LA ZONE -
Aujourd’hui sera ton jour de gloire, Tonio. Aujourd’hui encore tu entreras dans l’arène mais cette fois-ci avec l’honneur au ventre, une envie irrésistible de dégueuler, de cracher toute ta fierté au visage des hommes, de pleurer des larmes de bonheur, de plénitude, d’inonder ta chaquetilla de ce sentiment féroce d’être enfin devenu quelqu’un, quelque chose de grand, d’immense, de merveilleux ; une des plus éminentes expressions de la Beauté, celle de la foule, du sable et du sang dont tu t’abreuveras chaque soir de ton existence avant de t’endormir dans les bras d’une femme, cette dernière mouillant rien qu’à l’écoute de tes machistes exploits ; le sang, lui, aura pour toi le goût et la couleur du vin, d’un vin qui, dès à présent, te saoulera jusqu’à ta mort. Te voilà désormais condamné à l’ivresse, Tonio. Tu en as toujours rêvé. Depuis l’âge de six ans. Tu te rappelleras ces soirs gorgés de sanglots, les doutes dans les yeux de ta mère et le triomphe de ton père, celui de te voir suivre la voie qu’il a tracée sous ses pieds ; tu te rappelleras du gamin de Nîmes, du petit écolier qui jouait aux billes dans les cours de récréation et pissait sur les fleurs de la vieille voisine et s’amusait à regarder sous les jupes des filles ; tu te rappelleras toute ton ascension : des becerros de la grande école taurine nîmoise à cette carrière qui te tend désormais les bras ; tu te rappelleras tout ça le moment venu, la gorge nouée et le regard écarlate, brillant certes par l’émotion mais ne cessant en outre de briller par sa vigueur, sa puissance, prêt qu’il est à conquérir le cœur de tes parents qui chialeront dès qu’ils te verront et le public qui beuglera, scandant ton nom dans une ferveur telle que tu ne l’auras encore jamais vécu : Tonio ! Tonio ! Tonio ! Et se formeront pour toi des souvenirs impérissables au milieu d’autres souvenirs impérissables, baignant tout un chacun dans ta grande piscine à souvenirs. Te voilà muni d’une parure tout simplement magnifique, le fameux traje de luces, l’habit de lumière : une soie brodée, ornée de croix espagnoles et de dorures qui te descendent jusqu’aux côtes, la montera sur la tête et les zapatillas aux pieds, l’épaule couverte de sa capote de paseo ; tout cela dans de vives couleurs, dans un mélange de rouge, de bleu et d’or. Et si aujourd’hui ton costume te pèse lourd (aux alentours des dix kilos) le poids des choses n’aura, de toute évidence, plus aucune importance quand — à ton instant de victoire — la dernière estocade, celle qui sera fatale à ton adversaire à cornes, sera portée. Mais avant il y aura des ¡olé! et des olas et des moments de doute, des chutes et des rechutes ainsi que des blessures d’où jaillira l’hémoglobine : sur ta main, te coulant entre les doigts ; dans les reins ou au niveau des oreilles ou du cœur mais cela ne te retiendra pas puisque t’en sortiras victorieux, puisque tu représenteras la victoire de l’Homme sur la Bête, la victoire de la bêtise congénitale aussi appelée tradition sur la rationalité, de la passion sur l’ennui, d’une créature cérébrale sur un animal de plusieurs centaines de kilos, incompris, suppliant, perdu comme au beau milieu d’un gang-bang grand-guignolesque, et il s’épuisera à mesure que le combat, que — la bataille — durera comme elle prendra de l’ampleur, à mesure qu’il se prendra des coups qu’il te rendra, à mesure qu’il gémira de douleur tandis que toi tu mèneras la foule dans ta folie, lançant la ola du public et exaltant la voix des hommes qui au fond n’est rien d’autre qu’un des si nombreux et si incompréhensibles symptômes de l’amour. Le sens du spectacle te viendra naturellement puisque tu es fait pour ça. Tu es fait pour être matador, Tonio ; et quel matador tu feras ! Ce sera tout bonnement sublime. Ta famille n’en pourra tellement plus d’extase qu’elle en crèvera dans un râle orgasmique synchronisé. Véritablement, ce sera à peine croyable. Monumental et rien d’autre.
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Monumental d'ironie surtout. Bravo à Sinté pour s'être intéressé à ce milieu glauque au point d'en apprendre le jargon à la con et toutes les traditions débiles que lui même traite de bêtise congénitale. ça m'a beaucoup fait penser au rentre dedans et la preuve par le ridicule et le pathétique d'un Desproges.
Un clin d'œil à Cabrel ?
Un texte pour les aficionados ?
On a un instant espéré que ce toréador allait connaître le destin d'Emilio Macias à Tlaxcala, mais rien...
Enfin, on peut toujours l'imaginer pour se consoler.
Je me suis bien marré en cherchant des images pour illustrer ce texte. C'était une sorte de bétisier vidéo-gag de la connerie humaine et du retour de karma.
yep.. j'attendais plus.. pas forcément plus long.. ça commence bien.. mais ensuite y'a des ruptures de style.. de + en + évidentes.. et le choix du futur "désactive" vraiment le phrasé.. comparé aux temps du passé.. sinon le portrait psy du personnage est sous-exploité.. ok pour son "habit de lumière" et tout le folklore cliché.. mais le lecteur avide de poussière et de sang espère peut-être autre chose..
Me trompè-je ou on a eu un texte sur le même thème il y a peu ? J'ai loupé une trend insta ? pire, un AAP la Zone ? Prendre le taureau par les couilles ?
