LA ZONE -

Déréliction

Le 03/02/2026
par christophe Chaussade
[illustration]
Qui suis-je ?

J’essayais d’avancer et scrutais avec attention de tous côtés pour tenter de reconnaître quelque chose… Tout me paraissait si étranger et si déraisonnable alors, que je considérais le décor, hébété, tel un spectateur ahuri et médusé par l’inconcevable.
J’avais utilisé la formule « quelque chose » car je n’osais pas encore dire, à ce moment,« quelque part ». Ce n’était pas un concept que j’intégrais. Je ne voyais pas comment j’aurais pu dire « en ce lieu » ou « ici », alors que tout ça me semblait dénué de sens. En réalité, j’avais la sensation perturbante que ce que captaient des espèces de senseurs internes organiques (que je soupçonnais détenir) ne pouvait raisonnablement pas être quelque part… Je sentais au plus profond de mon être que ce que je distinguais était plutôt quelque chose, mais pas quelque part. À vrai dire, je ne pouvais arguer me souvenir d’un seul quelque part. Au contraire, je subodorais vraiment que ce macrocosme apparent, cette chose périphérique dans laquelle j’évoluais, n’était pas « quelque part ». Il me semblait que ce n’était que « quelque chose », comme une entité, mais pas un « là ». Je ne savais pas pourquoi ni comment mais j’en étais persuadé. Et je m’y fluidifiais, lentement, comme une tache d’huile dans une gigantesque goutte d’eau insipide…
Cependant, au bout du compte et en y réfléchissant un peu, il me vint malgré tout l’idée que la notion du « là » devait forcément exister… aussi que ça devait obligatoirement jaillir d’ailleurs, car je n’aurais pu l’inventer dans mon ridicule petit état d’existence. Quoi qu’il en fût, ce « là » devait avoir une incarnation quelconque : il devait exister ! Il devait être, tout simplement ! Mais j’avais terriblement peur car s’il y avait un « là », il devait aussi y avoir un « ailleurs que là », et ça, je ne voyais pas bien comment ça pouvait être humain. Lors, je me demandais si j’étais plutôt là ou plutôt pas là. Plutôt ailleurs ou plutôt pas ailleurs…
En tout cas, une chose étais sûre : j’opérais un mouvement. Je devais sûrement avancer…
Mais comment ça, j’avançais ? Il n’y avait pas d’endroit, pas d’envers… Je ne décelais ni devant ni derrière… J’évoluais dans une absence de repérage totale, comme si je glissais en tous sens au milieu d’une sphère pâteuse et sans une vraie consistance.
Qu’importe, mon moi ondulait et je regardais ce quelque chose dans lequel j’avais cette impression de progression, de flottement léger et éthéré.
« Mais que fous-je là ?...
« Et que suis-je ?!
La couleur n’était pas nette… D’ailleurs, était-ce une couleur que je percevais ou juste une émotion que mes sens métamorphosaient en d’apathiques ondes lumineuses ?
« Vois-je ?
« Ai-je un corps ?...
Eh non ! Je n’avais pas de corps !...
Attends…
Mais si, c’était un corps, ça !
Je devais rêver… Ce n’était pas possible autrement ! Ça ne pouvait pas s’expliquer différemment. Aucune autre interprétation cohérente ne semblait pouvoir rendre intelligible toutes ces perceptions abracadabrantes. Mais alors, quel était ce cauchemar qui m’infligeait ces visions inconcevables… ces mirages sans couleurs, sans endroit, sans quelque part ?
Il n’y avait rien à toucher et en même temps tout à sentir. Tout le quelque chose semblait immatériel et pourtant si authentique, si impertinent de tangibilité au tour de… moi ! De moi ? Je n’avais même pas de mains…
« Mais si ! Ce sont des mains, ça !
Un sentiment de réconfort venait d’emplir ce « moi » que j’évoquai : j’avais des mains et c’était rassurant… Oui, très rassurant ! Car cela sous-tendait que c’étaient des équipements dont je devrais pouvoir disposer. Serais-je donc humain ?
Ainsi, je voyais et j’avais des mains. Tu parles d’un inventaire ! En tout cas, je me devinais humain. Impossible de dire pourquoi, de le justifier même, mais j’en étais sûr. J’étais humain…
« Mais dans ce cas, que fous-je là ?

