LA ZONE -

Le voisin

Le 26/05/2024
par Cuddle
[illustration] Il était là.
Ce gros con avec sa ponceuse à 11h du soir.
Il y a des choses comme ça, qui vous font littéralement péter les plombs. Des petites injustices qui vous mettent les nerfs à vifs et vous demandez réparation à la société !
Mais entre nous, tout le monde s’en branle, alors vous subissez.
Vous serrez les dents et vous priez pour que les dieux vous entendent.
Nous avions aménagé 5 ans auparavant. La maison était magnifique, ancienne, de style meulière avec ce côté année 30 qui vous ramène à la vieille époque. Une maison, dont les briques rouges sur le devant, donnait un cachet fou. Le jardin, tout en longueur, était encadré d’un grillage vert bon marché et bordé de massifs de fleurs colorées : roses, fuchsia, forsythia, oranger du Mexique... Un appel au repos dans ce petit coin de paradis.
Après une dure journée de travail, je sortais dans le jardin et m’installais sur les marches de la cabane en bois qui jouxtait le terrain du voisin. Je m’allumais un petit joint et j’écoutais les oiseaux piailler dans les arbres. Le soleil venait se poser sur ma face et j’appréciais ce moment de calme qui me permettait de déconnecter du quotidien. Je me dirigeais ensuite vers le potager, farfouillais dans les feuilles des fraisiers pour y découvrir quelques rubis gorgés de sucre dont je me délectais.
Les petits plaisirs de la vie.
Le calme.
Un moment suspendu entre le brouhaha des émissions TV assourdissantes, les usagers de la route qui beuglent et klaxonnent à tout-va et les collègues de travail qui vous bassinent avec leurs tracas futiles… Tout ce chaos auditif se muait en une pluie de poignards qui venaient titiller chaque nerf de votre cerveau.
Dans le jardin, c’était le calme total.
Une sorte de bulle au cœur de la ville.
Quand je sortais à l’extérieur, il m’arrivait parfois de m’allonger dans l’herbe grasse, de fermer les yeux et d’écouter le bruissement du vent dans les feuilles. J’avais l’impression que les arbres me parlaient.

Mais ça, c’était avant.
Avant que Gueule-de-con ne s’installe à côté de mon petit coin de tranquillité.
Il y a des gens comme ça que j’associe aisément à des parasites. Ces nuisibles qui envahissent un lieu pour y proliférer jusqu’à s’étaler en tâche d’huile sur votre propriété.
Gueule-de-con, il était comme ça.

Le sécateur

Le premier contact que j’ai eu avec cet individu fut un simple « bonjour » cordial avant d’aller au travail. Perché sur un marchepied, il tripotait le lierre accroché au grillage, armé d’un sécateur, le sourire aux lèvres. « Je vais tailler un peu », m’avait-il dit. Lorsque je suis revenue le soir, le lierre avait disparu.
Adieu la muraille verte qui séparait nos deux mondes ! Adieu le rempart de tranquillité !
J’avais désormais vue sur son immonde dépotoir : des sacs, des gravats, des colis défoncés s’amassaient ici-et-là dans une parfaite indifférence. Désormais, la cour d’entrée demeurait une décharge à ciel ouvert. Je regardais ce déferlement de détritus, croître de jour en jour, en établissant ce foudroyant constat : je ne pouvais rien faire.
Je ne pouvais que subir.
Les jours de pluie, le spectacle était désolant. L’eau s’infiltrait dans le tas d’ordures et réduisait les cartons en boue collante. Les jours de beaux temps, le Voisin sortait de la maison et jetait quelques déchets supplémentaires. Il nourrissait la montagne et l’amalgame informe prenait de l’ampleur chaque jour.
Dans le jardin, la terre était exsangue. Elle étouffait sous la montagne et sa longue agonie silencieuse me brisait le cœur. Les arbres, autrefois majestueux et vigoureux, pleuraient leur souffrance dans ce cimetière improvisé. Les résineux devenaient des ombres à la dérive, leurs membres tordus ployaient vers le sol et j’avais cette impression hallucinante de les voir se courber en arrière, ventre vers le ciel. Les troncs se déchiraient de l’intérieur et formaient un gouffre, non, une bouche plutôt, par laquelle s’échappait un cri qui se mêlait aux sifflements sinistres du vent.
Le matin, je jetais un œil par la fenêtre. Je regardais, impuissante, les feuilles devenir sèches, s’échouer à terre, fatiguées de lutter dans cet environnement gâté par la vermine.
Parfois, le Nuisible sortait de son antre, balais en main, et donnait quelques coups superficiels sur le perron. Les cadavres formaient un triste tas de feuilles anémiques et les arbres continuaient de hurler.
La nuit, ils me parlaient dans mon sommeil, me suppliaient de leur venir en aide.
Alors, je me levais vers 3 heures du matin, encore inconsciente, et descendais à la cave.