Chaque fois que j'entend parler de Tauromachie je pense 1 - à Aldo Maccionne et 2 - à un sketch de Franquin dans ses formidables "Idées Noires".
Quant au texte, je le trouve moins prenant que "Petit Jospeh" et moins zonien, même si la chute forcément revient avec efficacité aux fondementaux !
C'est toujours trés bien écrit et ça se lit sans forcer, mais sans non plus tolérer un relachement, un peu comme une corrida finalement, j'imagine (ok, c'était un peu faible/facile).
Et y'a pas, le futur, ça donne inévitablement un ton lyrique (de la même manière que le plus que parfait donne envie de péter (ou se prête bien à l'hagiographie critique)
Et, au passage, bravo à tous ceux qui se dressent contre toutes les traditions absurdes qu'on veut leur coller en héritage !
Le problème de ce texte est qu'il ne peut qu'être pris au premier degré par les adeptes de chorégraphies sanglantes, n'ayant par définition pas assez de neurones pour pouvoir accéder au second degré.
Ce texte rate donc sa cible, et c'est son défaut rédhibitoire.
La tauromachie, c’est comme l’écriture de certains mecs : beaucoup de cinéma, zéro danger.
Ils arrivent en faisant les malins, agitent deux phrases trop longues, appellent ça du style, et plantent une “fin puissante” dans un texte déjà crevé.
La foule applaudit parce qu’on lui a dit d’applaudir.
En vrai, y a juste un type qui s’excite tout seul pendant qu’un texte se fait achever lentement.
Tradition, mon cul.
Y en a qui veulent un texte qui t’explique tout, qui te tienne par la main comme un débile.
Ce texte, il s’en branle
les cons applaudissent, les autres pige le truc. j'espère ça les fait bien chier.
dire qu’il “rate sa cible” juste parce que t’as un raisonnement paresseux…
ça pique les yeux.
a priori, Hemingway qui était fou de tauromachie à fait preuve d'assez de second degré pour publier une nouvelle de six mots "For sale: baby shoes, never worn" donc ce doit être plus compliqué.
Ce texte est un monument de folie, un torrent incandescent qui te tabasse de phrases interminables et te noie dans un océan de superlatifs flamboyants, un déferlement hallucinant de gloire, de sang et d’extase qui te cloue au siège tout en te faisant sourire de l’absurde, un souffle titanesque qui embrase l’enfance, l’ascension, la tradition et la violence dans un seul hurlement stylistique parfaitement maîtrisé, un tour de force de démesure et d’adresse directe qui frôle la caricature mais la porte avec un panache tel que l’on ne peut que s’incliner devant l’audace, la puissance et la cohérence de cette apothéose taurine et littéraire qui dépasse le simple texte pour devenir une expérience sensorielle et intellectuelle unique, et même si parfois le grotesque frôle l’excès, ce dépassement volontaire confirme que c’est un texte à la fois remarquable, irrésistible et inoubliable.
Je sais que la plupart adorent les commentaires superficiels. On pointe une virgule mal placée, une phrase trop longue, une concordance des temps discutable... et on a remplit son rôle de critique émérite. Je vois souvent des textes commentés sans avoir été compris, mais cela ne doit pas être un prérequis nécessaire. La portée du message est une fioriture inutile. Mais je ne devrais pas en être surpris dans une culture du paraître.
C’est typique le genre de conneries que sortirait un chauve avec sa mèche rabattue pour cacher la vérité
Mais cette mèche, c’est surtout un putain de cache-misère pour sauver un ego qui déborde comme un gros melon mal gonflé.
Laisse ton crâne briller et les autres interpréter.
Rosalie, je sais que tu ne fais pas exprès de ne pas comprendre. Alors je te pardonne.
yep.. tout est pardonné..
Je précise que je suis porte-parole de rien, je suis pas là pour militer mais pour écrire, raconter des histoires selon des points de vue qui diffèrent et s'opposent souvent.
Oui, j'avais bien aimé cette approche dans "Couscous français" mais il y avait plusieurs personnages pour atteindre cet objectif.
Oui, Sinté, j'ai bien compris. J'ai juste voulu dite maladroitement que ton texte pouvait être mal interprété par ceux qui... ont un point de vue qui diffère. Avec un peu de mauvaise foi (quand même), ils pourraient y voir une apologie et ostraciser l'ironie. Je dénonce un risque, je ne mets pas en cause ton intention.
Je visais personne en particulier, t'inquiète pas.
Beau texte avec du souffle. J'aime moins la fin quand on passe de l'ironie au premier degré trop brutalement, ça jure d'un coup avec cette "bêtise congénitale" et le "gang bang", termes lourdauds comparés au reste qui emporte comme une vague.
L'effet "pavé" produit, en ouvrant la page, a failli me rebuter puis la lecture des premiers mots du texte m'ont, au contraire, encouragée. Ce texte est un pavé en pleine gueule de la tauromachie.Tout y est : l'ironie, le mépris voire la haine à peine dissimulée (chialer, beugler, gang bang, crever...).
*m'a encouragée
Un pavé monumental. Bravo!
J'avais vu un reportage sur un danseur chorégraphe incité à devenir devenir torero, en suivant les pas de son père, et qui finalement est devenu danseur de flamenco queer. J'ai oublié le nom
Son père lui avait acheté la panoplie du torero pour les grandes occasions publiques mais l'enfant s'enfermait régulièrement dans sa chambre avec les foulards de sa mère pour danser, seul, en reprenant l'archétype des mouvements féminins du flamenco. La puissante subversion a casa dans une position suggestive, le refus de n'être que le prolongement phallique du padre. Avec d'autres danseurs, il a contribué à casser les codes du folklore tradi.