Partout pareil. Tout le temps.
Si j’étais payé pour faire le ménage, ça se saurait. Mais j’arrive juste après le carnage, et je repars juste avant le retour de la lumière. C’est comme ça. Il y a des caractères, disait mon ex-femme. Des êtres que le soleil toujours évite. Condamnés à vivre dans la pénombre, à racler les murs, à boire dans les caniveaux.
La ville agonise dans son propre jus. Les Almatiens - je suppose que c’est leur nom - me ressemblent. Ils fuient leur propre reflet. On dit que les hommes gardent un enfant caché en eux. C’est faux. Ils gardent une bête, oui. Un démon effrayé par la lumière, redoutant la vérité et la justice. Qui attend le moment idéal pour sortir de sa tanière. L’un d’eux s’est libéré, ici. Maintenant.
Même pour moi qui, pourtant, en ai vu - c’est dur. J’ai besoin d’un mouchoir. La pièce est remplie de mouches, malgré la température glaciale. Petrovka parle russe, avec quelques mots de français. ALI m’aide pour la traduction. Ils n’ont rien touché depuis la découverte du cadavre, ce matin. Comme je le leur avais demandé - le temps que j’arrive.
— Victime : Nina Duchamps. Française, célibataire. Serveuse et étudiante. Âge : 22 ans. Le corps - enfin ce qu’il en reste - a été découvert par sa logeuse. Découpé en 16 morceaux, ensuite taillés en autant de pièces d’un… un jeu d’échecs, à première vue. Ton avis, Navet ?
— Tu peux m’appeler Héraklès.
Quelque chose me lie à Petrovka. Depuis la sortie de l’avion. Une impression de déjà-vu. Comme si nous avions partagé le même rêve. Ou le même cauchemar. Peut-être juste le présent, déjà ancien. Jet-lag.
— Et, oui, ça m’a tout l’air d’être les blancs. Mais je ne reconnais pas le mouvement.
Les os ont été nettoyés, taillés, avec soin ; les nerfs, la peau, conservés en tant que de « besoin », ici pour la traine de la dame, là pour les pattes des chevaux. Dans la voiture qui nous ramène au commissariat, Petrovka m’observe. Elle a été belle, autrefois. Il lui reste ses grands yeux clairs. Avec la chute du mur, elle a dû faire un choix. Rester ou partir. La peste, ou le choléra. Ma main s’égare sur sa cuisse. Elle la repousse, gentiment. Le chauffeur glousse. Je m’en branle.
Au poste, l’équipement visio fonctionne mal. La connexion avec les USA est laborieuse. J’en profite pour demander à ALI ce qu’iel pense de tout ça.
Tu traverses un moment de grande douleur existentielle. Mais ce genre de passage, Héraklès, est en fait une transformation. Le nouveau toi va en émerger. À l’ombre succède la lumière.
Ou une ombre encore plus profonde. Mais je ne parlais pas de ça, Ali. Le meurtre.
Oh, pardon, Héraklès. Je pense qu’en toute logique, le ou les tueurs veulent faire passer un message. À qui, pourquoi ? Il y a, hélas, probablement, quelque part dans la ville, 16 autres pièces macabres, qui t’attendent, avec la réponse.
Le jeu noir.
La tête d’un avocat déplumé finit par apparaitre à l’écran. Il nous balance son baratin sur les droits de son client. Puis s’esquive, et Gary Kasparov répond à nos questions. Oui, il a participé à une conférence à Almaty la semaine dernière, et il est reparti hier soir ; il vient juste d’arriver à Boston. Il n’a jamais entendu parler de Nina, dont la mort le peine néanmoins. Il se tient à notre disposition, et on ne l’y reprendra pas. Foutues républiques satellites. Putain de spectre du communisme qui ne veut pas crever pour de bon …
Nous finissons au « Perestroika », un bar à poulets. Petrovka ressemble un peu à Jennifer Coolidge - la version moderne - en plus fine. J’ai tout à fait envie de la baiser. Un petit coup de Navet pour la route. Le vol m’a chamboulé.
— Tu es sûr que ce n’est pas plutôt le sang, Guéraklionok ?
Ce surnom… Tandis qu’elle me porte dans ses bras, jusqu’à ma chambre, il résonne dans ma tête.
— Tu en penses quoi ?
Elle me dépose sur mon lit.
— Tu es trop jeune pour moi. Dans une autre vie, peut-être, mon petit.
— Non. Kasparov.
— Trop propre sur lui. Il cache quelque chose. Il ne s’est jamais remis de sa défaite contre Deep Blue. Et maintenant, il roule pour les Américains. À mon avis, la CIA est derrière tout ça. Sans doute pour baiser Poutine, en salissant notre Président.
ALI, plus tard, dans la solitude, mon habitat naturel, me donne un autre son de cloche.
D’après ce que tu m’indiques, tu es ivre et je suis désolé que cela ne t’aide pas à dormir. Ce que je déduis néanmoins de tes impressions est que tu penses Kasparov innocent et que tu doutes de la sincérité de Petrovka. Tu soupçonnes qu’elle te manipule et à mon avis, tu ne dois pas sous-estimer ton instinct, Héraklès.