Le karaoké

Malgré ce triste constat, je tentais de maintenir ma routine. J’allais travailler, je rentrais en fin de journée, vers 17h30, et me posais devant la fenêtre, les yeux rivés sur le jardin, lieu désormais inaccessible. Les nuisibles avaient envahi les lieux, s’étaient appropriés le calme de mon petit coin de paradis pour le jeter à la poubelle.
Piscine. Cris de porcelets.
Basket. « Bong-bong » intempestif sur la façade.
Ping-pong. « Clac-clac » et insultes.
Ce que j’appellerais l’« Enfer auditif».
Le soir, nous étions invités chez des amis et le dîner fut agréable, ponctué de mets délicieux, d’alcool pétillant et de rires. Sur le chemin du retour, j’imaginais déjà la fin de soirée : une dernière taffe, une dernière bouffée d’oxygène provenant du jardin, puis le sommeil. Le calme à l’état pur. Un sarcophage de bonheur qui vous amenait dans un monde onirique où le silence était roi.

Mais c’était sans compter le Voisin.
Au moment de quitter la voiture, les rires gras et les cris stridents ont explosé à mes oreilles.
On riait aux éclats, on chantait fort, mais surtout, on hurlait (ce qui n’est pas peut dire). Les gosses chahutaient dans le jardin, se bousculaient, s’insultaient.
J’assistais, impuissante, à un déferlement de cons qui beuglaient dans le jardin voisin.
Les portes et les fenêtres de la maison étaient grandes ouvertes. La monstrueuse bâtisse m’apparaissait brusquement malfaisante : ces grands yeux orange fixés sur moi, sa bouche béante dévorant l’obscurité ambiante. Elle exhalait des odeurs de sueurs, d’alcool et de gras qui me soulevaient l’estomac. Je restais stoïque, paralysée par cette horrible métamorphose, lorsque je fus tirée de ma torpeur.
Un karaoké.
Là, en pleine nuit (comme si la chose allait de soi).
Mes oreilles saignent.
Mes yeux me brûlent.
La tranquillité du quartier m’avait été volée, arrachée.
Alors je serrais les dents.
Puis, je descendais à la cave.
Et je priais le Dieu Rouge.

La moto

Ce jour-là, c’était mon jour de repos. Je me prélassais dans la salle à manger, un café posé sur une serviette, plantée devant mon ordinateur en quête de réponses.
La page blanche.
Le curseur clignotait dans l’attente d’une inspiration fulgurante, mais rien ne venait.
Le vent chatoyant s’infiltrait à travers les rideaux du salon, venait courir sur mes bras nus. Je profitais d’une belle journée de printemps après une avalanche de pluies torrentielles. La douce mélodie des oiseaux, gazouillant dans les arbres, berçait les « clic-clic » impatients de ma souris.
Je profitais du calme.
J’attendais.

La page immaculée se couvre d’écriture.
YSHAARJ : Entends-tu mon appel ?
MOI : Oui.
Après un silence
MOI : Les arbres pleurent.
YSHAARJ : Savais-tu que le rire sucre les larmes ?
MOI : Je ne veux pas rire.
YSHAARJ : Que veux-tu ?
MOI : J’implore votre miséricorde.
YSHAARJ : Tout est affaire de sacrifice.
MOI : Que voulez-vous ?
YSHAARJ : Que souhaite le Dieu Rouge ? Que souhaite le Dieu de la terre et de la chair ?

