tête.
- Il va s’en aller dans quelque temps, il part pour les pays de l’Est… Et j’ai décidé de partir aussi. Mais on va pas s’en aller les mains vides. Il connaît pas mal de gens dans le milieu, il peut obtenir la logistique. Des armes, des mecs, un fourgon. Il m’a proposé d’en faire partie. On va braquer une banque.
- Oui.
Agacé par mon apathie, il élève la voix :
- Tu t’en fous ? Le truc c’est qu’il lui manque quelqu’un pour faire ça bien : un informaticien.
- Pourquoi un informaticien ?
- Parce que la plupart des banques sont sous sécurité informatique maintenant. Il a besoin de quelqu’un qui s’occupe de cette partie-là : s’occuper du système d’alarme, éventuellement de l’ouverture du coffre, des choses comme ça. En gros c’est à toi qu’il pensait pour ce rôle-là.
Il saisit son sac de sport, l’ouvre et en tire un flingue. Il me le montre, et le pose sur la table basse.
- T’as pas besoin de donner une réponse ferme et définitive tout de suite. Prends le temps d’y réfléchir, c’est important. En attendant, je te laisse ça. Si l’idée t’intéresse, on te montrera comment t’en servir.
La machine métallique, sur la table, attire mon regard. Et quand la porte d’entrée claque, je ne l’ai toujours pas quittée des yeux.

Mes nerfs se tendent, mon regard se durcit. Au plafond la peinture s’écaille de plus en plus. Je suis le tracé des fissures microscopiques, qui s’allongent par à-coups, se ramifient insensiblement. Je sens presque physiquement la matière se rompre, se plisser. J’allume la lumière pour y voir plus clair, mais les traces paraissent déjà moins nettes et ça m’agace profondément. J’ai l’impression d’être au centre d’un grand jeu d’échecs, de ne plus rien contrôler. Les pièces se mettent en place, une à une.

L’air frais ne me fait aucun bien, j’ai l’impression qu’on me dévisage. C’est mercredi, les parents récupèrent leurs gosses à l’école du coin et se dirigent vers le parc ou leur maison. Ca piaille, ça hurle, ça courre dans tous les sens. Je ne me sens pas en état de supporter ça. Le tabac n’est pas loin, à deux rues de là, coincé au coin de l’avenue entre deux bâtisses à l’agonie. Demain matin, il faut que j’aille faire les courses au supermarché et j’appréhende cette épreuve. Mes escapades à l’extérieur sont de plus en plus douloureuses. Chaque fois, j’entre dans un champ de bataille où je risque ma vie à chaque instant. Ma vigilance est à son comble, adrénaline dans mon sang, et ça m’épuise, mais je ne peux pas m’en empêcher. Tout ce qui m’entoure est piégé, trafiqué. J’ai l’impression de courir dans des tranchées minées, imaginer à chaque instant le pas de trop, et mes membres détruits, estropiés. La présence des passants, renfermés et hostiles, ne me réconforte en rien. En chacun d’eux je ressens le besoin inextinguible de se retourner sur mon passage, pour assister à ma fin, à ma mise à mort imminente. Leur ignoble soulagement que ce soit moi la proie, et pas eux.

= commentaires =

MrGORET
    le 13/01/2006 à 12:09:53
preum's !

J'lirai plus tard
Abbé Pierre


    le 13/01/2006 à 18:57:14
Juste pour le placer.

*épectase*
Ariankh


    le 13/01/2006 à 22:24:55
Devant l'appel a la foule silencieuse de Nihil, je viens juste dire que j'adore cette série, et que Nihil est un génie.

Un lurker.
Lahyenne


    le 13/01/2006 à 22:47:11
C'est marrant comme on retrouve tes influences cinématographiques là dedans.
Une succession de plans, tous bien posés.
Bon perso, va falloir que je l'imprime pour me le lire au calme, parceque sur ordi, j'ai du mal à finir les textes longs et du coup j'ai un peu zappé la fin. Enfin le milieu.

Tiens j'ai même trouvé une référence à Star Wars : "T’as une sale gueule." MOUAHAHAH !

Sinon, le texte lui même est comme toujours très dense.


En fait, j'ai quand même un reproche. J'ai du mal avec les enchainements entre les scènes. Et c'est pour ça qu'il y a des passages ou j'ai décroché.
Tu passes u coq à l'àne par moments.
"Les pièces se mettent en place, une à une.

L’air frais ne me fait aucun bien,"

On est à l'intérieur et brusquement, sans même une ébauche de mouvement (on est même plutot dans de l'immobilisme pur) on se retrouve dehors, de l'air frais et tout.

Comme j'ai tendance à visualiser l'enchainement, ça fait vraiment bizarre.
Comme s'il y avait un décalage.

Et ce qui fondamùentalement me gèen, c'est que ce n'est pas employé à un moment précis pour une raison précise, mais que ça semble être quasi systématique.
J'admire les grands cinéastes qui te sortent des enchainements scéniques aux petits oignons.