« Alors, ramène en moi cette douleur
« Tant que je sens qu’alors il n’est plus l’heure
« D’accroire en tout ce rien qui me fait peur
« En maîtrisant ici toute douleur


Je n’étais pas mort ! Ça, j’en étais convaincu. Je l’éprouvais plus que tout autre intuition… Car enfin, si j’avais été mort, je l’aurais perçu ! Ou bien ça aurait été le vide le plus absolu… Et dans les deux cas, croyant ou non, je l’aurais su d’une manière indiscutable ! On le sait que diable, quand on est mort…
Ou …
… Ou je n’étais pas né, peut-être ? C’était une idée, ça ! Une idée lumineuse même, car plus j’y songeais, et plus cela m’apparaissait comme une évidence assourdissante, comme une vérité si transparente… avant de devenir un état si incontestable ! C’était ça, je n’étais pas né !
« Je ne suis ni né, ni mort !
Mais je croyais.
Oui, je croyais au plus profond de ce qui devait être une enveloppe charnelle, que le corps devait participer à une structure beaucoup plus grande, encore plus colossale que tout ce que je pouvais imaginer… un univers si vaste qu’il en semblerait infini ! Je croyais intimement que le cerveau aussi participait à ce grand tout que devait être la création. Et enfin, je croyais nécessairement que l’âme collaborait avec force à ce gigantesque macrocosme gelé … Car j’étais sûr, dès lors, de disposer d’un corps et d’un cerveau, à minima. Et si j’avais une âme, je savais qu’elle n’était pas nouvelle, que je ne faisais que l’emprunter à un projet plus vaste que ma simple allégorie de rampant ignare.
Des concepts encore s’insinuèrent en moi et je sus tout naturellement qu’il viendrait un moment, sous terre, où je participerai de nouveau à la structure même de l’univers. Et à cet instant, je nourrirai de nouvelles choses dont j’ignorais encore tout : ce chêne, bien sûr, mais aussi le limon et la boue, les insectes, les vers et les cafards, les larves, les cancrelats et toutes ces mythiques racines avides de chair. Toute cette formidable boucle alimentaire que nous incarnons avec tant de cécité, cette chaîne sans fin, sera de nouveau aux ordres du grand ordonnateur. Hélas, j’entrevoyais à son égard une prochaine suffisance car cela serait dans ma nature. Oui, j’en étais persuadé : c’était dans l’ordre des choses. Cela étant, je n'aurai qu’un court instant pour le faire, le temps d’une virgule dans l’épopée de ce monstre galactique qui nous offre une pause sur cette petite planète bleue.
« C’est quoi l’univers ?
Qu’est-ce que ça pouvait bien être que ce truc ? Est-ce que ça pourrait s’apparenter à ce quelque chose dans lequel j’évolue sans en souffrir les fondements ? Et comment pourrais-je faire partie d’un l’univers lambda sans qu’un corps sigma me survive ? L’âme ?
« Lame…
Peu importe ! Il y eut soudain comme un bout là-bas, une extrémité…
Avec quoi voyais-je ? J’avais un corps, c’était improbable autrement, et je m’étais persuadé avoir aussi des capteurs d’onde… Des trucs qui naviguaient entre l’infrarouge et l’ultraviolet. Je disposais donc de dons offerts par un autre univers, beaucoup plus petit celui-ci, dans lequel devait gouverner une dualité primordiale et essentielle entre ondes et corpuscules… un état empli d’incertitudes sans lequel nous ne pourrions être.
« J’ai un corps, je le sens, il a mal…
Il y avait donc un bout, là-bas, quelque chose (las, encore quelque chose)… quelque chose qui se finissait et qui changeait. N’étais-je alors que le fragment d’une structure particulaire qui voyagerait dans l’espoir de traverser le mur de la vie ? Ne serait-ce là que la simple application de l’effet tunnel, l’évocation charnelle d’une hypothétique et obscure radioactivité ?
« De l’espoir, peut-être ! De l’espoir…
Ou pas ! L’espoir de quoi finalement ? De changer, d’évoluer dans un autre quelque chose que je ne comprendrais pas, de toute façon ?
« Où est mon corps ?
J’étais humain ! J’étais forcément humain, je devais m’en convaincre ! Et il ne fallait pas que je l’oublie, sans quoi que deviendrais-je ?