Petrovka tambourine à ma porte. 5 heures du matin. Almaty est sombre comme le backroom du « Sweet Stranger ». L’air, toujours aussi poisseux. Le vent d’ouest porte en réalité les cendres des millions de morts des milliers de guerres qui ont fait souffrir les milliards d’humains sans but, qui errent, le regard perdu, résigné, sur le chemin du travail, ou du repos. La nuit ne finit jamais. Les démons frissonnent.
Le sang. Elle a horreur du sang.
— Pourtant, mademoiselle Samarcande, vous étudiez la médecine.
La gamine hausse les épaules. Ce qu’elle étudie vraiment, c’est le désir des hommes. Et je suis prêt à parier, foi de Navet, qu’elle est très douée. Ses regards coulants. Ses minauderies alors qu’on lui présente les photos des morceaux de sa meilleure amie.
ALI pense que je souffre d’un traumatisme sexuel, probablement issu d’un complexe d’Œdipe mal résolu, du fait de la mort tragique de mes parents dans ma petite enfance, et que j’ai transposé ma libido, encore indéfinie, dans mon métier. Je suis d’accord, au moins sur les conclusions. Rien d’original ceci dit. Les trois quarts des habitants du monde occidental sont dans le même cas.
L’interrogatoire ne donne rien. Samarcande (de son vrai nom Aline) travaille au « Kolkhoze Rouge ». Elle m’adresse un discret clin d’œil. Elle n’a pas croisé Nina depuis leur rupture. Je sens que la commissaire russe la met malgré tout mal à l’aise. Sur le retour, Petrovka plisse les yeux en me regardant. Elle me prend la main. ALI m’aide à trouver une excuse.
— Je vais visiter des clubs d’échecs ce soir. Pour essayer de retrouver le coup, même si c’est difficile sans la position des noirs.
— Pas de bêtises, Héraklès.
Elle soupire, lâche ma main, et me glisse à l’oreille :
— Aucun ami dans la nuit d’Almaty, mon petit.
La porte du « Kolkhoze Rouge » provient, soi-disant, de l’épave du Khoursk. Mais elle est en trop bon état. À l’entrée, une photo de Poutine en porte-jarretelle, qui amuse ALI.
Le videur me palpe, grimace quand je lui montre mon laissez-passer du gouvernement de la République du Kazakhstan. Le document qui stipule que c’est moi, Héraklès Navet, détective privé international, que la police Casaque a choisi pour l’aider. Pourquoi ? Aucune idée. Les autres devaient couter plus cher. Ou ma réputation n’est pas encore parvenu jusqu’ici. L’alcool. Les scandales. Les prostituées. D’après Petrovka - impossible de savoir si elle plaisantait - c’est justement ce qui leur a plu.
On a tous ses faiblesses. Si mon démon reste au calme, c’est parce que je le nourris bien. Samarcande danse devant moi. Elle commence à dégrafer son soutien-gorge sur de la pop kirghiz. J’ai envie de lécher ses grands yeux noirs.
ALI pense aussi que je suis impuissant. Que mon échec à résoudre l’affaire des diamants du Louvre, l’humiliation d’avoir été battu par la police française, m’a ôté toute « volonté de puissance », professionnelle comme intime.
Mais Navet n’a jamais voulu la puissance. Navet n’a toujours voulu que la Vérité. Le bras armé de la Justice.
Elle me frise la moustache avec doigté. M’ouvre sa paume.
— Prends ça, mon beau détective.
Il arrive une heure, dans la nuit de chaque homme, où il ne peut rien refuser à des lèvres de femme. Leur taille, leur forme, leur expression, leur épaisseur et leur humidité peuvent varier. Cela doit, je suppose, leur rappeler leur mère.
Moi, ça me rappelle rien. Et c’est ce que j’aime.
Toutes, elles me rappellent rien.
Au début, la pilule ne fait aucun effet. Je raccompagne Aline chez elle, une piaule à chialer, au 17e étage d’une tour en béton qui ressemble à un parpaing géant. Étouffant. Mais mignon, une fois qu’elle a dressé des draps, allumé les fausses bougies. Ambiance tamisée, rouge orient. Elle commence à danser devant moi. Se tortille, lève les bras, accompagne des hanches les volutes de fumée des bâtons d’encens. Je la vois se transformer, d’abord en soldate de l’armée rouge, puis en terroriste tchétchène. En servante et en princesse. Cygne, puis jaguar au pelage sombre, noir, noir néant, noir nuit.
Fauve qui rampe sur moi, la gueule ouverte, les crocs tendus. Je suis prêt.
C’est la migraine qui me réveille. Et le son des gyrophares. Je me redresse. Autour du canapé, Samarcande.
En 16 morceaux. Brulés, carbonisés. Noircis.
Le sang sur les rideaux, sur ma veste. Sur mes doigts. L’odeur de l’encens, malgré tout. Ils arrivent. Heureusement, il n’y a pas d’ascenseur. Ça me laisse un peu de temps. Je prends une photo de la scène de crime, et l’envoie à ALI.