Une porte claque.
Je sursautais de surprise, les yeux caves, rivés sur la page blanche. La tasse de café vide. Le joint écrasé dans le cendrier. Moment de flottement.
Un objet glisse sur le sol.
Et brusquement, le bruit assourdissant d’une moto qu’on démarre et le son strident de l’accélérateur.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Le vrombissement du moteur devenait insupportable. Le bruit creusait des galeries dans mon cerveau, le son y rebondissait avec frénésie jusqu’à me donner la nausée. Fébrile, je me sentais perdre pied. J’avais cette désagréable impression que les parois de mon crâne, de la fragilité d’une coquille d’œuf, venaient de craquer. Mes yeux me brûlaient de l’intérieur, me forçaient à poser les mains sur mes paupières pour atténuer la luminosité ambiante.
Dehors, les coups perçants de l’accélérateur continuaient leur récital abominable.
Mes oreilles saignent.
Mes yeux me brûlent.
Alors, je descendais à la cave.
Et je priais le Dieu Rouge.
Le dieu de la terre et de la chair.

La ponceuse

La journée de travail avait été rude, pleine de cris et de bruits désagréables.
Il fallait attendre la nuit pour retrouver un équilibre. Les habitants rentraient chez eux, fermaient leurs volets et leur portail. Les chats quittaient leur cachette pour explorer les environs, les sens aux aguets, et bondissaient au-dessus des clôtures des jardins. La végétation se couvrait d’une rosée nocturne et la lune, dans le ciel d’encre, scintillait d’une lueur pâle.
Installée confortement sur le canapé du salon, je tirais le plaid à moi, au bord de l’endormissement. La pendule sonna 11h30.
L’écran chuchotait, me berçait de mots diffus. Les voix des acteurs devenaient des murmures, se mêlaient à mes pensées. Mes paupières se fermaient par à coups. Le sommeil allait bientôt m’emporter ailleurs.
Le bruit d’une ponceuse résonna dans le salon et j’eus presque l’impression que les murs vibraient autour de moi.
Regard hagard.
Le Nuisible avait encore frappé ! Sans était trop !
Ni une, ni deux, j’empoignais mon gilet et fonçais chez le voisin, prête à en découdre. Il y avait des règles dans ce monde et les règles voulaient que la nuit, les gens dorment.
Dehors, les maisons et pavillons étaient plongés dans un sommeil profond. Seul le bruit de la ponceuse venait perturber la plénitude du quartier.
En pyjama, devant la monstrueuse bâtisse, je fulminais, frappais à la porte comme une furie. En réponse à mon acharnement obstiné, le bruit de la ponceuse redoubla d’intensité.
Il ne m’entendait pas ou ne voulait pas m’entendre, et la porte restait obstinément fermée.
Contrariée, j’accélérais le pas dans la rue et rentrais chez moi, plus que déterminée. Je m’emparais du téléphone, composais le 17 pour la première fois de ma vie et expliquais mon problème. La réponse fut brutale : « et alors ? ». Ces deux petits mots balancés avec une nonchalance glacée me saisissait, et me fit me demander si ce n’était pas moi la conne dans cette histoire.
J’insistais. Je voulais que justice soit faite.
« On envoie une patrouille ». « Merci ».
Le Nuisible avait arrêté de poncer son parquet.
Ultime confrontation.
Les mots sont vifs, acerbes.
« Je suis chez moi, je fais ce que je veux ».
La discussion se clôt sur un bonsoir glacial.
Le calme revient dans le quartier.

