Une légende dit que je reprendrai au hasard le fil de ma mémoire.
Ce n'est pas à proprement parler ce que j'ai vécu avec Julien. Tout ce que j'ai vécu avec lui, ce n'est pas possible de le raconter entièrement mais seulement en le faisant, en le faisant revenir peut-être, s'il revenait, peut-être que j'aurais des choses à dire plus précises, plus claires aussi. Moins obscures sur ce qui nous liait, la drogue mais pas que la drogue. Je crois qu'il y en avait beaucoup de la drogue parce qu'il y avait aussi beaucoup de choses dont lui et moi manquions, ou avions manqué dans une vie où on ne se connaissait pas encore et qui devait nous faire se rencontrer. Cette autre vie, plus passée que la nôtre ensemble, impossible de s’en souvenir. De la raconter. Je parle en mon nom seulement. Celui de Blanche. Je me droguais pour trouver la paix. Ce moment déchirant où le voile se lève. C’est pas mystérieux, le vide. Infini oui. Pourtant sous coke, je m’en fichais. J’étais absente. Absente à tous les moments passés ensemble que je voudrais me remémorer. Je sais qu’il y avait les petits déjeuners. C’est ça. Les petits déjeuners de cela je me souviens assez. Car c’était le petit déjeuner après une nuit passée à faire nos folies. Tous les deux ensemble, rien qu’ensemble, rien que nous deux, à nous procurer toutes les drogues qui existent pour durer comme nous durions. C’est-à-dire jusqu’au petit matin. Sans dormir donc sans manger non plus. (Pas faim.) Sans déconner. C'est pas drôle. Il fallait se rendre quand même à l’évidence, qu'à un moment donné, nous commencions à sentir de l’épuisement et la fatigue nous commémorait nos corps. Nous étions comme tout le monde après tout. Après cela, la nuit, nous redevenions normaux pour aller prendre ce petit déjeuner. Et même un gros petit déjeuner. Quand on s’y mettait, on nous entendait plus. Surtout moi. Quand je mange, ça me coupe la parole. Je ne peux pas faire deux choses à la fois. Avec ma bouche. Et ma tête aussi. Elle aussi est en train de manger. À un moment, je me suis arrêté de mâcher. Pour voir. Savoir ce qu’il dit, Julien. J’essaye de me mettre à sa place, de temps en temps, et ça ne doit pas être facile d’être avec moi. Je ne l’écoute pas. Je m’en rends compte maintenant. Que maintenant. Ce que Julien a dit. Tout ce qu’il a pu me dire, je ne l’ai pas écouté. Je n’étais pas là. Je n’étais jamais, ou presque jamais, là. Déconnectée. Ailleurs. Je ne sais pas où j’étais. J’étais absente. Simplement absente si c’est simple d’être absente. C’est simple, oui, en réalité. Mais dans ses bras, en revanche, j’y étais. J’étais là. Pas ailleurs. Pas absente de ses bras. De ses bras, non. Ah non, depuis le temps que j’attendais quelqu’un. Pas à proprement parler Julien, je ne peux pas dire que je l’attendais lui. Que j’attendais Julien. Non c’est impossible et ce serait faux mais j’étais enfin là. Ça me sauvait peut-être de complètement disparaître. Je ne pouvais pas demander à disparaître comme ça mais que ce soit à lui maintenant d'être là. Qu’on aimerait bien l’avoir. Ailleurs que dans une mémoire. Dans ma mémoire. Même si ma mémoire baisse. A déjà baissé sans doute. Plus de mystère. Il n’y avait rien dans cette relation, si ce n'est la ville qu’on avait à l'usure.