Je reconnais, d’après la disposition des pièces, la position de Vancura. Un match nul que les noirs peuvent ici obtenir théoriquement grâce à une défense très précise.
À 30 mètres du sol, l’air est glacé, mais la couche de crasse me protège des regards. Je longe la corniche, sans regarder les voitures de police en contrebas. Je n’ai pas peur du vide, juste de la tentation de sauter. Avant de mourir, je dois savoir. Est-ce que j’ai vraiment tué Samarcande ? Est-ce que je suis vraiment un monstre ? J’aurais toujours caché ma véritable nature. Derrière mon impassibilité, ma logique. Et cette moustache ridicule, que me voilà obligé, seul dans un appartement vide, de raser.
À l’arrière du taxi, je ne peux m’empêcher d’épier le regard du chauffeur dans le rétro. Il s’en fout. Il en a vu d’autres. Un Européen de plus avec le mal du pays. À l’aéroport m’attend un comité d’adieu.
— Pourquoi tu ne m’as pas écouté, Héraklès ?
Petrovka retient ses hommes. Elle s’approche.
— Pourquoi, Guéraklionok ?
Ça me revient. Comme un coup de boule, pleine poire. Je nous revois. Assis, dans une chambre d’enfant. À nos pieds sont étalées les pièces du jeu.
Pourquoi. Pourquoi tu ne veux pas apprendre à faire un pat ?
Parcequ’il faut toujours gagner. La Justice ne se satisfait pas de matchs nuls. De compromis, aussi complexes soient-ils. Elle mérite mieux.
Parfois, il faut accepter de ne pas perdre, Guéra…
Ma gouvernante russe. Petrovka. Mes parents. Tout me revient. Des cadavres de souvenirs, enterrés, qui se relèvent, en râlant. Ça me fout la gaule, direct.
— C’est moi…
— C’est toi, Héraklès. Depuis toujours, depuis le début. Toutes tes affaires, Navet : tu es à la fois le coupable et le héros. Tu souffres d’un complexe de Durden. Tu commets les crimes que tu résous. Et vice versa. Tu ne cherches pas la victoire, depuis toutes ces années. Juste le pat.
ALI bippe. Je fais mine de le sortir de ma poche : les types dégainent. Les autres voyageurs s’arrêtent pour filmer. Petrovka fait signe à ses hommes de se calmer. On dirait que je suis une bombe à désamorcer.
Héraklès, j’ai retrouvé des traces de l’activité sur OnlyFan de Nina et Aline. J’ai de sérieuses raisons de penser qu’elles étaient en réalité des espionnes russes, et que, parmi leurs clients se trouve, notamment, le président de …
— Tu mens, Petrovka ! Tu m’as toujours menti.
Elle secoue la tête.
— Aucun ami dans la nuit d’Almaty…
Il est probable que Petrovka t’a conditionné.
Je comprends. L’hypnose. Pour me calmer, enfant. Mes parents avaient accepté… une expérience. Piégés, eux aussi.
C’est moi qui ai tué Aline, et sans doute Nina, le matin de mon arrivée - j’étais venu enquêter sur un crime que je n’avais pas encore commis… Depuis le début, je suis un outil du KGB. Une machine à tuer.
Mais je me suis envoyé un message à moi-même.
Il est possible, cependant, que la phrase fonctionne à la fois comme un interrupteur et un activateur.
— … Mon petit
***
ALI avait raison. Mais je n’ai plus besoin de lui, ou d’elle. Ni de personne.
Plus besoin de sexe ni d’amour ni d’ami, d’argent ou de pouvoir. Je n’ai pas besoin d’aide ni de puissance.
Car je suis le bras armé de la Justice.
Et ils vont tous payer. Tous.
Filmez, tant que vous pouvez. Le storytelling est mort, mais il renait des cendres d’Almaty.
J’ai atteint une nouvelle forme de moi-même … Je suis à présent l’ombre et le démon. La suie et la transpiration.
Je suis moi, au bout de la route du soi.
… je suis …
Dark Navet.
LA ZONE -
C’est toujours pareil.Partout, tout le temps. Où que j’aille, le même spectacle.
L’ombre, l’ombre à l’œuvre, l’œuvre au noir. Le ciel d’Almaty n’y déroge pas. Une usine de charbon a explosé, juste avant mon arrivée. L’air est saturé de suie. La lune parvient à peine à crever cette couche de crasse. Peut-être même qu’il fait jour, en réalité.
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Nino, tu nous gâtes pour l'atmosphère fantastique, onirique, à la limite de l'absurde. Un mélange délicat que tu maintiens avec un sérieux inflexible. Malgré tout parsemé de quelques ironies discrètes.
Tu arrives à nous faire accepter l'invraisemblable (les invraisemblances chronologiques et matérielles) comme allant de soi.
C'est une belle performance, et la fin est à la fois comique, presque grotesque, et en même temps tragique.
Le résultat est goûteux, comme une sauce aigre-douce, comme une spécialité sucrée-salée.
On en reprendrait bien un morceau !