Oui, que deviendrai-je si je n’étais pas humain ? Un morceau de viande lâché là dans l’immensité du rien sidéral. Un bout de barbaque congelé qui jamais n’apporterait plus qu’un peu de matière dans un univers fait de substances et d’énergie noires ?
En attendant, plus le temps passait et plus je m’approchais de cette sorte de bout. Oui, la distance qui m’en séparait diminuait petit à petit. Je me disais en avançant (en progressant, en… en je ne sais pas trop quoi faisant), que j’étais incapable de dire précisément dans quel état je me trouvais. Est-ce que j’allais de l’avant ou vers l’arrière ? Par ailleurs, toujours la même question : y avait-il une direction ou un temps ? Étais-je en plusieurs « là » au même moment ? Participais-je à une superposition d’état dans ce milieu étrange qui m’emportait ?
Je regardais ce bout, spectateur incapable de réagir… et me dis subitement qu’il devait y avoir un autre bout. Il devait incontestablement y avoir un autre bout car il était impossible de le supprimer, de l’annihiler. Il vint à ce moment, à mon esprit, l’image d’un bout de bois avec deux extrémités, deux bouts. Le casser en deux pour supprimer l’un de ces deux bouts n’aurait pour effet que d’obtenir… deux bouts de bois. Il y aurait alors toujours, forcément, deux bouts… deux sorties ou deux entrées ! Ou un peu des deux, que sais-je !
Alors l’autre bout était-il celui d’où j’aurais pu venir ? Mais dans ce cas, d’où viendrais-je ? J’étais si intimement convaincu qu’il n’y avait pas de derrière ! Alors quoi ?
« Y a-t-il un passé ?
Je le sentais ! Non que j’en eu déjà eu un ! Non, tout simplement parce qu’il y avait un bout et que je n’y étais pas encore. J’y allais, manifestement, et ça prenait le temps… Je ne savais pas ce que c’était que ce « ça » et j’eus un frisson passager, mais quelque chose en moi affirmait que ce « ça » m’y conduisait, lentement mais sans nul scrupule. Alors il y avait forcément un temps, une dimension qui dépassait celles de la structure intime des choses… C’était comme une entité différente qui n’appartiendrait pas au monde particulaire. Le temps… qui d’un seul coup, me semblait être une abstraction familière :
« Mon dieu !
Mon dieu ? Mais qu’avais-je dis là !
Il y avait un temps, oui ! Je le sentais, encore plus que je sentais qu’il y avait quelque chose… C’était comme une victoire, un fait acquis dans ma tête…
« Quelle tête ?
… Et cette horrible idée qui venait de surgir : ce phénomène douteux que je venais de baptiser « temps » avait-il des bouts ?... Ou un sens ? Avait-il un devant et un derrière ? Pouvait-on aussi s’y diriger à droite ou à gauche, ou dans n’importe quelle direction ?
« M’y meus-je ?...
« Que fous-je là ?
Qu’est-ce que je faisais ici ? Et c’était quoi ce trou, juste là, devant, au bout ? Était-ce l’ultime bout, le vrai ? Incrédule, je découvrais, à mesure que je m’en approchais, que je commençais à oublier toutes les questions que je me posais depuis un moment. Je découvrais soudainement avec horreur que l’idée même d’un « là » s’envolait avec d’autres notions sur lesquelles j’avais tergiversé, des concepts obscurs et abstraits de superposition ou d’indéterminisme… de ces choses qui devaient être très importantes pour la connaissance et que…
Qu’est-ce que je disais ? Je ne me souviens plus. Ma mémoire me lâche… J’oublie tout ! Et cette sensation désagréable d’avoir oublié un truc important s’imposait à moi, comme une facétieuse conviction. Puis je ressentis une grande tristesse, quelque chose de si profond que j’en perdis mes mots et mon analyse de… de je ne sais plus quoi !
J’observais maintenant sans bien comprendre que je m’approchais d’un trou. Je ne réfléchissais même plus. J’étais juste là… J’existais ! Des yeux me permettaient d’observer cela comme si je n’étais qu’une simple caméra qui attrapait des images sans comprendre ce qu’elle captait. Je ne pensais même plus… Plus aucune réflexion, c’était terrifiant ! Je n’étais plus qu’un bout de chair prêt à tomber.
Alors, déchiré de désespoir tandis qu’un dernier éclair de lucidité estompa l’horreur d’une fatale amnésie de mes récents raisonnements, je poussai un cri et, accablé d’une lugubre déréliction, me jetai dans ce trou aveuglant.