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Ce texte est d'une sincérité désarmante même si au bout de 3 volets j'ai l'impression un peu qu'on tourne en boucle et qu'il n'y a pas d'échapatoire ou de conclusion possible à cette histoire. "Je crois qu'il y en avait beaucoup de la drogue parce qu'il y avait aussi beaucoup de choses dont lui et moi manquions." Cette phrase résume tout. On ne se drogue pas par hasard, on se drogue pour remplir des manques. Le texte évite le cliché du glamour ou de la débauche pour montrer la réalité : l'épuisement. Mais en tant que lecteur, l'épuisement commence à être communicatif. L'impression d'être accro à cette histoire tout en sachant qu'elle ne mènera à rien et une routine malsaine se met insidieusement en place, celle d'un fan de "Plus belle la vie !" tous les jours face à son épisode.
OUn texte qui touche par son pathétique mais aussi sa vacuité. Je parlais d'écrire sur le vide : là, évidemment, il y a un vide qui est pourtant lourd, empreint de douleur, et difficile d'en faire l'abstraction. En tous cas moi elle me touche, même si le texte ne fait que l'étaler, comme une nappe un peu froissée mais propre. Il y a ce côté avec le pseudo de l'auteur qui fait que, je ne sais pas pourquoi, je lis son texte en m'attendant a trouver un "guide pratique" pour quelque chose (sans savoir quoi). Ca me fait penser en fait à un John Fante qui aurait bu trop de tisane. Mais en même temps il y a ce romantisme discret, fluet, délicat, qui me plait. Bref ça me laisse, passé un premier mouvement de rejet (putain encore une histoire de drogués) en fait plutôt triste pour l'auteur (putain c'est "plus triste la vie"). Y'a peut être un filon à creuser, mais il faudra sortir du troubillon de solitude et de regrets pour garder les lecteurs, à mon avis (ou alors faire preuve d'une sacré inventivité).
Ou alors c'est vraiment un guide pratique pour rater sa vie (auquel cas je suis presque sur qu'on trouve des choses beaucoup plus concrètes ailleurs sur le site)
Pas lu les deux épisodes précédents, je débarque en plein texte ; ceci étant j'ai pas l'impression que ce soit un problème, étant donné qu'on a un flux de parole et de pensées affirmé et comme tel continu. On peut entrer et sortir n'importe où.
Mais c'est aussi mon problème ; le flux de conscience a tendance à me brouter et à ne pas me retenir, quand le personnage n'a rien pour me retenir.
Ici y avait un gros défi littéraire : accrocher le lectorat sur des personnages sans intérêt et présentés justement comme tels, normaux au possible et pensant et formulant comme tels. Le contrat est rempli du point de vue de la vraisemblance, mais pour ma part je ne reste pas dans le texte ni dans le langage, puisqu'il est vide. J'apprécie le projet, notamment celui de présenter la drogue comme un truc particulièrement normal et celles et ceux qui en prennent comme des gens particulièrement normaux, mais le résultat me laisse sans réactions.
Je ne crois pas que le contrat soit impossible à remplir ; j'ai d'excellents souvenirs par exemple de Plouk Town, d'Ian Monk, sur des personnages un peu similaires, à ceci près que la forme est poétique, le souffle immense, le tabassage du lecteur impitoyable. Justement, il y a là une élaboration littéraire, qui permet que le flux de conscience soit viable du point de vue de la réception, pas seulement légitime du point de vue de l'expression.
Mais au fond, aussi, j'ai un gros problème avec l'autofiction. L'autofiction me fait chier. L'autofiction sent le Soupline et la facilité littéraire.
FOUTEZ6MOI UN BON GROS NARRATEUR BORDEL? QUE 9A CHARCLE UN PEU;
Ce texte réussi l'exploit d'être court tout en abusant des répétitions et des redondances. C'est un plus (pour moi(.
La narration rend bien justement l'enfermement et le rétrécissement de l'esprit dû à la consommation de drogues.
On pourrait croire que c'est du vécu.
tt donc ce texte est convaincant, atteint à l'authenticité.
Pas d'objection, votre Honneur.
Le titre de ce texte sonne comme celui d'un bon gros film de boules à succès de John B.Root des années 90. Dommage qu'il n'attire pas plus de monde ne serait-ce que par cet artifice.