Si le but est de déstabiliser le lecteur, c'est réussi. je n'en vois juste pas trop l'intérêt.
nihil


    le 13/01/2006 à 23:03:04
Là tu me poses une colle, mon gros. Ca n'a pas d'intérêt particulier, je l'ai juste fait comme ça parce que je le sentais, j'intellectualise pas trop au cours de l'écriture, je le fais au feeling. Eventuellement après, à la relecture, je suis capable de trouver des significations cachées et des sous-niveaux de lectures. Bref j'analyse qu'à froid et a poteriori. Donc ta critique tient debout je n'ai hélas pas grand-chose à y répondre, parce que je n'avais aucun effet dans la manche en faisant ça, je l'ai juste écrit comme ça.

Là où tu fais assez fort quand même, et je m'en rends compte maintenant que j'écris ce commentaire, c'est que tu mets le doigt sur un défaut de fabrique du texte : en fait, je peux bien l'avouer, cette série est une version raccourcie du bouquin que j'écrivais il y a quatre ans. Je l'ai laissé tomber alors qu'il était pas loin d'être terminé, parce que je venais de lancer la Zone et que toute mon énergie créative passait dedans.
Et les transitions foireuses que tu notes correspondent simplement aux scènes coupées au montage, ou aux passages déplacés pendant que je transformais le roman en nouvelle.
Lapinchien


tw
Pute : +1
    le 14/01/2006 à 11:32:20
Imaginons que l'écriture soit un planeur... Dans le premier volet tu t'étais degotté une belle colonne d'aspiration ascendante qui t'avait porté au plus haut dans les cieux de la littérature. J'ai l'impression qu'y a eu une rupture entre la premiere partie et celle ci, comme si t'avais pas tout ecrit d'une traite et que celle ci t'inspirait moins. t'es sorti de la colonne mais t'es toujours tres haut, la gravité reprend le dessus, tu passes quelques zones de turbulance mais tu maitrises avec dexterité. mais esperons que t'ai pas crouté le bousin au prochaine episode... Le passage avec le braqueur du dimanche fait un ptit peu peur*mode vandamne passe son permis planeur off*

LH
    le 14/01/2006 à 13:30:17
Je ne suis pas gros.
Juste un peu enveloppé.

Assez d'accord avec Lapinchien, sinon.

Note qu'il m'a pas fait chier du tout, ce texte. Il se lit assez bien. bon on attend la suite parce que l'intrigue est encore en ébauche.

Allez, commentaire en attente ...
nihil


    le 14/01/2006 à 19:54:07
Je comprends bien, mais attendez pas trop, l'intrigue est réduite à sa plus simple expression dans ce texte. Y aura pas de mystère mystérieux, ni d'enquête serrée ni de final twist... L'intrigue sert juste à servir d'armature pour me permettre de décrire la lente plongée dans le cauchemar d'un type lambda. J'espère ne pas vous avoir donné de trop hautes aspirations avec le début.
Lapinchien


tw
Pute : +1
    le 14/01/2006 à 22:50:33
Ben en fait dans cette partie, il lui arrive un peu trop de trucs qui sortent du commun quant meme non ?
Nounourz


    le 16/01/2006 à 12:10:36
Hmmm.
une seconde partie un poil en deçà de la première. Le personnage est plus "normal" dans son ras-le-bol. Néanmoins, la psychologie du narrateur se précise, par la description de ses souvenirs et l'analyse subjective qu'il fait de son entourage.

J'ai trouvé deux ou trois tournures maladroites, mais c'est finalement assez peu au vu de la longueur du texte, et l'ensemble se lit bien.

C'est bon, mais je trouve que les scènes ne sont pas "marquantes" comme l'ont pu être à mes yeux certaines de la première partie.

Allez, zou ! Je me colle à la suite...
Glaüx-le-Chouette


    le 16/01/2006 à 20:12:04
Le passage de description de la petite soeur est bien mis en oeuvre, le contraste avec ce qui précède me plaît. Par contre je n'aime pas du tout le truc avec la vieille appelée "maman", c'est trop brut de décoffrage dans l'émotion pour moi.

Moins marquant que l'épisode un, beaucoup moins, mais je le lis seulement comme une transition vers les suivants. Que je vais lire.

Le flingue, j'aime pas trop non plus. Bateau.


Par contre il reste des petites inclusions d'idées excellentes : la musique agressive mais à très bas niveau, en fond ; le grattage irréfléchi des murs écaillés ; le quartier "décor" ; la lumière sous la télé.
Aka


    le 19/02/2006 à 18:56:03
Suite des commentaires anonymes :

"J'ai lu le 2ème épisode qui confirme que je vais lire la suite. Sinon j'ai moins ressenti le malaise du narrateur que dans le premier et tant mieux je pense ça permet de respirer.

Le découpage des scènes ne gène pas la lecture, en tout cas pas la mienne, et je ne dirais surtout pas que c'est "passer du coq à l'âne".

Très joli moment de lecture que la description de la petite soeur. Vraiment.

Que dire de la visite à Mme KAMINSKI sinon que j'ai failli mouiller un autre endroit que ma culotte."
Aka


    le 30/12/2006 à 03:04:39
C'est un peu moins intense que le premier à cause de l'effet dent de scie du aux changements de scène fréquents. Mais il y a quand même de très grands moments.
Narak


    le 10/06/2007 à 19:30:24
Les dialogues font faiblards et pas vraiment crédibles comparés au reste du texte sur lequel par contre je ne trouve strictement rien à redire.
Astarté


    le 03/11/2007 à 13:46:40
Les commentaires anonymes furent les miens...j'étais timide...

*c'était bien en ce temps là*

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