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Lapinchien

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Pute : 307
à mort
    le 02/02/2026 à 12:17:00
En 1992, l’erreur d’anesthésie au Val-de-Grâce fige Jean-Pierre Chevènement dans une agonie clinique, transformant le lion de Belfort en une conscience déchue qui flotte, hagarde, dans la lymphe d'un coma profond. Ce récit n'est que le manifeste convulsif d'un homme qui, ayant perdu la topographie de l'État, finit par identifier l'absence de « là » à la liquéfaction d'une France qu'il ne reconnaît plus. La reconnaissance sauvage de ses propres mains et de sa souffrance devient l'acte de naissance d'un souverainisme viscéral, où la volonté individuelle s'arrache au néant pour imposer un ordre martial face à la sphère pâteuse de la mondialisation. L’analyse de ce macrocosme gelé révèle l’émergence d'une pensée obsédée par la structure, où l’âme n’est qu'un outil de pouvoir et le citoyen une simple nourriture pour les racines avides d'une nation en reconstruction. En se jetant dans le trou de la réalité, le miraculé revient à la vie politique armé d'un cynisme impitoyable, prêt à transformer son passage au seuil de la mort en un élan de résistance nationaliste contre l’effacement universel.
Lapinchien

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Pute : 307
à mort
    le 02/02/2026 à 12:35:11
Cette EMI de Jean Pierre Chevènement aura été l'occasion inespérée de lui faire prendre conscience de la réalité quantique de l'univers. Cette expérience au delà du normal provoquera de grandes remises en causes dans sa vision politique du monde. La dualité onde-corpuscule et l’absence de repérage spatial décrites dans cette agonie traduisent le rejet viscéral d'une Europe fluide et déterritorialisée, où le citoyen-particule est condamné à l'errance sans ancrage national. En invoquant la superposition d'états et l'indéterminisme, le narrateur anticipe la rupture souverainiste avec le clivage binaire traditionnel, cherchant une synthèse républicaine brutale au cœur d'un système politique devenu instable et vaporeux. L'évocation de l'effet tunnel agit comme la métaphore d'une percée radioactive hors du néant fédéraliste, permettant à la volonté politique de franchir les barrières de la bureaucratie pour restaurer l'autorité de l'État. Cette conscience quantique, hantée par le vide sidéral, finit par imposer la Nation comme la seule structure tangible et impertinente capable de stopper la liquéfaction de l'individu dans le grand tout insipide de la mondialisation. La fin de ce texte est une parousie où le messie du souverainisme revient parmi les mortels pour répandre la bonne parole que l'univers lui a murmuré à l'oreille via l'épiphanie quantique qu'on peut y lire. Point faible : Ce texte ne parle pas de Natacha Polony.
1000i

Pute : 22
    le 02/02/2026 à 14:50:24
@lapinchien :
Et vice et versa ;)

Sinon, j'ai lu, j'ai relu (non, laissez, ça ma fait plaisir) et je me suis décidée, ce texte ne raconte pas une EMI, il raconte une naissance.
Et j'aime encore plus lire ce texte en étant convaincue de ça.
Tiens, j'y retourne !

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