Le Dieu Rouge

Je rentre chez moi et mon regard se pose sur la porte qui mène à la cave.
Je suis déterminée maintenant.
Je descends dans les profondeurs.
Les murs sont humides et l’odeur de moisie est asphyxiante. Au milieu d’une minuscule pièce se trouve un autel rehaussé d’un portrait du Dieu Rouge. Il est là, bienveillant au-dessus de moi, il me protège. C’est une représentation simpliste de mon dieu. L’entité est assise en tailleur, les bras levés vers les Cieux, dans une expression de totale béatitude. Ses cheveux s’enroulent sur son torse dans un amalgame informe et me donne l’impression de voir d’immondes tentacules.
Je me mets à genoux, me signe deux fois. J’implore le Dieu Rouge de me venir en aide et m’empare d’un couteau, posé sur l’autel. Je m’entaille l’avant-bras. Le sang glisse sur ma peau, vient perler sur le sol. Je prends un galet et l’imbibe de mon sang. Le Dieu Rouge est le dieu de la terre, il ne répond qu’aux fidèles qui font le sacrifice de leur sang. Je pose la pierre luisante sur l’autel et prie sans relâche.
Les heures passent.
Les pierres rouges s’entassent.
Le silence est désolant.
Il ne me répond pas.

L’appel

Puis soudain, un cri.
Un hurlement dans la nuit.
Je remonte les marches précipitamment, quitte les ténèbres pour la lumière.
L’agitation est à son comble dehors. Les lumières rouge et bleu clignotent sur les façades des pavillons. La foule s’est amassée devant la maison du voisin.
Mes yeux s’écarquillent.
Les flammes déchirent le ciel, pourlèchent la façade dans un ballet aérien hypnotisant. L’odeur du feu, mélange de fumée âcre et de bois brûlé, remonte à mes narines, m’emporte à l’intérieur de l’habitation.
Je ferme les yeux.
Ils sont là, prisonniers dans le salon comme des cafards. Le feu serpente sur les murs, s’agrippe aux rideaux et coule sur le sol. Le monstre de feu se démultiplie, les rivières de lave se muent en tentacules infâmes et s’accrochent aux jambes des nuisibles qui basculent à terre. Le feu glisse sur les corps, dévore la chair. La peau crépite de mille feux, se parchemine dans un concert de hurlements.
La douleur me susurre des mots doux à l’oreille.
Ils brûlent, se consument.
La chair devient rouge.
Non, elle devient noire.
Les corps se tordent dans des positions étranges, presque grotesques, le dos courbé et les bras levés vers le ciel dans un ultime appel à l’aide. La lave les pétrifie, les fossilise. Les statues, gorgées de chair et de sang, luisent dans la pénombre des flammes dansantes.
Le spectacle est divin.


= commentaires =

Lapinchien

tw
Pute : 3
à mort
    le 26/05/2024 à 18:55:53
C'est bien dommage qu'on n'ait pas eu Raël au finish mais c'est super bien quand même.
Cuddle0510
    le 26/05/2024 à 20:07:55
A voir si je peux pas pondre un truc là-dessus, mais l'humour c'est pas mon truc, alors le passage sur le reluquage de fion, ça l'ferait pas. Quoi que...
Lunatik

Pute : 1
    le 08/06/2024 à 23:19:01
La mort par le feu, c'est trop doux et trop bref pour ce genre d'individus.

Un truc que je ne pige pas, quand même : pourquoi elle fout pas des canisses sur le grillage, déjà, pour ne plus avoir vue sur le taudis du voisin, et pour profiter de son bout de terrain à elle ? Avec des boules quies.

Le paragraphe du sécateur, avec les descriptions de l'agonie du jardin, est bien foutu.

Le final est un peu trop mystique et pas assez trash pour moi, mais dans l'ensemble, ça se laisse lire.
Charogne

Pute : 3
    le 09/06/2024 à 02:17:56
Parce que quand on déteste quelqu'un, on ne cherche pas des solutions pour arrêter de le haïr, mais plus de raisons pour l'insulter. En tout cas, je me retrouve dans le protagoniste de l'histoire.

C'est toujours marrant, de faire appel à des entités cosmiques pour se débarrasser de connards du genre. J'ai avalé le texte d'une traite, j'aime notamment l'aspect défouloir, sans prise de tête de la narration. Une bonne surprise de Saint-Con de mon côté.

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